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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Les Émigrés

Première partie

Les Émigrés

Mémoires de l'Occitanienne · 19 min de lecture · p. 80–95 · chapitre 7 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je vais quitter les d'Avessens après la seconde Terreur, celle du 18 fructidor, et les laisser à Paris, où leur séjour se prolongea durant plusieurs années encore, toujours par suite de la lutte engagée pour rentrer dans la propriété du canal de Riquet.

Néanmoins, la gêne était devenue bien moindre. Les diamants de Mme d'Avessens, avantageusement vendus, avaient commencé l'œuvre. Plus tard, Aguts, devenu libre, vint fournir au ménage ses revenus, très réduits pourtant. N'importe, on se crut riche.

Ne l'était-on pas comparativement? On avait pris un domestique, une femme de chambre et le fidèle Jacques ne faisait plus que la cuisine. Comme on devient philosophe lorsque, après être tombé des hauteurs du luxe dans le terre à terre de la pauvreté, on remonte à l'aisance ; et que l'on apprend ainsi la valeur de ce peu multiplié par le souvenir de tant de privations ! Et comme on s'arrange alors de cette honnête médiocrité qui restreint les désirs, pourvoit aux besoins et prête au nécessaire toutes les douceurs du superflu !

La modération dans les goûts ressort presque toujours de la sévère éducation donnée par les événements qui frappent les fortunes. La génération de cette époque a ressenti puissamment cette influence.

Maintenant, je m'éloigne de la France pour consacrer quelques pages à l'émigration. Elle mériterait mieux; et surtout il faudrait une autre p'ume que la mienne pour la replacer dans l'opinion au rang qu'elle devrait occuper. Lorsque les temps qui durent encore seront devenus le passé, l'histoire véridique la vengera.

Moi, je dois me contenter d'explorer un coin de cette grande Europe qui vit les proscrits errants ou fugitifs, afin d'y retrouver mon père, durant une halte dont sa mémoire avait conservé plus particulièrement le souvenir.

C'était à Constance, à l'extrémité du beau lac qui livre passage au Rhin et qui le voit s'enfuir si vite pour aller se perdre au loin ! La ville du célèbre Concile s'étend sur les bords riants où rien n'arrête le regard jusqu'aux cimes des montagnes du Tyrol et de la haute Suisse.

Je l'ai vu, ce lac ; j'ai parcouru cette ville où j'ai pu rechercher, à travers les traces des grands événements d'un autre âge, celles qui se rattachaient à un obscur Français du dix-huitième siècle.

Il habitait une étroite et pauvre maison à plusieurs étages1, que j'ai reconnue à quarante ans de distance, tant il me l'avait minutieusement décrite ! Les fenêtres en étaient closes comme si l'on se trouvait encore au lendemain du jour où l'émigré l'avait quittée, et la voyageuse de l'an 1836 s'arrêta émue. L'herbe croissait dans cette rue, sorte d'impasse, s'étendant à l'ombre de la majestueuse cathédrale, dont les tours se dressent avec la grande pensée du catholicisme qui lève si haut la tête pour aller se perdre dans les cieux.

(I) Ma grand'mère m'a raconté que son père, se trouvant à une représentation de l'opéra d'Halévy, la Juive, reconnut distinctement la maison qu'il avait habitée pendant l'émigration dans le décor représentant une place publique de Constance. (S. R.) ↩

Des corbeaux, ces oiseaux familiers de Constance, la ville déserte, sautillaient devant moi, chassés à peine par le bruit de mes pas. Ils vivent cent ans, dit-on. Ceux-là, peut-être, avaient ramassé quelques miettes de pain tombées de la main du proscrit.

Cette misérable maison, dans ce coin sombre, et son appartement si modeste, n'en avaient pas moins été le rendez-vous du soir, durant un hiver, de la noble société qui peuplait Constance en 1795. Un pauvre jeune émigré, le comte Louis de Villeneuve, l'habitait. Atteint d'une lente maladie de poitrine, ses amis s'étaient empressés de l'entourer de leurs soins ; et, comptant ses amis, on trouvait tout le monde : vieillards, jeunes gens, femmes âgées, femmes charmantes. Qui n'aurait pas aimé cette nature si spontanée dans l'expression de tout ce que le cœur peut contenir de meilleur, coulant de source? Qui ne se serait pas senti attiré par cet esprit aimable, voltigeant d'une idée à une autre sans se poser longtemps, mais ne s'éloignant jamais de la grâce, parce que l'aménité du caractère, la délicatesse des sentiments, le charme des manières l'accompagnaient toujours? Et puis, comment ne pas demeurer l'ami fidèle de cet homme si bon, si franc, si serviable, dont la physionomie avenante venait à vous, précédant des paroles et des actions qui ne la démentaient jamais?

Un flot de l'émigration avait été poussé vers Constance par suite des succès des armées républicaines qui chassaient devant elles les malheureux bannis. Gens de cour et nobles de province y vivaient confondus dans l'égalité de la misère, la confiscation des fortunes ayant établi son invariable niveau. Les domaines seigneuriaux, duchés et autres, donnant des centaines de mille livres de rente et le petit fief accompagné de quelques arpents de terre avaient subi la même loi. On s'était donc intimement rapproché, étant tous pauvres et presque fiers de l'être comme d'un nouveau titre de noblesse.

Ces rapports de société développèrent chez beaucoup de gentilshommes, venus des quatre coins de France, une fleur de bon ton, une élégance de forme dont sans doute ils portaient le germe (tel était mon père) et qu'ils mêlèrent à la piquante originalité de l'esprit de province, laquelle, assez semblable au sauvageon, jette au hasard ses branches folles, où monte une sève plus luxuriante que celle des tiges trop rabattues par la serpette.

Une baguette magique appartient aux souvenirs conservés dans le cœur ! Je la prends, je l'agite et le miroir d'un passé qui ne fut pas le mien apparaît à mes yeux. Réminiscences de récits dont je retrouve l'empreinte dans ma mémoire, vous venez vous y réfléchir comme dans un miroir fantastique !

J'y vois le comte Louis de Villeneuve à Constance et cette société dont il ne reste plus aucun vestige.

La Terreur a pris fin ; on reçoit des nouvelles de France; un peu d'argent les accompagne, bien

peu ! On est si pauvre là-bas ! Mais comme ces quelques louis sont bien accueillis ! Toutes les ressources se trouvaient épuisées depuis longtemps.

Il avait fallu vivre de son travail. Lequel? Chacun avait cherché; bien des mains étaient inhabiles - pas toutes cependant. Le comte Louis fabriquait, en carton, des boîtes de toutes les formes, des écrans de toutes les dimensions ; il découpait, collait, ornementait ; et son hôtesse, qui l'aimait comme on l'a toujours aimé, se chargeait de la vente, y mettant une ardeur presque personnelle.

Les femmes se tiraient mieux d'affaire que les hommes : toutes, plus ou moins, maniaient l'aiguille.

Parmi les hommes, le grand nombre se trouvait embarrassé en présence de la vie à gagner. Toute-fois, chacun s'industriait, même en humiliant son orgueil, s'il le fallait. Il y en eut qui tirèrent parti de tout. On cite un Gascon transplanté au fond de la Pologne, lequel eut l'idée d'enseigner le patois de son pays, en guise d'italien, à toute une famille lithuanienne. Il faut espérer qu'on n'eut à en faire usage qu'entre soi. Vrai ou inventé, le trait est plaisant. D'autres, comptant leurs derniers écus, se résignèrent à subir les privations les plus rudes pour faire durer leurs dernières ressources, afin de ne pas abuser de l'obligeance des amis ; et pas un pli du visage ne trahissait des souffrances devenues quelquefois celles de la faim.

L'essaim qui s'était abattu sur Constance y forma une ruche. Pour la montrer en activité, je reviens aux jours qui suivirent le 9 Thermidor, à ces lettres qui firent cesser bien des angoisses et à ces petits envois d'argent qui vinrent gonfler un peu les bourses que le travail laissait si souvent vides, sans les remplir assez, néanmoins, pour supprimer le travail.

Durant la journée, chaque « abeille » songe à butiner. Après avoir soigné les vieillards, habillé les petits enfants, tout ce qui est valide court à son affaire. Chacun n'a plus à s'occuper de son ménage : on y a pourvu par l'association de tous, en faisant appel à la fraternité et à l'égalité, sans les affubler de cet abominable « civisme républicain » qui les a profanés.

Une cotisation a été fixée, une salle a été louée. On y dresse tous les jours la table commune où chaque associé vient s'asseoir, à deux heures de l'après-midi, pour prendre sa part d'un dîner à treize sous par tête. On a déjeuné le matin avec ce qu'on peut avoir avec une mince monnaie. Aussi l'appétit arrive-t-il, prêt à faire honneur - à quoi? Demandez-le au comte Louis. Il a été l'instigateur de l'association ; il est l'ordonnateur du festin : la cuisinière est sous ses ordres !

Que de combinaisons et de calculs ne faut-il pas pour arriver à dîner pour treize sous, sans quitter la table encore affamé! Heureusement que la viande est à bon marché, la bière à quelques « kremlitz » et le petit vin du Rhin pas trop coûteux. Les plats sont peu multipliés, mais abondants. Le bouilli de bœuf y reparaît d'un jour entre autre, pour se représenter le lendemain sous forme de miroton. On plaisante le comte Louis sur la réminiscence culinaire ; il y répond en répétant : Et les treize sous? Mais les beaux poissons du lac et du Rheinthal apparaissent de loin en

loin pour venger l'amour-propre du majordome. Ces jours-là on crie bravo ! d'autant qu'il a fallu de la diplomatie pour se les procurer à des prix abordables. Le comte Louis ne dit pas que c'est le charme de ses façons qui a séduit jusqu'aux pêcheurs et maraîchers.

Durant cette heure écoulée si vite, les conversations s'entre-croisent, jets d'esprit qui montent, retombent, se relèvent et ne tarissent point. Ce monde semble être né pour causer. Ces hommes qui n'ont fait que traverser les collèges, ces femmes dont l'éducation à peine commencée est allée s'achever dans les salons, portent en eux et propagent autour d'eux « l'amabilité ». On la retrouve sous toutes les formes, même à travers un langage altéré plus ou moins par les locutions provinciales.

La société de l'ancien régime a tenu sans rivale le sceptre de la véritable conversation, celle qui s'échange d'homme à femme avec la galanterie et le respect d'un côté, le tact et la finesse de l'autre, se livrant sans pédanterie, sans prétention, au courant qui fait succéder rapidement la parole à la pensée ; tradition qui s'est perdue. L'amabilité française est morte; l'éducation et les mœurs actuelles l'ont tuée.

Mais je retourne à Constance où elle régnait pleinement. L'émigration semblait l'avoir emportée avec elle ; bagage léger, qui renfermait cependant des richesses.

L'amabilité, par le besoin de s'épancher, s'oppose à l'égoïsme, ou plutôt elle le rend doux et compatissant, grâce au désir de plaire. Et des paroles, on en vient tout naturellement à s'entr'aider les uns les autres par les actions.

Tel était le phalanstère de Constance. Les quelques « riches » qui ne se trouvaient pas forcés de travailler pour vivre mettaient volontiers au service d'autrui leurs talents divers. Le peintre se prêtait à enluminer les boîtes du cartonnier; le tourneur rencontrait un aide obligeant pour terminer ou perfectionner ses ouvrages ; le copiste passait une feuille blanche à son voisin oisif - et le travail se généralisait un peu ainsi.

Mais, pour lui donner plus d'élan, on avait décrété le droit de réunion. A la table commune succédait l'atelier en commun. Des couturières, des brodeuses, des marchandes de modes qui s'étaient découvert ces talents, se rassemblaient par groupes présidés presque toujours par une vieille femme. Les hommes venaient s'y joindre, et toutes les mains se mettaient en mouvement, chacune selon son œuvre.

Il y avait bien, çà et là, quelques frelons bourdonnant, et voilà tout ! Mais les abeilles ne supportaient pas longtemps ces inutiles. Après les avoir piqués de leur aiguillon, c'est-à-dire d'un mot acéré, elles tendaient à l'inhabile un écheveau à débrouiller, un peloton à tourner, et quelquefois, peut-être, une abominable marotte à tenir sur les genoux, tandis qu'une jeune main chiffonnait un morceau de gaze en forme de bonnet. Mais bientôt on relevait l'incapable de son humiliation ; la liberté lui était rendue, accompagnée d'un éclat de rire, auquel le sien faisait écho.

La journée écoulée, on allumait les lumières, mais pour éclairer les récréations. Les ouvrages se reployaient et la gaieté s'ébattait de tous côtés. N'en avait-on pas le droit acquis par le travail?

Cependant, il fallait penser à souper : on avait dîné à deux heures et il en était huit. Alors, chacun songeait à rentrer à son domicile. Les exilés sans foyer domestique cherchaient un coin de table chez les amis ; et tous ceux qui se rassemblaient ainsi prenaient leur part de noix, pommes, fruits secs, emmagasinés par la famille. Une grosse miche suffisait à l'appétit, accompagnée du cruchon de bière pour la soif. Quand les provisions commençaient à se faire rares dans une maison, n'avait-on pas la ressource d'en aller chercher dans une autre? Et souvent les dépouillés suivaient.

Venait le dimanche. La table d'hôte, ce jour-là, réclamait vingt-deux sous. Mais aussi, quel menu !

Ce n'est pas tout : il y avait de temps en temps des extras, particulièrement durant la saison des beaux jours. L'air est si pur hors des murs d'une ville ! Et les sites sont si pittoresques aux environs de Constance ! - Un goûter sur l'herbe au bord du lac?...

A cette proposition, il n'y avait qu'un cri pour accepter ! Toutes les mains fouillaient dans les poches ; mais les frais ne seront pas lourds ! Les fruits à bon marché abondent en Argovie, les gâteaux des pâtissiers suisses aussi. Une corbeille est vite remplie, sans oublier d'y glisser quelques bouteilles de vins français afin de boire au retour en France. Et l'on ne sait si l'on doit rire ou pleurer à cette pensée, tant se mêlent l'espoir et la désespérancel

Mon père aimait à se rappeler les joies intercalées entre les misères de l'exil ; et tout en visitant Constance et ses environs, je cherchais où placer le souvenir de ces fêtes champêtres, comme il les appelait. Rien ne me guidant positivement, mon imagination se plaît à me présenter l'île de Rechnau. Il me semble que c'est là que je dois les retrouver, tant ce petit coin de Suisse est encore présent à mes souvenirs de voyageuse !

Elle est tout près de la ville et s'avance vers le rivage comme pour vous attirer. Coquette, elle se mire dans le lac qui semble vous défier d'aller à elle : avenante, elle vous tend la main pour le traverser. Un pont, ou plutôt une sorte de planche étroite s'appuie sur les deux bords ; on peut à peine s'y croiser et le mouvement des pas lui communique un balancement. La main saisit une rampe qui rassure à peine, car elle tremble, elle aussi, et l'on entrevoit sous ses pieds, à travers les barreaux désunis, l'eau qui clapote si près, qu'en se baissant on pourrait l'atteindre du bout des doigts. On marche, on chancelle ; la planche s'allonge, la terre ferme s'est éloignée : l'île à son tour a semble tuir. L'onde devient plus profonde, le pont plus chancelant. Enfin il se raffermit : des plantes aquatiques élèvent leur tete, annonçant le rivage ; on avance, on y touche, le pied s'élance. Alors l'île se présente comme une corbeille de verdure et de fleurs, rattachée par un fil à la rive et flottant sur le lac.

Le voilà, cet empire de quelques pas appartenant tout entier à un grand seigneur autrichien, coin de terre si bien perdu dans ses immenses possessions qu'il ne pense jamais à l'habiter. C'est presque une île déserte qui s'étonne du bruit des pas sous lesquels fléchissent les hautes herbes sauvages. Mais que de fleurs, sauvages elles aussi ! et quels arbres !... La cognée les a oubliés depuis un siècle et plus. Ils ont mis le temps à profit pour grandir en liberté ; ils en ont abusé pour étouffer les petits et les faibles qui s'avisaient d'essayer de vivre à leur ombre.

Mais le lac attire tout particulièrement les regards ; le voici toujours présent. D'un côté, il vous entoure, vous pressant d'un bras gracieux, tandis que, de l'autre, il s'étend immense pour vous présenter, dans une glace mouvante, et la terre et le ciel.

Vos pieds vous ont transporté vite à l'extrémité de cette île en miniature, dont la rive s'abaisse comme pour aller se perdre dans l'onde qui vient à elle sous la forme d'une caresse.

Le voyageur s'assied et rêve, mais sans mélancolie. Tout ce qu'il regarde est riant. La rive allemande, indécise et plate, s'efface dans un horizon sans bornes, où le soleil et l'onde semblent se confondre en flots de lumière. Du côté de la Suisse, les montagnes se dressent, mélangeant les cimes vertes de l'Appenzel aux fronts décharnés des pics du Tyrol ; tandis qu'au loin, bien loin, les neiges immuables des glaciers se laissent entrevoir. Mais la rive s'empresse de dérider le sérieux du paysage : elle répond au sourire de la mer paisible qu'elle semble côtoyer avec amour.

Et là-bas, dans cet enfoncement où le regard se plonge, la vallée du Rheinthal ouvre sa bouche gracieuse d'où s'épanche le Rhin, qui va demander au lac de le transformer en fleuve, après le mélange de leurs ondes.

Le touriste, en contemplation dans l'île de Rechnau, s'il est poète rêveur, doit se sentir inspiré par cette nature qui parle intimement aux mélancoliques élans de l'âme.

Mais la société de Constance, accourue nombreuse et bruyante, ne pensait guère à la contemplation. C'étaient toujours ces mêmes Français, prêts à rire et à s'amuser, d'autant plus que, trop souvent, ils avaient à s'attrister et à s'ennuyer. Ainsi, donc, « vive la trêve aux chagrins »! Narguant les habits râpés, les hommes se paraient de l'élégance de leurs manières, des grâces de leurs propos galants. Les femmes y répondaient souvent par une coquetterie qui prêtait son charme à des modes rajeunies par leurs visages.

Alors, la gaieté éclatait à la façon d'un feu d'artifice. Les idées se soulevaient en tourbillon comme les atomes aux rayons du soleil et la parole semblait prendre des ailes de papillon pour tout effleurer : littérature, théâtre, musique, science, arts. Parfois une voix s'élevait, récitant des vers; l'allumette propageait aussitôt le feu, toujours prêt à s'allumer dans ces esprits inflammables. Les conversations s'interrompaient pour écouter. Aux poésies légères mises à la mode au dix-huitième siècle par tant de gracieux petits génies qui s'enguirlandaient de fleurs poétiques, succédait une romance demi-plaintive; et puis, enfin, on en venait à la chanson, cette muse à la vive allure, tout particulièrement française.

Durant ces joutes du Gai-savoir moderne, le lac, l'horizon, les montagnes, se mettaient inutilement en frais. C'est le sérieux de l'âme qui comprend la nature : la gaieté de l'esprit passe auprès d'elle sans la voir.

Ces gentilshommes étaient restés les Français de la ville, tandis qu'en France, ce qu'ils appelaient aujourd'hui déjà se nommait autrefois.

Parcourant l'Europe depuis plusieurs années, ils passaient sans la regarder ; presque tous n'ont conservé qu'une image confuse de tant de pays si différents du leur. La majesté sombre des hivers du Nord les a fait grelotter, et voilà tout ; aussi n'en ont-ils gardé que le souvenir des « poêles » autour desquels ils se groupaient pour se réchauffer et pour revoler, esprit et cœur, oiseaux en migration forcée, vers la France, que les yeux de leur imagination n'osaient pas quitter. Ils la transportaient ainsi, ne voyant qu'elle. Bien peu ont essayé d'apprendre la langue qui se parlait autour d'eux. Ils préféraient se faire entendre par signes et même se passer d'être entendus. Langue et livres étaient stigmatisés par un mot : baragouin.

Une conversation aimable peut-elle se trouver en germe dans ces épais cerveaux allemands et transmise par un semblable idiome? s'entredisait-on en se redressant.

Et puis, qui se souciait d'explorer une littérature barbare? Tout n'existait-il pas, écrit en français, vers ou prose, tragédies ou comédies, histoire et roman, œuvres sérieuses, œuvres badines? N'avait-on pas, enfin, à revendiquer orgueilleusement Voltaire et Rousseau? Hélas ! beaucoup d'esprits, dévoyés du sens moral, demeuraient encore fidèles au culte d'admiration pour ces faux dieux littéraires, inculqué à la jeunesse de cette époque. On avait besoin de retourner en France et de suivre, à travers les ruines du passé, les traces qui remontaient jusqu'à leurs principes pernicieux.

On comprend donc que les élèves du dix-huitième siècle fussent insensibles aux fantastiques et sombres rêveries d'outre-Rhin.

La classe moyenne que la Révolution a poussée vers les sommets de l'ordre social, s'est représenté les gentilshommes de l'ancien régime comme plongés dans l'ignorance. On voit qu'elle les a jugés sans les entendre. Leurs études classiques, il est vrai, n'avaient été souvent qu'ébauchées dans les collèges dont ils sortaient trop tôt pour entrer au régiment. Il y avait peu de savants parmi eux ; mais on comptait dans cette génération un grand nombre de jeunes hommes qui développèrent, plus tard, les facultés de leur esprit grâce à la lecture, le meilleur des professeurs, parce qu'il prend son élève à l'âge où la mémoire, devenue intelligente, se complète par la réflexion.

Et puis, dans cette société toujours empressée de se grouper, la conversation, ce commerce des idées, appelait au partage des bénéfices les illettrés, qui accomplissaient ainsi leurs cours d'études, en se découvrant souvent capables de faire fructifier cette monnaie jetée au hasard et recueillie en se jouant.

Quant aux femmes, la plupart cultivaient assez peu leur champ intellectuel. Elles préféraient glaner dans celui de leurs voisins, les hommes. La gerbe, quelquefois, n'était pas artistement arrangée : les épis s'échappaient de tous côtés et bien des herbes folles se montraient çà et là. Mais que de grâce dans ce désordre ! et que de jolies fleurs ainsi moissonnées !

Cependant il se rencontrait, sous ce régime, des femmes vraiment instruites et capables d'écrire remarquablement bien. Les ignorantes même griffonnaient des lettres où l'orthographe péchait souvent, le français quelquefois, mais où l'originalité, la verve épistolaire, le trait parlaient si haut qu'ils étouffaient les réclamations de la grammaire.

De toutes ces sources confondues découlaient des flots roulant pêle-mêle, les aperçus ingénieux, les bons mots, les anecdotes spirituellement racontées et jusqu'aux petits vers, bouts-rimés, impromptus ou autres, - tout cela finement accompagné de ce bon goût qui peut s'aventurer loin sans s'égarer, et qui jamais, dans ce monde-la, ne quittait l'habit 'habillé et les manchettes.

Pour cette société, l'esprit était un demi-dieu qu'on nourrissait d'ambroisie, qu'on abreuvait de nectar ; et l'on se fût gardé de le faire passer par les clubs (s'il y a eu des clubs) pour arriver aux écuries, où l'attendait, en guise d'encens, la fumée des cigares.

La génération actuelle, étrangère à un monde disparu, s'informe s'il y avait autre chose que de l'esprit chez ces émigrés demeurés, malgré tout, hommes de salon dans l'exil. Nous qui les avons connus, nous répondrons :

Ils ont été les hommes-liges de l'honneur, et l'honneur est une vertu qui tient à toutes les autres.

L'honneur a exigé le sacrifice de leur fortune ; ils l'ont donnée. L'honneur a demandé leur sang ; ils l'avaient offert déjà et ils le versèrent. Rentrés dans leur patrie, ils ont retrouvé les châteaux de leurs ancêtres habités par les spoliateurs qui les avaient proscrits pour les dépouiller. Et cependant, leurs regrets les plus amers se sont tournés vers le trône où ne s'asseyaient plus les fils de saint Louis !

Plus tard, l'âge est venu, les trouvant tantôt relevés, tantôt battus par le va-et-vient des révolutions. Mais ces vétérans de l'exil sont demeurés toujours fidèles au culte de leur jeunesse, à cette vieille royauté qui les avait écrasés en s'écroulant. Et si plusieurs d'entre eux ont assez vécu pour voir leurs espérances s'éteindre une à une, comme ces feux qui n'ont plus d'aliment, tous ont conservé l'amour pieux qui s'incline sur un tombeau. Tels ils sont morts.

Avant de quitter Cons ance, je reviens au comte de Villeneuve. Comme au début de cette esquisse, je vais le chercher dans cette pauvre chambre de malade, devenue le salon d'une société qui ne pouvait se résoudre à se passer de lui. Il guérit, grâce à une cure merveilleuse opérée par le petit lait de Gaix, village du canton d'Appenzel. Là aussi, en 1836, j'ai retrouvé des traces de son passage. Un vieillard, hôte de l'hôtel où je logeais avec mon frère, entendant prononcer son nom, s'écria :

J'ai connu un comte de Villeneuve, quand il y avait tant de Français hors de leur pays !... C'était le plus charmant de tous !

Ces paroles, rapportées par nous à mon père, ravivèrent sa mémoire. Les souvenirs des deux vieillards ainsi se rejoignirent.

La longue halte des émigrés au bord du lac prit fin. Le comte Louis recommença son existence errante, durant ces années de proscription qui se renouvelèrent encore plusieurs fois.

VI