Deuxième partie
Deuxième partie
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mes souvenirs (l'empire)
Me voici maintenant vis-à-vis de moi-même. Je vais écrire sous la dictée de ma mémoire et dire ce que mes yeux ont vu, ce que mes oreilles ont entendu. Ces pages refléteront les premiers éclairs de mon intelligence, les naissants efforts de ma raison et les sentiments d'un cœur qui s'éveillait pour se livrer successivement à des affections si douces.
Jusqu'à présent, j'ai raconté le passé antérieur à mon existence. J'ai rappelé les récits de ces voix qui, depuis longtemps, se sont tues, fils légers qui se brouillent dans le souvenir, comme ceux de la dentelle sous les doigts qui s'essayent à former son tissu. Désormais, visages et actions vont m'apparaître vivants et se mêler à cette vie, devenue aussi la mienne, dont je vais commencer à retracer les premiers pas.
Cependant, qu'aurai-je à raconter? Mon existence si longue à sa mesure d'aujourd'hui1, ne s'est pas dégagée un seul instant de sa profonde obscurité. Elle a traversé les plus grands événements en se glissant entre eux sans en être aperçue. C'est donc la vie de mon âme qui se fera jour dans ces pages. Mais pourra-t-elle intéresser? Source qui s'était élancée bouillonnante, comme s'il s'agissait de former un fleuve, n'a-t-elle pas été s'enfoncer et se perdre aussitôt parmi les sables d'une destinée aride?
(1) Écrit vers 1876. Elle est morte à quatre-vingt-quatorze ans, le 5 avril 1897. ↩
N'importe : je veux me revoir afin de me juger avec le regard dépouillé d'illusion, donné par l'expérience de soi-même, celle qui nous apporte avec elle les enseignements de l'humilité, lorsque nous avons le courage de soumettre notre passé au creuset de l'examen.
Enfin j'écris pour vous faire revivre, vous tous qui fûtes les guides ou les compagnons d'une carrière trop prolongée, puisque j'y ai marché en vous survivant, presque seule.