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L'Enchanteur 1768—1848
Portraits littéraires Victor lecou eugène didier

Victor lecou eugène didier

Portraits littéraires · 22 min de lecture · p. 2–18 · chapitre 1 sur 26

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecou, 1852, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

10, rue du Bouloi. 6, rue des Beaux-Arts HÈQUE

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M. de Chateaubriand

M. de Chateaubriand est la plus belle et la plus lumineuse figure qui se dresse à l'entrée de notre littérature contemporaine ; l'imagination se le représente à peu près comme le Moïse de Michel-Ange, ramenant les muses françaises de la captivité de Rome et d'Athènes, leur écrivant les tables de la loi nouvelle, et les plaçant à l'entrée de la terre de promission, où lui-même ne doit pas parvenir. Il y a en effet, selon nous, ces deux circonstances dans la mission littéraire de M. de Chateaubriand, qu'il aura clos parmi nous la période de la renaissance grecque et latine, et commencé la restauration des traditions natio-- Bales dans la langue et dans l'art, non-seulement sans la poursuivre et sans la compléter, mais encore, chose singulière et qui n'est pas unique pourtant, sans avoir la conscience de son œuvre, sans la vouloir, sans la comprendre et sans l'avouer.

Nous n'attribuons ainsi à M. de Chateaubriand qu'une coopération extérieure, et, si l'on peut ainsi parler, qu'une initiative indirecte, dans la rénovation littéraire qui se poursuit en France, depuis à peu près vingt ans; mais nous la lui attribuons pleinement et entièrement; il a vraiment commencé, et il a commencé tout seul. Ce n'est pas sans intention, en effet, que nous ne nommons pas madame de Staël en ceci, comme on a coutume de le faire. Nous savons qu'il y a une opinion fort répétée et fort répandue, qui veut que madame de Staël ait contribué plus que tout autre à la fondation de notre jeune littérature, et que ce soit elle qui, à proprement dire, nous l'ait apportée d'Allemagne dans son giron. A notre avis, il en est de madame de Staël, allant chercher ce qu'on appelle le romantisme en Allemagne, comme des décemvirs allant chercher les lois des Douze-Tables en Grèce. Il est prouvé aujourd'hui que les décemvirs n'ont jamais mis le pied hors de Rome, et nous espérons faire voir, non pas que madame de Staël n'est pas allée en Allemagne, mais qu'elle n'en a point rapporté notre littérature d'aujourd'hui, laquelle est de bonne et de pure race française, et sent le caillou de son terroir.

On devrait remarquer, en effet, que, lorsqu'un peuple prend la littérature d'un autre peuple, il lui prend toujours beaucoup plus que cela; comme la littérature se trouve dans les livres, il faut, pour le trouver, lire ces livres; et, comme elle s'y trouve mêlée et associée aux ¡idées morales, philosophiques et politiques, il faut, pour la saisir, saisir en même temps les idées politiques, philosophiques et morales ; pour emporter chez soi la forme, on est bien obligé d'y emporter le fond. Un peuple se fait quelquefois voleur d'idées, mais jamais voleur de phrases.

Lorsque la France du seizième siècle s'est faite grecque et latine, et a commencé ce grand mouvement d'art qu'on appelle la renaissance, elle s'est mise à étudier Virgile et Démosthènes, non pas seulement dans les mots, mais dans les pensées. C'est fort gravement et fort sérieuse ment qu'elle a commencé son travail, recherchant, examinant et étudiant tout, la politique, le droit, la morale, la philosophie, la littérature, l'art, jusqu'à la mythologie. Les ouvriers de la renaissance ne fouillent donc pas les livres grecs et latins uniquement pour y prendre des mots, mais encore pour y prendre des choses; chacun d'eux l'un après l'autre, et de distance en distance, se charge les épaules de quelque débris d'antiquités, qu'il voiture péniblement jusqu'à nous. Tandis que Ronsard emporte les mots composés d'Homère, et Malherbe l'exagération de la périphrase virgilienne, Philibert de l'Orme butine dans l'architecture du Parthénon ; Cujas, dans le droit de Justinien ; La Boétie, dans la politique d'Aristote ; Jean Goujon, dans la statuaire de Phidias. En philosophie, c'est une ardeur, un enivrement, presque une fureur : on est péripatéticien, platonicien, académicien, pythagoricien, épicurien, stoïcien, alexandrin ; on adopte les anciens tout entiers, fond et forme, idées et langues; les enfants sont élevés par des nymphes antiques, comme Bacchus sur le mont Ida; Montaigne parlait grec à sept ans. Lors done que la France du seizième siècle s'est donné la littérature grecque et la littérature romaine, elle s'est donné en même temps les idées romaines et les idées grecques; même elle n'a pris la littérature que parce qu'elle a pris les idées; c'est le tout qui a entraîné la partie. Cette grande invasion des anciens parmi les modernes s'explique d'ailleurs par l'empire irrésistible que la civilisation grecque et la civilisation romaine, l'une et l'autre achevées, complètes et closes, devaient nécessairement exercer sur la civilisation française encore en ébauche, et par la profonde vérité historique dont est ce • proverbe qui dit qu'on n'emprunte jamais qu'aux riches

Or, et pour reprendre notre sujet, qu'est-ce que l'Allemagne aurait pu prêter à la France, et quelles causes auraient pu faire succéder une renaissance allemande à une renaissance grecque et latine? Est-ce que F'Allemagne est en possession de quelque grande idée que nous n'ayons pas ? est-ce qu'elle a quelque art qui nous manque? est-ce que sa civilisation est tellement grosse et débordée, et la nôtre si pauvre, si étroite et si basse, que son trop-plein ait dû nécessairement se répandre et s'épancher sur nous ? Qu'a-t-elle donc de plus que la France? Sa politique? nous l'avons dépassée; sa philosophie? notre Descartes la lui a donnée; sa religion? mais le luthéranisme est moins que le catholicisme, dont il est une négation; d'ailleurs, négation pour négation, nous avons le calvinisme, qui est une négation beaucoup plus forte. On a donc beau chercher, beau examiner, beau interroger, on ne trouve aucune raison plausible et suffisante qui autorise à croire que le mouvement littéraire qui s'opère en France depuis vingt ans procède de l'Allemagne. Il y a même plus : en France, on ignore généralement l'Allemagne : peu de gens savent ses institutions, ses mœurs, ses habitudes, sa langue. Elle est plus connue des caporaux de la grande armée que des chefs de la littérature romantique. Nous ne voudrions pas assurer que M. de Chateaubriand, M. de Lamartine et M. Victor Hugo aient jamais lu Schiller en allemand.

Nous en dirons autant de l'Angleterre, à l'influence de laquelle on a pareillement l'habitude d'attribuer en partie la rénovation littéraire que nous poursuivons. Elle n'a rien d'essentiel en elle qui ne se trouve pas en nous. Toutes les nations modernes de l'Europe sont filles jumelles du christianisme; elles ont grandi ensemble et marché de front. Mème la France pourrait passer pour l'ainée; car c'est elle qui s'est toujours chargée du soin de penser et d'agir pour les autres, et toutes les révolutions sont parties du milieu de nous. La France est le pays le plus initiateur de l'Occident; et même, ' l'heure 'présente, les peuples parlent beaucoup plus sa langue qu'elle ne parle la leur. Il y a donc toute gratuité et tout oubli des faits à vouloir que le grand mouvement littéraire qui se fait en France depuis vingt années vienne de l'Angleterre ou de l'Allemagne; l'Angleterre et l'Allemagne ne sont pas assez, et la France assez peu, pour que cela ait pu être ainsi.

Lorsque l'Italie commença, du temps de Platon, à étudier les lettres grecques, l'Italie était pauvre, rude et ignorante, et la Grèce riche, instruite et fastueuse; lorsque la France commença, sous Charles VIII, l'étude et l'inventaire de la littérature et de l'art de l'antiquité, l'imprimerie venait de la faire pénétrer dans deux mondes immenses : le monde romain et le monde grec ; l'un et l'autre expression et résumé de deux civilisations complètes et closes; mais est-ce à dire que l'Allemagne ait une civilisation riche d'idées, de siècles et de résultats, que la France, ignorante et inexpérimentée, se soit trouvée heureuse de prendre? Est-ce à dire que l'Angleterre soit en possession de quelque grand secret intellectuel, que nous nous soyons empressés d'apprendre? Est-ce à cire que la littérature et les arts de la France soient destinés à vivre désormais sur les idées allemandes ou anglaises? En vérité, c'est là une supposition si étrange, que nous ne savons comment la combattre sérieusement. Que tel ou tel écrivain français se soit quelquefois inspiré de tel et tel écrivain anglais ou allemand, que telle œuvre reflète telle œuvre ; que Réné procède peut-être un peu de Goëthe, Henri III de Schiller, les Enfants d'Edouard de Shakspeare, c'est possible, et nous ne voulons pas le nier; mais que la littérature romantique en masse, prose et vers, art et langue, romans, drames et odes, procède de l'Angleterre et de l'Allemagne; que les Méditations poétiques viennent d'ailleurs que de M. de Lamartine; que Notre-Dame, les Chants du Crépuscule et le Roi s'amuse viennent d'ailleurs que de M. Victor Hugo, qu'Antony vienne d'ailleurs que de M. Dumas, voilà qui nous paraît parfaitement déraisonnable et impossible, et que nous nions parfaitement.

Non, la rénovation littéraire qui se poursuit n'est ni anglaise, ni allemande, elle est française ; elle n'a sa racine ni dans Schiller, ni dans Shakspeare, elle a sa racine dans les traditions et dans les éléments mêmes de la langue et de la littérature nationales ; elle est la fin de la période de la renaissance et la reprise des inspirations esthétiques propres à la civilisation chrétienne et au génie du moderne Occident.

La muse française est en effet dominée par l'art antique depuis le règne de Charles VIII. A partir de cette époque, les influences nationales cessent d'être pures et sans mélange, et la ligne droite de la littérature indigène cède au choc de l'invasion grecque et latine. Si ce fut un bien, si ce fut un mal, ce n'est pas ici le moment de juger le fait ; nous nous bornons à le constater. Le mouvement de la renaissance mit près de deux siècles à se régulariser, depuis Alain Chartier jusqu'à Voiture. La grande critique de saint François de Sales, de Vaugelas, de Ménage, de Bouhours, de Chapelain, termina le travail intérieur de la langue, arrêta, contrôla et scella le mélange des éléments antiques et indigènes ; et la littérature de la dernière moitié du règne de Louis XIV, profitant de cette œuvre patiente de lime et de marteau, qui s'était opérée par Ronsard, par Régnier, par le chancelier du Vair, par toute l'Académie naissante, se montra parfaitement éblouissante et parfaitement pure, et sans que l'œil le plus jaloux de sa gloire ait pu découvrir la trace de l'alliage grec et de la soudure latine.

Dès le dix-huitième siècle, la nationalité française paraît impatiente de l'art antique où elle est emprisonnée. On la voit, fougueuse et irritée, briser de sa corne la carrière classique et se répandre à droite et à gauche, selon le cours de son humeur et le penchant de ses instincts. En peinture, elle s'échappe dans les charmantes fantaisies de Watteau, ou les coquettes mélancolies de Greuze; en sculpture, elle s'amuse aux dentelles des bustes de Caffieri, ou elle sème de ses mille bluets, de ses mille roses, de ses mille marguerites épanouies, les urnes, les vases, les pendules et les girandoles de Sèvres ; en littérature, elle s'essaye à quatre ou cinq styles fantasques, individuels, pleins de caprices et d'arabesques, comme celui de La Noue, celui de Regnard, celui de Crébillon fils, celui de Marivaux, celui de Beaumarchais; on voit clairement qu'elle tâtonne, qu'elle se mesure, qu'elle se cherche, qu'elle se compte; elle ressemble à un conspirateur qui attend la nuit décisive et qui encourage, l'un après l'autre, tous les conjurés; encore cinquante ans, beaucoup moins peut-être, et la renaissance était refou-. lée et vaincue, et les Grecs et les Romains étaient chassés, et la terre et l'art de France étaient libres, et la muse nationale de Joinville, de Marie de France, de Froissard et de Commines, allait reprendre ses harmonies interrompues, lorsque tout d'un coup la révolution éclata.

La révolution recommença une seconde fois la renaissance près de finir. La révolution, en effet, fut bientôt dominée par les théories républicaines. Dès lors, la pensée de la France populaire se reporta sur l'antiquité. On exhuma tous ces princes anciens : Léonidas, Cincinnatus, Caton, Brutus, les Gracques, dont l'érudition boiteuse de l'époque faisait autant de sans-culottes. Il y eut donc une deuxième invasion grecque et latine; heureusement la première, qui s'était opérée lentement, avait tout à fait saturé la France, et il n'était pas possible de lui infuser un atome de plus de la civilisation antique, qu'elle avait entièrement absorbée. Les flots de la première invasion, qui mirent trois siècles à couvrir la France, avaient fertilisé son sol en y déposant le limon des idées grecques et romaines ; les flots de la seconde, qui l'inondèrent en trois années, y charrièrent confusément toute sorte d'immondices, de chlamydes, de palliums, de robes prétextes et de bonnets phrygiens ; la première fois on avait pris à la Grèce et à l'Italie l'œuvre de leurs philosophes et de leurs poëtes; la deuxième fois, on leur prit l'œuvre de leurs cordonniers et de leurs tailleurs. Ronsard imitait le langage, qui est l'enveloppe de l'âme; David imitait le vêtement, qui est l'enveloppe du corps.

Aussi y eut-il, entre la renaissance de la fin du quinzième siècle et celle de la fin du dix-huitième siècle, toute la différence qu'il y a entre l'acte spontané et intelligent et l'acte artificiel et brutal; aussi la première renaissance avait-elle magnifiquement défrayé la littérature et les arts pendant trois siècles, tandis que la deuxième ne les défraya pas, même pauvrement et ridiculement, pendant vingt années. Cette deuxième renaissance, œuvre stérile et efflanquée, sorte de mousse, de lichen, de champignon poussé sur les ruines de l'ancienne, se développa à travers l'Empire, s'épancha en poëmes maladifs, en tragédies somnolentes, mère épuisée d'une postérité rachitique, nouée et scrofuleuse. Cet art misérable, assez bon peut-être pour les collets verts du Directoire, eut aussi ses critiques, les Suard, les Morellet, les Malte-Brun, les Duviquet, gens qui firent la langue et l'art de l'Empire, comme saint François de Sales, Vaugelas, Ménage, Bouhours et Chapelain, avaient fait la langue et l'art du siècle de Louis XIV.

Il était clair, même dès le commencement de cette deuxième renaissance, qu'elle ne pourrait pas durer long-temps, et que les instincts nationaux de la langue et de l'art ne tarderaient pas à jeter, comme on dit, aux orties la tunique romaine et la chlamyde grecque. Il se trouva précisément un homme jeune, ardent, mélancolique, opulent d'imagination, riche d'idées. Breton au surplus, du pays qui donne, de distance en distance, les Pélage, les Abeilard, les Descartes, c'est-à-dire les hommes puissants et individuels, qui font les révolutions tout seuls. Cet homme, qui était le Thrasybule prédestiné de l'art indigène, qui était comme créé avec des haines natives contre toute cette race de faux Lysandres et de Spartiates frelatés, auxquels la révolution avait livré la littérature; cet homme, auquel la langue opprimée de Joinville et de Commines pouvait avoir confiance, parce qu'il était bon gentilhomme, auquel l'art chrétien pouvait remettre ses destinées, parce qu'il était hon catholique ; cet homme, qui résumait l'ancienne France, la France religieuse et aristocratique, c'était François-Auguste de Chateaubriand.

M. de Chateaubriand était le champion merveilleusement choisi des traditions de la langue et de l'art autochthones. Pour comble d'à-propos, la langue et l'art propres de la France, ce produit de l'influence chrétienne mariée aux éléments du moyen âge, se trouvaient opprimés par la tyrannie de quelques idées sans racines et de quelques faits sans valeur : d'un côté, les éléments chrétiens de l'art et de la langue avaient pour adversaire la théologie de Billaud-Varennes et de La Révellière ; de l'autre, leurs éléments nationaux et traditionnels étaient sous le joug d'une république renouvelée et réchauffée des Grecs, république superficielle, qui consistait tout entière dans l'habit et s'arrêtait à l'épiderme des citoyens. L'ancienne muse française, la muse religieuse et monarchique, devait donc rallier autour de ses inspirations, non-seulement tous les esprits qui étaient las des Grecs et des Romains, surtout depuis que le siècle de Louis XIV, qui leur avait pris tout l'or, n'en avait laissé que les scories ; mais rendre toutes les passions qui s'étaient aventurées de premier mouvement dans la tourmente révolutionnaire, et qui avaient été désenchantées et prises de dégoût en voyant que leurs sanglants efforts n'avaient fait que mettre la philosophie à la place du christianisme et la démagogie des faubourgs ivres à la place de la royauté, madame Momoro sur le maître-autel de Notre-Dame, et un vendeur de contremarques sur le trône des Tuileries.

L'ancienne littérature et l'ancienne France se trouvaient donc, par le hasard des temps, tout à fait réunies dans la même cause ; M. de Chateaubriand se fit le serviteur de l'une et de l'autre, avec une fidélité qui fut une gloire pour tous trois. Même il entreprit cette défense avec une solennité tout à fait sublime, qui porta bonheur à ses efforts. A l'imitation des anciens chevaliers, qui se fortifiaient la veille des combats par le jeûne et par la prière, il alla tremper son corps dans le Jourdain, ceindre son épée religieuse au Saint-Sépulcre et ses éperons royalistes à Carthage, sur le lit de cendres où était mort saint Louis; puis, ainsi fortifié et armé, il passa devant le Parthénon en revenant dans sa patrie, et il cria loyalement aux mânes qui dorment dans la campagne athénienne : «O Grecs ! oppresseurs des âmes de mon pays, c'est un Gaulois chrétien qui vous défie. »

Le mouvement littéraire qui se poursuit aujourd'hui en France vient donc des choses, et non des hommes ; des instincts nationaux, et non des influences étrangères; c'est une spontanéité, et non pas une imitation. Il n'est question ni de Schiller, ni de Shakspeare; ni de l'Allemagne, ni de l'Angleterre; il est question des éléments mêmes de l'art moderne, qui se dégage des étreintes de . l'art grec; nous redevenons libres, nous reprenons notre histoire à la fin du règne de Louis XI; nous secouons la poussière des idées antiques; nous cassons l'arrêt du parlement en faveur d'Aristote; nous essayons d'être nous-mêmes, c'est-à-dire Français et chrétiens.

Madame de Staël n'est donc pour rien dans ceci. Madame de Staël n'a pas fait que les inspirations propres de la France fussent étouffées dès la fin du quinzième siècle par le débordement de la renaissance grecque et latine, et elle n'a pu faire non plus que ces inspirations essayassent de se relever à la fin du dix-huitième siècle, pour triompher maintenant. Tout ce mouvement d'idées est passé à côté d'elle; rien même ne se trouvait en elle qui l'entraînât à s'y mêler. Protestante et bourgeoise d'une municipalité suisse, elle ne sentait rien et ne pouvait rien pour la France historique et pour la France religieuse, qui étaient en cause. Seul, M. de Chateaubriand se trouvait, par sa qualité de gentilhomme et de catholique, une sorte d'incarnation des instincts de l'art national, et seul il servit de drapeau dans l'insurrection générale des éléments de la civilisation moderne contre l'envahissement de l'antiquité; car, de même que la renaissance grecque et latine s'empara de tout, on la chassa de partout. Depuis Descartes, on lui a repris la philosophie; depuis M. de Chateaubriand, on lui a repris le roman ; depuis M. de Lamartine, on lui a repris l'ode ; depuis M. Victor Hugo, on lui a repris le drame; depuis M. Eugène Delacroix, on lui a repris la peinture; depuis M. Barye, on lui a repris la sculpture ; à l'heure qu'il est, un groupe de jeunes artistes lui dispute l'architecture et la lui enlèvera. Encore quelques années, et les septante semaines de la captivité seront finies.

Ce qui se passe parmi nous n'est même pas sans exemple dans l'histoire des littératures ; il nous arrive ce qui arriva aux Romains, vers la fin du règne d'Auguste : le goût grec se perdit alors en Italie, comme il se perd en France maintenant. Sous Tibère, sous Claude, sous Néron, il se manifesta par l'empire des idées et des formes d'art, qui échappaient à l'orthodoxie de Térence, de Virgile et de Cicéron. Ce fut un grand scandale pour Rome, qui était toute faite d'idées grecques et de marbres grecs. Les écoles et les grammairiens crièrent à la décadence, absolument comme nous l'avons vu faire à l'apparition d'Atala et d'Hernani. Néron, qui se piquait de connaître le fin des choses et qui était classique, se moquait fort du style nouveau de Sénèque, qu'il appelait du sable sans chaux. Mais ce terrible critique n'arrêta pas l'élan qui était donné; il est certain que, sous le feuilleton de Néron, comme sous le feuilleton de l'abbé Morellet, il s'agissait d'une même chose : du dégagement d'une nationalité captive. L'Italie était grecque depuis Caton, comme la France depuis Charles VIII; l'une et l'autre étaient, à corps défendant, ce qu'on les avait faites; et les instincts natifs du peuple, lassés de cette longue servitude, secouaient vigoureusement leur prison, pour renouer leurs traditions brisées et reprendre leur voie perdue.

Seulement, la littérature romaine ne devait pas avoir la fortune de la nôtre. Lorsque la littérature romaine se fut révoltée contre l'art grec, et eut même regagné un commencement d'individualité et d'indépendance, le temps lui manqua pour s'organiser et pour se développer sous son point de vue national; à peine victorieuse de la Grèce, elle fut vaincue par l chrétienté, et elle ne triompha d'Homère que pour succomber sous Jésus-Christ. Les ' grammairiens qui ont accusé la décadence latine ont donc été bien injustes vis--vis d'elle. D'abord, ils ont eu tort de croire et de prétendre qu'elle a été absolument une époque de décadence, tandis qu'elle ne l'était que relativement au goût grec, dont elle s'éloignait, et contre lequel elle était une lutte et une protestation, au nom des instincts propres de l'Italie. Or, on n'avait pas plus de sujet de reprocher à Sénèque de ne point ressembler à Cicéron, qu'il ne voulait pas imiter, qu'on n'en a eu de reprocher à M. Victor Hugo de ne point ressembler à Racine, qu'il n'a jamais pris pour modèle. La question n'était donc point de savoir si Sénèque avait eu tort de ne pas imiter Cicéron, ou si M. Victor Hugo avait eu tort de ne pas imiter Racine ; la question était de savoir si Cicéron avait eu raison de copier Platon, et Racine de copier Sophocle; la question était de savoir si des peuples séparés d'instincts, d'origine, de langue, de mœurs et de lois, pourraient ou ne pourraient pas avoir des arts séparés. Ensuite, les grammairiens ont été mal fondés à présenter l'essai de la littérature nationale, commencé après le siècle d'Auguste, comme le dernier mot de l'art dont ils signalaient la venue; ce n'en était, au contraire, que le premier vagissement et le premier cri. C'est comme si l'on eût voulu juger en dernier ressort de la nouvelle littérature française en 1820. Il faut du temps au corps pour croître et à l'âme pour grandir; et les idées, comme les enfants, rampent avant de marcher.

D'ailleurs, il arriva aux instincts nationaux de l'Italie, sous les premiers empereurs, ce qui est arrivé aux instincts nationaux de la France, à la fin du dix-huitième siècle : au moment de vaincre et de s'affranchir peut-être, ils furent envahis et dominés par une nouvelle renaissance grecque ; et, de même que La Noue, Crébillon fils, Regnard, Marivaux, Lesage, Beaumarchais, sont allés donner du front et se briser contre un entassement subit d'oripeaux athéniens et spartiates, de chlamydes, de chaises curules et de palliums ; de même Juvénal, Perse, Lucain, Sénèque, Stace, Martial, trébuchèrent dans une grande résurrection d'idées grecques, causée par la résistance qu'on opposa, au nom des théogonies païennes, au christianisme naissant.

C'est une singularité bien grande que cette similitude d'accidents qui surviennent ainsi à la littérature romaine et à la littérature française, à deux moments identiques, et que ces deux nouvelles renaissances qui les surprennent l'une et l'autre quand elles allaient repousser une première invasion. Toute la différence qu'on y trouve, c'est qu'à nous cette seconde renaissance nous est venue du côté de la politique, et qu'aux Romains elle leur vint du côté de la philosophie; c'est qu'en France elle s'opéra par Mirabeau, par le peintre David, par Camille Desmoulins, par Saint-Just, par Robespierre; et en Italie par Plotin, par Porphyre, par Jamblique, par Celse, par Apulée : ici, par des révolutionnaires ; là-bas, par des conservateurs.

En Italie, comme en France, cette seconde renaissance, qui était un mouvement factice, un accès de fièvre d'idées caduques, ne dura pas; mais en France, au moins, après la lutte de la révolution et de l'ancien régime, la nationalité de la langue et de l'art a pu reprendre ses prétentions et recommencer son œuvre; en Italie, au contraire, pendant la bataille du néoplatonisme et du christianisme, de l'Évangile et d'Homère, la nationalité romaine disparut sans retour, et la vieille patrie d'Evandre, de Caton et de César, ne fut pas retrouvée sous les décombres. En France, il y a eu des artistes après la révolution pour continuer la tâche de Beaumarchais, de Marivaux et de La Noue; en Italie, il n'y eut personne, après le néoplatonisme, pour continuer la tâche de Juvénal, de Sénèque et de Lucain. L'art de la décadence latine périt donc inachevé, parce que la nationalité romaine qu'il représentait fut anéantie ; mais l'art du moyen âge, submergé deux fois sous Charles VIII et sous Louis XVI, et toujours submergé en vain, s'est relevé avec le christianisme et avec la nationalité française, deux choses dont l'une ne périra que la dernière de toutes les choses, et dont l'autre ne périra jamais.

Ainsi, quelque grande que soit la similitude entre l'époque littéraire connue sous le nom de décadence latine et l'époque littéraire où nous nous trouvons ; et certes, loin de l'avoir dissimulée, nous croyons l'avoir singulièrement étendue et affermie; quelle que soit donc cette similitude, il n'y a, dans un pareil rapprochement, aucun augure funeste pour nous. Notre jeune littérature a de la décadence latine ce qu'elle avait de grand et de légitime, c'est-à-dire sa sève d'indépendance et son caractère national ; mais elle n'est pas dans la triste condition où se trouva celle-ci, éclose à la fin d'une vieille civilisation et d'une nationalité épuisée, et, tandis qu'elle luttait contre la domination intellectuelle de la Grèce, enveloppée tout à coup par l'invasion du christianisme, qui emporta dans la peau du lion Athènes avec Rome, Isocrate avec Sénèque, le vainqueur avec le vaincu. Nous autres chrétiens, nous avons le temps; nos autels ne branlent pas encore, et il se passera bien des siècles avant que les rats viennent faire leurs nids dans la tête de nos dieux.

Il ne faut donc pas que notre jeune littérature s'effraye des prophéties de malheur qui, depuis vingt ans, lui prédisent sa ruine. Ces prophéties ont prouvé qu'elles avaient la vue courte ; elles qui signalaient la confusion et la chute des nouvelles théories de l'art, et qui n'apercevaient pas, à l'horizon de la pensée moderne, Réné, les Harmonies poétiques, Notre-Dame de Paris, les Feuilles d'automne, et tant d'autres œuvres au-dessous de celles-là, à peine aujourd'hui remarquées, mais dont tous les siècles seraient fiers.

Ce qui arrête peut-être son développement et paralyse son essor, c'est qu'elle ne se comprend pas assez, qu'elle ne voit pas encore très-nettement son but, et que la critique de son œuvre lui manque. C'est en effet une chose inouïe et presque incroyable que la lenteur et la difficulté avec lesquelles les peuples parviennent à se rendre compte de ce qu'ils font, et que la distance à laquelle les hommes qui expliquent l'art demeurent ordinairement en arrière de ceux qui le font. Ainsi, l'art nouveau qui s'élève n'est véritablement compris ni par ceux qui lui résistent, ni par ceux qui le poussent; par les premiers, parce qu'ils s'obstinent à persister dans le point de vue de la renaissance grecque et latine, dont cet art est une négation ; par les derniers, parce que les poëtes, comme les oiseaux, ne chantent pas pour eux, et que Dieu les a fait ressembler à ce que Schiller dit de la trompette, qui ne comprend pas les sons qu'elle rend.