Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Portraits littéraires Du langage de l'amour en poésie

Du langage de l'amour en poésie

Portraits littéraires · 25 min de lecture · p. 154–175 · chapitre 13 sur 26

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecou, 1852, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le langage de l'amour nous a toujours semblé l'écueil des poëtes. Nous savons bien que les affections véritables ne regardent pas aux paroles, et que les amants se passent assez généralement de Despautère et de Vaugelas. En cette matière-là, le fond emporte la forme; et quoique la rectitude des paroles soit un gage de la distinction de l'esprit, on a toujours séduit plus de femmes avec le visage qu'avec la grammaire. Mais le critique, lui, doit s'occuper de la forme encore plus que du fond ; et, semblable aux médecins de Molière, qui ne souffrent pas que l'on meure autrement que selon les règles, le critique ne doit pas permettre que l'on s'aime en violation de la logique des mots et de la logique des idées. Ce que font les amants ne le regarde pas ; mais il a plein pouvoir sur ce qu'ils disent.

Chose qu'on aura peut-être tout d'abord quelque peine à comprendre, et que nous demandons la permission d'expliquer comme il faut, il y a toujours, et nécessairement, une corrélation étroite et intime entre le langage de l'amour employé par les poëtes et les connaissances chirurgicales de leur temps. On aime assurément sans savoir un mot d'anatomie ; mais on n'exprime cet amour que par des métaphores anatomiques.

Nous ne nous dissimulons pas que la science est plus rare que l'affection, et qu'il est étrange de prétendre que les cœurs qui s'ouvrent à la vie aient besoin de se charger de tout le bagage d'Hippocrate, pour rendre leurs émotions; mais il en est des langues comme des religions, elles sont l'œuvre de quelques-uns et le patrimoine de tous. Il arrive donc que la plupart des gens se servent de phrases toutes faites, sans savoir d'où elles procèdent, comme ils se nourrissent d'aliments tout préparés, sans savoir d'où ils viennent. L'homme passe sa vie au milieu de choses inconnues, et dont il n'aurait pas le temps de faire usage, s'il en voulait apprendre l'origine, la nature et le but. Le pauvre berger de l'Immaüs garde ses chèvres contre les tigres, recueille les touffes soyeuses qu'elles laissent en broutant aux épines de l'aloès, et tisse le soir ces châles d'Orient dont les jeunes femmes d'Europe couvrent leurs épaules, sans songer ni aux chèvres, ni au berger. Ainsi fait le poëte : il crée la langue dans sa solitude; et, quand il en a dessiné les phrases, cadencé les. périodes, poli les mots, il la jette dans le monde, où la foule s'en empare, souvent la gâte, et où presque toujours les lèvres l'emploient, sans que l'esprit l'examine et l'interroge.

Donc, ce sont les poëtes qui ont créé le langage de l'amour, et qui lui ont donné la base anatomique dont nous parlions. Voici comment.

C'était une règle, parmi les anciens, que les poëtes fussent toujours savants. Homère, qui peut être considéré comme le plus grand d'eux tous, était accepté comme le chef de tous les ordres d'idées. Platon le cite comme théologien, Apulée le cite comme archéologue, Pausanias le cite comme géographe, le Digeste le cite comme jurisconsulte, Galien le cite comme médecin. La médecine surtout était une science étudiée, dans l'antiquité, par tous les esprits éminents, et qui faisait partie intégrante de la poésie et de la philosophie. On sait que Virgile était médecin des écuries d'Auguste. Un érudit du seizième siècle, qui s'appelait de son nom latin de savant Andreas Tiraquellus, a fait une liste fort longue et fort singulière des philosophes, des poëtes, des rois, des empereurs, des papes, des saints et des anges qui ont pratiqué la médecine. Comme quelques-uns de nos lecteurs pourraient être curieux de connaître l'ange qui a été médecin, nous leur dirons que c'était l'ange Raphaël, qui enseigna au jeune Tobie à guérir la cécité de son père, en appliquant sur ses yeux le fiel d'un certain poisson. Les poëtes de l'antiquité étaient donc médecins, comme nous disions. Alors, l'idée leur vint naturellement, en examinant les phénomènes anatomiques de la vie, de se demander en quel endroit du corps se trouvait le siége de l'âme. Nous allons voir qu'ils le placèrent successivement en divers organes, et que ces organes servirent aux diverses écoles médicales des poëtes pour former les métaphores employées dans le langage des passions.

La quantité d'observations anatomiques qui se trouvent dans Homère est fort considérable. Toutes les fois qu'un héros est blessé, le poëte décrit très-exactement les os, les muscles et les viscères qui sont traversés, lésés ou déchirés par la flèche ou par le javelot. D'après les idées d'Homère, la partie du corps la plus délicate, et dont la lésion causait une mort instantanée, c'était la moelle épinière, surtout dans sa partie la plus rapprochée du cerveau. Il y a dans l'Odyssée des bœufs qu'on tue pour les sacrifices, en introduisant la pointe d'un stylet entre deux vertèbres du cou. Au quatrième livre de l'hade, Archiloque est tué par un javelot qui pénètre entre l'occiput et la première vertèbre cervicale. Dans ces cas, disions-nous, la mort était immédiate, et provenait du déchirement de la moelle épinière.

Or, il paraît que c'est à Homère qu'il faut rapporter une doctrine médicale très-répandue parmi les philosophes et les poëtes anciens, qui plaçaient dans la moelle en général, et dans la moelle épinière en particulier, le siége de l'âme. Les poëtes de cette école tiraient donc de la moelle toutes les métaphores employées dans le langage de l'amour. Ainsi, au quatrième livre de l'Énéide, Virgile dit, en parlant de Didon : « Une douce flamme consume sa moelle, et une blessure cachée vit dans sa poitrine ; »

Est mollis flamma medullas

Interea, et tacitum vivil sub pectore vulnus.

Au premier livre des Tristes, Ovide s'exprime ainsi : « Ces choses seront toujours fixées au fond de ma moelle; »

Hæc mihi semper erunt imis intixa medullis ; et au deuxième livre des Amours, il dit : « Que ce chagrin morde quelquefois ta moelle ; »

Mordeat ista tuas aliquando cura medullas.

Properce met ceci, à la neuvième élégie du premier livre : « Sentir l'arc de l'Amour dans toute sa moelle ; »

Pueri totis arcum sentire medullis ; Et Catulle dit, dans sa trente-cinquième poésie : « Depuis lors, des feux consument la moelle intérieure de la malheureuse ; »

Ex eo misellæ

Ignes interiorem edunt medullam.

La seconde opinion médicale des anciens sur le siége de l'âme est celle de Pythagore, qui la plaçait dans les artères, et qui la disait nourrie par le sang. Les poëtes de cette école empruntaient aux veines et au sang les métaphores employées pour peindre les effets des passions et de l'amour. Ainsi, Virgile dit, au quatrième livre de l'Énéide, en parlant de Didon : « Elle nourrit sa blessure dans ses veines ; »

Vulnus alit venis...

Ceux qui se rappellent les poëtes anciens retrouveront aisément dans leur mémoire les passages où il est dit des mourants qu'ils perdaient l'âme avec le sang. Au neuvième livre de l'Enéide, Virgile dit de Rhœtus, frappé d'un coup d'épée à la poitrine : « Il vomit son âme de pourpre ; »

Purpuream vomit ille animam...

En général, c'était surtout pour rendre les qualités fortes de l'âme que les poëtes anciens tiraient leurs métaphores du sang. Stace, au deuxième livre de la Thébaïde, met : « Appuyé sur tout son sang, il soutient un rocher énorme ; »

Saxum ingens...

toto sanguine nisus

Sustinet.

Virgile s'exprime ainsi au deuxième livre de l'Enéide : « O vous, dit-il, qui avez tout entier le sang de l'âge, et dont les forces solides existent dans leur énergie ; »

Vos ô, quibus integer ævi

Sanguis, ait, solidæque suo stant robore vires.

Par une idée singulière, que l'anatomie imparfaite des anciens peut seule expliquer, les poëtes s'imaginaient que le vin qu'on avait bu s'introduisait dans les veines et y échauffait l'âme. Les vers où cette idée se trouve exprimée sont nombreux, et l'on peut choisir. Horace dit, dans la quinzième épître, en parlant du vin : « J'en cherche un qui soit généreux et doux, qui chasse les soucis, et qui reste, avec la riche espérance, dans mes veines ; »

Generosum et lene requiro,

Quod curas abigat, quod, cum spe divite, manet

In venas.

Virgile dit, dans la sixième églogue : « Les veines enflées, comme toujours, du vin de la veille; »

Inflatum hesterno venas, ut semper, laccho.

On comprend sans peine que des études pareilles veulent être faites sur les textes, et qu'il serait imprudent de s'en rapporter aux traductions. Les traducteurs, qui ne se sont point préoccupés d'anatomie, ont cru qu'ils pouvaient sans inconvénient mettre une partie du corps pour une autre. Dans l'ode célèbre de Sapho, que Longin rapporte dans le Traité du Sublime, un nouveau traducteur, peu grec de sa nature, a imaginé qu'il faisait une grande élégance en mettant : « Sitôt que je te vois... une flamme subtile court dans toutes mes veines, v au lieu de a court sur ma peau » qui était dans les traductions précédentes, et qui se trouve dans le texte. Il est rare que les traducteurs des poëtes latins ne rendent pas exta et viscera par entrailles ; viscera désigne les muscles en général, et exta le cœur, le foie, la rate et les poumons.

La troisième opinion médicale des anciens sur le siége de l'âme est celle d'Hippocrate et des stoïciens. Hippocrate définissait l'âme une chaleur innée, tempérée par la respiration et résidant dans la poitrine. Marc-Aurèle disait qu'elle était renouvelée par la respiration, et qu'elle se mêlait au sang. Les poëtes de cette troisième école tirent donc de ce feu intérieur et de la respiration les métaphores employées dans le langage de l'amour. Ainsi, Virgile dit, au quatrième livre de l'Énéide, en parlant de Didon : « elle est dévorée par un feu caché ; »

Cæco carpitur igni.

Au neuvième livre des Métamorphoses, Ovide s'exprime ainsi : « Malheur à moi! où vais-je? à quel feu mon esprit s'abandonne-t-il? ii

Hei mihi ! quo labor ? quem mens mea concipit ignem?

Dans la treizième ode du premier livre, Horace dit à Lydie : « Par quels feux lents je suis tout à fait consumé ! »

Quam lentis penitus macerer ignibus !

Dans la troisième églogue de Virgile, le berger Ménalque chante ce vers : « Amyntas, mon feu, vient s'offrir à moi de lui-même ; »

Àt mihi sese offert ultro, meus ignis, Amyntas.

C'est aussi à la même école médicale que sont dues les métaphores suivantes. Dans la vingt-septième ode du premier livre, Horace dit : « Enfant, digne d'une meilleure flamme ; »

Digne puer meliore flammâ.

Catulle, dans sa soixante-quatrième poésie, qui est l'épithalame de Pélée et de Thétis, s'exprime ainsi, en parlant d'Ariadne : « Elle conçut une flamme dans toute sa poitrine ; »

Cuneto concepit pectore flammam.

Dans le septième livre des Métamorphoses, Ovide dit : « Chasse de ta poitrine de vierge les flammes que tu y as conçues ; »

Excute virgineo conceptas pectore flammas.

Enfin, ce sont les poëtes de l'école hippocratique et stoïcienne qui ont créé le mot soupir, pour signifier désir et amour; sur ce que, d'après cette école, la respiration renouvelait l'âme et la tempérait, car le mot soupir signifie littéralement respiration.

Ainsi Catulle, dans l'épithalame de Thétis et de Pélée, dit, en parlant d'Ariadne et en s'adressant à l'Amour : « De quels tourments avez-vous bouleversé cette vierge, embrasée par l'esprit, et soupirant à toute heure pour son hôte aux blonds cheveux; »

Qualibus incensam jactasti mente puellam Fluctibus, in flavo sæpe hospite suspiranter.

Au premier livre des, Fastes, Ovide dit :& « l désire celle-là, il la veut; il ne soupire qu'après elle; »

Hanc cupit, hanc optât ; sola suspirat in illa; Et dans la cinquième élégie du quatrième livre, Tibulle dit : « Si par hasard maintenant il soupire déjà d'autres amours ; »

Si forte alios jam nunc suspirat amores.

La quatrième école médicale des anciens sur le siége de l'âme est celle d'Epicure et d'Aristote, qui la plaçaient dans le diaphragme, c'est-à-dire dans cette membrane musculaire qui sépare, par un plan incliné de l'avant à l'arrière, la cavité de la poitrine de la cavité de l'abdomen. Le diaphragme s'appelait phrénes en grec, et præcordia en latin. Il est certain qu'il y avait plusieurs raisons pour que les propriétés du diaphragme eussent frappé les médecins de l'antiquité. Premièrement, il est doué d'un mouvement spontané de va-et-vient, sur lequel la volonté de l'homme n'a pas d'action, qui continue durant le sommeil, et dont la cessation est un des symptômes de la mort. Deuxièmement, les muscles de la face qui donnent au visage l'épanouissement produit par le rire, correspondent avec le diaphragme, et un homme qui y est blessé, garde l'expression de l'hilarité après sa mort. Troisièmement, toutes les émotions subites se font d'abord sentir au diaphragme, comme la peur, la joie, les détonations d'armes à feu, et c'est là également que commencent les défaillances. Les anciens avaient observé tous ces faits, et Aristote en avait conclu avec les Epicuriens que l'âme devait résider dans le diaphragme et dans la région que l'on appelle creux de l'estomac.

Les poëtes qui ont emprunté les métaphores du langage des passions au diaphragme sont nombreux. Dans la troisième satire, Juvénal s'exprime ainsi, au sujet du préfet de Rome Gallicus : « Ainsi parlent les ignorants, dont vous verrez le diaphragme se soulever pour les moindres causes, quelquefois pour rien ; »

Nempe hoc indocti, quorum præcordia nullis

Interdum, aut levibus videas flagrantia cousis.

Dans la première satire, il dit encore, en parlant d'un coupable : « Son diaphragme sue pour une faute secrète ; »

Tacita sudant præcordia culpa;

expression admirable pour peindre le remords.

Tibulle, dans la première élégie du premier livre, met ce vers : « Tu pleureras, car ton diaphragme n'est pas lié avec du fer ; »

Flebis, non tua sunt duro præcordia ferro Vineta.

Enfin, Virgile dit, au deuxième livre de l'Énéide : « Le courage revient quelquefois dans le diaphragme des vaincus ; »

Quondam etiam victis redit in præcordia virtus.

Il y avait encore parmi les anciens une cinquième doctrine médicale sur le siége de l'âme ; c'était celle de Platon, qui faisait résider l'âme dans la tête; mais nous avouons que notre mémoire ne nous rappelle aucun poëte qui s'en soit servi.

Si les lecteurs ont suivi avec quelque attention le développement des faits qui précèdent, ils auront certainement remarqué qu'il n'a encore été question d'aucune doctrine médicale qui ait placé dans le cœur le siége des affections. C'est qu'en effet il n'en existe aucune chez les anciens. On y trouve bien, à ce sujet, des opinions proposées, mais on n'y trouve pas des principes formulés et faisant école. Saint Jérôme nous apprend, dans un Traité sur l'ancienne loi juive, adressé à la veuve Fabiola, que c'est au christianisme qu'il faut rapporter la doctrine par suite de laquelle le cœur est considéré comme le siége des affections. « Jésus-Christ, dit-il, nous enseigne que l'âme réside dans le cœur. Bienheureux, dit le Discours sur la montagne, ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. » Et, ailleurs : « Les méchantes pensées viennent du cœur. » Et parlant aux Pharisiens, il leur demande « pourquoi ils donnent entrée en leur cœur de mauvaises pensées. »

Ce passage de saint Jérôme est, comme on voit, très-formel ; mais nous le croyons trop général et trop absolu. S'il se bornait à dire que, depuis le christianisme, la doctrine qui fait du cœur le siége de l'âme a remplacé peu à peu les cinq précédentes, qui la plaçaient dans la moelle épinière, dans les veines, dans la respiration, dans le diaphragme et dans la tête, et que c'est depuis lors que le cœur a principalement servi de base aux métaphores employées dans le langage des passions, l'opinion de saint Jérôme serait fort exacte ; mais il y a des exemples qui établissent qu'on avait dit avant Jésus-Christ que le cœur était le siége de l'âme. Cicéron s'exprime ainsi au neuvième chapitre du premier livre des Tusculanes : « Il y en a qui pensent que l'âme, c'est le cœur lui-même; » aliis cor ipsum animus videtur. Un peu plus bas, il ajoute que, d'après Empédocle, l'âme était le sang répandu dans le cœur. Voilà donc qui redresse expressément le passage de saint Jérôme, en ce qu'il a de trop absolu.

Nous avons recueilli, et nous pourrions transcrire un très-grand nombre de métaphores tirées du cœur, considéré comme siége de la vie morale ; cependant, nous devons dire que presque toutes servent à désigner le courage et ce que nous nommerons les qualités viriles de l'âme. Il y en a pourtant qui sont employées au langage de l'amour, tel est ce distique d'Ovide, tiré de la dixième élégie du livre des Tristes : « J'avais un cœur mou, à la . portée des flèches de Cupidon, et qu'une légère cause peut ébranler ; »

Molle, cupidineis nec inexpugnable telis

Cor mihi, quodque levis causa moveret, erat.

En général, le poëte où les métaphores amoureuses tirées du cœur se rencontrent le plus souvent, c'est Plaute. Nous n'en citerons qu'une, tirée du Carthaginois, où l'esclave Milphio dit à un jeune garçon : « Mon petit œil ! ma petite lèvre ! mon salut! mon baiser ! mon miel ! mon cœur! mon lait ! mon petit fromage frais ! »

Meus ocellus! meum labellum ! mea salus ! meum savium !

Meum mel! meum cor ! mea collostra ! meus molliculus caseus ! Cependant, il n'est pas douteux que les métaphores tirées du cœur ne soient infiniment plus rares dans les poëtes anciens, pour exprimer les idées tendres, que les métaphores tirées de la moelle, des veines, de la respiration et du diaphragme.

Nous croyons avoir justifié ce que nous disions au commencement de cet article, i savoir que le langage de l'amour est toujours tiré de la situation des sciences médicales, et que toute déclaration est un Traité d'anatomie.

Les métaphores employées par les poëtes anciens dans le langage de l'amour, se rattachent donc toutes à quatre grands systèmes médicaux sur le siége de l'âme, qui sont: le système exposé par Homère sur la moelle épinière, le système de Pythagore sur les veines et sur les artères, le système d'Hippocrate sur la chaleur de la poitrine, alimentée par la respiration, et le système d'Épicure sur le diaphragme. Nous ne prétendons pas que ces quatre écoles médicales aient produit quatre écoles de poëtes distinctes et séparées, tirant chacune ses métaphores de telle doctrine médicale, à l'exclusion des trois autres, puisque nous avons montré, au contraire, que Virgile, par exemple, se rattachait tout à la fois à l'école qui plaçait l'âme dans la moelle, à celle qui la mettait dans les veines et à celle qui la mettait dans le feu de la respiration; mais nous disons que les poëtes anciens tiraient les métaphores employées dans le langage de l'amour des sciences anatomiques, et que, chez eux, les amants parlaient comme des médecins.

Nous allons faire maintenant l'application de ce point de vue critique aux poëtes dramatiques du dix-septième siècle, et rechercher à quelles écoles médicales ils ont rapporté le langage de l'amour, dans leurs tragédies empruntées à l'histoire ancienne.

Il ne faut pas être très-rigoureux, nous le savons, à l'égard des poëtes du dix-septième siècle, en ce qui touche la vérité morale, et, par suite, en ce qui touche la vérité littéraire, car l'idée déteint toujours sur le mot. Ils étaient forcés de fausser la situation domestique des femmes de l'antiquité qu'ils mettaient au théâtre, de les produire dans la société des hommes, de leur attribuer des intrigues, quoique cela choquât la vérité historique ; mais il n'y avait pas de tragédies possibles avec des femmes voilées et vivant à part. Une fois qu'ils les avaient retirées du gynécée, et qu'ils leur avaient créé une vie extérieure factice, il fallait bien leur donner des passions imaginaires et fabriquées, et ces sentiments de parade, qui ne sont ni anciens, ni modernes, ni païens, ni chrétiens, nécessitaient un langage également mi-parti et. hybride, une espèce de style mélangé, comme le style architectural du seizième siècle, où l'ogive de Notre-Dame se marie au plein cintre du Parthénon, et où le chapiteau corinthien couronne le pilier gothique.

Ainsi, une première faute dans laquelle sont tombés les poètes dramatiques du dix-septième siècle, c'est d'avoir fait jouer aux yeux de leurs héroïnes un rôle excessif et manifestement choquant pour des femmes antiques. Nous avons déjà dit que les tragiques avaient été forcés d'ôter leur voile aux femmes païennes, pour les mettre au théâtre; mais ils sont allés d'un excès à l'autre, en faisant intervenir leurs yeux à tout instant dans les choses amoureuses qu'elles disent ou qu'elles écoutent. Les amants de Pénélope se disputèrent sa main pendant dix années, sans avoir jamais vu son visage; nous concevons qu'un pareil mystère, tout piquant qu'il puisse être, réussît peu sur notre théâtre, surtout à l'égard d'une princesse qui avait un fils déjà majeur; mais, si les femmes païennes ne regardaient jamais les hommes, ce n'était pas une raison pour que les poëtes dramatiques du dix-septième siècle les leur fissent regarder toujours.

Les quatre systèmes médicaux suivis par les poëtes anciens dans le langage de l'amour ne se retrouvent pas dans Corneille et dans Racine. Cela se conçoit pour deux raisons. Premièrement, il n'était pas possible de faire passer dans la langue de la cour, importée dans la tragédie, certains détails anatomiques, comme les ardeurs de la moelle et les agitations du diaphragme, dont Virgile et Ovide s'accommodaient fort bien. Secondement, il faut avouer, quoique ceci coûte à dire, que les poëtes du dix-septième siècle n'étaient pas très-savants. La littérature poétique de ce temps se tenait à l'écart,

Et laissait la science aux pédants de la ville.

Molière, qui est grand en tout, et qui est complet, comme tout ce qui est grand, est le seul chez lequel on trouve des idées précises et nettes sur la science contemporaine. Boileau a parlé d'astronomie une seule fois, pour faire ces deux vers, où Newton et Vaugelas auraient eu plus d'une hérésie à relever :

Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe ; Si Saturne à nos yeux peut faire un parallaxe ; Et Racine, qui s'est mêlé de géographie dans Mithridate, est arrivé au résultat suivant, médiocrement honorable pour l'historiographe du grand roi :

Quelque temps inconnu, j'ai traversé le Phase; Et, de là, pénétrant jusqu'au pied du Caucase, Bientôt dans des vaisseaux sur l'Euxin préparés, J'ai rejoint de mon camp les restes séparés.

Nous examinerons plus loin la question de savoir s'il est bon que les poëtes soient ou ne soient pas savants ; nous commençons par constater provisoirement que Racine et Corneille ne l'étaient pas.

Le système de Pythagore, qui mettait l'âme dans les veines ; le système d'Hippocrate, qui la mettait dans la chaleur de la poitrine, renouvelée par la respiration ; et surtout l'opinion d'Empédocle, qui la mettait dans le cœur, forment la base des métaphores employées par Corneille et par Racine dans le langage de l'amour. Mais on va voir qu'ils n'avaient pas la science critique de la langue qu'ils employaient, et qu'ils arrivaient, par le mélange de ces systèmes, à une anatomie de leur façon fort étrange, et encore en usage de nos jours parmi ceux qui se piquent d'imiter les classiques, vaille que vaille.

Habituellement, Racine transporte le mot cœur de sa signification anatomique dans un ordre d'idées morales, où il sert à la construction de phrases qui nous paraissent, à nous, fort hasardées; telle est celle-ci dans Bajazet, acte I, scène II :

Et toujours tous les cœurs penchent vers Bajazet ;

D'une commune voix ils l'appellent au trône.

Le caractère de la métaphore est de substituer des choses sensibles à des choses idéales, et de faire que la phrase métaphorique puisse en quelque sorte être dessinée et mise sous les yeux. Or, comme par eux-mêmes les cœurs ne penchent pas, on est obligé de prendre ce mot au figuré, et de dire qu'il est là pour affections; mais, d'un côté, le sens figuré ne convient plus au vers suivant, où il est question d'une voix qui appelle, chose fort propre et fort positive; et, d'un autre côté, un cœur qui a une voix ne peut ni s'expliquer ni s'excuser. On passe tout aux poëtes de dernier ordre, parce qu'on ne les lit pas ; mais on ne passe rien aux maîtres, car ils ne seraient pas maîtres sans cela. Malheureusement, Racine est plein de cette science anatomique avortée, sur laquelle passent les personnes distraites, mais qui choque et qui gêne, lorsqu'on en est averti. Ainsi, les vers suivants, tirés d'Andromaque, acte III, scène Iv, causent à la lecture un sentiment pénible et désagréable, par le rapprochement qu'ils offrent du même mot pris au propre et au figuré, dans la même phrase :

Je ne viens pas ici, par de jalouses larmes, Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes; Par une main cruelle, hélas! j'ai vu percer

Le seul où mes regards prétendaient s'adresser.

Ma flamme par Hector fut jadis allumée; Avec lui dans la tombe elle s'est enfermée.

Premièrement, dans le membre de phrase,

Je ne viens pas ici, par de jalouses larmes, Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes, cœur est évidemment pris pour affection ; secondement, dans le membre,

Par une main cruelle, hélas ! j'ai vu percer Le seul où mes regards prétendaient s'adresser, cœur est pris dans sa signification matérielle et anatomique. Par exemple, il serait fort difficile de dire si le cœur où les regards prétendent s'adresser est un cœur moral ou un cœur physique; car il est parfaitement invisible dans les deux cas. Il n'est pas moins évident que la flamme allumée par Hector est une flamme métaphysique, tandis que celle qu'on enferme dans la tombe ne peut être qu'une flamme réelle.

Ce n'est pas seulement aux organes intérieurs que Racine applique son anatomie fort peu classique. Voici deux vers où la bouche et le visage remplissent des fonctions auxquelles on les applique rarement; ils sont tirés de Bajazet, acte ||, scène III :

Je veux que, devant moi, sa bouche et son visage

Me découvrent son cœur sans me laisser d'ombrage.

Il est difficile de s'imaginer comment le visage et la bouche peuvent découvrir le cœur ; et quant à l'ombrage que Roxane ne veut pas qu'ils lui laissent, il n'y a pas d'indulgence au monde qui puisse le justifier.

Tout à l'heure Racine faisait parler les cœurs pour Bajazet ; dans Andromaque, il fait parler les yeux dans les cœurs :

Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux.

Racine n'est pas le seul à se servir de ces métaphores d'une anatomie plus que douteuse. Le grand Corneille, plus excusable en ces sortes de fautes, parce qu'il écrivait pendant la transformation de la langue du seizième siècle, en emploie fréquemment qui ne valent pas mieux. Ainsi, dans Héraclius, acte II, scène 1, il a mis une âme à laquelle on parle à l'oreille:

Vous n'avez pu savoir cette grande nouvelle, Sans la dire à l'oreille à quelque âme infidèle; et, un peu plus loin, il y a un devoir qui présente un cœur à des yeux:

Il présente mon cœur aux yeux qui le charmèrent.

Tout cela prouve, comme nous le disions plus haut, que les poëtes du dix-septième siècle n'avaient pas la science critique du style qu'ils employaient, et qu'ils n'apportaient pas dans la composition et dans le dessin de la phrase la rigueur, l'exactitude et la précision philologiques des écrivains éminents d'aujourd'hui. Nous savons bien que de pareilles observations ne seront pas du goût de tout le monde; nous comprenons toutes les opinions; mais les faits sont là, et les faits sont bien forts quand on discute. Nous admettons, du reste, et même nous approuvons fort la vénération qui s'attache toujours de préférence aux écrivains des siècles passés; être mort, est un désavantage qui mérite bien une compensation.

Nous n'avons trouvé clairement formulée que dans , Corneille la doctrine médicale de Pythagore, qui plaçait le siége de l'âme dans le sang. Dans Pompée, acte II, scène 11, Cléopâtre commence une superbe tirade par ces beaux vers, que Voltaire a déshonorés de sa critique :

Les princes ont cela de leur haute naissance ; Leur âme dans leur sang prend des impressions Qui dessous leur vertu rangent leurs passions.

Racine flotte incertain de système en système, les mêle tous l'un à l'autre, et les gâte tous en les mêlant. Au premier acte d'Andromaque, il met dans le cœur le feu inné qu'Hippocrate mettait dans la poitrine :

Mais l'ingrate en mon cœur reprit bientôt sa place ;

De mes feux mal éteints je reconnus la trace.

Au deuxième acte, il met ce feu dans l'âme, faisant ainsi deux fautes à la fois :

L'amour n'est pas un feu qu'on enferme en une âme.

Quelque chose qui frappe dans le langage de l'amour employé par Corneille et par Racine, c'est l'introduction d'une locution vicieuse qui s'est perpétuée depuis eux, et que la science philologique de notre époque, toute rigoureuse qu'elle soit, aura quelque peine à proscrire. Cette locution est celle qui consiste à faire soupirer avec le cœur. Nous avons dit que les poëtes de l'école hippocratique et stoïcienne, qui plaçaient l'âme Gans la chaleur de la poitrine, renouvelée par la respiration, avaient créé le mot soupir, pour signifier les idées tristes ou affectueuses de l'âme, et que le mot soupir voulait dire littéralement respiration. Or, puisque soupirer veut dire respirer, on ne peut pas évidemment soupirer avec le cœur. Corneille se sert de cette singulière anatomie dans Rodogune, acte IV, scène 1; où Antiochus prononce ces deux vers :

Ce cœur, qu'un saint amour rangea sous votre empire;

Ce cœur, pour qui le vôtre à tout moment soupire.

L'inconvénient du faux, c'est d'entraîner d'erreur en erreur. Après avoir fait soupirer, c'est-à-dire respirer, avec le cœur, Corneille en vient, dans Pompée, acte II, scène 1, à faire tracer des soupirs avec la main, comme dans ces vers, où Cléopâtre parle ainsi de César :

Et de la même main dont il quitte l'épée Fumante encor du sang des amis de Pompée, Il trace des soupirs, et, d'un style plaintif, Dans son champ de victoire il se dit mon captif.

Racine fait également soupirer, ou respirer, avec le cœur, dans ces vers de Bajazet, acte II, scène v, où Atafide dit à son amant :

Je sais que votre cœur se fait quelques plaisirs

De me prouver sa foi dans ses derniers soupirs;

mais, chose fort étrange, il change de doctrine anatomique dans la même scène, et il fait soupirer Bajazet avec autre chose que le cœur, néanmoins sans dire avec quoi :

Et de mes froids soupirs ses regards offensés

Verraient trop que mon cœur ne les a point poussés.

Ce que nous pourrions rapporter encore de faits analogue n'ajouterait rien à l'idée qui ressort de ceci, à savoir que Boileau, qui défendait les anciens contre Perrault, lequel défendait les poëtes du dix-septième siècle, avait grandement raison dans sa thèse. Les anciens, en se bornant même à Catulle, à Virgile et à Horace, sont de divins poëtes et de merveilleux artistes, toujours savants et hardis, toujours élevés et faciles, toujours vigoureux et châtiés. On n'a pas à craindre qu'ils donnent, ceux-là, une oreille à l'âme ou qu'ils fassent respirer avec le cœur.

Et c'est là le propre des grands poëtes, d'être toujours vrais, dans la science comme dans la passion. Lorsque Homère parle de médecine, il est cité par Gallien ; lorsqu'il parle de géographie, il est cité par Pausanias. Or, il est peu probable que l'on cite jamais la géographie qu'il y a dans Mithridate ou l'anatomie qu'il y a dans Bajazet. Que l'on prenne Eschyle, Sophocle, Euripide ; on y trouvera toute la pensée grecque de leur temps : trouverait-on la pensée française du dix-septième siècle dans Corneille et dans Racine? Le véritable poëte est un esprit exact, en même temps qu'un esprit enthousiaste, et cela doit être, parce que la poésie élevée vit dans un monde bien plus abstrait encore que le monde des géomètres. Le géomètre fait abstraction des surfaces et des profondeurs, pour ne conserver que les lignes ; l'algébriste fait abstraction des lignes, pour ne conserver que les quantités pures ; le poëte, lui, fait abstraction des quantités, c'est-à-dire de la matière, car il peut vivre et opérer dans l'idée. La sommité de toute chose, science ou art, matière ou esprit, erreur ou vérité, appartient au poëte. Si l'arbre de la science porte une fleur, cette fleur, c'est la poésie.