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L'Enchanteur 1768—1848
Portraits littéraires Victor lecou eugène didier (suite 3)

Victor lecou eugène didier (suite 3)

Portraits littéraires · 22 min de lecture · p. 35–52 · chapitre 3 sur 26

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecou, 1852, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ces hommes étaient des philosophes, des érudits, des poètes, des écrivains. Ils avaient déjà tous une œuvre faite, un nom répandu, une gloire acquise, lorsqu'ils ont consenti à prêter à un journal, de cette œuvre une idée, de ce nom un écho, de cette gloire un rayon. Ils sont allés, eux, hommes connus, en aide au journal, cette tâche d'inconnus; mais ils l'ont traversé, comme le Rhône traverse le lac de Genève, sans altérer ni leur course, ni leur limpidité. Je me trompe ; le journal est une allée basse et étroite, où les grandes pensées ne passent jamais sans balayer les murs de leurs ailes. Croyez-vous que Mirabeau, gazetier de Hollande, vaille Mirabeau adversaire de Barnave? Croyez-vous que les articles de M. de Chateaubriand dans les Débats, de grands articles, ma foi, qui feraient bien aujourd'hui le tiers d'un de vos petits feuilletons, soient à la hauteur, et du Génie du Christianisme, et de Réné, et de Bonaparte et les Bourbons? Croyez-vous que M. Guizot vous donnât son Histoire de la Révolution d'Angleterre, ses leçons sur l'histoire moderne, et ses Essais, pour quelques colonnes qu'il a peut-être autrefois publiées, je ne sais plus où, ni lui non plus ? Allons donc ! Supposez qu'il n'y ait jamais eu de journaux au monde; effacez d'un trait de plume tout ce que les hommes que vous avez cités y ont écrit, et vous ne leur ôterez pas une ligne, pas une pensée, pas un succès. C'est qu'ils existent en eux-mêmes, dans leurs livres, dans leurs discours, dans leurs idées, dans leur style, et non dans les journaux; c'est que, loin d'avoir besoin du journalisme pour paraître, ils faisaient parfois au journalisme l'aumône de leurs talents et de leur réputation.

Il y a, au contraire, et vous le savez aussi bien que moi, des hommes qui n'ont écrit de leur vie que des articles, et presque lu que des articles ; qui savent par cœur le National, le Constitutionnel et la Gazette, et qui ne savent pas un hexamètre d'Homère, un distique d'Ovide ou une période de Bossuet; gens qui sont aux vrais publicistes ce que les avocats sont aux orateurs ; phraseurs quelquefois aisés et fluides, mais toujours incolores, parce que leur esprit et leurs yeux, nourris de choses plates et communes, ne sont pas faits à l'étude fréquente des maîtres, qui donne seule le style, en fécondant l'imagination ; routiniers dressés par de longues années d'exercice à l'amplification du lieu commun ; qui nous font sourire, vous et moi, avec leur paperasserie sur les affaires de l'Orient et de l'Occident, et qui se moquent pourtant de vous et de moi ; de vous, parce que vous écrivez quand il vous plaît de charmantes fantaisies littéraires ; de moi, parce que j'essaye de débrouiller quelques problèmes emmêlés de l'histoire ; de tous deux, parce que nous trouvons Virgile plus beau que la discussion de l'adresse, et que nous aimerions mieux avoir fait lés vers de Catulle!e au Moineau de Lesbie, que le ministère du 11 octobre et celui du 15 avril. Ces hommes-là, qui naissent, qui vivent et qui meurent dans le journal, comme les acarus dans le fromage; qui ne comprennent de la politique que les déclamations sans portée de la polémique de chaque jour; qui tournent dans leur feuille comme dans un hippodrome, remettant tous les ans leurs pieds dans les mêmes traces et leurs phrases dans les mêmes articles ; qui consument leurs efforts, leur intelligence, leur vie, sans jeter un moment d'éclat, comme le bois mouillé brûle sans flamme ; qui écrivent jour par jour, pendant trente ans, et dont personne ne sait le nom et ne connait le style; - ces hommes-là, ce sont les journalistes.

Je le répète, vous savez bien qu'il y a des hommes ainsi faits; vous en connaissez, vous en voyez tous les jours ; or, quel rapport y a-t-il entre ces hommes et ceux qui remplissaient votre liste ! Les uns sont tout entiers dans des articles oubliés ; les autres sont tout entiers dans des livres connus et répandus. Supprimez le Journal des Débats, et M. de Chateaubriand restera dans toute sa gloire ; supprimez le Courrier français, et tout disparaîtra de M. Châtelain, jusqu'à son nom.

Vous avez remarqué sans doute qu'en vous parlant des journalistes je ne vous ai dépeint que ceux qui étaient honnêtes. Quant à ceux qui, « pour dix écus, imprimeront, contre tel homme qu'on désignera, des injures inconnues, même à la halle ; » quant à ceux qui imprimeront de cet homme « qu'il est un voleur, un faussaire, un parricide ; que sa femme s'est vendue à l'encan, que sa fille est une prostituée de la rue ; » vous paraissez les connaître aussi bien que moi, et je ne vous en parle pas. Je me suis arrêté aux médiocres, vous êtes allé jusqu'aux infâmes. J'ai donc moins fait et moins dit que vous ne faites et que vous ne dites.

Il y a donc deux espèces de gens qui écrivent dans les journaux : ceux qui en font une boutique, et ceux qui en font une chaire; ceux qui y mangent, et ceux qui y pensent ; ceux qui d'eux reçoivent la vie, et ceux qui la leur donnent ; ceux qui, les journaux détruits, seraient commis-voyageurs ou émeutiers ; et ceux qui, les journaux détruits, seraient encore historiens, économistes, romanciers, poëtes. Les premiers sont journalistes, parce qu'on le souffre ; les autres le sont, parce qu'ils le veulent.

Voilà ce que vous n'avez pas assez distingué dans votre apologie du journalisme, et ce qui ôte à votre plaidoyer le poids qu'il aurait eu. Il ne prouve pas, parce qu'il prouve trop. Il compromet les grandes choses de la presse, parce qu'il en veut sauver les petites. C'est une espèce de système républicain appliqué en journalisme, dans lequel les géants sont mis au niveau des pygmées.

Aussi, n'avez-vous pas pris garde aux contradictions et aux erreurs manifestes dans lesquelles votre distraction vous a fait tomber. Vous dites d'abord que « les comédiens ne vivraient pas trois mois, si la presse ne leur faisait pas l'honneur d'en parler tous les jours; » cela est bien possible ; mais alors, pourquoi donc dites-vous un peu plus loin que « les journaux n'ont pas tué une seule gloire, parce qu'ils ne viennent qu'après le bon sens public ; que, quoi qu'on dise, un bon vers est un bon vers, un bon tableau, un bon tableau, et sans doute aussi un bon comédien, un bon comédien ; et que, si l'opinion publique était tout à fait à la merci de ces jugements en l'air, il faudrait désespérer de la société humaine. » C'est que, et, malheureusement, je le répète, vous ne vous êtes pas suffisamment rendu compte des deux éléments qui composent le journalisme; élément permanent de médiocrité et d'irresponsabilité, qui fait beaucoup de mal, et qui reste ; élément accidentel de talent et d'élévation, qui fait un peu de bien, et qui passe ; et c'est pour cela que vous n'avez pas vu non plus avec netteté en quoi consiste la force de la presse.

Ainsi, vous considérez la grande et noble fortune de M. Thiers comme l'ouvrage de la presse; vous l'appelez, lui, l'enfant du journalisme ; et vous dites que le jour où M. Thiers fut nommé président du conseil, la presse française gagna sa bataille d'Austerlitz.

Hélas! que n'avez-vous raison ! Je mets, moi aussi, vous le savez, la main à cette mêlée politique, livrée tous les matins aux regards du public dans les journaux ; je tâche d'y apporter les idées et les enseignements que je glane dans le spectacle des lois et de l'histoire ; j'ai donc eu plus d'une fois à m'expliquer sur la politique de M. Thiers; et je vous assure que je ne sais pas en quoi, nous tous, hommes d'étude, de littérature, et peut-être aussi de quelque savoir, nous avons gagné notre bataille d'Austerlitz, le jour où M. Thiers fut nommé premier ministre. Oui, cela est vrai, l'arrivée de M. Thiers à la haute direction des affaires nous fit croire à tous que les idées allaient enfin prendre leur niveau ; nous pensâmes qu'un jeune homme, monté aux honneurs par cela seul qu'il était intelligent, trouverait glorieux pour lui d'inaugurer le règne des intelligences. Eh bien ! il faut le dire, quelque dur que cela puisse paraître, parce que cela est vrai, M. Thiers ne fit rien pour l'éclat des lettres. Si pourtant, je me trompe; on défendit, pendant qu'il était ministre, le Roi s'amuse, de M. Victor Hugo, et l'Antony, de M. Dumas. Je dis cela tout simplement, parce que c'est de l'histoire; parce qu'il serait naturel, en effet, qu'un écrivain nommé ministre par les lettres se souvînt des lettres; surtout en un temps où le pouvoir s'en va vite, comme il est venu; et où il ne reste aux lettrés déchus, ou plutôt relevés du pouvoir, que les muses, qui n'oublient jamais ceux qui ont été et qui sont encore dignes d'elles..

Ce n'est pourtant pas précisément envers le journalisme que M. Thiers s'est montré oublieux; car vous êtes, selon moi, dans l'erreur, si vous croyez que M. Thiers doit aux journaux sa belle et digne fortune. M. Thiers n'est devenu un des hommes les plus éminents de la politique d'aujourd'hui qu'à partir du moment où il a quitté le National, et en reniant, jour par jour, tous les articles qu'il y avait écrits. Non, il ne faut pas qu'on s'abuse ; le journalisme est comme un champ; il ne rend que ce qu'on y sème. Beaucoup d'autres ont eu, comme vous, le feuilleton du Journal des Débats; vous seul vous y êtes fait votre puissance et votre gloire; parce que vous seul y avez apporté votre style et votre esprit.

Il faut, voyez-vous, partir de ceci : les journaux ne sont que par ceux qui les font. Or, la presse périodique est constituée de telle sorte, qu'elle doit être, et par le vice de son état présent, et par le vice de sa nature, peut-être plus encore un instrument de faux savoir et d'anarchie qu'un instrument d'intelligence et de civilisation. Je sais bien qu'on dit qu'elle guérit les maux qu'elle fait; mais il y a quelque chose qui vaut encore mieux que d'être guéri, c'est de n'être pas blessé.

Je l'ai déjà dit : la première moitié des inconvénients de la presse périodique ne vient pas d'elle, mais des gouvernements au milieu desquels elle se développe. Vers la fin de l'ancien régime, la bourgeoisie était devenue un fait social immense et partout vainqueur, et le gouvernement d'alors refusait de reconnaître la bourgeoisie. Aujourd'hui, la presse périodique, avec ses éléments bons et mauvais, est devenue un pouvoir social qui domine, qui tyrannise et qui absorbe les autres; et les gouvernements actuels refusent de reconnaître la presse. Elle agit donc naturellement dans un autre sens que la société réglée et constituée, qui lui obéit, sans le savoir et sans le vouloir, et qui pourtant la repousse; et c'est pour cela que, à proportion que cette société bâtit d'un côté, la presse démolit de l'autre.

Chose étrange et monstrueuse! il est évident que les journaux nomment au moins autant de députés que les électeurs, et font autant de lois que les chambres ; et cependant les journaux, ce quatrième pouvoir, plus souverain à lui tout seul que les trois pouvoirs de la charte, n'est ni reconnu, ni défini, ni constitué. Le premier venu qui trouve un cautionnement et un imprimeur, fait partie de ce pouvoir suprême. Il faut des diplômes et des ga-- ranties pour apprendre à lire aux enfants de cinq ans; et le premier venu fonde un journal, et professe, chaque matin, sa religion, c'est-à-dire l'irréligion, sa philosophie, sa littérature, sa politique. Il y a des commissaires de police pour vérifier si le peuple achète à la halle des fruits mûrs, chez les charcutiers des viandes saines, chez les boulangers du pain bien préparé; et nous n'avons su trouver aucune institution, à la fois libérale et conservatrice, pour garantir à la France des idées justes, des opinions sages, des principes moraux et civilisateurs.

En France, les journaux sont craints et flattés, mais ils ne sont pas honorés. En Angleterre, ils en sont réduits à s'introduire de quelque façon en fraude aux délibérations du parlement, et à recueillir les discussions, debout, sans table ni chaise, parmi les cinquante personnes étrangères que la chambre des communes ou la chambre des lords peuvent contenir. Vous voyez d'ici les conséquences de cet ilotisme. Les journalistes, tenus en dehors des affaires, ne peuvent pas les savoir. Ne les sachant pas, et étant obligés de les raconter, ils les inventent. Ce que je dis là des affaires, est encore vrai de toute espèce d'informations. La presse périodique est donc, par nécessité de position, et malgré qu'elle fasse, toujours ou presque toujours à côté de la vérité.

Ajoutez à cela la cohue générale de notre société sans hiérarchie et sans droits déterminés, où les positions et les places se distribuent comme les cervelas aux fêtes patriotiques, et vous comprendrez les antagonismes, les luttes, les haines auxquelles la pressé sert d'instrument. On ne peut pas donner un coup de poing, on donne un coup d'article. On ne peut pas renverser, on déshonore.

Voilà la source, source incessamment ouverte, des violences faites, par l'intermédiaire des journaux, aux personnes, aux mœurs domestiques, aux consciences; violence odieuse, violence horrible, violence infâme, qui fait douter de tout, même de la liberté. Savez-vous ce que pensait de la liberté de la presse le patriarche du libéralisme moderne, l'ami de Voltaire, le bon et vénérable Franklin ? Voici ce qu'il écrivait, le 12 septembre 1789, dans la Gazette fédérale des États-Unis :

« Je pense, dit-il, avoir découvert un contrôle qui, au lieu de diminuer la masse générale de la liberté, l'augmentera; il consiste à rendre au pays un genre de liberté dont il a été privé par nos lois, je veux dire la liberté du bâton. Dans l'enfance de la société, si un homme en insultait un autre par de mauvais propos, l'insulté pouvait lui répondre par un coup de poing sur l'oreille, et, s'il récidivait, par une bonne volée de coups de bâton, et cela, sans offenser aucune loi. Mais, maintenant, le droit de faire de pareilles réponses est interdit, et elles sont punies comme des violations de la paix, tandis que le droit d'injurier semble être resté en pleine vigueur, les lois faites étant frappées d'impuissance par la liberté de la presse.

« Ma proposition est donc de laisser la liberté de la presse sans y toucher, pour être exercée dans la plénitude de son étendue, force et vigueur ; mais de permettre à la liberté du bâton de marcher avec elle, pari passa. Alors, mes concitoyens, si un imprudent écrivain attaque votre réputation, qui, vous est peut-être plus chère que la vie, et s'il met son nom à ce manifeste, vous pouvez aller à lui ouvertement, et lui fendre la tête. S'il se cache derrière l'imprimeur, et que vous puissiez néanmoins découvrir qui il est, vous pouvez, à son exemple, lui tendre la nuit une embuscade, et lui donner une bonne volée de coups de bâton. S'il paye des écrivains plus habiles que lui pour vous calomnier, vous payerez aussi de robustes portefaix, qui auront des bras meilleurs que les vôtres, et qui vous aideront à le châtier plus vigoureusement. C'est jusque-là que va mon projet. »

Je répète que ces paroles sont de Benjamin Franklin ; et peu de gens sans doute oseraient se dire plus amis de la liberté que lui. Mais toutes ces choses sont relatives seulement aux inconvénients qui résultent de la mauvaise position du journalisme; voici maintenant les inconvénients qui résultent de sa nature ; car tout a des inconvénients au monde, même l'intelligence et la liberté.

Je crois que vous vous exagérez étrangement, d'ailleurs avec des intentions honorables auxquelles je m'associe, les avantages de la liberté de la presse, introduite en France par le dix-huitième siècle; et il ne faut, voyez-vous, s'aveugler sur rien, pas même sur ses affections. Si vous vouliez compter sur vos doigts les grandes choses produites par la liberté de la presse, vous auriez bientôt fini; et c'est tout simple. Après tout, enfin, la liberté de la presse, cela ne peut pas être plus que la liberté de dire tout ce qu'on sait; mais, si l'on ne sait rien, on est bien obligé de se taire, sous peine de dire des sottises, - et c'est justement cette dernière chose que l'on fait, en France, depuis cinquante ans.

On s'est tellement engoué tout d'un coup de cette liberté, qu'on s'est imaginé qu'elle tenait lieu de tout, d'étude, de réflexion, de savoir, d'expérience, de sagesse, de respect pour le passé, de défiance pour l'avenir. Voilà donc cinquante ans qu'on a la liberté de dire du nouveau, et qu'on ne dit que du vieux, et cela, tout naturellement parce qu'on n'a rien appris. Les journaux politiques délayent le Contrat Social, l'Esprit des Lois et les brochures de l'abbé Sieyès ; les journaux littéraires délayent le Cours de littérature de Laharpe et la critique de Voltaire. Du reste, pas une idée qui ne soit ridée et vermoulue ; pas un livre hardi qui n'ait, dans le siècle passé, un modèle plus hardi encore. Qui donc a été plus osé que Helvétius, en philosophie, plus osé que Rousseau, en politique, plus osé que l'abbé Raynal, en morale, plus osé que Lamétrie, en religion, plus osé que l'abbé de Saint-Pierre, en utopies sociales ? Et pourtant, tous ces hommes si audacieux, qui ont jeté dans le monde des idées si téméraires, si subversives ou si immondes, vivaient, pensaient, écrivaient, en un temps où il n'y avait pas de liberté de la presse. Je le répète, il y a cinquante ans qu'on la possède, et on ne s'en est servi que pour reproduire, affaiblir et gâter ce qui avait été dit en un temps où elle n'existait pas.

Ce n'est pas, en effet, d'avoir la liberté de tout dire qui importe, mais bien de savoir quelque chose. Après tout, la presse n'est que le moyen de transmettre les idées; mais, pour les transmettre, il faut les avoir. Pour que le journalisme puisse être, par lui-même, une institution réellement féconde, il faut donc, premièrement, qu'il rétablisse le calme des esprits, le désir d'apprendre, le bonheur d'étudier; secondement, il faut qu'il constitue un mode d'enseignement sincère, honnête, suffisant. Le pourra-t-il jamais? Peut-être; mais cela vous paraîtra, comme à moi, bien difficile et bien long.

Je sais bien que la plupart des journalistes ne voient dans leur papier noirci que le moyen de tracasser un ministère ou de calomnier un homme ; mais vous y voyez, vous, le moyen de conduire un pays et de guider une civilisation.

Vous comprenez maintenant que l'Ecole des Journalistes, c'était un sujet de pièce tout comme un autre, même plus beau et plus élevé que beaucoup d'autres ; vous comprenez encore que la question du journalisme, effleurée dans votre charmante lettre, a des aspects tristes et graves qui méritent l'attention de tous les hommes intelligents.

Vous voyez que c'est, au fond, une chose importante, que les destinées d'un pays comme le nôtre, son administration, ses lois, ses arts, ses lettres, ses sciences, livrées tous les matins à la dent de la presse, lime sourde qui use peu à peu la chaîne par laquelle une société tient à ses traditions, à ses mœurs, à ses principes; et que c'est en même temps une chose bouffonne quelquefois, étrange toujours, que les petits Atlas qui portent ce monde sur leurs épaules, jusqu'à ce qu'il roule avec eux dans la poudre ou dans le ruisseau. C'est même ce double aspect de l'œuvre morale de notre époque, le sérieux des effets et le burlesque des causes, qui donne naturellement à toute poésie qui l'exprime le double masque de l'angoisse et du rire, et qui la fait marcher toute clochante, un pied dans le soque et l'autre dans le cothurne-Ce n'est pas la faute du poëte, si les plaisanteries du journalisme font couler des larmes, quand elles ne font pas couler du sang.

Vous vous plaignez, j'y reviens et c'est votre mot, que madame de Girardin ait montré la cuisine des journaux : que voulez-vous? Tout festin a pour point de départ un marmiton, et la plus belle femme contient un squelette. Et puis, il y a une grande raison pour dépecer ainsi anatomiquement le corps du journalisme. La presse est aujourd'hui comme une superbe machine qui ne marche pas, ou qui marche à faux. A l'œil et à l'esprit, rien de plus magnifique et de plus auguste. C'est la pensée qui vole, c'est l'intelligence qui s'infiltre, c'est la civilisation qui fleurit. Mais, à l'expérience et au résultat, rien de plus contestable et de plus médiocre. C'est un grand bruit autour de rien, c'est une science fausse, c'est une vertu postiche, c'est un empêchement opposé à tout ce qui est grand, au nom de tout ce qui est petit; et les hommes qui ne voient pas les causes réelles de ce mécompte s'étonnent, s'irritent, se désespèrent, et se demandent pourquoi donc la liberté de la presse, cet admirable instrument appliqué aux idées, fonctionne pour la perte des peuples, et non pour leur salut.

Alors le poëte, qui voit ce qui échappe aux regards du vulgaire, et qui ne s'étonne pas, lui, parce qu'il comprend, ouvre la machine, la démonte, en examine les pignons, les vis et les dentelures, et vous montre aux yeux, vous fait toucher du doigt, les causes de tout ce désordre. Sans doute le regard est blessé de certaines formes intérieures qui ne sont pas faites pour lui ; sans doute le cœur est soulevé par l'odeur nauséabonde des huiles et des graisses qui donnent du jeu aux ressorts et que la chaleur du frottement a rancies ; sans doute l'imagination est attristée de voir réduit à si peu le secret de cette vie extérieure, si fière et si poétique; mais les choses de ce monde sont ainsi faites, que tout orgueil y est doublé d'une humiliation, et toute gloire d'une vanité.

C'est donc sans une raison bien plausible que vous avez reproché à madame de Girardin d'avoir dévoilé, devant une société de belles femmes et de gentilshommes, les ridicules et les hontes du journalisme. Je l'en remercie, pour mon compte, et vous l'en devriez remercier, comme moi; car ce n'est ni vous ni moi que ces belles femmes et ces gentilshommes pourront confondre désormais; comme ils l'avaient déjà fait peut-être, faute de renseignements précis, avec ces journalistes sans idée au dedans, sans nom au dehors, qui nous éclaboussent de leur honte, et que vous ne pourrez jamais illuminer de votre éclat; ce n'est ni le beau style que vous faites, ni la critique élevée et loyale que j'essaye de faire, qui troubleront jamais les familles et qui feront mourir les grands artistes de désespoir ; enfin, il y aura deux parts reconnues dans l'œuvre générale des journaux, la part ténébreuse et la part illustre; on nous laissera désormais la nôtre sans mélange, avec ce qu'elle a d'études pénibles et de méditations solitaires, mais aussi avec ce qu'elle a de retentissement et d'honneur.

Croyez-moi, ce n'est pas à vous, ni à ceux qui vous suivent de près ou de loin, qu'aura nui cette lecture. Je vous assure que vous avez aussi un peu trop grondé ces pauvres comédiens d'avoir reçu une pièce qui vous fait une noble place, la place qui vous est due, dans la presse de notre temps. Vous ne voudriez pas qu'ils jouassent l'Ecole des Journalistes, parce que les journalistes leur rendent quelque service et leur prêtent quelques idées? Mais, en vérité, songez donc que, si les comédiens sont forcés de payer en ménagements tous ceux qui les obligent, il n'y aura pas moyen qu'ils vivent, même les trois mois que vous leur accordez d'existence indépendante et personnelle. Ils ne joueront pas le Médecin malgré lui, à cause des docteurs qui les soignent; ils ne joueront pas les Plaideurs, à cause des avocats qui les défendent ; ils ne joueront pas Turcaret, à cause des banquiers qui manipulent leurs économies ; ils ne joueront pas le Bourgeois gentilhomme, à cause des tailleurs qui les habillent et des professeurs qui les instruisent ; ils ne joueront ni George Dandin, ni l'Avare, ni le Menteur, à cause des menteurs, des avares ou des maris trompés qui pourraient se trouver dans la salle; il n'y aurait pas jusqu'au Misanthrope et jusqu'à l'Ecole des Femmes qui devraient disparaître de l'affiche, pour ne pas se montrer ingrats envers les Célimènes qui vont les encourager du regard et du sourire, et les Angéliques qui vont les applaudir de leurs petites mains.

Tenez, vous avez un talent trop beau pour le risquer aux tours de force. Ce n'est pas d'être défendu à tout propos qu'a besoin le journalisme, mais d'être détendu a propos. Les torts que l'on dissimule affaiblissent les raisons que l'on produit. Soyez mieux que l'avocat des lettres, soyez en le patron.

Expliquez, comme vous êtes en état de le faire, les droits de l'intelligence à l'amour et au respect de tous. Nous pouvons nous dire cela tout haut, en plein public, parce que cela est vrai; nous sommes encore, nous autres lettrés, la meilleure et la plus illustre portion de ce siècle. Je ne sais pas s'il y eut jamais, en aucun pays, en aucun temps, un tel aréopage d'écrivains, de savants et d'artistes. Dites, avec votre beau style, à ces avocats, députés et ministres, qui croient mener la France, que nous poussons, et qui nous prennent nos mauvais articles pour en faire leurs bons discours, que le jour où nous porterons dans la politique ce qu'il y a en nous de réflexion, d'idées acquises et d'expérience des choses passées, elle aura l'élévation, la noblesse et l'indépendance qui lui manquent. Ils prétendent que nous n'avons que de l'esprit, et que le bon sens nous fait défaut; chose absurde, car l'esprit n'est autre chose que la raison, dans ce qu'elle a de plus délicat et de plus vrai. Le bon sens est une plante, et l'esprit en est la fleur.

Dites donc à ces hommes ce que nous valons et ce que nous sommes. Ce sont bien ceux-là qui ne vivraient pas trois mois, si nous n'en parlions pas tous les jours. Rappelez-leur que la France n'a pas abattu un régime de talons rouges, pour élever un régime de souliers ferrés. Dites-leur que c'est nous, les philosophes, les publicistes, les romanciers, les poëtes, qui sommes allés les chercher, comme des Cincinnatus, à leur charrue, pour leur livrer le gouvernement de la France, et que ce que nous avons donné, nous pouvons le reprendre. Dites leur qu'il nous faudra bientôt notre place au soleil de considération et de gloire que nous avons fait à notre beau pays; et que, si nous ne l'avons pas déjà réclamée et occupée, c'est que l'intelligence est patiente, parce qu'elle est éternelle.

Paris. - des capitales

Il y a environ cinquante années que Paris s'est nommé et installé, de son propre mouvement et par le droit de la force, ville capitale du royaume. Depuis lors, Paris commande, et la France obéit. En un temps où toutes les puissances sont discutées et où les droits individuels ont reçu l'appui et la sanction de la faveur publique, ce ne doit pas être une chose exorbitante d'examiner sur quoi repose la souveraineté de Paris. La légitimité des villes ne peut pas être plus inviolable que la légitimité des familles.

Les villes capitales sont un fait propre à l'histoire moderne. Les peuples de l'antiquité ne les connaissaient pas. Il est bien vrai que les géographes, grands mesureurs de terrains et amoureux de classifications et d'étiquettes, ont l'habitude d'appeler capitale la principale ville d'un pays, ou celle dans laquelle réside l'autorité politique ; mais, Paris était, il y a deux cents ans comme aujourd'hui, la principale ville de France, et cependant elle n'était pas en possession, comme aujourd'hui, de cette royauté absolue qui la rend maîtresse du plus grand peuple du monde. Quand on faisait des barricades à Paris, sous Louis XIV, les provinces en écoutaient le récit, un mois après, comme nous faisons des différends du roi de Hanovre avec ses bourgeois ; quand on fait des barricades à Paris, sous Louis-Philippe, l'habitant des grèves bretonnes, le montagnard des Pyrénées et des Cévennes, tremblent au coin de leur étroit foyer et se demandent quels maîtres la rue Maubuée daignera donner à la France, sa vassale. Paris est donc en possession d'un rôle politique qu'il n'avait pas autrefois; c'est ce rôle que les peuples de l'antiquité n'accordèrent jamais aux villes, et qui constitue véritablement cette suprématie élevée et irrésistible, dont la possession fait les capitales.