Corneille - Racine de la mélancolie et de l'amour au théatre
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Le caractère général des poëtes tragiques du dix-septième siècle, c'est de n'avoir pas ce sentiment de rêverie et de lyrisme qui existait déjà dans Shakspeare, et qui a occupé depuis une si grande place dans les œuvres de Byron, de Goëthe, de Chateaubriand, de Lamartine et de Victor Hugo. Ce n'est pas un reproche que nous voulons leur faire ; examiner n'est pas blâmer. L'art n'est pas plus immuable de sa nature que les autres choses humaines ; il change de fond, de forme, d'expression, à de grands intervalles, sans que les beautés d'autrefois et les beautés d'aujourd'hui se nuisent les unes aux autres. La Sainte-Chapelle, bâtie avec l'ogive, ne fait aucun tort à Saint-Germain-des-Prés, bâtie avec le plein cintre. C'est ce que ne veulent pas comprendre des esprits préoccupés, amoureux exclusifs d'une époque d'art, auxquels il répugne d'admettre ce qui n'est pas une copie de leurs modèles. La nouvelle école littéraire a sur eux cet avantage, d'aimer et d'admirer tout ce qui est bien, malgré les pays, les noms et les dates. Cette tolérance intellectuelle de l'école moderne, qui lui a fait ouvrir son Panthéon à tous les dieux de l'art, l'a forcée à une étude patiente des caractères que la poésie revêt aux diverses périodes de son histoire, a donné à son admiration une forme critique et savante, et lui a fait remplacer les cris par des raisons. Il ne faut donc pas s'imaginer que, lorsque nous disons que tel et tel élément moral et esthétique manquent aux poëtes du dix-septième siècle, nous les mettons par cela même au-dessous des poëtes chez lesquels ces éléments se trouvent ; cela faisant, nous ne les jugeons pas, nous les décrivons. La critique admirative ne sert à rien et ne produit rien : celle du dix-huitième siècle a fait l'école du Directoire.
si peu que nous soyons dans la critique de notre temps, nous voudrions, pour notre part, la rendre utile à quelque chose, en l'habituant à analyser, à comparer et à expliquer. Lorsqu'on veut qu'un homme s'éprenne d'une femme, on ne lui dit pas : Aimez-la ! on lui montre et on lui fait apprécier la distinction de ses manières, l'élégance de ses formes, la convenance de ses paroles; on lui raconte sa conduite simple, noble et pure; on lui dévoile toutes les délicatesses de son âme et toutes les chastetés de son cœur; et puis, on se trouve avoir donné à cet homme les éléments d'une passion que rien ne détruira, ni le temps, ni l'absence, ni l'ingratitude. Eh bien! c'est ainsi qu'il faut que la critique fasse aimer les poëtes: Au lieu de dire à la jeunesse : Baissez les yeux et prosternez-vous ! elle doit lui dire : Venez et voyez! et alors, il faut qu'elle expose, qu'elle énumère, qu'elle développe, les mille procédés, réglés ou instinctifs, qui président à la création des chefs-d'œuvre ; qu'elle introduise furtivement l'élève dans l'atelier ou dans le cabinet du maître; qu'elle le fasse assister à cette lutte de l'esprit avec l'idée, de la main avec la forme, lutte dont l'issue est un livre, un tableau, une statue ; et qu'après l'avoir initié aux secrets de cette heure indécise, où le poëme n'est qu'ébauche, où le papillon n'est que larve, où le chêne n'est que buisson, elle lui montre l'œuvre, de plus en plus précise et arrêtée, s'épanouir, s'étendre, se colorer, sous les regards de l'artiste, comme une fleur sous les rayons du soleil. Alors, l'élève aura vu, l'élève aura compris; or, voir et comprendre le beau, c'est l'admirer.
Il nous reste à donner une autre raison de ce manque presque absolu de mélancolie et de lyrisme, qui est une marque des poëtes dramatiques du dix-septième siècle Cette raison est tirée de la position fausse dans laquelle ils ont été conduits, par la logique littéraire de leur temps, à placer les héroïnes de leurs pièces. Nous parlons des pièces empruntées à l'antiquité, ce qui forme la partie la plus étendue et la plus remarquable de l'œuvre de Corneille et de l'œuvre de Racine.
Les anciens, Eschyle, Sophocle, Euripide, n'ont pas mis au théâtre ce que nous nommons une intrigue amoureuse, c'est-à-dire une fable bâtie sur les efforts que font deux amants pour se réunir, et sur les obstacles qui les séparent. Nous expliquerons tout à l'heure pourquoi ils ne l'ont pas pu, et comment ils ne l'ont pas dû.
Du temps de Louis XIV, les tragédies, faites surtout pour le public de la cour, c'est-à-dire pour un public oisif, galant et délicat, ne pouvaient guère se passer d'amour. En outre, il est certain que les affections du cœur sont les plus générales, les plus fortes, les plus profondes; tout le monde a été amant, l'est, ou le sera. Voltaire, et les autres critiques du dix-huitième siècle, qui ont agité gravement et bruyamment la question de savoir si l'on pouvait se passer d'amour dans les tragédies, nous semblent donc s'être émus par une puérilité. Certainement qu'on peut se passer d'amour dans les tragédies, comme on peut s'y passer de poésie et de style ; mais on court grand risque alors de ne point s'y passer d'ennui. Plus les passions qu'on met au théâtre sont générales, plus le poëte s'adresse à un public étendu; plus les passions qu'on y met sont exceptionnelles, plus il s'adresse à un public borné. Les pièces politiques excluent d'abord les femmes, et puis elles excluent les hommes d'opinion contraire. L'amour réunit tout le monde, hommes et femmes, les jeunes par leurs espérances, les vieux par leurs souvenirs.
C'est donc avec toute raison que Corneille et Racine ont mis des intrigues amoureuses dans leurs tragédies, même dans celles dont ils empruntaient le sujet à l'antiquité ; nous allons faire voir cependant que les idées fort plausibles auxquelles ils obéissaient les ont conduits à inventer des héroïnes faussement conçues et faussement posées; ce qui se réduit à examiner les motifs qui ont empêché les anciens eux-mêmes, Eschyle, Sophocle et Euripide, de mettre des amoureux et des amoureuses dans leurs pièces.
Premièrement, ils ne le pouvaient pas. Une intrigue amoureuse, telle que l'exige le théâtre, suppose qu'un homme et une femme, qui ne sont pas frère et sœur, et qui appartiennent, par conséquent, à des familles différentes, puissent se voir, s'aimer et se parler. Or, parmi les anciens, chez les Grecs comme chez les Romains, jusqu'après l'établissement du christianisme, les femmes honnêtes ne se montraient jamais en public, ne causaient et ne mangeaient jamais avec des hommes. Il eût donc été impossible aux poëtes de violer ouvertement toutes les habitudes et toutes les bienséances contemporaines, en faisant se voir, se rencontrer, se réunir, des personnes que séparaient rigoureusement la religion, les bonnes mœurs et les bonnes manières.
Les femmes qui se trouvent dans les tragédies grecques appartenaient toutes à l'époque homérique, et Eschyle, Sophocle, Euripide, ce dernier surtout, les ont plus ou moins accommodées aux mœurs beaucoup plus libérales et beaucoup plus galantes de leur temps. Cependant ces femmes ne se mêlent jamais à la société des hommes, comme l'exigerait une intrigue de théâtre. Lorsque, dans l'Iphigénie en Aulide d'Euripide, Achille aperçoit Clytemnestre, il pousse un cri de stupéfaction : « O lois sacrées de la pudeur! que vois-je ? une femme ici ! » Clytemnestre, trompée par l'espoir d'un mariage, et qui croyait voir dans Achille le mari de sa fille, lui dit : « Je suis fille de Léda, je me nomme Clytemnestre, le roi Agamemnon est mon époux ; » mais Achille, qui est toujours stupéfait de voir seule et dehors une femme de haute condition, lui répond : « Excusez ma réserve; vous savez qu'il n'est pas possible que je vous entretienne. Je me retire. » Voilà le véritable Achille et la véritable Clytemnestre. Les lecteurs savent ce que Racine en a fait, ce qu'il a été forcé d'en faire.
La séparation complète des hommes et des femmes, chez les Grecs et les Romains, s'est maintenue jusqu'après l'établissement du christianisme, qui a fait considérer tous les hommes comme frères, et qui a pu les réunir, sans danger, sous le poids de cette idée, dans les églises, comme les frères étaient réunis dans la maison paternelle. Il n'y avait que les femmes du bas peuple qui sortissent dans les rues, et encore étaient-elles habituellement voilées; et puis les femmes esclaves et les courtisanes affranchies admettaient seules la société des hommes. Cette séparation était si rigoureusement observée, que manger avec des hommes ou être courtisane, c'était absolument la même chose aux yeux des anciens. Dans le plaidoyer de Démosthènes contre Néera, pour prouver qu'elle n'était pas femme de Simus le Thessalien, l'orateur se borne à produire deux témoins qui déposent avoir vu Néera buvant et mangeant à un dîner avec des étrangers. Dans la seconde Verrine, Cicéron raconte avec une indignation profonde que Rubrius, familier de Verrès, étant à Lampsaque, alla loger de force chez un des premiers de la ville, qui se nommait Philodamus, et qui avait une fille d'une grande beauté. Pendant le dîner, Rubrius demanda à son hôte pourquoi il ne faisait pas venir sa fille. « Cet homme, respectable par la gravité de ses mœurs, par son âge et par son titre de père, dit Cicéron, resta confondu à ces paroles impudentes. Rubrius insista. Philodamus, pour répondre quelque chose, dit que ce n'était point l'usage chez les Grecs, que les femmes se missent table avec les hommes. » Ce qui montre que ce n'était pas non plus l'usage chez les Romains, même long-temps après l'établissement du christianisme, c'est qu'une loi de Théodose et de Valentinien, de l'année 449, donne au mari le droit de répudier sa femme, si elle a dîné avec des étrangers.
Il était donc fort rare chez les anciens qu'une intrigue amoureuse se nouât entre un homme et une femme de condition élevée, par la difficulté presque insurmontable où ils étaient de se voir, et cette intrigue se poursuivait nécessairement dans des conditions de mystère que ne pouvait pas admettre la forme dramatique. Il n'y avait que quelques cérémonies religieuses où les femmes honnêtes pussent paraître en public, et il est sans exemple que les intrigues connues aient pris naissance ailleurs que dans ces cérémonies.
I y a dans le plaidoyer de Lysias, sur le meurtre d'Eratosthène, une aventure scandaleuse que nous demandons la permission d'indiquer, sauf les détails, et qui montrera quelles difficultés devait surmonter un lion de l'antiquité pour venir à bout de séduire une femme.
Ératosthène était un désœuvré athénien, qui, voyant passer un jour une procession de funérailles, y remarqua une jeune et belle femme qui pleurait. Le cadavre que l'on portait au caveau de famille était celui de la mère d'Euphilète; la jolie pleureuse était sa femme. Ératosthène en devint amoureux. Il fit tout ce qu'il put pour la voir; mais ses efforts et son argent ne purent venir à bout ni de la faire sortir, ni de l'introduire auprès d'elle. La jeune femme, gagnée par une esclave, ne demandait pas mieux que de répondre à la passion d'Eratosthène ; mais elle était arrêtée par des obstacles matériels, et les voici :
La maison d'Euphilète, comme à peu près toutes les maisons des anciens, avait un rez-de-chaussée et un premier étage. Les hommes logeaient en bas, les femmes en haut. On voit, dans le Traité de Xénophon sur l'économique, que lorsque les maisons n'avaient qu'un rez-de-chaussée, et que les deux corps de logis étaient placés horizontalement, au lieu d'être placés verticalement, les hommes logeaient à l'entrée, et les femmes au fond. Ératosthène ne pouvait donc pas être introduit, sans passer par l'appartement des hommes, c'est-à-dire sans être vu; et, du reste, la femme ne pouvait pas sortir.
Survint un événement qui changea l'aspect des choses. La femme d'Euphilète devint mère, et nourrit l'enfant. Le mari raconte lui-même dans le plaidoyer que l'enfant étant gardé dans l'appartement des femmes, et craignant que sa mère ne se fatiguât à monter plusieurs fois par jour l'escalier, pour aller consoler le nourrisson, il alla demeurer lui-même au premier, et fit descendre les femmes. De cette façon, l'enfant et la mère se trouvèrent au rez-de-chaussée, c'est-à-dire dans le voisinage de la porte extérieure. De là tous les malheurs qui s'ensuivirent : la dénonciation d'une ancienne maîtresse d'Eratosthène, la révélation faite au mari par l'esclave qui avait favorisé la . trahison de sa femme; le piége tendu à l'amant, et sa fin tragique, à la lueur des torches de quelques voisins, appelés en témoignage du crime.
Les mœurs domestiques des anciens ne permettaient donc pas, nous le répétons, que les poëtes missent dans leurs tragédies des intrigues amoureuses, parce qu'elles auraient choqué toute vraisemblance et révolté les idées reçues sur la séquestration des femmes. Voilà comment Eschyle, Sophocle et Euripide ne pouvaient pas introduire, ainsi que l'ont fait Corneille et Racine, des amants et des amantes dans leurs pièces; voici comment ils ne le devaient pas.
C'est une chose qui peut paraître étrange et paradoxale, de dire que les anciens n'entendaient pas l'amour à notre façon, et, par exemple, qu'ils ne faisaient pas la cour aux femmes ; rien n'est pourtant plus vrai. D'abord nous venons de voir que cela ne se pouvait pas. D'un autre côté, les femmes n'étaient jamais consultées pour leur mariage, et il était fort rare qu'elles eussent vu ' leur mari avant le moment de la cérémonie religieuse. Elles n'avaient donc à dire ni oui, ni non.
Nous sommes tellement habitués à ces sentiments de respect et de déférence empressée que le christianisme nous a donnés pour les femmes, en les rendant maîtresses d'elles-mêmes, en nous empêchant de rien prendre, et en nous forçant de tout obtenir, que nous répugnons naturellement à l'idée d'un esclavage domestique absurde et d'un abaissement moral odieux, auxquels les femmes auraient été soumises chez les peuples anciens. Cependant, les livres sont là, livres de poëtes, livres d'historiens, livres de jurisconsultes. Il y a dans les Euménides d'Eschyle et dans l'Oreste d'Euripide une théorie philosophique sur la mère, exposée d'une manière fort calme et fort raisonnée, qui l'abaisse et qui la dégrade à un point qui soulève l'âme, et qui ferait bénir le christianisme, rien que pour nous avoir donné là-dessus des sentiments plus nobles et plus délicats. Les plaidoyers d'Andocide, d'Isée et de Démosthènes montrent que, même aux époques les plus brillantes de la Grèce, les femmes étaient considérées à peu près comme une simple propriété, dont le père et même le frère disposaient à leur guise. Par exemple, un père léguait ses biens à quelqu'un ; et, s'il avait une fille, le légataire prenait la fille par-dessus le marché. Les filles d'un homme mort étaient à tel point attachées à sa succession, que, si des héritiers étaient mal à propos mis en possession de l'héritage, et, par conséquent, des filles, et que, plus tard, après plusieurs années de mariage, les véritables héritiers se présentassent et se fissent reconnaître, la loi leur remettait tout, les terres et les femmes. Ceci, qui doit paraître monstrueux, est pourtant du droit athénien tout pur, et se trouve dans des livres d'une autorité incontestable, comme le plaidoyer d'Isée pour la succession de Pyrrhus.
Donc, les anciens n'avaient pas des femmes les idées élevées, délicates et respectueuses que nous en avons ; ils ne les aimaient pas avec cette estime, avec cette vénération, avec cette piété de l'âme, qui font que l'homme s'agenouille, prie et pleure devant une créature de Dieu; et, quand ils leur parlaient, il ne leur venait pas sur les lèvres de ces paroles dignement humbles, noblement suppliantes, généreusement dévouées, qui sont les marques d'une puissance qui se soumet et d'une royauté qui s'humilie. Si donc les poëtes anciens avaient mis dans leurs tragédies un amant et une maîtresse, il leur eût été impossible de leur faire exprimer des sentiments qu'ils n'avaient pas. Pour que l'amour soit dans les paroles, il faut qu'il soit dans les idées; or, l'amour des païens était dans le sang.
Quand Racine et Corneille ont mis au théâtre des amoureux grecs et romains, et les ont fait se voir, se parler, s'aimer, dans les conditions des mœurs créées par le christianisme, ils ont donc transporté dans l'antiquité un élément moral qui n'y était pas ; ils ont greffé sur le paganisme un fait né depuis sa chute ; ils ont déguisé sous des vêtements anciens des sentiments modernes ; ils ont transporté des Parisiennes sur les bords du Tibre et de l'Illissus, et ont fait célébrer par Cupidon et par Vénus le sacrement du mariage.
Or, quoique les poëtes du dix-septième siècle n'eussent pas le sentiment historique aussi délicat et aussi vrai qu'on peut l'avoir aujourd'hui, ils comprenaient fort bien néanmoins qu'ils transportaient dans l'antiquité des intrigues amoureuses qui n'étaient pas vraies; que Laodice, Julie, Aricie, Junie, étaient des Françaises dépaysées ; que c'était faire au delà du vraisemblable, en leur attribuant des délicatesses de cœur et des raffinements de tendresse que la civilisation moderne a seule produits ; et que c'était une raison de plus pour ne point subtiliser encore davantage leur amour, et rendre plus sensible aux yeux l'anachronisme perpétuel de leurs pensées et de leur langage. Nous croyons, nous voulons croire, que c'est là ce qui a retenu Corneille et Racine dans une nature d'amour chrétien pour le fond, païen pour la forme, et qui les a empêchés d'arriver, par une analyse plus délicate et plus suivie de cœur, à cette suave et mélancolique mysticité de tendresse, dont Marguerite, René et Ruy-Blas sont d'admirables exemples.
II