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L'Enchanteur 1768—1848
Portraits littéraires Victor lecou eugène didier (suite 5)

Victor lecou eugène didier (suite 5)

Portraits littéraires · 11 min de lecture · p. 72–79 · chapitre 5 sur 26

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecou, 1852, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Voilà donc nettement le pour et le contre sur la même question, et soutenus des deux côtés avec un tel air de conviction et d'intégrité, qu'on craint presque de faire injure à la bonne foi de M. de Lamennais, soit que l'on adopte sa première opinion au détriment de la seconde, soit que l'on adopte la seconde au détriment de la première.

Malheureusement, la logique exige qu'on les rejette toutes deux, précisément en se plaçant au point de vue de M. de Lamennais et en raisonnant comme il raisonne. D'abord, l'individu considéré en lui-même, isolément, ne peut servir de base à aucune espèce de droit, parce que l'individu isolé, comme le dit très-bien M. de Lamennais lui-même, est un être qui n'existe pas dans l'univers, parce que, s'il existait, ce serait un monstre sans nom, et que, dans les deux cas, ce qui est monstrueux ou ce qui est fictif ne peut pas donner naissance à des lois positives et normales. Ensuite, l'homme social, l'homme considéré comme faisant partie nécessaire de la société, ne peut pas non plus, aux yeux de M. de Lamennais, servir de base à aucune théorie du devoir, car il a commencé par établir en principe que chaque individu a son existence propre séparée et indépendante, et qu'il ne serait pas, s'il n'était soi et uniquement soi; or, l'individu qui est soi, n'est pas un autre ; ses idées, ses opinions, ses penchants, qui forment la règle de sa conduite, et qui contiennent la pente de son caractère, ne forment pas la règle de la conduite d'autrui; ce qu'il est en soi, les autres le sont en eux ; la volonté, la réflexion, le libre arbitre, qui sont ses attributs, sont, par la même raison, les attributs de tout le monde ; et, de même qu'il est roi dans sa personne, tout autre individu l'est dans la sienne. Or, entre des individus si distincts, si séparés, si complets, chacun en lui-même, il est impossible d'imaginer une règle quelconque, tirée de leur nature, qui les oblige également; car, quelle communauté pourrait-il y avoir entre des êtres qui ne peuvent exister, dit M. de Lamennais, qu'à la condition d'être indépendants, et par conséquent divers? En outre, un individu qui est entièrement soi ne cesse jamais de l'être ; sa volonté est toujours à lui; il en peut faire aujourd'hui, demain, toujours, l'usage qui lui convient ; par conséquent, rien ne le lie, rien ne l'oblige ; et si l'on suppose, ce qui doit être, que tout un pays est peuplé d'individus pareils, il est logiquement impraticable d'asseoir une théorie quelconque du devoir sur des souverainetés aussi inaliénables et aussi perpétuellement maîtresses de leur décision.

Nous avions donc raison de dire que la théorie développée dans le livre de M. de Lamennais était absurde, car elle est conçue de telle sorte, que, si la première moitié est juste, la seconde moitié est fausse, et réciproquement; que plus M. de Lamennais triomphe dans son principe, plus il succombe dans ses conséquences; et qu'il ne peut finir par avoir raison qu'à la condition de commencer par avoir tort.

Du reste, ce qui est peut-être encore plus curieux que la théorie politique de M. de Lamennais sur les droits et sur les devoirs, ce sont les incroyables déductions à l'aide desquelles il en expose les divers points de vue. Si M. de Lamennais était un Homère, nous dirions de lui, comme Horace, qu'il s'endort quelquefois; car, en vérité, il y a de nombreux passages de son livre qui supposent un sommeil profond et léthargique du raisonnement et de la raison.

Nous avons vu que, dans la première moitié de sa théorie, M. de Lamennais tirait les droits de chaque individu de son existence même. Il y a un endroit où il reprend ce principe, et où il ajoute : « Est-ce que chacun n'a pas le droit de vivre, le droit de conserver ce qu'il tient de Dieu ? »

Si fait, certainement, chacun a le droit de vivre ; mais qu'est-ce que cela prouve? Lorsqu'un homme tombe dans la rivière, il a beau crier qu'il est en pleine jouissance du droit de vivre, cela ne lui sert de rien, s'il ne sait pas nager. Or, on ne se noie pas seulement dans l'eau, on se noie partout, dans le flot des hommes, des idées et des événements, et la question est toujours la même : sait-on nager? C'est-à-dire qu'il faut que chacun de nous examine sérieusement, non pas s'il a le droit, mais s'il a le pouvoir de vivre? Chacun de nous, en recevant la vie, est muni d'une certaine somme de facultés destinées à la développer et à la conserver; l'exercice de ces facultés dépend de nous; ce sont les obstacles contre lesquels il faut lutter sans cesse. Quand ces obstacles sont plus forts que nous-mêmes, alors il faut succomber ; la mort aussi est un droit de Dieu sur nous, et, comme l'a dit Bossuet, il n'y a pas de droit contre un droit.

C'est donc une plaisanterie amère de venir dire que l'homme a le droit de vivre; qu'importe le droit devant l'impossibilité? Est-ce que la faim, est-ce que la maladie, reconnaissent des droits? Or, on le sait bien, il y a une autre faim que celle des entrailles, et d'autres maladies que la fièvre. Que de gens meurent en bonne santé : l'un, parce que la gloire lui manque ; l'autre, parce que les affections lui défaillent; celui-ci, parce que les illusions l'égarent; celui-là, parce que les événements imprévus le désespèrent; certains, par ambition ; quelques-uns, par lassitude morale; un grand nombre, par dégoût. Direz-vous aussi qu'ils ont le droit de vivre ? Pourquoi donc ne l'exercent-ils pas ? Pourquoi Caton ne jouit-il pas de son droit? Pourquoi Cléopâtre? Pourquoi tant d'amants qui se passent, en souriant, le poignard l'un à l'autre? Pourquoi tant de jeunes gens, tant d'enfants, qui pleurent la vie en beaux vers comme des cygnes, et qui meurent? Oh! soyez-en sûrs, s'ils ne vivent pas, ce n'est pas qu'ils n'en aient point le droit, c'est qu'ils ne peuvent pas ; c'est qu'ils ont sur leurs épaules quelque fardeau auquel ne suffisent pas les forces humaines, et qu'ils oublient de demander celles de Dieu.

Il en est de même du droit que M. de Lamennais reconnaît à chaque individu d'être savant et spirituel; nous reconnaissons ce droit aussi volontiers que lui, mais nous voyons avec regret que la plupart des gens renoncent à son exercice. « La connaissance de la loi religieuse et morale, dit-il, et celle des lois de l'univers, telle est la vic de l'esprit, et tous ont droit à cette connaissance, parce que tous ont le droit de vivre. » Hélas ! encore une fois, qu'importe le droit qu'aura un individu de devenir un grand astronome, si son esprit est rebelle aux mathématiques? Tout le monde a le droit, si vous voulez, de devenir un Napoléon dans la guerre, un Homère dans la poésie, un Aristote dans la science; pourquoi donc personne autre ne l'est-il devenu depuis trois mille ans? Virgile, qui n'était qu'un païen, était, sur ce point, bien plus sensé et bien plus sage que M. de Lamennais ; il ne disait pas, lui, que tout le monde a le droit de connaître les lois de l'univers; mais il disait que bienheureux sont ceux qui les connaissent :

Félix qui potuit rerum cognoscere causas !

Oui, heureux ceux qui parviennent aux choses élevées de l'intelligence, car les hommes médiocres sont nombreux, et les hommes éminents sont rares. Il est même de la nature de toute grande chose d'être solitaire; les chênes naissent espacés, et l'herbe naît touffue.

Et pourquoi donc l'homme aurait-il droit à toute chose? qui est-ce qui lui aurait conféré ce droit? - Il naît sans le savoir et sans le vouloir; il grandit plein de faiblesse, d'imbécillité et de caprices, à charge à tous, inutile à tout. Où est son droit? Où est son mérite? Qu'a-t-il mérité? Qu'a-t-il gagné ? N'est-ce pas plutôt une bonté perpétuelle de Dieu, qui le soutient et qui le fait vivre, qui lui donne des yeux pour voir le monde, des pieds pour le parcourir, un esprit pour le comprendre, un cœur pour l'aimer? Ne disons donc pas que nous avons droit à tout, nous mentirions à notre conscience, car nous savons que Dieu ne nous doit rien ; tâchons plutôt de mériter quelque chose : si nous l'obtenons, soyons-en joyeux ; si nous ne l'obtenons pas, n'en soyons point colères.

C'est donc une erreur, une folie, d'aller bâtir de grandes théories sur cette idée absurde que les hommes ont un droit absolu à la richesse, à la gloire, à l'intelligence, par cela seul qu'ils ont la vie; ils obtiendront peut-être quelques-unes de ces trois choses, s'ils font ce qu'il faut pour les gagner, car les exemples de la peine perdue ne sont pas rares.

Il y a aussi dans le Livre du Peuple de nombreux aperçus qui ont l'air d'une gageure contre le bon sens, et qui seraient une gageure gagnée. Nous n'avons parlé jusqu'ici que de ses théories morales ; voici ses théories politiques.

Ces théories politiques, ce sont tout simplement les doctrines surannées de la souveraineté de la multitude et du suffrage universel direct, défroque toute déchirée du dernier siècle, que les jeunes républicains d'à présent ont mème jetée aux orties. Ainsi, M. de Lamennais dit : «Toute loi à laquelle le peuple n'a point concouru, qui n'émane point de lui, est nulle de soi. » En d'autres termes, cela veut dire que, depuis six mille ans, le monde ne se sert que de lois monstrueuses, car il n'a jamais existé au monde un seul pays où le peuple, comme l'entend M. de Lamennais, ait concouru directement à l'établissement des lois ; cela veut dire encore que la loi morale et la loi religieuse sont nulles, car elles n'émanent pas du peuple; et du moment où l'on reconnaitrait qu'il suffit, pour de certaines lois, qu'elles soient conformes à de certains principes de religion et de mœurs pour être bonnes, il faudrait reconnaître en même temps qu'il suffit aux lois politiques et civiles d'être conformes aux principes de la raison et de la justice, pour mériter l'obéissance et le respect. Or, comme le peuple n'a pas le monopole exclusif de la justice et de la raison, il faudrait conclure qu'on peut faire des lois estimables sans son concours.

Du reste, M. de Lamennais attribue à l'efficacité du suffrage universel des miracles qu'il fait peine de lui entendre raconter : « Quand vous aurez reconquis votre droit, dit-il, le monde changera de face; il y aura moins de larmes, et ces larmes seront moins amères... La faim hâve et morne ne s'assiéra plus à votre foyer : tous auront l'aliment du corps et celui de l'esprit... Les enfants ne demanderont plus en pleurant, à leur père, lorsqu'il rentrele soir exténué de fatigue, le pain qui leur manque... Et le vieillard rassasié de jours, en voyant vers l'automne le soleil à demi voilé par les nuages du couchant dorer de ses derniers rayons les feuilles jaunissantes et l'herbe flétrie, se réjouira dans le pressentiment intime et mystérieux d'un nouveau printemps et d'une aurore nouvelle. » A vrai dire, on n'avait pas encore fait entrer tant de choses dans le programme de la république; mais nous ne comprenons pas bien pourquoi les vieillards d'aujourd'hui se priveraient, en attendant le suffrage universel, du droit de voir le soleil d'automne, à demi voilé par les nuages du couchant, dorer de ses derniers rayons les feuilles jaunissantes et l'herbe flétrie, car ils peuvent avoir, dès à présent, au lieu d'un pressentiment intime et mystérieux, la certitude complète d'un nouveau printemps et d'une aurore nouvelle.

En voilà assez sur le fond du livre, disons quelques mots de la forme.

On a fait depuis quelques années à M. de Lamennais, et nous ignorons pourquoi, une espèce de réputation d'écrivain oriental. A notre avis, rien au monde n'est moins oriental, c'est-à-dire moins simplement grand et moins naïvement hardi, que ces phrases pâteuses et gluantes, qui ne peuvent jamais ni commencer, ni finir ; que cette odieuse broussaille de mots, à travers laquelle l'idée ne pénètre jamais jusqu'au bout la tête haute et la face en avant; que cette incroyable ménagerie d'hirondelles, de castors, de passereaux, de pélicans, de baleines, de mites et autres créatures, qui ne sont pas même toujours classées d'après la méthode de Cuvier ; car M. de Lamennais, renonçant à son droit de savoir l'histoire naturelle, a pris la mite, ce modeste habitant du fromage et des vieux livres, pour un quadrupède enveloppé d'une robe de soie; en un mot, rien n'est moins oriental, ou bien encore rien n'est moins semblable aux beaux et aux grands styles, qu'un pathos météorisé et un galimatias apoplectique, dont nous pourrions citer cent cinquante pages sur deux cents, et dont nous aurons la discrétion de ne citer que la phrase suivante, phrase bien éloquente, si elle en disait autant qu'elle est longue :

« Et si, de cette hauteur d'où l'homme contemple ses propres destinées, qu'aucune durée ne limite, où l'espérance déploie dans l'immensité ses ailes infatigables, où il sent au dedans de soi une force secrète qui le ravit au-dessus du temps, comme un corps léger monte du fond des. mers ; si, de cette hauteur, nous redescendions dans l'étroite vallée où s'accomplit la première phase de notre existence, que serait-il encore sans l science, qui, l'instruisant des lois de la nature, la soumet à son empire, en ramène à son usage toutes les productions, l'arme de - ses puissances les plus énergiques pour l dompter elle-même et la contraindre d'obéir à ses volontés ; dilate enfin de plus en plus la sphère de son action, en dilatant indéfiniment celle de son intelligence. »

Voilà le style oriental de M. de Lamennais ; du reste, nous pourrions citer encore d'autres phrases, comme celle-ci : « Le maître nourrit, loge, vêtu son esclave. » cette phrase fait bien d'être orientale, parce que la grammaire de l'Occident ne s'en accommoderait pas sans quelque difficulté.