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L'Enchanteur 1768—1848
Portraits littéraires Victor lecou eugène didier (suite 4)

Victor lecou eugène didier (suite 4)

Portraits littéraires · 23 min de lecture · p. 53–71 · chapitre 4 sur 26

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecou, 1852, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ce qui caractérisait principalement la politique des peuples de l'antiquité, c'est que les hommes y étaient groupés par villes, et non par pays. Une ville était un Etat. Ces villes avaient autour d'elles un territoire, qui était la propriété de leurs habitants, et les mêmes lois ne servaient que sur ce territoire et dans cette ville. Ainsi, les prytanes athéniens n'avaient aucune autorité hors d'Athènes et de l'Attique; ainsi, les éphores spartiates n'étaient point reconnus pour maîtres au delà des limites de la Laconie.

La république romaine, même aux époques de son plus effroyable envahissement, ne brisa jamais ce mode d'encadrement de la politique des peuples antiques. Chaque ville conquise, car, comme nous l'avons dit, les Etats se réduisaient à des villes, demeurait à l'état de ville libre, soumise seulement à des cessions de territoire et au séjour d'un officier romain pour en surveiller l'administration. Les lois civiles, la police, la gestion des intérêts communs, tout cela restait le patrimoine des villes qui faisaient partie de la république romaine, comme Francfort fait partie du royaume prussien. Il est vrai que, pen à peu, les habitants de l'Italie demandèrent individuellement le titre de bourgeois romains, à cause des immunités que ce titre entraînait. Les habitants de la Grèce, de la Gaule, de l'Espagne, de l'Asie Mineure, le demandaient à leur tour. Quoique accordés difficilement, ces brevets de bourgeois se multiplièrent rapidement. Sous Claude, les registres municipaux donnaient un relevé de six millions neuf cent quarante-quatre mille bourgeois romains, disséminés sur la surface du monde connu1.

1 Tacit., annal., liv. vII, ch. 25. ↩

C'était seulement à ces bourgeois que s'appliquaient les lois romaines. Les autres quatre-vingts ou cent millions d'hommes qui habitaient l'empire, distribués dans des villes formant des Etats, se gouvernaient d'après leurs lois. Le droit romain ne devint obligatoire pour tout le monde que lorsque tout le monde eut reçu le brevet de bourgeoisie, ce qui n'eut lieu que sous Caracalla. Jusqu'alors, des officiers romains, sous diverses dénominations, avaient leur résidence dans toutes les villes, absolument comme nos consuls, pour y protéger les bourgeois romains et pour y juger leurs différends. Mais, lors même que le droit de bourgeoisie fut accordé en masse à tout l'empire, et que les lois civiles de Rome furent partout appliquées, les villes conservèrent toujours leur administration municipale, et cette administration était si étendue et si souveraine, qu'elle allait jusqu'à comprendre non-seulement le vote de l'impôt, mais encore sa perception, ainsi que le vote du contingent des troupes.

La France elle-même n'a pas été autrement organisée durant tout le moyen âge jusqu'à la révolution. Les pays à Etats, comme la Bretagne, la Provence, le Languedoc et le Béarn, se gouvernaient eux-mêmes souverainement, et les provinces qui n'avaient pas d'Etats étaient sauvegardées par les franchises des villes. A vrai dire, la monarchie était, hors des Etats de la couronne, plutôt une haute protection qu'une royauté.

Dans cet ancien système, qui a duré en France quatorze siècles, Paris était une ville comme toutes les autres, ayant ses lois et son gouvernement, mais rien de plus. Même, comme ville ayant une importance politique, elle était au-dessous de Rennes, de Pau, d'Aix et de Toulouse, parce que celles-ci étaient des capitales de province, jouissant de prérogatives politiques séculaires, dont Paris n'était pas investi. Paris pouvait donc, en ce temps-là, se courroucer, se mutiner, se révolter, assassiner ses magistrats, démolir ses monuments ; c'était exclusivement son affaire, et les autres villes, maîtresses chez elles au même titre que Paris, n'avaient à souffrir ni de ses caprices ni de ses colères.

C'est une grande question qu'aucun écrivain politique n'a encore ni traitée, ni même posée, que celle de savoir lequel des deux vaut mieux pour les peuples, d'être groupés par villes, comme dans l'antiquité, ou d'être groupés par pays, comme dans les temps modernes.

Le système des peuples antiques a pour lui de nombreux et de grands avantages. Premièrement, il s'est établi tout seul, il s'est développé tout seul; c'est un arbre que Dieu a fait croître ; ce n'est pas un pieu que les hommes aient planté. Secondement, tant qu'il a été maintenu, il a résisté à plus de deux mille ans de chocs effroyables, durant ces époques incertaines où les nationalités en oscillation cherchaient leur équilibre. Troisièmement, cette manière de grouper les peuples, par villes indépendantes, était un élément d'indestructible solidité. Ces villes étaient autant de clous de fer par lesquels une nation tenait à son sol. Lorsque Xerxès envahit la Grèce avec un million de soldats, il se brisa contre ces petits nids de vautours, perchés au sommet de rochers arides, et nommés Athènes, Corinthe ou Argos. Il prit Athènes, c'est-à-dire une ville à peu près grande comme Versailles. Mais il lui eût fallu prendre encore les vingt-neuf autres Etats qui formaient l'Amphyctionie ou l'Union hellénique.

Non-seulement le morcellement des peuples antiques les garantissait des invasions ; mais il les garantissait encore des dissolutions. Quand un Etat succombait, ce n'était jamais que la chute d'une ville. Que faisaient à Sparte les révolutions intérieures d'Athènes? Que faisaient à Thèbes les révolutions intérieures de Sparte ? A peu près ce que les séditions de Paris faisaient à Marseille, ou ce que les révoltes de Bruges faisaient à Gand ; c'est-à-dire rien. Si l'on nous permettait une comparaison de circonstance, nous dirions que les nations antiques étaient politiquement organisées d'après ce système de prudence qui prévaut aujourd'hui dans la construction des machines à vapeur : au lieu d'une chaudière unique, qui perd tout si elle éclate, on a imaginé un grand nombre de tubes liés en une gerbe, dans laquelle l'explosion de l'un ne compromet point le service des autres.

Il y a, du reste, une chose bien digne de remarque, et que ni Montesquieu ni Gibbon n'ont signalée, c'est l'affaiblissement graduel de Rome, à proportion qu'elle ôte aux autres villes leur individualité. Durant l'époque si brillante de la république, elle laissa aux Etats vaincus leurs lois civiles et politiques; et ni les Cimbres accourus du Nord, ni Mithridate accouru de l'Orient, ne purent percer cette cuirasse de villes souveraines qui protégeaient la poitrine de Rome. Un jour, la vieille hutte de l'Arcadien Evandre voulut devenir le palais du monde, Rome ambitionna la couronne de ville législatrice et capitale ; l'empereur Caracalla la lui donna ; mais ce fut la couronne d'Inès de Castro, car on la posa sur le front d'une morte.

Nous avons entendu vanter par des hommes d'une haute et magistrale intelligence l'avantage dont étaient les capitales pour les grands pays, et la puissance d'initiative qu'une ville dominante imprimait aux idées d'un peuple. Nous avons tout respect pour nos maîtres, et nous ne demandons qu'à être éclairé; mais c'est là un point difficile, et qui ne peut point être traité avec fruit, sans des exemples et des applications.

Rome et Paris ont fini par devenir capitales et par régner souverainement sur de grands pays; mais il y a entre ces deux villes cette différence, que home reçut son titre du suffrage même de ses sujets, et que Paris s'arrogea le sien. L'Italie, la Gaule, l'Espagne, la Grèce, l'Asie, l'Afrique, demandèrent à Rome des lettres de bourgeoisie ; Paris s'imposa à la France, et réduisit par la force des armes quarante-six départements qui protestaient contre son usurpation.

Examinons d'ailleurs par quelle suite et par quelle nature de moyens Paris a soumis la France.

Son premier et son plus redoutable essai de domination, ce fut le Code civil. - Nous avons entendu souvent discuter les raisons que pouvait avoir eues Napoléon, lui, le créateur d'une aristocratie, de publier des lois civiles qui émiettent les familles et qui attaquent bien autrement l'aristocratie terrienne que l'institution des majorats ne la soutenait. Hélas! c'est un préjugé bien gratuit, que celui qui attribue à Napoléon l'esprit de nos lois civiles. Ces lois ont été faites principalement par des jurisconsultes du Châtelet et du parlement de Paris ; ces jurisconsultes les ont prises, presque article par article, dans les œuvres de Pothier; et Pothier, qui était un homme pratique, avait suivi la coutume de Paris et la coutume d'Orléans. Voilà tout le secret de nos lois civiles. Elles n'ont donc pas été véritablement faites en 1810. La plus notable partie en fut discutée, écrite, lue et publiée sous Louis XII, le 1er avril 1510, dans l'hôtel de l'évêque de Paris, par les gens du roi, en présence des délégués des seigneurs d'église et des seigneurs d'épée, et avec l'assentiment de la commune de Paris, représentée par François Choart, Jehan Croquet et Regnaud Antouillet, ses respectables échevins. Le reste fut publié sous Henri III, au châtelet d'Orléans, par Achille de Harlai, conseiller aux conseils du roi, en présence des délégués de l'église, de la noblesse et du tiers-état, convoqués par maître Florent Serrebource, greffier au bailliage. Ce sont là les véritables législateurs qui régissent aujourd'hui la France; le conseil d'Etat de Napoléon n'a guère eu qu'à émonder et à classer des matériaux vieux de trois siècles.

Or, ce serait une question assez sérieuse à examiner, que celle de savoir jusqu'à quel point la civilisation de deux villes marchandes convient à un pays agricole ; et jusqu'à quel point le génie de populations appliquées au négoce, enfermées dans des murailles, étrangères aux mœurs, aux idées, aux travaux de la campagne, coïncide avec les instincts de populations qui vivent au soleil, avec ces habitudes, ces sentiments, ces croyances, que donnent ou qu'entretiennent le travail de la terre et la liberté des champs. Nous avons entendu dire par des avocats de talent, qui apportent au Palais autre chose que des phrases boiteuses, que la jurisprudence des cours des anciens pays coutumiers refaisait avec des arrêts les anciennes lois locales. Cela doit être. La différence qui se remarquait autrefois entre les coutumes n'était pas un effet du hasard ; elle tenait à des différences radicales dans les habitudes, dans le climat, dans les cultures, dans les précédents historiques. L'esprit de généralisation a ses bornes, qu'il faut savoir respecter. Savez-vous quand il faudra faire faire des lois par des géomètres? C'est quand les hommes seront des triangles.

La seconde tentative de Paris, pour devenir maître absolu de la France, ç'a été de s'ériger de vive force en siége du gouvernement.

Au premier abord, cela semble une prérogative peu exorbitante, que de posséder le siége du gouvernement; mais Paris en fait un tel usage, qu'il n'y en a pas de plus grande et de plus souveraine. Quand le gouvernement n'est pas du goût des Parisiens, ils le changent purement et simplement, et la France est tenue de s'accommoder de celui qu'ils lui donnent. Il y a plus, et nous sommes affligé de ce que peut avoir de fâcheux la sincérité de l'histoire; mais il ne paraît pas que la ville de Paris, qui mène toute la patrie française, ait jamais affiché un patriotisme bien véhément. Sous le règne de Charles VI, elle appela les Anglais et leur ouvrit les portes; en 1814, elle ouvrit ses portes aux Russes, à la grande stupéfaction de l'empereur, qui avait dit, en terminant sa prodigieuse campagne de France, qu'on n'entrait pas dans une ville de huit cent mille habitants, malgré elle. En 1815, elle ouvrit ses portes aux Prussiens ; et l'histoire dira un jour que, si Paris a chassé les Bourbons, c'est Paris qui les avait ramenés. Paris n'a soutenu qu'un siége, c'est contre Henri IV, et avec le secours des Espagnols.

Ajoutons ceci, qui donne fort à penser, quand on y songe. Rien de plus mobile que Paris dans ses affections pour les gouvernements. Il les a tous attaqués, tous vaincus, même le sien propre. Paris n'a tué qu'un roi; il a tué près de dix prévôts, ce qui prouve qu'il est au moins impartial dans ses colères. Et c'est quelque chose de bien homérique et de bien foudroyant que les colères de Paris ! L'émeute est une maladie endémique à Paris, comme la peste au Caire. Il ne faut donc pas s'étonner, lorsque se fait entendre dans l'air le grondement périodique des faubourgs; il faut laisser passer la colonne aux bras nus, commandée par l'écorcheur Simon Caboche ou par le brasseur Santerre. C'est, en général, au mois de juin ou au mois de juillet que la maladie éclate, et elle a pour habitude de durer trois jours. Il y a mille ans que les choses se passent ainsi.

Depuis quarante ans, Paris a un moyen nouveau d'agir sur la France et de la dominer ; ce sont les journaux.

Les journaux de Paris ont aussi contracté l'usage de traiter la France en conquérants. Ils parlent de la province comme les Athéniens parlaient de la Béotie. L'agriculture, les canaux, l'instruction du peuple, le bien-être des campagnes, ce sont là des sujets, à leurs yeux, bien au-dessous des intrigues ministérielles. Nous nous souvenons d'un article qui fut chaudement mené par la presse parisienne, parce que nous avions dit que les délibérations des conseils généraux, c'est-à-dire les besoins des localités, devaient être la base de la politique intérieure. Comme Paris n'aime pas la religion, les journaux de Paris ne manquent pas d'attaquer les prêtres ; de telle façon que cette ville aux instincts turbulents, cette ville aux penchants athées, cette ville envasée de voleurs et de prostituées, cette ville engorgée d'une population unique au monde, car elle a plus d'un bâtard sur trois habitants, car un cinquième de ses membres naît à l'hôpital et la moitié y meurt : cette ville mène un grand pays sans résistance, et, pour le mieux mener, elle le corrompt

Nous aimons certes beaucoup Paris, et nous sommes venus puiser dans son air ces fugitives impressions qui le remplissent, et qui tombent comme une fine rosée sur les artistes et sur les poëtes, pour rafraîchir et pour faire épanouir les fleurs de leur esprit. Mais nous aimons bien plus encore ces simples campagnes que l'Adour fertilise, et qui ont l'azur des Pyrénées pour rideau. On y cherche un peu moins qu'à Paris l'esprit et les calembours, mais on y vénère un peu plus la famille et Dieu. Or, nous voyons avec regret que la ville des journaux et des courtisanes fasse pénétrer chaque jour un peu plus avant dans les campagnes le poison de ses idées.

* Tu es bien imprudent et bien ingrat, ô Paris, d'empoisonner les sources où tu t'abreuves ! d'où te viennent ces orateurs, d'où te viennent ces poëtes, dont tu es si fier, si ce n'est de cette province que tu railles ? tu ne possèdes rien qui soit à toi, ni ce que tu as de grand, ni ce que tu as de vil, ni tes artistes, ni tes prostituées; ils viennent de loin les uns et les autres, poussés par le génie et par la misère; aux unes tu flétris le corps, aux autres tu flétris l'âme. Tu es sans doute un grand et lumineux foyer; mais, puisque la France en fournit le bois, c'est bien le moins qu'elle s'y chauffe.

M. de Lamennais

Nous voudrions bien oublier que M. de Lamennais a été un prêtre catholique, soumis, pendant la plus longue et la meilleure moitié de sa vie, à toute l'orthodoxie de la discipline et de la foi. Les récriminations ont en général l'inconvénient d'être peu concluantes, et elles supposent, de la part de celui qui les soulève, une espèce de parti pris contre celui qui en est l'objet. Le présent de M. de Lamennais offre d'ailleurs assez de prise à la critique pour qu'on n'ait pas besoin, même en la faisant très-vive, d'avoir recours à son passé. Cependant, comme le Livre du Peuple a les allures d'un ouvrage qui veut faire concurrence à l'Évangile, on est en droit de s'enquérir du crédit moral de son auteur. Or, l'autorité d'un homme qui enseigne et qui dogmatise dépend naturellement de son intelligence et de son caractère. A ce point de vue, il est donc permis de se rappeler en passant ce qu'a été M. de Lamennais, ce qu'il n'est plus et ce qu'il veut être.

M. de Lamennais prétend, depuis quelques années, car ses Paroles d'un croyant étaient l'affirmation de la même doctrine, que les pauvres qu'il y a aujourd'hui à la surface de la terre ne sont pauvres que parce que les riches les ont primitivement dépouillés ; que les faibles qui souffrent ne sont dans la souffrance que parce que les forts les ont primitivement opprimés ; que les esclaves qui travaillent et qui obéissent ne sont et n'ont jamais été esclaves que parce que les maîtres les ont primitivement enchaînés ; enfin, que les peuples qui reconnaissent des rois ne les reconnaissent que parce que des rois les ont primitivement conquis.

M. de Lamennais tire de là cette première conclusion, que l'état présent des sociétés est un état contre la raison, contre la nature, contre la morale, contre le droit; et il en tire ensuite cette seconde conclusion, que les pauvres doivent et peuvent reprendre leurs biens dans la bourse des riches ; que la masse des faibles doit se réunir contre le petit nombre des forts ; que les esclaves seront bien venus à se liguer contre leurs maîtres, et que les peuples n'ont rien de mieux à faire que de retirer leur autorité souveraine d'entre les mains des rois.

Eh bien ! nous disons que le fait général qui fournit ces deux conclusions est faux ; nous disons que les riches, s'ils sont riches, ne le sont pas devenus aux dépens des pauvres ; que les faibles, s'ils souffrent, n'ont jamais été mis dans l'oppression par les forts ; que les esclaves, à ne les pas considérer dans les quelques îlots de l'Amérique, mais dans l'antiquité où ils formaient la masse, et dans l'Asie, où ils abondent, n'ont pas été violemment enchaînés par les maîtres ; enfin, que les peuples qui obéissent à des rois n'ont jamais été conquis par eux ; qu'un pareil fait ne peut être affirmé qu'au mépris des traditions les plus claires et les plus authentiques, et que les deux conclusions que M. de Lamennais en déduit constituent une doctrine d'erreur, si son auteur ignore qu'il se trompe, de mensonge et de mauvaise foi, s'il le sait.

C'est une illusion étrange et déplorable de s'aller mettre en tête que les classes pauvres ont été dépouillées par les riches. Les classes pauvres peuvent être suivies à la trace depuis trois mille ans, et l'on peut voir que non-seulement elles n'ont jamais été réduites violemment à la misère, mais encore que leur condition a été en s'améliorant de siècle en siècle, et que les sociétés se sont montrées de plus en plus compatissantes pour elles. En général, les classes pauvres proviennent de l'affranchissement des esclaves qui couvraient l'Occident, et qui l'avaient couvert depuis le commencement du monde. Tant que dura l'esclavage pur, il n'y avait pas de pauvres, par la raison que tout serviteur était nourri et entretenu par son maître. La mendicité est parfaitement inconnue parmi tous les peuples à esclaves. A proportion que, dans l'antiquité, les esclaves furent affranchis, ils se trouvèrent arriver à la vie civile avec peu ou pas de ressources ; quelques-uns, un grand nombre, s'élevèrent, s'enrichirent, et formèrent les bourgeoisies ; les autres restèrent dans la pauvreté, formèrent les classes ouvrières dans les villes, les paysans dans les campagnes, les mendiants partout.

Jusqu'à l'ère vulgaire, la masse des affranchis était peu considérable et les classes pauvres se réduisaient presque à rien. Depuis l'établissement du christianisme, les émancipations se multiplièrent, les classes ouvrières prirent du développement dans les villes, les paysans dans la campagne, et les mendiants s'accrurent en proportion, parce que les classes ouvrières et les paysans contiennent toujours un certain nombre d'invalides qui ne peuvent pas travailler, que leurs familles ne peuvent pas nourrir et qui ont recours à l'aumône.

Avant le christianisme, la charité publique était presque inconnue ; il n'y avait pas d'hôpitaux. Dans les grandes villes, comme Rome, le gouvernement faisait faire, à des jours fixes, des distributions de pain et de vin, qui suffisaient. Depuis le christianisme, les pauvres se multiplièrent si prodigieusement, qu'il fallut organiser l'aumône : on fonda les hôpitaux. On n'en trouve pas dans l'histoire avant le cinquième siècle.

Pendant le moyen âge, indépendamment des hôpitaux, - les pauvres avaient encore recours aux monastères, aux chapitres et aux grandes familles. La Révolution, en détruisant les grandes familles, les chapitres et les monastères, a jeté sur le pavé des rues cette masse effroyable de mendiants, dont il est fâcheux que M. de Lamennais ne sache pas mieux l'histoire. S'il l'avait sue, il aurait vu que les pauvres n'ont jamais été dépouillés par les riches, mais qu'ils ont été au contraire nourris par eux ; que leur sort a été, comme nous disions, en s'améliorant de siècle en siècle ; que sous le paganisme on laissait les vieillards et les infirmes mourir où ils pouvaient ; que durant les quinze ou seize premiers siècles du christianisme on recueillit les pauvres, les vieillards, les infirmes, les malades, les enfants, dans des établissements publics ; et que, depuis deux siècles à peu près, tout en laissant subsister les aumônes et les hôpitaux, on a créé de plus les dépôts de mendicité, asiles où le pauvre redevient ouvrier par le travail.

Cette charité sociale, qui a été croissant d'age en âge, mérite donc d'être encouragée au lieu d'être flétrie ; et les malheureux vieillards qu'elle soulage plaindraient M. de Lamennais d'avoir eu le courage d'écrire ces étranges paroles : « On ramasse le pauvre, et on le jette dans un de ces lieux immondes, de ces dépôts de mendicité, qui sont comme l'entrée de la voirie. » On voit que M. de Lamennais, tout occupé de ses livres, visite rarement les asiles où les pauvres sont recueillis.

Quant à ce qui est des faibles et des forts, de l'oppression des uns et de la tyrannie des autres, nous demanderons à M. de Lamennais la permission de ne voir en tout cela qu'une déclamation et une fantasmagorie. Nous ne connaissons guère que trois espèces de forces : celle qui vient de l'intelligence et de la vertu, celle qui vient du corps et celle qui vient de la richesse; or, l'intelligence et la vertu, on ne les dérobe à personne, et tant pis pour ceux qui en sont dépourvus ; la force physique on la reçoit de Dieu, et la richesse on l'acquiert, aujourd'hui surtout, au prix de beaucoup de peine, de soucis et de patience.

L'esclavage n'est pas non plus le résultat de la malice des maîtres. Tout concourt à établir de la manière la plus évidente que l'esclavage n'a jamais été institué, parce qu'il est antérieur à toutes les institutions et à toutes les lois écrites. Moïse a fondé les lois des Hébreux, et l'esclavage est dans les livres de Moïse; Homère est antérieur aux lois de la Grèce, e: l'esclavage est dans les poëmes d'Homère; le code Papyrien est la base des lois romaines, et l'esclavage est dans le code Papyrien ; la loi salique, la loi ripuaire, toutes les lois barbares de l'invasion sont le fondement des institutions modernes, et l'esclavage est dans toutes ces lois. Il y est, non pas comme une chose nouvelle, mais comme une chose vieillie, en décadence, à moite ruinée, par conséquent comme une chose ancienne et primitive.

Toutes les traditions se réunissent pour établir que l'esclavage est né dans la famille, et non pas dans l'État, et qu'il n'a été autre chose, à son origine, que le soumission des enfants à l'antique autorité paternelle, autorité d'abord absolue, et que la civilisation a successivement amoindrie. L'esclavage a donc commencé paisiblement, et non pas violemment. Les premiers esclaves n'ont pas été réduits en esclavage, ils y sont nés. On peut ajouter que les enfants, lorsqu'ils étaient pris, donnés ou vendus, ne faisaient que changer de maîtres, sans changer de condition. Plus tard, dans les temps historiques, quand les nations se sont régularisées, la loi positive s'est emparée de l'esclavage, et l'a réglé; mais elle ne la pas institué, créé, établi.

Est-ce qu'il n'est pas absurde, en effet, d'imaginer que la moitié du genre humain a lié l'autre! Est-ce qu'il ne serait pas resté quelque part, dans les poèmes, dans les légendes, quelque souvenir de cette violence abominable ? Est-ce qu'il ne faut pas, au contraire, que l'esclavage ait été un fait primitif et spontané, antérieur aux lois, passé dans les mœurs, pour que les millions d'esclaves qui couvraient la terre autrefois ne se soient pas soulevés tous à la fois? Si cela n'était pas ainsi, est-ce qu'il n'y aurait pas eu guerre continuelle entre les maitres et les esclaves, tandis qu'au contraire les révoltes dont l'histoire a conservé le souvenir n'ont jamais eu lieu que par suite d'embauchage dans les guerres civiles, ou par suite de la violation des règlements sur le travail ?

D'ailleurs, en ce qui touche les esclaves, comme en ce qui touche les pauvres, leur sort a toujours été en s'améliorant, jusqu'à ce qu'ils aient disparu. Sous le paganisme, on en affranchissait peu, et ceux qu'on affranchissait restaient comme flétris par leur origine; sous le christianisme, on en affranchissait beaucoup, et les affranchis arrivaient, comme tous les autres hommes, aux degrés les plus éminents de la hiérarchie épiscopale. Ebbon, archevêque de Reims sous Charles le Chauve, avait été un esclave porcher.

Les esclaves auraient tort de s'imaginer que les maîtres ont créé l'esclavage ; l'esclavage est aussi ancien que le monde, et il paraît être le mode primitif des sociétés. Sans doute il est par cela même destiné à disparaître entièrement; mais il faut voir en lui, non pas un fait criminel et contre nature, ce qui ferait supposer que l'univers entier a violé la nature pendant six mille ans, mais un rudiment de société imparfaite encore, un commencement d'ordre, un tâtonnement de la civilisation à son début. D'ailleurs, ce qui a fait disparaître l'esclavage, ce. n'est pas la révolte des esclaves, mais leur éducation, leur instruction et leur moralité. Sur ce point encore, au lieu de leur dire, comme M. de Lamennais : Révoltez-vous, il serait donc plus sensé de leur dire, comme saint Paul : Soumettez-vous. M. de Lamennais ne nous en voudra pas de préférer l'autorité de saint Paul à la sienne.

Il nous faudrait encore une longue dissertation pour établir comment les rois n'ont jamais pris de force leur autorité sur les peuples ; car les erreurs ont ce privilége d'exiger une page contre une ligne. Nous nous bornerons à demander à M. de Lamennais s'il connaît, par hasard, un peuple qui ait subi un roi et une royauté malgré lui. Les pouvoirs, au contraire, n'existent qu'à la condition d'être reconnus et acceptés. Leur légitimité est là. Dès que vous voyez une puissance qui est régulièrement et longuement obéie, vous en pouvez conclure aussitôt qu'elle est légitime.

Les assertions de M. de Lamennais sont donc, comme nous disions, fausses de tout point ; les pauvres n'ont pas à s'en prendre aux riches, les faibles aux forts, les esclaves aux maîtres, les peuples aux rois. Tout ce qui dans l'histoire des nations choque les sympathies de notre âme ou la logique de notre esprit, a généralement des causes simples, naturelles, qu'il faut étudier, et qu'on trouve quand on les cherche.

La théorie politique développée par M. de Lamennais dans le Livre du Peuple n'est autre que celle de la souveraineté des individus ou de la souveraineté personnelle, si triomphalement anéantie par M. Guizot, dans un article sur la démocratie, et reniée par les journaux républicains eux-mêmes, comme une rêverie stérile et comme une thèse insoutenable. C'est donc une position singulière pour M. de lamennais, que de se précipiter à travers champs, depuis plusieurs années, à la poursuite du paradoxe, et de n'atteindre que les vieilleries abandonnées par son propre parti.

Du reste, quand nous disons que M. de Lamennais soutient la souveraineté personnelle, nous devons ajouter qu'en même temps cette théorie n'a pas de plus rude ennemi que lui-même; cela vient de ce qu'il pousse à un tel point l'amour de la nouveauté, qu'en renversant les opinions qu'il trouve sur son chemin il lui arrive assez souvent de ne pas faire grâce même aux siennes. Il a donc, par distraction sans doute, écrit successivement pour et contre la souveraineté des individus, dans le même livre, à quarante pages de distance; et cela avec un tel air de conviction, qu'on se trouve sérieusement embarrassé pour savoir, au juste, quelle est son opinion véritable. • Ainsi, la théorie contenue dans le Livre du Peuple se divise en deux points : dans le premier, M. de Lamennais établit la nature des droits de l'homme; dans le second, il établit la nature de ses devoirs. Or, il tire les droits de l'homme de l'individu considéré en lui-même, et voici comment il s'exprime, page 48 : « Je vous l'ai dit : votre droit, c'est vous, votre vie, votre liberté; chaque homme n'est-il pas individuellement distinct de tout autre? N'a-t-il pas son existence propre, séparée et indépendante; ses organes corporels, sa pensée, sa volonté? Il ne serait pas, s'il n'était soi et uniquement soi. » : Jusque-là, il est donc bien clair que M. de Lamennais propose sérieusement la théorie de la souveraineté personnelle et qu'il tire des individus, considérés isolément, l'origine et la nature du droit; mais il a besoin d'une théorie diamétralement opposée quand il détermine, un peu plus loin, la nature du devoir, et voici comment il s'exprime à la page 88 : « Mais, est-ce tout que d'exister? Est-ce tout que d'être libre? Rien ne subsiste isolément dans l'univers, rien ne s'appuie sur soi, ne se nourrit de soi... L'homme isolé des autres hommes... serait, au sein de la création, une sorte de monstre sans origine, sans lien, sans nom, un je ne sais quoi indéfinissable, qu'on regarderait avec effroi. »