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L'Enchanteur 1768—1848
Portraits littéraires Du plagiat dans la littérature dramatique du dix-septième siècle

Du plagiat dans la littérature dramatique du dix-septième siècle

Portraits littéraires · 12 min de lecture · p. 212–220 · chapitre 16 sur 26

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecou, 1852, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quelque chose qui caractérise profondément la littérature dramatique du dix-septième siècle, c'est la théorie du plagiat qu'elle professe ouvertement, et qu'elle applique, du reste, avec un sang-froid et une conviction que nous ne comprendrions pas aujourd'hui.

C'est même un spectacle étrange, par l'espèce de contradiction qu'il paraît offrir, et qui s'est rencontré deux fois dans l'histoire de la littérature, qu'un mélange incroyable d'imitation et d'invention, de servilisme dans l'idée et de témérité dans la phrase; car le siècle d'Auguste Rome, et celui de Louis XIV en France (ce sont les deux dont nous parlions), sont les deux époques littéraires où il s'est le plus copié d'idées et le plus inventé de mots.

Un peu moins d'un siècle avant l'ère vulgaire, vers la préture de Caton l'Ancien en Sardaigne, les Romains étaient presque, à l'égard de la littérature des Grecs, ce que nous étions en France à l'égard de la littérature ancienne, vers la fin du quinzième siècle. Les Romains avaient pour toute littérature les Annales des Pontifes et les livres Sybillins, ce qui embrassait la tradition nationale et la tradition religieuse ; et la collection des vieux orateurs, comme Claudius Cœcus, Fabius Maximus, Sempronius Gracchus, Cornélius Scipion l'Africain l'Ancien, Papyrius Frégellanus et Porcius Caton, lequel avait laissé plus de quatre-vingts harangues. Ceci formait la tradition militaire, administrative et politique. Nous autres, avant la découverte de l'imprimerie, nous avions la collection immense des romans du treizième siècle et les admirables chroniques qui s'échelonnaient entre Villehardoin et Philippe de Commines.

Vers la vieillesse de Caton, des ambassadeurs grecs vinrent à Rome, pour solliciter la remise d'une amende considérable qu'avaient encourue les Athéniens. Ces ambassadeurs étaient des philosophes et des poëtes, car les anciens avaient le bon esprit de croire que des lettrés empliraient aussi bien une mission diplomatique que des soldats. Lorsque ces ambassadeurs eurent parlé devant le sénat, toutes les jeunes têtes furent tournées. Il ne fut plus question à Rome que de langue grecque et de vers grecs. Ennius et Livius Andronicus, l'un grand seigneur, l'autre pauvre esclave, tous deux poëtes à leur façon, tous deux Grecs d'origine, avaient déjà essayé d'introduire les idées grecques sous la forme latine, mais ils venaient de mourir. Après eux, une foule de grammairiens grecs, à la tête desquels il faut placer Cratès Mal lo tes, un autre ambassadeur encore, envoyé par le roi Attale à Rome, profitèrent de l'engouement des esprits, et réussirent, au grand dépit de Caton, à mettre la littérature grecque à la mode.

Ce fut surtout par le théâtre et par la grammaire que les idées grecques pénétrèrent à Rome ; au théâtre, par Plaute, par Térence; dans la grammaire, par Attéius, par Stabérius Eros, le précepteur de Brutus et de Cassius, par Cécilius Epirota, l'Abailard romain, le précepteur et le séducteur de la fille du chevalier Atticus, par Caïus Mélissus, le bibliothécaire du portique d'Octavie, par Quintus Remmius Palémon, pauvre esclave d'un tisserand, devenu le premier grammairien de l'Italie. Il y avait encore une troisième porte par laquelle le génie grec s'introduisit à Rome, c'étaient les Sybaritides, sorte de romans amoureux, comme l'histoire de Pyrame et Thysbé, mais qui arrivaient quelquefois jusqu'au genre graveleux, comme celle de l'historien Sysenna, dont un exemplaire, trouvé dans la tente de Crassus, durant son expédition contre les Parthes, fit rougir de honte toute l'armée romaine. Les soldats de notre temps sont plus familiarisés que cela avec la littérature risquée.

Sous le règne d'Auguste, toute la littérature romaine était grecque, soit dit sans jeu de mots. Sous Tibère, on plaidait en grec dans le sénat; Claude donnait un vers d'Homère pour mot d'ordre aux cohortes prétoriennes, et cet empereur poussait si loin l'amour des lettres, qu'il destitua un fonctionnaire, parce qu'il avait fait une faute d'orthographe.

Un poëte qui exploita la littérature grecque en grand, ce fut Virgile. L'Enéide est un centon perpétuel d'Homère, de Pindare, d'Euripide, d'Apollonius, auxquels l'auteur n'hésita pas d'adjoindre fort souvent ses compatriotes, Lucrèce, Ennius, Catulle, et quelque douzaine d'autres. Chose singulière, Virgile copie avec un calme et une sérénité que nous ne trouverons qu'en France, au dix-septième siècle. Mais il faut reconnaître que, tout en copiant, il s'approprie jusqu'à un certain point ses mo-. dèles par une manière forte, vive, hardie, de dessiner la phrase, et par une science de la couleur à la fois douce et crue, appliquée au style, comme on n'en voit d'exemple chez aucun ancien, excepté dans Catulle. A notre avis, Catulle est un des plus admirables débris de l'art grecromain; c'est la suavité grecque et la vigueur romaine ; c'est Homère accentué par Ennius ; c'est Raphaël coloré par Rubens; c'est un parfum de gentilhommerie du quartier des Carènes, c'est une fatuité seigneuriale comme il devait s'en trouver dans le boudoir de Prœcia, quand Lucullus lui faisait la cour. A un autre point de vue, Catulle est ce que serait Molière, s'il n'avait laissé qu'une moitié des Femmes savantes, une autre moitié de l'Ecole des femmes et le Sicilien.

En même temps que l'art romain du siècle d'Auguste copiait l'art grec, il se livrait à un néologisme furibond, qu'on ne retrouve non plus qu'en France, au dix-septième siècle. Cicéron a inventé, à lui tout seul, près de cinquante mots.

Vers Néron, il paraît que les Romains étaient complétement saturés de grec. Le mouvement imprimé par les grammairiens du temps de Caton l'Ancien s'arrête tout court, et il s'opère une réaction désordonnée vers les origines de pure race latine. Ce nouveau mouvement fut encore donné par un grammairien, Cécilius Epirota, qui laissa audacieusement de côté les modèles grecs, et qui disserta le premier sur Virgile et sur Horace. Vers la même époque, Antonius Gniphon rédigea les mémoires sur lesquels Salluste composa son histoire, et lui, chercha toutes ces tournures de la vieille langue du temps de Claudius Cœcus et de Papyrius Frégellanus, qui relèvent d'une façon si chaude, si savoureuse, si croustillante, comme dirait Théophile Gautier, le récit des équipées de Catilina. Quelques années avant la mort de Sénèque, cette révolte contre la tradition grecque, cette croisade des romantiques créateurs contre les classiques imitateurs, était en plein développement; il la signale, sans l'approuver, dans son épître cent quatorzième, à Lucilius.

Que serait devenu ce retour à la vieille langue, aux traditions nationales, à l'art indigène? Nous le saurions, si l'école des nouveaux platoniciens d'Alexandrie, qui remplit tout l'univers lettré de sa polémique avec le christianisme, ne fût venue interrompre l'impulsion donnée par Cécilius Épirota, Antonius Gniphon et Salluste, suivie par Sénèque, Pétrone, Lucain et Martial ; et si une nouvelle renaissance grecque, qui était à la première ce que Celse était à Platon, ce que les miracles de Plotin étaient aux miracles de Jupiter, n'eût tenu en échec la muse latine, jusqu'au moment où l'art chrétien fut vainqueur, et où les pères de l'Eglise prirent la place de l'éloquence et de la poésie païenne détrônées.

Nous nous sommes quelque peu étendu sur les destinées de cet art moitié grec, moitié romain, qui vient à Rome après la fin de la seconde guerre punique, et qui en sort sous Néron, parce que cette histoire est, à beaucoup d'égards, la même que celle de cet art, moitié païen, moitié chrétien, qui s'est établi en France vers la fin du quinzième siècle, et qui en est sorti depuis les Méditations poétiques et Hernani, nous le croyons, du moins. L'un et l'autre infusent un élément étranger dans un élément national; l'un et l'autre produisent des chefs-d'œuvre d'un goût rigoureusement faux, puisqu'il est mélangé de principes divers, mais noble, énergique, savoureux ; l'un et l'autre commencent par des écrivains d'une belle couleur et d'un grand style, Lucrèce et Ronsard, Catulle et Régnier, Virgile et Molière; tous les deux finissent par des écrivains mous et décolorés, Ovide et Racine, Tibulle et Voltaire. Tous les deux enfin sont suivis d'un retour aux traditions indigènes et à la langue des aïeux.

On peut dire que c'est sous Louis XIV qu'a eu lieu l'épanouissement de cette école semi-païenne, qui commence à Ronsard et qui finit à M. de Jouy. C'est alors qu'on pratique le centon grec avec une ardeur et une naïveté dont Virgile avait donné l'exemple. Tout le monde copie l'antique, Corneille, Molière, Racine, Racine surtout. On copie hautement, ingénument; on se vante même de copier.

Cependant il faut dire que, sous Louis XIV comme sous Auguste, il y a diverses manières de copier. Cette différence ne porte pas précisément sur le plus ou le moins; chacun copie autant qu'il peut, et se montre désolé de ne pouvoir point copier davantage; elle porte sur le goût spécial et sur la forme personnelle que les écrivains imposent à leurs modèles. Chacun copie avec son style. Corneille donne aux anciens sa tournure magistrale; Molière sa hardiesse correcte et son ampleur royale ; Racine sa pompe et quelquefois sa fadeur.

Racine, disions-nous, est le roi de cette génération de plagiaires. Sur douze pièces qu'il a laissées, il y en a dix qui sont plus ou moins copiées, et il ne s'en cachait pas, au contraire. C'était une mode de savoir les anciens et de les traduire, sous prétexte de les imiter. Ce que nous disons de la théorie du plagiat, professée et appliquée par les écrivains du dix-septième siècle, n'est donc pas un reproche; c'est un fait. Les critiques du temps entendaient l'art de cette manière, et ils auraient trouvé fort mauvais que quelqu'un se fût avisé d'écrire un vers dont on n'eût pas trouvé l'équivalent dans Virgile ou dans Sophocle.

Il résultait pourtant quelquefois d'étranges choses de cette manie de la traduction. Dans Molière, l'inconvénient ne paraissait pas; Molière plaçait habituellement ses personnages dans une atmosphère ambiguë, qui pouvait aussi bien appartenir au ciel de la Grèce qu'au ciel de la France. Ces personnages, tous d'invention et poétisés, avaient, jusque dans leur nom, une espèce de solennité littéraire qui en faisait, à volonté, des bourgeois d'Athènes ou des bourgeois de Paris. Rien ne s'oppose à ce que Alceste, Chrysale et Polydore fussent des amis de Périclès, et Eliante, Arsinoé et Orphise, des voisines et des commères d'Aspasie. En outre, Molière, dans ses pièces imitées, se tient toujours dans une grande généralité de mœurs et dans une grande indécision d'intrigues: les Fourberies de Scapin et le Sicilien sentent donc leur Térence assez et pas trop ; le Bourgeois gentilhomme a gardé d'Aristophane tout ce qu'il fallait pour donner une idée de l'entrain admirable des comiques grecs.

Quand Racine copie les Grecs dans des sujets grecs, les Romains dans des sujets romains, il arrange encore assez bien les mille pièces de rapport dont il compose sa marqueterie dramatique ; le tout est qu'il ne substitue pas trop. l'histoire de France à l'histoire ancienne, et qu'à l'imitation de mademoiselle de la Vallière, entrant aux Carmélites pour fuir Louis XIV, il ne fasse pas entrer Junie chez les Vestales, chez lesquelles on n'entrait jamais passé l'âge de six ans; mais lorsqu'il copie les Grecs dans des sujets juifs, lorsqu'il traduit Euripide pour faire parler Athalie, alors adieu les caractères, adieu les mœurs, adieu la vérité.

Racine ne savait donc pas se modérer dans sa théorie de l'imitation. Tout vers qu'il trouvait à traduire, il le traduisait, sans regarder à son origine et à son application. C'est ainsi qu'il a introduit dans Athalie ces caractères manqués et cette teinte religieuse fausse, dont nous parlions dernièrement. Aussi, quelle idée d'aller dessiner le temple de Jérusalem sur le temple d'Ephèse, et d'aller mettre des idées grecques dans des bouches juives? Quelle idée d'aller traduire, mot pour mot, des scènes entières de l'Ion d'Euripide, entre autres le long entretien d'lon et de Creuse, pour en faire, dans une tragédie biblique, le dialogue d'Éliacin et d'Athalie?

Chose étrange ! pendant que la littérature était empreinte de ce profond servilisme dans les idées, elle se livrait à une incroyable témérité dans les mots. Contre l'opinion commune, le dix-septième siècle est le beau siècle du néologisme. Tous les critiques du temps, Bouhours, Vaugelas, Ménage, Coëffeteau, sont occupes à peser, critiquer, juger les mots nouveaux ; Balzac en apporte par-ci, Voiture par-là, Segrais d'un côté, le cardinal Mazarin de l'autre ; et les écrivains de Port-Royal, Pascal en tête, créent une telle quantité d'adverbes en ment, que les critiques, en gens consciencieux, ne peuvent pas s'empêcher d'en rejeter la moitié. L'usage a rejeté l'autre.

La théorie du plagiat, universellement pratiquée au dix-septième siècle, tomba en discrédit au siècle suivant. Voltaire et Crébillon traduisirent bien aussi les anciens dans les sujets anciens ; mais l'époque fournissait par elle-même assez d'idées nouvelles, pour que les écrivains ne fussent pas obligés d'aller en emprunter ailleurs.

Vers la fin de la révolution, on avançait sourdement, lentement, vers un nouveau système de littérature; le plaidoyer de Voltaire en faveur des divinités de la mythologie avait convaincu peu de gens, s'il avait convaincu quelqu'un ; on s'éloignait, sans trop savoir où aller, des théogonies païennes et des pastiches grecs, lorsque la révolution ramena sur l'eau, avec l'histoire ancienne, les dieux du paganisme à demi submergés.

L'esprit démocratique de la révolution remit donc en honneur les Grecs et les Romains, sous le prétexte qu'ils avaient vécu sous des républiques. L'école dite de l'Empire naquit de ce mouvement. Cependant, quoique cette seconde renaissance parût avoir le même principe que celle du seizième siècle, elle en différait au fond essen- - tiellement. Autant les écrivains du seizième et du dix-septième siècle étaient savants, autant ceux de 1806 à 1815 l'étaient peu. Racine lisait les anciens dans le texte grec de Sophocle et d'Euripide ; l'école de l'Empire, qui savait peu le grec, les lisait dans Rollin; le dix-septième siècle apprenait les règles dans Aristote; le dix-neuvième les apprenait dans La Harpe.

Les littérateurs de l'Empire, copistes grecs de seconde main, furent donc encore plus au-dessous de Racine que Racine n'avait été au-dessous de Sophocle; ils n'eurent ni fond, ni forme ; ni idée, ni style. Aussi, malgré leurs cris, leurs réclamations, et leur pauvre critique, il a suffi des premières strophes de Victor Hugo et de Lamartine pour les faire oublier.

Maintenant, l'imitation des anciens, et l'imitation en général, sont des choses proscrites. On admet la tradition comme guide, non comme modèle. On lit toujours Euripide, on ne le copie plus. On est sorti du monde païen, où le dix-septième et le dix-huitième siècle nous avaient emprisonnés ; on a chassé de notre littérature les Apollons, les Jupins, les Flores et les Aurores qui l'encombraient; on a rattaché la littérature à la religion chrétienne, comme les anciens avaient rattaché la leur à la religion païenne ; et l'on tâche, à force d'études et d'efforts, de produire un art qui découle de l'Évangile, comme les Grecs en avaient produit un qui découlait d'Homère. - Est-ce donc si fou?

V