L'abbe Lacordaire lettre sur le saint-siége (suite 2)
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Quatrièmement, le christianisme prit la femme, et lui dit qu'elle n'était plus étrangère à l'homme et au-dessous de lui, mais qu'elle était faite de sa chair, et que, tout en lui devant la déférence, comme au premier-né de Dieu, elle était désormais digne de s'associer étroitement aux actions de sa vie, au travail de son esprit et de ses mains; et que les tribunaux, qui ne l'avaient jamais reçue et qui l'avaient traitée jusqu'alors comme un être faible, imbécile et incapable, s'ouvriraient maintenant pour elle comme pour tout membre de la famille civile, et recevraient son témoignage à l'égal du témoignagne d'un homme.
Cinquièmement, le christianisme prit l'épouse, et il lui dit qu'elle ne devait plus épouser un maître, mais un mari; qu'elle ne lui serait pas donnée par son père, mais par son propre cœur; qu'elle n'aurait pas à le craindre, mais à l'aimer; qu'à partir de ce moment, elle devenait maîtresse d'elle-même, en ce sens qu'elle pouvait s'accorder ou se refuser; que Dieu lui donnait en garde la sainteté de son âme et le mystère de son corps, et que le jour où elle profanerait l'une et divulguerait l'autre, elle cesserait d'être ce qu'on l'avait faite pour redevenir ce qu'elle était autrefois, c'est-à-dire un pauvre être souffrant et débile, qui n'est grand et fort que par le respect qu'on lui témoigne; que l'antique gynécée, où le maître l'enfermait avec ses rivales, était démoli, et qu'à la place de ce marché de courtisanes domestiques il y avait la chambre nuptiale, où tout se demande et où rien ne se prend ; que son époux, désormais tout entier à elle, avait le droit de la trouver toujours sans tache, et qu'elie devait être toujours sienne par le corps, par le cœur et par l'amitié.
Sixièmement, le christianisme prit la mère, et il lui dit qu'étant la chair de son mari, ses enfants étaient à elle désormais comme à son mari lui-même ; qu'elle devait donc les élever comme son bien propre, et les aimer comme sa postérité ; que la famille païenne, dans laquelle les enfants appartenaient au père, était abolie ; que désormais les enfants, qui s'appartenaient à eux-mêmes, étaient, sans distinction, sous la sauvegarde de leurs parents, et que, le père mort, la mère en pouvait avoir la tutelle, chose qui ne s'était jamais vue jusqu'alors.
Septièmement, le christianisme prit les enfants, et il leur dit qu'ils ne devaient plus obéir à leurs parents par crainte, mais par respect; qu'ils n'étaient désormais la propriété que d'eux-mêmes et de Dieu ; qu'ils ne resteraient plus eu tutelle permanente, durant toute la vie de leurs ascendants, mais qu'une fois arrivés à vingt et un ans, ils seraient libres et hommes.
Huitièmement enfin, le christianisme prit les esclaves, et il leur dit qu'on les avait trompés jusqu'alors en leur faisant croire qu'ils n'étaient pas les fils de Dieu comme leurs maîtres; que tous les êtres humains avaient le même père, et par conséquent qu'ils étaient frères; que Dieu ne regardait pas aux chaînes du corps, mais aux chaînes de l'âme, et qu'à ses yeux celui-là n'était pas l'esclave qui obéissait au fouet, mais qui obéissait au mal ; que dans le paganisme c'était un grand malheur que l'esclavage, parce qu'il entraînait le mépris humain, mais que dans le christianisme ce malheur était bien moins considérable, parce que Dieu prenait ses élus partout ; qu'il était donc permis et légitime de songer à devenir libre, mais qu'il était beaucoup plus urgent de songer à devenir bon.
Ainsi, il n'y a pas une position de la vie que le christianisme n'ait saisie et modifiée par une révélation spéciale; voici maintenant les conséquences de ce grand fait.
D'abord, il change la morale, car le dogme de la première faute et de la nécessité d'une expiation donnent un sens entièrement nouveau aux actions humaines, créent des règles du bien et du mal tout à fait inconnues jusqu'alors, et érigent en vertus et en mérites des situations ou des sentiments qui, comme la pauvreté, l'humilité, la souffrance, la sujétion, avaient toujours excité les plaintes, le dédain ou le mépris des hommes.
Et, à ce sujet, faisons cette remarque, qui nous paraît mériter d'être comptée : un grand nombre de gens font une distinction, la plus singulière du monde, entre le dogme du christianisme et sa morale, acceptant celle-ci et rejetant celui-là. Il ne faut pas un grand effort d'esprit, cependant, pour comprendre qu'il n'y a pas de morale sans un dogme préalable, par la grande raison que les mêmes actions sont bonnes ou mauvaises, saintes ou ridicules, selon l'idée dogmatique que l'on professe sur la nature, l'origine et les fins de l'homme. Par exemple, si l'on croit, comme les musulmans, que les femmes n'ont point d'âme, on cesse à l'instant même de les considérer comme les égales de l'homme, et toutes les idées sur les rapports des sexes se trouvent modifiées. Il est donc clair que la morale n'est autre chose que le dogme appliqué. Maintenant, poursuivons.
Après avoir changé la morale, le christianisme change encore la famille, en modifiant la position respective de tous ses membres; enfin, après avoir changé la famille, il change les lois.
En effet, par sa révélation sur l'époux, il abolit la polygamie, le concubinage et le divorce, c'est-à-dire il bouleverse de fond en comble toutes les lois des anciens sur le mariage.
Par sa révélation sur le père, il modifie radicalement les lois sur la puissance paternelle, sur l'émancipation et sur la tutelle.
Par sa révélation sur la femme, il introduit tout le droit civil des femmes, et leur crée le droit de vendre, d'acheter, de tester, de témoigner, qu'elles n'avaient jamais eu jusqu'alors.
Par sa révélation sur l'épouse, il modifie entièrement toutes les lois sur ce que les Romains appelaient sponsalicia, et que nous appelons fiançailles, et qui reposaient, chez tous les anciens, sur le droit qu'avait le père de marier ses enfants sans les consulter.
Par sa révélation sur la mère, il introduit la tutelle des mères et leur autorité sur les enfants.
Par sa révélation sur le fils et sur la fille, il passe l'éponge sur le droit d'aînesse, il modifie les lois sur la puissance paternelle, et il introduit un âge de majorité légale.
Enfin, par sa révélation sur l'esclavage, il renverse le système des lois flétrissantes sur les affranchis, crée la liberté et l'égalité humaines, et émancipe cinquante millions d'esclaves sans désordre. *
On le voit, le christianisme n'est pas seulement un culte : c'est encore une civilisation.
Voilà les faits que nous annoncions tout à l'heure, et maintenant nous sommes en état de faire comprendre en quoi consiste le pouvoir spirituel.
Le pouvoir spirituel est cette autorité qui dit à l'homme d'où il vient et où il va; par ce seul dogme, il s'empare de la morale. Le pouvoir spirituel dit au père, à l'époux, à la mère, aux enfants, ce qu'ils sont ; par ce seul dogme, il s'empare de la famille. Quand il s'est emparé de la morale et de la famille, il s'empare des lois, et avec les lois il s'empare du monde.
Quand on dit pouvoir spirituel, on dit donc une chose claire, car tout le monde conçoit facilement qu'il s'agit d'abord d'une doctrine nette et précise sur la nature et sur les fins de l'homme, et d'un ensemble d'idées et de lois conformes à cette nature et à cette fin ; en outre, on comprend aisément que le pouvoir spirituel conduise l'homme, puisqu'il a commencé par lui apprendre d'où il vient et où il va. D'un autre côté, on ne trouve pas étrange que le pouvoir spirituel s'empare à la fois de la morale, de la famille et des lois, car il assigne à l'homme sa fin et son origine, et cette origine et cette fin comprennent nécessairement tout. Enfin, lorsqu'on parle du pouvoir spirituel, il ne s'agit là ni de théorie, ni de système, mais d'une parole claire, nette, irréfragable, qui a pour autorité l'autorité même de Dieu.
Ainsi, sans autre définition, sans considération transcendantale, tout le monde conçoit qu'il y a un pouvoir spirituel, et se fait une idée précise de sa nature; maintenant, il nous reste à défier qui que ce soit de nous dire ce que c'est que le pouvoir civil.
Nous l'avons montré : le pouvoir spirituel prend pour lui l'homme, la morale, la famille et les lois. Que laisse-t-il done au pouvoir civil? Rien. Et d'ailleurs, au nom de quoi le pouvoir civil posséderait-il quelque chose?
Dans le pouvoir civil, au nom de_quoi procède-t-on ? Sur quoi s'appuie-t-on ? Où va-t-on? Le pouvoir spirituel s'appuie sur l'Évangile, l'Évangile s'appuie sur le dogme catholique, le dogme catholique s'appuie sur Dieu : mais y a-t-il donc un Évangile civil, un dogme civil, un Dieu civil? On voit tout de suite quelle est l'autorité du pouvoir spirituel; mais où donc est la raison et l'autorité du pouvoir civil?
Les lois civiles disent que tous les hommes sont égaux? l'Évangile l'a dit le premier ; que l'homme ne doit épouser qu'une femme? l'Évangile l'a dit le premier; que le droit du père sur les enfants doit être limité ? l'Évangile l'a dit le premier; que la femme est capable des divers actes de la vie sociale? l'Évangile l'a dit le premier; que la mère est supérieure à ses enfants, et peut leur servir de tutrice? l'Évangile l'a dit le premier; que les enfants ne peuvent être mariés sans leur aveu ? l'Évangile l'a dit le premier. Il y a même plus : non-seulement l'Évangile a proclamé le premier, non-seulement les apôtres et les martyrs ont répandu, au prix de leur sang, toutes ces vérités qui forment la base des lois, civiles, mais encore les lois civiles les ont empruntées au christianisme, qui seul les a conçues et établies; mais encore les lois civiles ne sont, sous tous ces rapports, que les lois religieuses elles-mêmes; mais encore le pouvoir civil n'a en lui-même aucune base, aucune cause, aucun principe ; c'est une ombre, un mot, rien du tout; car le citoyen n'a de droits que ceux que le chrétien lui a donnés.
Comment se fait-il néanmoins que le pouvoir civil, qui n'est rien, se soit révolté contre le pouvoir spirituel, qui est tout; et que l'ombre lutte contre le corps? C'est une histoire belle à faire.
Cette lutte comprend trois grandes périodes, qu'il importe de distinguer soigneusement.
La première période embrasse l'établissement plus ou moins complet du pouvoir spirituel au milieu du paganisme. C'est un des nombreux recoins de l'histoire qu'on a eu, selon nous, le tort de ne point fouiller, et dans lequel nous allons tâcher de faire pénétrer quelque lumière.
Le procédé humain à l'aide duquel s'est établi le christianisme est contenu tout entier dans ce mot de Jésus-Christ aux pharisiens, sur le tribut que les Juifs payaient à Tibère : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. En effet, pour arriver à détruire le paganisme, à remplacer toutes les choses séculaires du monde par des choses nouvelles et jusqu'alors inouïes, le christianisme ne procéda jamais violemment. Rien ne lui était pourtant plus facile. Après avoir élevé les femmes au niveau des hommes, les esclaves au niveau des maîtres, les enfants au niveau de leurs ascendants, c'est-à-dire, après avoir modifié, complétement changé, les bases de la morale, de la famille et des lois, ainsi que nous l'avons expliqué dans un précédent article, si le christianisme avait dit tout d'un coup, aux inférieurs : Elevez-vous ; aux opprimés, révoltez-vous ; aux esclaves, échappez-vous, il est bien clair que des principes qui étaient assez puissants sur leurs adeptes pour les faire se dépouiller spontanément de leurs biens, pour leur faire braver la misère, la honte, la persécution et la mort, auraient été assez puissants pour les faire entrer en lutte ouverte et violente contre la société, car il est plus agréable et plus facile à l'homme d'être fier que d'être humble, d'être honoré que d'être honni, de recevoir un coup d'épée sur un champ de bataille qu'un coup de hache sur un échafaud. Cela est si vrai, que les idées morales du christianisme excitèrent sur quelques points plus d'exaltation que de calme, plus de fierté que de modestie; et que saint Paul fut obligé d'écrire aux églises d'Éphèse, pour modérer quelques femmes un peu trop pressées de jouir de leurs nouvelles prérogatives, quelques enfants trop impatients de la tutelle, et quelques esclaves trop curieux de la liberté. Supposez M. de Lamennais à la place de saint Paul, et le Livre du Peuple à la place de l'épitre aux Ephésiens, et le monde était tout d'un coup, de l'orient au couchant, du nord au midi, couvert de sang, de cendres et de ruines. Mais c'était là le côté vulgaire, le côté inintelligent, le côté en quelque sorte bestial des révolutions; c'est ainsi que procèdent les novateurs qui ont des poings, mais qui n'ont pas des idées ; c'est ainsi qu'avaient procédé, cent ans auparavant, les esclaves et les gladiateurs, Spartacus le Thrace, en Italie; Eunus le Syrien, et Athénion de Cilicie, en Sicile. Aussi qu'est-il resté des trois armées de soixante mille hommes chacune qu'ils firent dévorer? Rien, pas même une larme des poëtes.
Non, le christianisme ne procéda pas ainsi; il rendit à César ce qui est à César, c'est-à-dire il ne voulut point supplanter le pouvoir d'alors, l'empereur et ses ministres, dans les fonctions diverses par lesquelles se dirigeait la société, parce que ces fonctions étaient assises sur des principes qu'il réprouvait ; il ne voulut être ni décurion dans l'ordre civil, ni sénateur dans l'ordre politique, ni tribun dans l'ordre militaire, ni flamine dans l'ordre religieux; parce que, s'il l'avait fait, s'il s'était contenté d'une révolution de places, il aurait bien gouverné le monde, puisque ces diverses puissances le gouvernaient; mais en gouvernant le monde, il l'aurait laissé ce qu'il était; il aurait fait ce qu'on faisait déjà avant lui, il aurait été un César juif à la place d'un César romain, voilà tout. Ce n'était pas pour si peu que le premier-né de Dieu avait vécu, pleuré et souffert; aussi eut-il soin de dire devant ses apôtres : Respectez les puissances établies; ne portez pas la main aux lois d'aujourd'hui, car toutes ces choses sont d'un monde qui va mourir et que vous remplacerez ; toutes ces choses appartiennent à la vieille théologie du paganisme et à la science augurale des démons; toutes ces choses sont à César, laissez-les à César.
Oui, rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, c'est-à-dire composez-vous désormais, à l'écart de la vieille société, une société nouvelle, conséquente avec les dogmes divins que je vous enseigne ; organisez vos actions intérieures et extérieures par rapport à cette donnée suprême et immuable; coordonnez-y votre morale, votre famille, vos lois, votre gouvernement, de telle façon que, faisant toutes choses ici-bas en raison du mystère de votre origine et de votre fin, que je vous révèle, vous vous conduisiez en réalité selon ma parole ; de telle façon que, les règles ultérieures de votre vie vous étant tracées par ma main, tous les actes auxquels vous vous livrerez en conformité de ces règles rapportent Dieu des choses qui sont à Dieu, puisque c'est lui qui vous les aura inspirées.
C'est ainsi que le christianisme se trouva naturellement établi comme pouvoir social, sans lutte, sans bataille et sans usurpation. Et, à ce sujet, qu'on nous permette, chemin faisant, une réflexion qui ne sera pas longue. Nous avons entendu fort souvent bien des gens répudier, au nom du christianisme, toute participation aux choses de la société, sous prétexte que le royaume de Dieu n'est pas de ce monde. Il y a ici une grande confusion. Non, sans doute, le royaume de Dieu n'est pas de ce monde, en ce sens que rien de ce qui concerne les rapports de l'homme à Dieu n'y commence et n'y finit, et que la royauté de Dieu n'est bornée ni par le temps, ni par l'espace; mais ce serait une grave erreur de croire que la loi de Dieu ne doit pas régner ici-bas. Dieu a réglé la loi du mariage, la loi de la paternité, la loi de la tutelle, la loi de l'égalité civile, et apparemment que toutes ces choses sont de ce monde ; d'ailleurs, que devons-nous croire là-dessus, si ce n'est la parole divine elle-même: et cette parole n'a-t-elle pas dit, dans le modèle de nos prières : « Que votre règne arrive sur la terre comme au ciel? »
Nous disions que le christianisme devint tout d'abord, naturellement, simplement, logiquement, non-seulement une puissance religieuse, mais encore une puissance sociale. En effet, il se trouvait, en proposant ses dogmes, proposer en même temps un programme complet de morale, de famille, et par conséquent de législation, et, dès lors, tous ceux qui acceptaient ses dogmes devenaient naturellement ses justiciables, justiciables d'autant plus soumis à ce tribunal, sujets d'autant plus fidèles à ce gouvernement, qu'ils n'étaient déterminés à le subir que par l'effet de leur volonté réfléchie et de leur conviction profonde. Or, les lois les plus fortes ne sont autres que celles auxquelles on obéit le plus volontiers.
On peut donc voir d'ici à quel point sont ridicules et niaises les accusations de ceux qui ont reproché au christianisme d'avoir voulu usurper le gouvernement du monde. Le christianisme n'est pas allé aux peuples, les peuples sont allés à lui. Il a proposé aux nations de certains axiomes relatifs à la morale, à la famille et aux lois; les peuples ont accepté ces axiomes, et, par conséquent, se sont soumis au christianisme, duquel ces axiomes émanaient. En outre, ces axiomes étaient assez compréhensibles pour embrasser l'homme tout entier, pendant sa vie et après sa mort; et, par conséquent, en acceptant ces axiomes dans leur contenu, les peuples ont remis au christianisme leur vie en ce monde et en l'autre. Le christianisme a donc, il est vrai, un pouvoir qui comprend tout l'homme, et, par consequent, tous ses actes, quels qu'ils soient ; mais ce pouvoir n'existe qu'à la condition d'être sincèrement accepté par crux qu'il régit. Est-ce là ce qu'on appelle une usurpation?
C'est donc par cette adhésion des peuples aux dogmes prêchés par les apôtres que la société chrétienne se forma. Toutes les fois qu'un païen se convertissait, c'est-à-dire se changeait, il cessait d'être ce qu'il avait été jusqu'alors ; il acceptait une règle de conduite nouvelle, et une manière nouvelle aussi d'apprécier les hommes, les choses et les idées. Une foule d'actions qui, jusqu'à ce moment, lui avaient été permises, lui furent interdites ; une foule de sentiments avec lesquels il avait vécu, lui furent défendus. Sa règle, son critérium, sa loi, ne fut donc plus dans la société qu'il quittait, mais dans la société où il entrait. Il ne se maria plus selon les païens, mais selon les chrétiens ; il ne considéra plus sa femme et ses enfants d'après les principes païens, mais d'après les principes chrétiens ; de telle sorte que le christianisme, sans faire aucune violence à la société établie, et en lui fournissant, au contraire, des magistrats plus intègres, des soldats plus braves, des femmes plus dévouées et plus pures, la démolissait néanmoins avec plus de vigueur que ne l'eût fait le plus redoutable bélier, car elle lui enlevait un à un tous ses membres. Une fois admis dans le christianisme, les néophytes qui en acceptaient les dogmes en acceptaient, à plus forte raison, la discipline : ce qui faisait que toute contestation de chrétien à chrétien ne se portait plus devant le préteur, mais devant l'évêque. Tertullien avait donc ses raisons, quand il défiait, dans l'Apologétique, tous les tribunaux de Rome de nommer un chrétien qui eût jamais comparu devant eux.
Tout le monde sait comment les empereurs romains, alors maîtres de l'Occident, voulurent forcer les convertis à rentrer dans le paganisme, ce qui montre bien clairement encore que le christianisme ne procédait pas en envahissant, en usurpant, mais en se retirant à l'écart. On sait, en outre, que toutes les tentatives des empereurs furent vaines, et que, dès le commencement du quatrième siècle, Constantin passa lui-même du côté des persécutés.
A partir de Constantin jusqu'à la fin du cinquième siècle, le christianisme alla gagnant du terrain sur cette puissance de César, qu'il avait pourtant toujours respectée. Les populations chrétiennes ne voulaient pas, et, naturellement, ne pouvaient pas vouloir d'autre magistrat que lui; il devenait peu à peu, dans son ordre d'idées à lui, dans ses principes et dans ses dogmes, décurion, préteur, comte et préfet des provinces. De même qu'une génération chrétienne remplaçait une génération païenne, de même une autre nature d'administration se formait pièce à pièce et s'organisait, écorce nouvelle qui poussait sous la vieille écorce, qui la soulevait, qui l'isolait de l'arbre, et qui lui ôtait ainsi toute communication avec les sources de la vie. Ce mouvement d'extension du christianisme est un spectacle magnifique, représenté dans les idées morales et domestiques par les écrits des pères, dans l'administration, par les lettres décrétales des papes, dans la législation générale, par les conciles.
On ne peut pas dire aujourd'hui ce que le christianisme serait devenu, sans un grand événement qui arrêta son développement politique; cet événement, c'est l'invasion des barbares.
L'invasion commença au mois de décembre de l'année 406, et continua jusqu'à la fin du cinquième siècle. Ceci est la seconde des trois périodes de l'établissement du christianisme que nous avons annoncées.
Il naquit pour le christianisme deux immenses obstacles de l'invasion. Les voici par ordre : le premier, ce fut la nécessité de recommencer l'apostolat et les conversions. Tous les barbares étaient idolâtres ou hérétiques. Les meilleurs, qui étaient les Goths, étaient ariens. La bonne terre de l'empire romain, défrichée par la main des apôtres et des pères, et fertilisée par le sang des martyrs, tut donc recouverte en 406 par un flot immense et profond de barbares, qui y déposa une épaisse couche de limon païen. Alors il fallut reprendre la bêche qui sème et quitter la faucille qui moissonne. Et, comme l'invasion continuait incessamment, avec de courtes intermittences, comme les Alains succédaient aux Vandales, les Visigoths aux Alains, les Bourguignons aux Visigoths, les Francs aux Bourguignons, les Saxons aux Francs, les Huns aux Saxons, ce furent, pendant tout un siècle, des travaux continuels, continuellement détruits, des conquêtes continuellement rendues vaines, des idées à demi écluses continuellement fauchées avant leur maturité, jusqu'à ce que ces eaux débordées eurent trouvé leur rivage, jusqu'à ce que ces laves brûlantes, coulant du cratère des steppes asiatiques, se furent refroidies et arrêtées, jusqu'à ce que ces oscillations perpétuelles d'hommes, de familles et de civilisation, se furent immobilisées dans un complet équilibre.
Le second obstacle fut plus grave encore, et il demande à être nettement exposé. Les barbares de l'invasion étaient, comme nous disons, arriérés par rapport au monde romain où ils faisaient irruption, et voici de quelle manière : Nous avons déjà expliqué comment c'est une loi nécessaire de l'histoire, que tous les peuples commencent par le gouvernement des races nobles, et continuent par le gouvernement des races bourgeoises, nées de l'émancipation des esclaves. Au cinquième siècle, les races nobles de tout l'empire romain étaient disparues, et les races bourgeoises étaient nées. Parmi les barbares, au contraire, l'esclavage primitif était encore dans toute sa vigueur ; il n'y avait pas d'affranchis, à plus forte raison pas de bourgeois. Cela est si vrai, qu'en France, où les bourgeoisies romaines existaient déjà très - florissantes avant d'avoir été recouvertes par l'invasion, l'émancipation des communes et la formation du tiers-état ne sont revenues qu'au treizième siècle, six cents ans après l'invasion. Le christianisme se trouva tout d'un coup en quelque sorte dépaysé ; au lieu d'avoir affaire à des populations, comme celles du monde romain sous Honorius, il eut affaire à des populations, comme celles du monde romain sous Tarquin le Superbe; populations féodales, populations de maîtres et d'esclaves, populations qui reportaient toutes choses à mille ans en arrière; populations qui rétablissaient tout ce que le christianisme avait aboli, l'inégalité de nature pour l'espèce humaine, l'autorité absolue pour le père, la sujétion pour la femme, le droit d'aînesse pour les enfants.
Alors furent arrêtés tout court les progrès politiques du christianisme. Les nouveaux maîtres du monde ne le voulurent plus pour administrateur et pour magistrat, et cela se conçoit sans peine, quand on se place au point de vue de leur position. Possesseurs, comme les anciens héros d'Homère, de vastes domaines et de nombreux esclaves, ils ne pouvaient pas admettre chez eux d'autre autorité que la leur. Tout ce qu'ils firent, ce fut de souffrir que le christianisme devînt propriétaire, noble; gentilhomme comme eux ; qu'il eût dans ses possessions, comme eux dans les leurs, trône et main de justice; qu'il commandât, comme eux, à ses esclaves, et qu'il eût, comme eux, juridiction sur ses serfs.
La noblesse de l'invasion tenta donc de gouverner l'Europe, comme l'avait tenté la noblesse de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Italie ; elle eut pour dogme sa lance, et pour morale son bon plaisir, comme toute puissance absolue; elle accepta Dieu pour égal et non point pour supérieur sur la terre ; elle prit en main la conduite de la société, et, à coups de sabre et à coups de lois, elle charpenta du mieux qu'elle sut l'édifice enchevêtré du moyen âge.
Si le christianisme ne fut pas entièrement refoulé dans le sanctuaire par ces rois de la conquête ; s'ils ne lui reprirent pas toute l'action sociale qu'il avait conquise avant leur venue; et si quelques principes religieux filtrèrent toujours à travers les joints des capitulaires, cela tint à un événement singulier, à une fraude sainte et inouïe, à une mystification pieuse et incroyable, la plus étrange surprise qui se soit faite dans l'histoire des nations. A la fin du huitième siècle, un moine espagnol inconnu, qu'on désigne par le nom d'Isidore, imagina de fabriquer près de quatre cents lettres des premiers papes jusqu'à saint Silice, lettres adressées à divers évêques de la chrétienté, et relatives à des points de doctrine et d'administration. Or, le principal caractère des fausses décrétales, c'est de ramener toutes les choses sociales à l'unité catholique et pontificale. On ne s'est aperçu de la fausseté de ces décrétales qu'au concile de Bâle, en 1431; et, comme leur esprit est parfaitement conforme au dogme catholique, et qu'elles ne sont peut-être au fond qu'une anticipation de quelques siècles sur l'histoire du monde, toute l'Europe y crut de bonne foi, même l'Eglise. Cela donna donc aux papes une puissance politique et réglementaire immense; mais cela leur créa aussi leurs querelles avec les empereurs d'Allemagne et avec la maison de Valois ; et comme la force qu'ils tiraient des décrétales était une force factice et née d'un mensonge, quoique l'Église s'en servît avec loyauté, ce triomphe subreptice ne servit plus tard qu'à les faire tomber de plus haut.
Donc, la noblesse de l'invasion ôta les rênes de l'Europe au christianisme, et les prit dans sa main. Elle accomplissait en aveugle la destinée de toute noblesse. Elle travaillait à son anéantissement. Elle passa près de dix siècles à batailler pour marquer la frontière des divers États actuels de l'Europe, et pour en chasser les ennemis du dehors. Au treizième siècle, elle était déjà si épuisée, et sa cause avait fait des pertes si cruelles, qu'elle fut obligée de se recruter par des anoblissements. C'était un mauvais signe. Du reste, on n'est en droit de lui adresser aucun reproche; elle a tout fait de ce que peuvent les forces humaines pour rester à la tête des sociétés; elle a été guerrière avec héroïsme, législatrice avec sagesse, poëte avec éclat et grandeur; mais tout cela ne devait pas l'empêcher de périr. Au seizième siècle, elle tenta un dernier effort ; sentant que le monde lui échappait, sentant que le christianisme qu'elle avait souffleté par ambassadeur était plus solidement établi qu'elle, sentant qu'en définitive le dogme religieux est toujours la seule base possible des lois, et qu'elle ne renfermait pas en elle le dogme religieux, c'est-à-dire la source des lois et du droit, elle eut l'idée, l'idée gigantesque mais impossible, on le verra un jour, de se faire elle-même puissance religieuse, de se créer pontife et roi, comme César à Rome, et comme Melchisédech dans le désert. Elle fit donc la réforme en l'appuyant; car la réforme, sur laquelle on a de notre temps toute espèce d'idées singulières, fut moins faite par Luther que par une douzaine de seigneurs allemands et par Henri VIII, qui voulaient se soustraire à l'action du pape, en se déclarant papes chez eux.