Des fêtes politiques les fêtes de Juillet. Le canon des Invalides tire de temps en temps, les légitimistes s'en vont à la campagne, et le peuple de Paris mange du boudin
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Voilà les trois symptômes extérieurs qui rendent visibles et reconnaissables les fêtes de Juillet.
Autrefois, les Athéniens avaient une grande fête nationale ; c'étaient les Panathénées, célébrées en l'honneur de Minerve, patronne de la ville. Le jour des grandes Panathénées, tous les citoyens de l'Attique se rendaient fidèlement à Athènes. Les prytanes, qui étaient à la fois les magistrats municipaux et les pontifes, réglaient l'ordre des tribus, le nombre des sacrifices, la marche du cortége, et toute la population, avec des chœurs de musique en tête, allait prendre dans le Parthénon, qui était la cathédrale, la robe de Minerve, tissée et brodée tous les ans par de nobles Athéniennes, et faite d'une étoffe de laine blanche, avec des manches d'or.
Autrefois encore, les Romains avaient aussi une grande fête nationale : c'étaient les Floralies, célébrées le 27 avril, en l'honneur de Rome, qui s'appelait Flora, de son nom mystique et religieux. Le collége des pontifes y présidait, le sénat et toute la population romaine y prenaient part. La fête consistait en sacrifices et en processions.
Autrefois enfin, il y avait parmi les anciens de grandes réjouissances publiques pour solenniser des victoires, et ces réjouissances étaient toujours des prières. Après la première campagne de César dans les Gaules, le sénat décréta quinze jours d'actions de grâces aux dieux. Après la quatrième, on en décréta vingt. Lorsque Alexandre fut entré en vainqueur dans Memphis, il célébra une fête en l'honneur de Jupiter-Roi. C'était une gigantesque procession. Alexandre, revêtu de son armure de bataille et tenant un cierge allumé, marchait à la tête des prêtres en habits sacrés ; puis venait sa phalange macédonienne, puis sa cavalerie, et cinquante mille hommes, développés sur une ligne de plusieurs lieues, défilèrent ainsi, un jour et une nuit, chantant des cantiques, et rapportant à Dieu leurs grandes actions du passé et leurs grandes actions de l'avenir.
Ce sont les patriotes français qui ont inventé les fêtes athées, qu'eussent défendues et punies les patriotes grecs et romains, et ils les ont nommées fêtes politiques.
Les fêtes politiques sont une monstruosité, qui ne pouvait se produire qu'en un temps d'idées monstrueuses, comme le nôtre. Depuis un demi-siècle, la politique a été perpétuellement divisée, en France, au moins en deux partis opposés ; de telle sorte qu'il ne peut jamais y en avoir un qui chante, sans qu'il y en ait un qui pleure, et dans ces fêtes, dédiées à nos guerres civiles, tout cri de joie a pour écho un gémissement.
Il est bien vrai qu'on a fait quelques tentatives pour donner aux fêtes de Juillet un caractère religieux ; mais Sabaoth veut dire Dieu des batailles, et non pas Dieu des émeutes. Et puis, la religion n'a pas de cocarde, et, quand on la mène aux tombes des combattants populaires, elle veut aussi être menée aux tombes des combattants royalistes. La Providence est pour tous les héroïsmes et pour tous les repentirs.
Ce n'est pas d'ailleurs une chose médiocrement singulière, que la prétention des hommes révolutionnaires à vouloir confisquer Dieu. Certes, nous ne sommes partisan ni de la révocation de l'édit de Nantes, ni des billets de confession obtenus par des garnisaires, ni du catéchisme fait avec des charges de dragons ; nous croyons sincèrement, il est vrai, que la liberté absolue de conscience, impitoyablement proscrite par les anciens, est absurdité morale, destinée à disparaître du monde; mais nous sommes persuadé que les idées doivent être attaquées par les idées, et que la violence brutale n'a rien à voir dans les matières de religion. Ainsi donc, nous ne voudrions point, pour rien au monde, que ceux qui font profession de dédaigner le catholicisme fussent forcés de l'accepter, mais il nous paraîtrait naturel que ceux qui s'adressent à lui, commençassent par se soumettre à ses principes.
On a fait grand bruit d'un prêtre qui a béni les tombes des victimes. Nous sommes, certes, fort loin de mettre en question la piété de ce respectable ecclésiastique, mais nous sommes bien obligé de dire que Dieu ne se collète pas, et qu'un prêtre ne peut pas emporter la religion dans un pan de sa soutane, comme Enée emporta ses pénates pendant le sac d'Ilion. L'empereur aussi, qui avait pourtant la main plus forte que vous, voulut essayer un jour de garder le christianisme pour lui, parce qu'il tenait le pape; mais le souverain pontife répondit aux deux aides de camp de Napoléon qu'à la moindre violence il abdiquerait, et qu'alors on n'aurait plus entre les mains qu'un pauvre moine infirme nommé Grégorio-Barnabé Chiariamonti. Vous autres aussi, vous avez eu un prêtre, mais avez-vous eu la religion? Et qu'avait à faire la religion dans une Saint-Barthélemy politique, où tous les morts étaient des Français aussi bien que les vivants? Comment l'Église pouvait-elle être joyeuse, au milieu des cadavres de ses enfants, égorgés par ses enfants ? Les haines politiques aveuglent donc bien les hommes, pour qu'ils ne comprennent point que Jésus-Christ n'est n'est ni franc-maçon, ni congréganiste, et que sa miséricorde plane également sur ceux qui avaient fait les ordonnances et sur ceux qui les ont brisées?
Et d'ailleurs, quelles raisons pouvaient avoir les combattants de Juillet pour souhaiter que la religion s'associât à leur triomphe? La religion se tient dans les églises, et les combattants de Juillet n'y vont pas. Ce qui condamne par-dessus tout les idées dites libérales, c'est qu'elles sont essentiellement irréligieuses, c'est-à-dire essentiellement immorales, car la morale ne se sépare pas de la religion. On ne traite pas le clergé comme on traite une troupe de comédiens, et l'on ne demande pas une messe comme on demande une représentation gratis. Les fêtes de Juillet ne pouvaient donc pas être sérieusement religieuses. Les philosophes voltairiens de la Restauration, qui savaient plus de couplets de Béranger que de versets de l'Évangile, et qui ne s'étaient agenouillés que devant le Dieu des bonnes gens, étaient trop peu Titans par leur taille, pour faire violence au ciel. On sert Dieu, mais on ne se sert pas de Dieu.
Donc, les fêtes de Juillet sont restées ce que nous disions, des fêtes politiques, et, à ce titre, tout ce qu'on peut imaginer de plus impolitique.
Si nous étions encore au début de nos tourmentes politiques, nous comprendrions cela. Il faut pardonner beaucoup à l'inexpérience et aux illusions. Ainsi nous comprenons ceux qui se sont crus des héros, parce qu'ils ont pris la Bastille, et parce qu'ils ont démoli, comme l'eussent fait des apprentis maçons, sans but et sans nécessité, un monument qui serait aujourd'hui fort utile à la ville, et qui vaudrait vingt millions. Nous comprenons ces deux cents vieillards qui se déguisèrent en Triptolèmes, le 14 juillet, et qui allèrent au Champ-de-Mars, portant de petites charrues et des couronnes d'épis, comme des comparses d'opéras. Quand les peuples se révoltent tout à coup, soulevés par le vent d'une idée, ils se laissent aller à de sublimes enfantillages, qui ont leur poésie et leur grandeur. Mais, après cinquante années de révolution, après la chute de deux dynasties, après l'institution et l'oubli de deux ou trois cents fêtes patriotiques, après des hymnes à l'Etre suprême, après des déesses, on n'est pas excusable de recommencer. Tout le monde sait aujourd'hui ce que durent les principes politiques. N'ayons pas la prétention de fonder des cérémonies, quand nous ne pouvons pas fonder des lois.
C'est, du reste, un spectacle tristement risible, que la fidélité avec laquelle les partis copient les fautes qu'ils se sont le plus reprochées. Une des plus grandes fautes de la Restauration, ç'a été de faire une expiation publique de la célébration du 21 janvier. C'était renouveler et raviver tous les ans les haines révolutionnaires; c'était jeter périodiquement leur passé comme insulte à la face de tous ceux que leur destinée avait associés à la Convention ; c'était ôter à la branche aînée le plus beau privilége des rois, le pardon. Eh bien ! les hommes qui ont fondé le gouvernement de Juillet, qui s'étaient élevés avec tant d'amertume contre cette perpétuité des discordes civiles, qui avaient demandé, comme dans les républiques grecques, que l'on portât une loi d'oubli, pour clore les révolutions, ont été les premiers à faire ce que la Restauration avait fait, à irriter, comme elle avait irrité, à diviser, comme elle avait divisé, à rendre impossible, comme elle, ce concours de tous les enfants d'un même pays à l'œuvre commune des intérêts et des idées.
Car enfin, de qui triomphe-t-on pendant les fêtes de Juillet? De cette partie de la nation qui a des racines dans le passé, qui croit aux traditions de famille, qui reste fidèle à la religion et au royalisme, au royalisme, que Tertullien appelait une religion de la seconde majesté, Religio secundæ majestatis. C'est à toutes ces choses que font pièce les garçons tailleurs et les maires qui vont porter des drapeaux et des immortelles au marché des Innocents.
Les fêtes de Juillet sont donc, en réalité, l guerre civile en permanence; car il n'y a aucune raison pour que la moitié des citoyens se laisse blesser par l'autre moitié dans ses affections ou dans ses croyances.
Voyez donc quelle injustice et quelle absurdité ! Sous la Restauration, les enfants des conventionnels disaient : « Pourquoi nous rend-on responsables de ce qui s'est passé avant nous? La célébration du vingt-un janvier ranime chaque année les haines de la France contre les familles de ceux qui condamnèrent Louis XVI! Sous prétexte que nos pères votèrent la mort, on nous traite comme des parias, on nous exile en pleine patrie ; et cependant nous sommes bien innocents de tous ces malheurs. Nous sommes jeunes, intelligents, actifs ; nous ne demandons qu'à travailler et à servir la France; mais, si le gouvernement persiste à nous repousser, il faudra bien que nous acceptions la guerre qu'il nous offre. » Tous les hommes sages comprenaient alors ce langage et applaudissaient à ces sentiments. Eh bien ! il y a aujourd'hui une génération nouvelle, au moins aussi importante, parce qu'elle est plus sérieuse et plus riche, qui peut dire absolument la même chose : « Nos pères étaient les conseillers ou les partisans de Charles X; mais nous étions trop jeunes pour participer à l'œuvre de nos pères. Nous reconnaissons qu'ils ont eu tort, parce que, parmi les peuples civilisés, ce n'est jamais le sabre au poing qu'on fait marcher les principes. Mais pourquoi poursuivez-vous jusque sur nous une faute que nous n'avons point commise? pourquoi rappelez-vous tous les ans au peuple, avec grand appareil, que l'imprudente erreur de nos pères a fait verser le sang français, ce qui le porte à faire peser sur nous l'arriéré de ses préventions et de ses haines? Nous sommes citoyens comme vous; nous contribuons aux charges de l'État comme vous ; nous avons droit, par conséquent, à la même protection et au même respect; et, si le gouvernement s'opiniâtre à nous séparer de la France, nous, dont les familles sont mêlées à tous les glorieux épisodes de l'histoire nationale, il faudra bien que nous tâchions de ressaisir cette patrie, qui est à nous aussi bien qu'à vous, et, si votre roi n'est pas notre roi, il faudra bien que nous en ayons un autre. »
Nous ne savons pas ce que les patriotes répondraient à cela, à moins que ce ne fût ce qu'on leur répondait à eux-mêmes, il y a dix ou douze années; auquel cas nous serions curieux de savoir s'ils ont changé d'opinion, et s'ils trouveraient morale contre les autres une exclusion qu'ils trouvaient immorale contre eux?
Nous l'avons déjà dit, les fêtes politiques sont le fruit des plus désastreuses époques de nos discordes civiles. Elles sont nées au milieu des luttes des partis. Elles viennent toujours du sang, et presque toujours elles y ramènent.
Pourquoi, d'ailleurs, triompherions-nous chaque année de la Restauration, comme nous triompherions d'un ennemi vaincu? La Restauration, n'est-ce pas nous-mêmes ? N'y avons-nous pas nos pères? N'y sommes-nous pas nés? La Restauration, n'est-ce pas la France? Et pourquoi donc . donnerions-nous i la postérité l'exemple d'un peuple qui flétrit lui-même son histoire et qui méprise ses souvenirs? Les Athéniens se vantaient des Erecthides, les Spartiates des Héraclides, les Argiens des Eacides : pourquoi ne nous vanterions-nous pas des Bourbons, la plus gigantesque famille qu'ait jamais honorée le monde?
D'ailleurs, songez donc que les soldats tombés sous les balles des combattants de Juillet, c'étaient des soldats français, c'étaient hos frères. Ils sont morts à leur poste, comme chacun de nous serait honoré de mourir. N'insultons pas plus longtemps leur mémoire; n'apprenons pas plus longtemps à notre fidèle et glorieuse armée ce qu'on fait des cadavres des soldats morts en obéissant à leurs chefs.
Ne chantons plus, aux jours anniversaires de nos luttes intestines; ne dansons plus dans le sang.
Et d'ailleurs, vous autres, qui avez aboli les fêtes nombreuses de l'Eglise, parce que le peuple avait besoin de travail, qu'aviez-vous donc fait de votre logique, lorsque vous avez établi trois fêtes de plus, en une seule semaine? Qui nourrira le peuple, pendant que vous l'enlevez à l'atelier et à la famille?
O Français, qui vous rendra sages? ô pauvre nation, tant de fois et si cruellement éprouvée, es-tu donc la - seule à qui le malheur et le temps, ces deux grands maitres, n'enseigneront jamais rien ?