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L'Enchanteur 1768—1848

VIII

Portraits littéraires · 11 min de lecture · p. 252–260 · chapitre 19 sur 26

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecou, 1852, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous nous applaudissons de la résistance et de l'inquiétude menaçantes que causent autour de nous nos opinions littéraires. Nous n'osions pas espérer qu'une nation aussi légère et aussi insouciante que la nôtre, qui abandonne avec tant de facilité ses dieux et ses rois, défendrait si énergiquement ses poëtes. La fidélité est une grande et sainte vertu, que nous saluons partout et que nous honorons toujours. Oui, c'est un beau spectacle, et nous remercions notre pays de l'avoir donné. Sortir de l'apathie où toutes choses languissent maintenant, hommes, sentiments, principes et idées; faire trêve au petit travail souterrain des ambitions privées, quitter sans regret et laisser couler au fil de l'eau des jours et des mois qui emportent tout et ne rendent rien, les haines de parti et les idolâtries politiques, pour s'empresser et courir, tout haletant, autour de deux tragédies, vieilles d'un siècle et demi passés, sur lesquelles un critique a exprimé des doutes, - c'est prouver, ô mon pays ! que l'intelligence te sera toujours chère, que tu veilles incessamment autour des mausolées où se sont couchés les artistes, confiants dans le bruit que faisait ton admiration autour d'eux, et que tu ne laisseras mentir jamais les douloureuses inscriptions que ta piété a gravées sur leurs marbres ; c'est prouver que tu sais gré de leurs bienfaits à ceux qui t'apportent, comme des enfants à leur père, la couronne d'or de la pensée, qui leur est venue tout naturellement sur le front, et que tu rends de l'amour à ceux qui te donnent de la gloire; c'est prouver qu'à tes yeux le génie est le véritable roi de ce monde, puisque, après l'avoir applaudi vivant, tu le respectes mort, et que le pauvre coin de terre où l'âme du poëte a laissé sa dépouille, ainsi qu'un voyageur son manteau, est mille fois plus inviolable sous les étoiles du ciel, que la tombe des empereurs gardés par des lions d'airain sous des voûtes de pierre !

C'est donc le signe d'une noble nature et le sujet d'une belle gloire pour la France, que cette susceptibilité ombrageuse qu'on lui voit montrer, depuis quelque temps, en faveur de ses grands poëtes, et nous nous consolerions du regret amer d'avoir tort à ses yeux, par l'idée de lui avoir fourni une occasion de s'honorer et de s'illustrer, en exprimant de si vivantes et de si délicates sympathies.

D'un autre côté, il ne faut pas se dissimuler que, parmi tant de gens qui défendent Racine avec ardeur, il y en a bon nombre qui ne font autre chose que se défendre eux-mêmes. Il est naturel que les hommes de quelque loisir et de quelque esprit, qui ont la pensée active, et qui peuvent nourrir son activité, passent leur jeunesse à considérer et à juger les choses, de telle façon que, lorsque vient cet âge où le front se courbe, où le corps s'affaisse, où les ailes de l'intelligence se replient tout alanguies, l'âme ait moins à penser qu'à se souvenir; et nous comprenons que l'on soit inquiet, colère et hargneux, lorsqu'à ce moment suprême du repos, sur lequel on a compté, il survient quelqu'un qui traverse vos idées, qui entame vos principes, qui brise vos convictions et qui vous rejette dans cet océan des doutes, des hésitations, des incertitudes de la jeunesse, où presque tous se noient, et d'où un petit nombre se sauvent sur quelque idée que le flot leur jette, pauvre planche bien étroite, mais qui suffit au naufragé.

Ainsi, on ne compterait pas les personnes qui ont cru, de la meilleure foi du monde, pendant quarante ou cinquante ans, ce qu'on leur a dit de la correction et de l'harmonie du style de Racine; et, outre qu'il est dur d'avouer qu'on a été dans l'erreur pendant sa vie entière, il est triste de renoncer à des opinions qui avaient coûté en leur temps quelque peine à apprendre et à retenir, avec lesquelles on s'était intérieurement arrangé, et qui étaient autant de compagnes qui peuplaient la solitude de l'esprit. Les meilleurs et les plus sûrs amis que l'on ait, ce sont les opinions que l'on s'est faites : on les porte incessamment avec soi-même, on leur parle une langue qui n'a pas besoin du secours matériel des lèvres, et l'on se livre avec elles à mille entretiens tendres et mystiques, que le bruit du monde ne trouble jamais. Au bout d'un certain nombre d'années, ces hôtes intimes de l'âme s'y sont installés, sur le pied de la familiarité la plus douce et la plus charmante. On aperçoit bien quelquefois leurs petites imperfections et leurs insuffisances; mais on garde ses vieilles opinions, comme on garde ses vieux domestiques, malgré leurs défauts, et pour n'avoir pas à se faire aux nouvelles idées et aux nouveaux visages.

On voit que nous comprenons bien quel effort douloureux nous demandons aux gens, en leur proposant d'accueillir nos opinions littéraires; mais, si nous sommes juste envers eux, pourquoi ne le seraient-ils pas envers nous? Ils ont passé l'âge où l'on étudie et où l'on discute, et nous sommes à celui où l'on poursuit la vérité; ils se reposent, et nous travaillons pour nous reposer aussi. Nous faisons ce qu'ils ne font plus, mais ce qu'ils ont fait; ils ont trouvé, et nous cherchons.

En quoi, d'ailleurs, la jeunesse serait-elle blâmable de travailler, de remonter aux sources et d'aborder directement les questions? On veut que nous acceptions sans contrôle les opinions toutes faites, et pourquoi? A qui donc cette docilité paresseuse pourrait-elle profiter? Ce n'est pas à l'art, car ce n'est que par des comparaisons incessantes entre les procédés d'autrefois et les procédés d'aujourd'hui, entre la critique et la routine, que l'art peut se maintenir et se féconder ; ce n'est pas non plus aux études elles-mêmes et à la génération présente, car les opinions toutes faites dispensent de réflexion ou d'examen, engourdissent l'activité de l'esprit et en rétrécissent la sphère. Prêcher le respect absolu des opinions toutes faites, c'est rétablir purement et simplement le principe de l'autorité, dont Giordano Bruno, Descartes et Newton nous ont délivrés, aux grands applaudissements de nos pères; et se faire une scolastique pour l'art, après avoir détruit la scolastique de la philosophie.

Nous concevons donc à merveille la répugnance de ceux qui veulent le repos, et qui s'en tiennent au présent, parce qu'ils ont vécu dans le passé; mais il faut admettre également les raisons de ceux dont l'activité est le premier besoin, et qui discutent le présent, parce qu'ils vivront dans l'avenir. Le monde ressemble à une hôtellerie, dans laquelle les voyageurs qui surviennent pendant la nuit troublent le sommeil de ceux qui dorment; ou bien encore, le monde est un champ partout ensemencé, et dans lequel on ne peut pas planter une idée, sans en arracher une autre; ou bien enfin, le monde moral est comme le monde physique, plein partout; et, de même qu'un corps ne peut pas se mouvoir sur la terre sans déplacer de l'air, de même une opinion ne peut pas se faire un chemin, sans déplacer des opinions déjà établies, et par conséquent rivales. Ce qui nous arrive est donc parfaitement simple. C'est pourquoi il n'en faut être ni surpris, ni scandalisé.

Seulement, nous tenions à dire que l'œuvre que nous faisons est en soi pleine de calme, de logique et de gravité. Au lieu d'enterrer les artistes à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire enveloppés de bandelettes et tout vernissés au dehors, nous les faisons servir à des expériences anatomiques ; nous interrogeons l'art mort, pour instruire l'art vivant; nous recherchons et nous analysons les procédés des grands maîtres, afin d'en reproduire et d'en perpétuer la méthode ; nous les étudions enfin, ce qui est moins aisé pour nous et plus profitable pour l'art que de les admirer.

Nous repoussons donc comme indigne de nous toute pensée de conspiration étroite contre la tragédie au profit du drame : la terre est assez grande pour porter les vivants et les morts. Non, ce n'est pas nous qui conspirons. Ceux qui conspirent, ce sont ceux qui font grand bruit en ce moment d'une pauvre petite fille, médiocre comme toutes les petites filles, et qu'ils abandonneront, comme tant d'autres, le jour où ils ne verront plus en elle qu'une actrice, au lieu d'y voir un argument contre un ordre d'idées littéraires, qu'ils se sont mis en tête de contrarier. Ils s'imaginent que, s'ils pouvaient venir à bout de faire un peu de scandale autour de cette enfant, la tragédie, qu'elle joue, en recevrait un grand lustre, et le drame un grand échec : comme si la tragédie et le drame n'étaient pas deux œuvres de nature et d'intention entièrement différentes, et comme si un succès de Racine ôtait quelque chose à un succès de Victor Hugo!

Non, la tragédie n'est pas un obstacle au drame; non, la littérature du dix-septième siècle n'est pas la négation de la littérature du dix-neuvième ; non, ceux qu'on a affublés, nous ne savons pourquoi, du nom-de romantiques, ne cherchent ni ne souhaitent le discrédit de ceux qu'on appelle classiques; non, le succès du drame ne ferait aucun tort à la tragédie, pas plus que le succès de la tragédie ne saurait faire aucun tort au drame. Nous tenons fort à ceci, pour n'avoir pas l'air d'être intéressé dans notre opinion, et d'écouter, en parlant de Racine, autre chose que les principes si élevés et si indépendants par eux-mêmes de la langue et de l'art.

La tragédie est une forme littéraire très-belle, très-noble, très-grande, qui a jeté sur la France beaucoup de lustre et d'éclat, et qui a servi d'instrument à quelques admirables artistes, pour construire l'œuvre immortel de. leur pensée. S'ensuit-il que la tragédie soit une forme éternelle de sa nature? Non. D'Eschyle à Euripide, chez les Grecs; de Corneille à Voltaire, chez les Français, la tragédie s'est deux fois radicalement modifiée. Elle a donc eu un commencement et des progrès : elle devait avoir une décadence et une fin.

Ceci n'est pas une destinée spécialement propre à la tragédie : elle est commune à toutes les formes de l'art, de l'art littéraire comme de tout autre. Ainsi, l'épopée a fourni une carrière encore plus majestueuse que la tragédie, et l'épopée est morte ; ainsi, le genre de la fable, qui a porté si haut et si loin le nom d'Esope, de Phèdre et de La Fontaine, est un genre mort. Ainsi de l'épitre, ainsi de la satire, ainsi de l'églogue, ainsi de l'épigramme, ainsi de vingt autres espèces de poëmes, qui ont servi de matière à des chefs-d'œuvre, et que l'art a abandonnés.

Pourquoi l'art se retire-t-il ainsi de certaines formes, qu'il a longtemps affectionnées? Dieu le sait. Le fait est inexplicable, mais il est certain. L'architecture romane était assurément fort belle, comme on peut s'en convaincre par l'église de Saint-Germain-des-Prés, et cependant elle a été abandonnée; l'architecture gothique était, certes, fort belle aussi, comme on peut le voir par la Sainte-Chapelle, et cependant elle a été abandonnée à son tour; l'architecture de la Renaissance était admirable, comme le témoignent l'Hôtel-de-Ville et la partie ancienne du Louvre, et pourtant elle a été abandonnée comme les deux autres. Pourquoi? Par la même raison, raison positive, mais inconnue, qui fait que les poëtes n'écrivent plus d'épopées, de fables, d'églogues et de tragédies.

La tragédie est donc aujourd'hui une œuvre morte, en ce sens qu'elle a été conçue et exécutée au nom de certaines idées littéraires qui n'ont plus cours maintenant. Cela ne veut pas dire que la tragédie, considérée en soi, ne soit une nature de poëme très-éminente et très-magistrale, de même que l'architecture dans laquelle est bâtie la cathédrale de Chartres, tout abandonnée et morte qu'elle soit aussi, n'en constitue pas moins une nature d'art admirable et prodigieuse ; mais dire que la tragédie est morte, c'est poser un fait qui équivaut à constater qu'on n'écrit plus à la manière d'Homère, qu'on ne peint plus à la manière de Giotto, et qu'on ne construit plus à la manière de Philibert Delorme, qui étaient pourtant un grand poëte, un grand peintre et un grand architecte. - Eh bien ! on ne fait plus de poëme à la manière de Corneille et de Racine.

Nous ne manquerions pas de raisons, si nous voulions en donner aujourd'hui, pour expliquer un peu l'abandon que les poëtes ont fait de la tragédie, abandon qui date, comme on sait, du commencement du dix-huitième siècle, car Voltaire a fait des tragédies en trois et en quatre actes, et des tragédies en vers croisés, ce qui était déjà une négation complète de la forme de Corneille et de celle de Racine.

*Premièrement, nous dirions que la construction de la tragédie classique était trop aisée et entraînait trop d'abus. L'unité de lieu, si vantée en ces derniers temps comme une difficulté salutaire, était au fond un véritable pont-aux-ânes, à l'aide duquel s'excusaient d'énormes et de choquantes invraisemblances. En effet, avec l'unité de lieu, le poëte prenait pour placer l'action un endroit quelconque, sans portes ni fenêtres, ouvert de tous côtés, et qu'il appelait portique, péristyle, vestibule, et cœtera. Dans ce grand carrefour arrivaient la reine et sa confidente, le roi, le traître et leur confident, les officiers, les gardes, les esclaves. Dès qu'une scène tirait vers sa fin, un personnage se mettait à dire : On vient, madame, on vient ; ou bien, j'entends quelqu'un; et la scène suivante commençait. Aujourd'hui, l'unité de lieu a été écartée, toutes les fois qu'elle ne fait point partie intégrante et nécessaire de l'action ; on a construit sur le théâtre de véritables palais, avec des portes, des fenêtres et des gardes ; les entrées des personnages sont justifiées, et on a sous les yeux des aventures dramatiques pleines de réalité selon l'art, ce qui n'est pourtant pas la réalité selon la nature.

Deuxièmement, nous dirions que l'ancienne tragédie ne tenait pas un compte suffisant de la vérité historique dans la création des personnages, ce que nous montrerons plus à plein, à proportion que le Théâtre-Français reprendra les ouvrages principaux de Racine. Pour nous borner aujourd'hui à un exemple, nous citerons la tragédie réputée la plus parfaite, nous citerons Athalie. Il y a bien près de cent ans qu'on est unanime en France sur l'exactitude biblique d'Athalie, et quelques correspondants de la Presse, les petits journaux et le Constitutionnel, nous ont fort poursuivi, parce que nous avions nié le fait. Nos contradicteurs avaient pour eux Laharpe et l'opinion publique depuis un siècle; nous n'avions pour nous que la vérité, et ce n'est pas assez quand on lutte contre tout le monde. Eh bien! nonobstant Laharpe et l'opinion générale, Athalie est une pièce si peu biblique, qu'ELLE EST