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L'Enchanteur 1768—1848
Portraits littéraires L'abbe Lacordaire lettre sur le saint-siége (suite 3)

L'abbe Lacordaire lettre sur le saint-siége (suite 3)

Portraits littéraires · 3 min de lecture · p. 115–116 · chapitre 8 sur 26

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecou, 1852, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cette dernière tentative fut vaine ; un fait, né de la noblesse, la royauté, l'envahissait par en haut; un autre fait, né aussi de la noblesse, la bourgeoisie, l'envahissait par en bas. Chacun sait comment cela a fini. La noblesse du moyen âge, comme la noblesse de l'ancienne Italie et de l'ancienne Grèce, a péri à la tâche; et le globe du monde, qu'elle portait dans sa main droite comme une impératrice, a roulé dans le sang sur la place de la Révolution.

La noblesse morte, il semble que le gouvernement de la société, qu'elle avait ôté au christianisme, devait revenir au christianisme; oui, selon les idées ; non, selon les faits. Il s'est opéré sous nos yeux, depuis un demi-siècle, une nouvelle invasion de Huns, de Quades, de Saxons et de Hérules ; ce sont les bourgeois. Ces nouveaux conquérants de l'Europe recommencent ce que la noblesse a essayé de faire, ce qui lui a coûté la vie, et ce qu'elle n'a pu achever ; ils tentent d'asservir l'Occident, de s'en rendre maîtres et de le gouverner. Ceci commence la troisième période de l'histoire du christianisme.

Les bourgeois ont ou sont capables de se donner toutes les qualités humaines ; ils sont braves, ils sont législateurs, ils sont poëtes. Ils ont fait à travers l'Europe des guerres qui rendraient jaloux Roland et Dunois ; ils ont composé des lois qui feraient envie à Charlemagne, à Wisogast, à Bodogast, Salogast et à Windogast, les quatre vieillards qui rédigèrent la loi salique; ils ont écrit des poëmes et des histoires, comme Joinville et le roi Adenès eux-mêmes n'en écrivaient pas ; ils font, pour conserver le gouvernement de la société, d'aussi énergiques efforts qu'en fit jamais la noblesse; et cependant, ils sentent d'une manière vague que la société leur échappe, et qu'ils ne la tiendront pas longtemps.

Depuis qu'ils ont abattu la noblesse, les bourgeois lui ont quelquefois, et avec peu de générosité, adressé des railleries et des injures; ils l'ont plaisantée surtout avec amertume sur la légitimité qu'elle s'attribuait. Non, la noblesse n'était pas légitime; non, elle ne contenait pas en elle le principe absolu des lois; non, elle n'avait pas un droit imprescriptible sur le monde. Mais où est donc, s'il vous plaît, votre légitimité, ô bourgeoisie! qui êtes-vous, sinon des vainqueurs, comme tous les vainqueurs? Pour quelle raison la conduite de la société vous appartiendrait-elle? Qui est-ce qui vous a créée césar et pontife ? Quand vous faites des lois, sur quoi les asseyez-vous, si ce n'est sur les idées morales? et expliquez-nous donc comment la règle des idées morales se trouve en vous !

Ainsi, plus les bourgeoisies victorieuses trouvent de raisons irréfragables contre le gouvernement des nobles, plus elles en fournissent contre leur propre gouvernement. Les bourgeois sont des hommes, comme les nobles, et dans les mêmes conditions de faiblesse, d'erreur et d'ignorance. Il n'y a de moins que l'écusson et la devise.

Il est donc démontré pour nous, à cette heure, que les bourgeoisies ne pourront pas plus gouverner le monde que la noblesse ne l'a gouverné. La raison de cela, c'est que les hommes ne contiennent pas en eux la raison des lois et la source du commandement. Les lois civiles tomberont comme sont tombées les lois féodales, parce qu'il n'y a pas plus de pouvoir civil que de pouvoir féodal; parce que le seul pouvoir réel est celui que donne la révélation faite aux hommes de leur origine et de leur fin, et que cette révélation n'appartient qu'à Dieu.

Il n'y a donc que des esprits étroits qui se confient dans ce qu'ils appellent l'éducation des masses, pour arriver à la constitution d'un pouvoir social définitif; les masses éclairées ne donneront jamais qu'une bourgeoisie impuissante, comme celle d'aujourd'hui, et comme la noblesse que celle-ci remplace.

Maintenant, è quelle époque se verra cette chute inévitable de la bourgeoisie, et de quelle façon le christianisme reprendra-t-il le gouvernement du monde? c'est là le secret de Dieu. Toujours est-il que, d'ici là, il doit y avoir un tiraillement perpétuel en Europe, causé par la progression du pouvoir spirituel et par la résistance de l'empiétement civil; tiraillement qui peut prendre bien des formes et causer bien des désastres ; qui s'aperçoit déjà sur quelques points de l'Europe, mais dont l'issue ne doit effrayer aucun chrétien.

Voilà la cause dogmatique des troubles européens que M. l'abbé Lacordaire nous paraissait avoir négligée.