Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Portraits littéraires Des lois du style

Des lois du style

Portraits littéraires · 3 min de lecture · p. 138–140 · chapitre 11 sur 26

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecou, 1852, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'idée la plus générale que réveille tout d'abord dans l'esprit le mot de style, c'est l'idée d'ordonnance, de symétrie, de combinaison, et par suite l'idée de règle, qui est nécessairement liée à ces trois dernières. Quand on parle du style d'un tableau, d'un bas-relief, d'une partition, on entend toujours désigner le procédé général selon lequel les détails de l'œuvre ont été exécutés, ou, comme nous disions, l'ordonnance, la combinaison, la symétrie, auxquelles toutes ses parties ont été soumises. En ce sens, le style est sévère, ou il est facile, ou il est roide, ou il est lâche, ou il est chaud : c'est-à-dire que la manière de l'artiste consiste ou à traiter les détails avec sobriété d'ornements, ou au courant de la main et de l'idée, ou d'une façon prétentieuse et collet-monté, ou d'une manière énervée et sans consistance, ou avec une grande netteté de contour et une grande énergie de ton. Cette manière de chaque artiste, fondée sur le sentiment individuel qu'il a du beau, se reproduisant d'elle-même et comme malgré lui à chacune de ses œuvres nouvelles, constitue une sorte de règle à laquelle la nature même l'a soumis : cette règle, c'est son style.

Considéré seulement en tant que règle, le style appartient à tous les arts : il y a des styles en architecture, il y en a en sculpture, en peinture, en musique, en littérature. Comme moyen de classification, les styles sont renfermés, en architecture, dans les ordres ; en sculpture, en peinture, en musique, en littérature, dans les écoles. Deux édifices peuvent être du même ordre d'architecture, comme deux tableaux de la même école de peinture, et être traités en styles différents. L'ordre et l'école, ce sont des genres; les styles, ce sont des espèces.

Nous ne voulons parler ici que du style littéraire.

On a beaucoup écrit sur ce sujet. Il ne paraît pas néanmoins que les choses qu'on en a dites aient été bien nettes et bien précises, ou qu'elles aient trouvé un grand crédit auprès des gens ; car il est bien difficile de réunir deux littérateurs, deux critiques, qui soient de la même opinion sur le style d'un écrivain. C'est bien pis encore parmi les gens du monde qui lisent les livres qui ont été faits ou qui se font, et qui se laissent aller, par un penchant bien naturel, à en avoir et à en dire leur avis. Le style est pour eux une chose dont ils ne se rendent pas un compte bien exact, et même, quand ils sont contents d'un ouvrage, ils ne savent jamais au juste d'où vient ce contentement; les uns trouvent un livre bien écrit, quand on y rencontre des pensées saisissantes ou des sentiments qui vont au cœur; les autres, quand les phrases produisent une sorte de roulement triomphal, qui remplit la bouche et qui flatte l'oreille; ceux-ci, quand il n'y a pas de fautes de français. En général, on ne sépare pas bien, dans un ouvrage, la forme du fond, et on ne distingue pas clairement le plaisir qui vient de la pensée, du plaisir qui vient du style; pour la plupart, les livres qui plaisent sont bien écrits, les livres qui ennuient sont mal écrits. Au résumé, on ne sait pas ce que c'est que le style.

Il y a beaucoup d'écrivains qui, préoccupés de l'analyse des sentiments et de la décomposition des idées, et sans avoir néanmoins jamais proposé aucune théorie du style, sans y avoir jamais songé bien sérieusement peut-être, mais par instinct et par penchant d'âme, ont de la répugnance à s'imaginer que le style soit quelque chose de matériel, quelque chose de mécanique, un métier de forme, et voilà tout. Cependant, sans condamner en aucune façon ces écrivains, qui se sont laissé surprendre par leurs préoccupations psychologiques, nous croyons qu'il n'est pas possible de comprendre autrement le style que comme une règle introduite dans la forme extérieure des idées. Si nous osions donner notre idée générale du style, avant d'avoir analysé les idées particulières qui en sont les éléments, nous le définirions :