VII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecou, 1852, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Encore quelques reprises des tragédies de Racine, et les idées que nous avons émises sur leur mérite littéraire auront fait bien du chemin.
Il faut bien se rappeler que la postérité n'a pas encore commencé pour les écrivains du dix-septième siècle. Des deux écoles de style qui les partageaient, l'une, l'école ferme et colorée de Corneille et de Molière, fut abandonnée par les écrivains du siècle suivant ; l'autre, l'école plus lâchée et plus déclamatoire de Racine, devint, au contraire, le modèle de Voltaire, de Jean-Baptiste Rousseau, de Crébillon père, de Saint-Lambert, en un mot, de tous les poëtes en tous genres qui ont rempli le règne de Louis XV. Or, comme la France est encore en plein dix-huitième siècle pour les idées morales, elle y est aussi pour les idées littéraires ; comme elle a hérité des préventions de Voltaire contre les jésuites, elle a hérité aussi de ses préventions non moins vives contre Corneille et sa manière. Toute la question est là, en effet; le dix-huitième siècle nous teint encore; nous avons épousé ses affections et ses répugnances, comme disent les notaires, sans discussion ni division; nous croyons en Voltaire tout entier, Voltaire impie et Voltaire critique, Voltaire se moquant de l'Évangile et Voltaire se moquant de Pompée et du Cid; Voltaire vantant Confucius en haine de Jésus-Christ, et Voltaire vantant Racine en haine de Corneille. Mais, pour ceux qui sont d'un autre avis sur Voltaire, pour ceux qui n'ont aucune animosité contre les jésuites et aucune admiration pour l'encyclopédie, pour ceux que la valeur philosophique de Voltaire n'éblouit pas, il est tout simple que sa valeur littéraire ne les éblouisse pas davantage; et, comme ils remettent en question les points de morale traités dans Candide, ils remettent pareillement en question les points de critique traités dans les Observations sur Corneille.
Il est donc bien évident que les idées dominantes de notre temps sont encore les idées dominantes du dix-huitième siècle, en politique, en morale, en religion et en littérature. Notre société porte au flanc le harpon des encyclopédistes ; et, comme le dix-huitième siècle avait pris parti pour l'école de Racine contre l'école de Corneille, notre temps s'est rangé du même avis. Voltaire avait dit que Jean était toujours beau et admirable, et nous l'avons répété, non point par conviction, mais par obéissance. Si Voltaire avait dit le contraire, nous l'aurions cru pareillement. C'est ainsi le privilége des esprits éminents, de conduire pour un temps les idées du côté qu'ils veulent. Les opinions généralement répandues sur Racine et sur Corneille ne sont donc pas les nôtres, mais celles de Voltaire et du dix-huitième siècle ; et comme Voltaire et le dix-huitième siècle sont encore debout aujourd'hui, il s'ensuit, comme nous disions, que la postérité n'a pas encore commencé pour les écrivains du règne de Louis XIV.
Or, il y a aujourd'hui force gens, et nous demandons la permission de nous mettre du nombre, qui pensent que les questions résolues par Voltaire sont tout au plus des questions posées, et qui n'ont pas plus de déférence pour ses principes de littérature qu'ils n'en ont pour ses principes de religion, de morale, d'histoire et de philosophie. Selon l'avis de ces gens, ce que Voltaire a décidé est précisément la question, c'est-à-dire qu'il s'agit de savoir si Jean est toujours admirable, et si Corneille ne sait pas le français. Or, nous le disons tout haut, l'homme qui a écrit les Observations sur Corneille et une douzaine de tragédies comme L'Tancrède, nous paraît aussi discutable quand il cree que quand il juge.
Du reste, c'est un spectacle fort curieux à observer que celui de tout un public qui arrive dans un théâtre sur la foi d'une admiration traditionnelle. Les uns, qui sont parfaitement incapables de distinguer les bonnes choses des mauvaises, mais qui savent qu'il y en a dans le chef-d'œuvre qu'ils sont venus voir, puisqu'on le leur'a dit, aimeraient mieux tout au monde que de se retirer sans s'étre montrés connaisseurs, en applaudissant un beau morceau . Il leur faut donc leur beau morceau, coûte que coûte, et Dieu sait où ils le prennent quelquefois. Ainsi, il y a eu hier une frénésie d'applaudissements, durant un discours de Mithridate à Monime, sur quatre vers qui n'ont absolument aucun sens, ni poétique, ni grammatical; les voici :
Il n'est point de rois, s'ils sont dignes de l'être,
Qui, sur le trône assis, n'enviassent peut-être Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.
Qu'est-ce qu'un naufrage, achevépar Rome et par quarante ans, et qui est élevé au-dessus de la gloire de rois assis sur le trône? Quelqu'un nous apprendra-t-il ce que Jean a voulu dire? Quant nous, nous l'ignorons complétement, et nous sommes convaincu que ceux qui ont tant applaudi le passage ne le savaient pas mieux que nous.
D'autres spectateurs, peu capables aussi, mais gens de bonne foi, et qui, après avoir religieusement écouté, ne trouvent nulle part les miracles d'idées et de style sur lesquels ils avaient compté, s'ennuient cordialement, et rejettent le tort sur les acteurs, par respect pour la tradition. Ils aiment mieux croire que la tragédie est mal jouée, ce qui est vrai quelquefois, que de croire qu'elle est mauvaise ; mais, si mal jouée que soit une pièce, son style lui reste. Il vaudrait mieux pour ces spectateurs confesser tout uniment qu'ils n'entendent rien à la littérature, ce qui n'est honteux pour personne. Il n'y avait pas hier dans le parterre un seul individu qui eût, rougi de ne point savoir où se trouve le gamma d'Andromède, par lequel on dit que la comète d'Enke va passer prochainement; eh bien ! il n'y a pas plus à rougir d'ignorer ce qui constitue un bon style, car il est infiniment plus aisé de calculer à l'avance la marche d'une comète, que d'écrire dix lignes d'une prose solide et bien plantée. La preuve, c'est qu'il y a en France une soixantaine d'astronomes, qui suivent parfaitement les comètes, et qu'il n'y a pas dix écrivains d'un incontestable talent.
Une troisième classe de spectateurs, et ceux-ci sont les moins nombreux, ce sont ceux qui vont voir au théâtre les œuvres dramatiques par leur propre impulsion, et non par celle d'autrui, qui écoutent leurs études et leur expérience, au lieu d'écouter les bruits qui courent et se répandent, et qui jugent tout seuls avec autant de sincérité et de conviction que si leur avis était celui de tout le monde. Ceux-là s'en sont allés fort mécontents de Mithridate, non pas seulement à cause des acteurs, mais à cause de la pièce; il l'ont dit tout haut à qui a voulu l'entendre, et ils le signent de tout cœur.
Considérée dans sa structure, la tragédie de Mithridate est une des plus vides, des plus lentes et des plus avortées qui se voient. Quatre ou cinq personnes conversent par longues tirades de quarante vers, pendant deux heures, et, au bout de ce temps, un événement imprévu, tout à fait en dehors des prémisses de la pièce, vient amener un dénoûment en dehors de l'action. En effet, il s'agit de savoir si Monime épousera Mithridate, Xipharès ou Pharnace, et, par conséquent, c'est son mariage et non point la mort de Mithridate qui est le dénoûment. On dira peut-être que la mort de Mithridate amène le mariage ; mais il faut considérer que la mort de Mithridate arrive par hasard; que la logique de la pièce ne l'amène pas, bien au contraire, puisque, loin d'être assiégé par les Romains, Mithridate dit à chaque instant qu'il part pour Rome, et qu'il va incendier le Capitole. Aussi, quand Arcas vient lui dire :
Seigneur, tout est perdu. Les rebelles, Pharnace, Les Romains sont en foule autour de cette place.
Mithridate stupéfait lui répond : Les Romains? ce qui peut se traduire par : Vous moquez-vous de moi? En effet, rien n'empêchait Arcas d'annoncer les Grecs ou les Parthes. Du reste, si l'on n'annonçait pas les Romains, la pièce, qui est déjà à la dernière scène du quatrième acte, ne finirait pas, car les choses y sont, entre Monime, Xipharès et Mithridate, dans le même état qu'au commencement.
Considérée dans ses caractères, la tragédie de Mithridate est plus manquée encore. Nous ne parlons pas de l'idée qu'a eue Racine de supposer, contre la vérité historique, que Monime n'était que fiancée de Mithridate, ce qui lui permet d'admettre les poursuites de Pharnace et de Xipharès ; mais la rivalité du père et des deux entants est une chose impossible et absurde, selon les mœurs antiques, et odieuse selon les mœurs modernes. D'abord, Mithridate, qui avait une centaine de femmes dans son harem, ne prenait pas la peine de demander son amour à Monime; il la faisait enfermer avec les autres, et tout était dit. Ensuite, si ses deux fils se fussent avisés de lui parler d'amour, il leur eût fait appliquer cinquante coups de bâton à chacun, en supposant qu'il ne leur eût pas fait couper la tête. C'est ainsi que le vieil Hérode, un autre roi d'Orient, presque contemporain de Mithridate, en usait avec sa famille en cette matière. Du reste, Xipharès et Pharnace eussent été bien empêchés de faire leur cour à Monime, par la seule raison que l'eunuque, intendant du harem, y aurait mis bon ordre. Il faut voir, en plusieurs endroits de Plutarque et de Xénophon, avec quelle sévérité les femmes des Orientaux étaient gardées. Ce qui montre d'ailleurs, même dans Racine, à quel point le vieux Mithridate, âgé de soixante-douze ans, le cœur plein de haines invétérées et héroïques, traînant d'un bord à l'autre de la mer Noire les débris de ses armées, était loin d'aller parler à une petite fille de feux, de flammes et de beaux yeux, c'est qu'au moment d'expirer il envoie tout bonnement un soldat à Monime avec l'ordre de la faire mourir. C'est ainsi qu'Ali, pacha de Janina, blessé à mort, recommanda qu'on allât tuer sur-le-champ sa favorite. Or, un homme qui considère 'une femme comme sa propriété, qui la laisse vivre parce qu'il vit, et qui la fait mourir parce qu'il meurt, ne passe pas deux heures à lui parler de sa flamme, et surtout ne lui souffre pas des amants.
Nous avons dit que, dans l'histoire, Monime avait été mariée à Mithridate, et qu'elle était restée enfermée fort longtemps dans le harem avec les autres femmes. « La pauvre dame, dit la traduction d'Amyot, depuis que ce roi l'eust espousée, avoit vescu en grande desplaisance, ne faisant continuellement autre chose que de pleurer la malheureuse beaulté de son corps, laquelle, au lieu d'un mari, lui avoit donné un maistre. » Racine a pris sur lui de supposer qu'elle n'avait été que fiancée, et il part de là pour parler incessamment de l'autel, où doit la conduire Mithridate. Racine a toujours dans l'esprit les mariages des chrétiens, et c'est aussi à l'autel que Pyrrhus conduit Andromaque. Le fait est que les païens ne se mariaient ni dans un temple, ni devant un autel, mais bien chez eux, et sans aucune cérémonie publique où les prêtres intervinssent. Les Romains avaient une forme de mariage appelée confarreatio, où les prêtres intervenaient ; mais cette forme était réservée à un certain nombre de familles, et les Grecs ne la connaissaient pas. Le mariage avec publicité et bénédiction nuptiale appartient aux chrétiens, encore ne fut-il généralisé qu'à la fin du , cinquième siècle, sous l'empereur Léon II.
Mithridate ne résiste donc à l'examen ni au point de vue des caractères, ni au point de vue de la structure. Cette tragédie est même, sous ce dernier rapport, d'une faiblesse qui dépasse l'imperfection scénique du temps de Racine, quelque grande qu'elle fût. La plupart des scènes y finissent, parce que ceux qui parlent sont interrompus par des survenants, et l'on n'y peut lire cent vers à son aise, sans que des importuns vous coupent le dialogue. Tantôt c'est Xipharès qui dit à Arbate :
Mais on vient, cours ami, c'est Monime elle-même.
Tantôt c'est Xi phares qui dit à Monime :
On vient, madame, on vient : expliquez-vous, de grâce.
Tantôt c'est Phœdime qui dit à Monime :
On vient; que faites-vous, madame?
Tantôt c'est Monime qui dit à Xipharès :
Je fuis ; souvenez-vous, prince, de m'éviter.
Tantôt c'est Phodime qui dit à Monime :
On vient, madame, on vient, et j'espère qu'Arcas Pour bannir vos frayeurs porte vers vous ses pas.
Ce mot j'espère prouve que Phœdime n'est pas bien sûre que ce soit Arcas qui vient, et que ce pourrait être aussi bien tout autre que lui. Chose singulière : le public est tellement moutonnier et facile à la routine, qu'il trouve tout simple que des palais de rois, autour desquels il y a des soldats armés, et qu'on garde nuit et jour, aient des portes qui n'ont pas de battants, et par lesquelles chacun entre et sort à sa guise; tandis qu'il se révolte et crie au charlatanisme, lorsque M. Victor Hugo met des battants à ses portes et des serrures à ses battants, précaution néanmoins assez usitée et assez immémoriale; ce qui fait que le public se récrie à ce qui est logique et naturel, et applaudit à ce qui est impossible et absurde; tant le bon sens est une chose rare, et tant il est difficile à une idée nouvelle, même vraie, de se faire ac cueillir !
L'ordonnance et les caractères de Mithridate sont donc, disions-nous, chose de peu de valeur. Cependant, nous n'y ferions pas grande attention, si la tragédie était d'un bon style. Nous sommes de facile composition à l'endroit de ce qu'on appelle la science des planches, et le moindre charpentier nous suffit; mais nous sommes inexorable à l'égard du style. Or, en général, celui de Mithridate n'est pas bon.
Il est fort étrange que Racine soit remarquable précisément par l'absence des qualités qu'on lui attribue. Ainsi, on a l'habitude de le considérer comme un écrivain très-pur, et nous allons montrer qu'il est plein d'incorrections ; ainsi, on le vante comme un poëte très-harmonieux, et nous allons faire voir que sa phrase détonne sans cesse ; ainsi on le recommande comme un versificateur très-sévère, et nous allons prouver qu'en général ses vers ne riment pas. Non, le mérite de Racine n'est ni dans la correction, ni dans l'harmonie. Nous dirons plus bas où il est, mérite fort grand quelquefois, et qui en fait un des plus notables écrivains du siècle de Louis XIV.
On ne comprend pas, en lisant Racine, le peu de soin qu'il semble avoir mis à ses ouvrages. Ils sont tout maculés de taches qu'il serait très-aisé de faire disparaître, et qui donnent un air d'ébauche à ses écrits. La correction ne doit pas s'entendre seulement de l'observation des règles de la syntaxe; elle doit s'entendre de tout ce qui se rapporte à ce qu'on pourrait nommer la propreté et le fini de la phrase. La correction consiste bien d'abord à parler selon la grammaire; mais elle consiste aussi à éviter les répétitions inutiles, à raffermir les phrases molles et traînantes, à raboter et à polir le discours, de manière à ce que celui qui lit et qui écoute reconnaisse le travail d'un artiste soigneux, attentif et patient. Ainsi, ce n'est pas être correct que de mettre ces quatre vers dans la même tirade :
Il crut que sans prétendre une gloire plus haute...
Je voulais faire plus : je prétendais, Arbate...
Mais enfin, à mon tour, je prétends éclater...
Condamnera l'aveu que je prétends lui faire.
Ce n'est pas être correct que d'écrire ce vers :
Il vous aime, madame? et ce héros aimable...
ou ceux-ci :
Xipharès ne s'offrait alors à ma mémoire
Que tout plein de vertus, que tout brillant de gloire;
Et je ne savais pas que, pour moi plein de feux, Xiphares...
ou ceux-ci :
Mais, si quelque faiblesse avait pu m'alarmer, Si de tous ses efforts mon cœur a dû s'armer,
Ne croyez pas, seigneur, qu'auteur de mes alarmes,
Pharnace m'ait jamais coûté les moindres larmes.
Ce genre d'incorrection procède d'une négligence coupable, qui trahit une grande paresse ou un grand défaut de goût. Voici un autre genre d'incorrection, qui procède, celui ci, du mauvais emploi des métaphores :
C'est lui, seigneur, c'est lui dont lu coupable audace
Veut, la force à la main, m'attacher à son sort.
C'est-ce qu'une audace qui a une main et un sort? Et qu'est-ce qu'une force qu'on prend dans sa main?
Ce roi, qui m'attendait au sein de ses Etats, Vit emporter ailleurs ses desseins et ses pas.
C'est-ce que voir emporter et emporter ailleurs ses desseins et ses pas? On peut, à la rigueur, porter ses pas, mais les voir emporter nous paraît difficile.
Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre...
Ce feu, que dans l'oubli je croyais étouffé, Dont la cause à jamais s'éloignait de ma vue,
Vos détours l'ont surpris, et m'en ont convaincue.
Qu'est-ce qu'un feu qui s'éteint dans l'ombre du secret et qui s'étouffe dans l'oubli? En quoi l'oubli et le secret peuvent-ils éteindre un feu? Qu'est-ce que la cause d'un feu? Qu'est-ce qu'être convaincu d'un feu? Comment des détours peuvent-ils surprendre un feu?
Voici enfin un genre d'incorrection qui n'est autre chose que la violation de la grammaire :
Hélas! ce fut encor dans ce temps odieux
Qu'aux offres des Romains ma mère ouvrit les yeux,
Où, pour venger sa foi, par cette hymen trompée...
De deux choses l'une : ou il ne faut pas que au second vers, ou il ne faut pas où au troisième; selon qu'on se décidera pour la phrase : ce fut dans ce temps où, ou pour la phrase : ce fut dans ce temps que...
Avec le même zèle, avec la même audace Que je servais le père et gardais cette place..
Ici la faute de français est flagrante.
Mais n'importe, s'il m'aime, il en jouira peu.
Il en jouira peu? - De quoi, donc?
Seigneur, si pour vous plaire il ne faut que périr,
Plus ardent qu'aucun autre, on m'y verra courir.
On m'y verra courir? - Où donc?
Il te tarde déjà qu'échappé de mes mains,
Tu ne coures me perdre et me vendre aux Romains.
Ces deux vers sont complétement inexplicables, au point de vue de toutes les grammaires.
Nous pouvons assurer qu'un travail analogue, fait sur toutes les tragédies de Racine, signalerait les mêmes incorrections. Nous ferons ce travail, et nous ne cesserons de rappeler que Racine doit sa réputation d'écrivain correct à Voltaire, un bon juge en cette matière, comme on verra.
L'harmonie du style de Racine n'est pas plus vraie que sa pureté. Et, par harmonie, on doit surtout entendre la variété dans le son des rimes.
Or, on est tout étonné, quelque prévenu que l'on soit, de la lourdeur et de la monotonie avec lesquelles tombent le plus souvent les vers de Racine. Ceci veut des exemples ; en voici un tiré du discours de Mithridate à ses enfants, qui est le morceau capital de la tragédie :
Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie
Pour croire que longtemps, soigneux de me cacher,
J'attende en ces déserts qu'on vienne me chercher.
La guerre a ses fureurs ainsi que ses disgraces :
Déjà plus d'une fois retournant sur mes traces, Tandis que l'ennemi, par ma fuite trompé, Tenait après son char un vain peuple occupé, Et, gravant en airain ses faibles avantages, De mes États conquis enchaînait les images, Le Bosphore m'a vu, par de nouveaux apprêts, Ramener la terreur du fond de ses marais; Et, chassant les Romains de l'Asie étonnée, Renverser en un jour l'ouvrage d'une année.
D'autres temps, d'autres soins : l'Orient accablé Ne peut plus soutenir leur effort redoublé; Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes
De Romains, que la guerre enrichit de nos pertes.
Des biens des nations ravisseurs altérés, Le bruit de nos trésors les a tous attirés.
J'excuse votre erreur, et, pour être approuves, De semblables projets veulent être achevés.
Ne vous figurez point que de cette contrée Par d'éternels remparts Rome soit séparée ;
Je sais tous les chemins par où je dois passer, 1910
Et si la mort bientôt ne me vient terrasser...
et cœtera, et cœtera...
Nous ramasserons ainsi, quand on voudra, deux cents vers monorimes dans chaque tragédie de Racine; et l'on dira ce qu'on voudra, mais nous tenons qu'un homme qui peut écrire de tels vers sans en être assourdi, n'a pas le sentiment de l'harmonie dans le style.
Venons enfin à la sévérité de Racine, considéré comme versificateur; il faut encore des exemples, et nous citerons, à la volonté du lecteur, des vers qui riment aussi imparfaitement, ou qui ne riment pas plus que ceux-ci :
Commandez; laissez-nous, de votre nom suivis, Justifier partout que nous sommes vos fils ; ou bien :
Dussiez-vous présenter mille morts à ma vue, Je né saurais chercher une fille inconnue; ou bien :
Quoi ! de quelque côté que je tourne la vue, La foi de tous les cœurs est pour moi disparue; ou bien :
Son père en me quittant me l'allait envoyer, Mais il feignait peut-être... il fallait tout nier ; ou bien :
Madame, à quels périls il exposait sa vie !
C'est le roi.
Monime
Cours l'aider à cacher sa sortie.
Ce manque de rimes, qui obligeait Racine se contenter de demi-consonnances, est sensible dans toutes ses tragédies ; il est même quelquefois réduit se servir fréquemment des mêmes rimes dans la même pièce. Ainsi, larmes et armes, larmes et charmes, larmes et alarmes, se retrouvent accouplés à chaque instant. Ainsi encore. on trouve dans Mithridate des répétitions comme celles-ci :
Vivons ou périssons dignes de Mithridate; Et songeons bien plutôt, quelque amour qui nous flatte... Je ne le croirai point! vain espoir qui me flette!
Tu ne le crois que trop, malheureux Mithridate!
Je crois que pour un traître un fol espoir vous flatte.
A quelle épreuve, ô ciel, réduis-tu Mithridate!
Dans cet embrassement, dont la douceur me flatte,
Venez, et recevez l'âme de Mithridate.
Non, Racine n'est ni correct, ni harmonieux, ni sévère ; et il ne peut être comparé sous ce triple rapport ni à Corneille, ni à Molière ; Racine est ample, aisé, nombreux, recherché; il construit avec amour et avec succès une phrase retentissante, qui croit et s'arrondit sans effort, qui plane avec mollesse et qui se pose avec majesté. Mais Corneille et Molière ont toutes les qualités qu'a Racine; et ils en ont encore bien d'autres que Racine n'a pas. Jean est donc admirable quelquefois ; mais Corneille l'est souvent, et Molière l'est toujours.