III Madame Récamier (suite 2)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris E. Fasquelle, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il est vrai que, peu de temps après, au mois de janvier 1803, les désastres, qui se multipliaient, devinrent inquiétants et qu'un petit frisson passa dans le monde opulent des financiers. Quatre des plus fortes banques sautèrent. Un banquier se brûlait la cervelle. Un autre, qui n'avait pas pris cette rude précaution, fut arrêté. Les deux autres s'arrangèrent, tant bien que mal, avec leurs créanciers en leur versant de très modestes dividendes. La plupart de ces banquiers avaient amassé leurs superbes fortunes comme fournisseurs des armées. Les femmes faisaient assaut de dépense; et, par exemple, Juliette était, là-dessus, en rivalité de folie avec une dame de Neuilly, dont la demeure splendide et les magnifiques jardins l'offusquaient. Cette dame, on l'appelait obligeamment la dixième Muse1. Juliette n'aimait pas cela; et, puisque la dame de Neuilly s'enorgueillissait de l'amitié de Joséphine, Juliette fut accueillante pour ce rival de Bonaparte, le général Moreau.
1. Un hiver à Paris, p. 268 (Lettre XX, 15 janvier 1803). ↩
Un soir de ce mois de janvier, comme Juliette recevait encore, Reichardt le rencontra chez elle. Moreau était fort entouré. Un groupe d'officiers autrichiens, qui avaient combattu contre lui, au cours de la dernière guerre, l'interrogeaient; et il répondait complaisamment, en homme qui est très sûr de son fait. Il avait du calme, de l'orgueil, de la précaution; et on l'admirait. Cependant, à côté, dans un salon voisin, Mme Moreau exécutait, accompagnée au son des tambourins, une gavotte, avec une perfection très applaudie. Dès cette époque, le subtil Reichardt devine le danger : il souhaite que des amis imprudents n'aillent point, avec une étourderie périlleuse, comparer ce grand homme très intelligent au redoutable maître1.
1. Un hiver à Paris, p. 259 (Lettre XIX, 11 janvier 1803). ↩
Les ennuis commencèrent au mois de février. Juliette crut indispensable d'interrompre ses bals du lundi. Peut-être, aussi bien, est-ce Récamier qui l'en persuada. Du reste, il y avait, à Paris, la grippe; cette épidémie fâcheuse faisait, dans la société, des ravages. Et puis, avec une jeune imprévoyance, Juliette s'était laissé envahir : les salons de la Chaussée-d'Antin ne suffisaient plus à contenir tous les Anglais qui affluaient chez elle. Surtout, elle sut, à n'en point douter, que ses i assemblées », où Moreau triomphait trop évidemment, déplaisaient en haut lieu. Sans doute, des rivales - et, notamment, telles amies de Joséphine - s'occupèrent-elles de lui communiquer cette information. Juliette annonça qu'à peine donnerait-elle, vers la fin de l'hiver, un ou deux bals où l'on ne serait prié qu'avec le souci de ne pas offenser le Premier Consul2.
2. Un hiver à Paris, p. 320 (Lettre XXV, 4 février 1803). ↩
Cette précaution tardive n'empêcha rien. Aussi, l'on né s'était point assez méfié de toutes jalousies. Moreau, chez Juliette, s'abandonnait trop effrontément au panégyrique des étrangers. Ce fut raconté, commenté, mis en phrases inquiétantes. Un général autrichien avait qualifié Moreau de « premier général de l'Europe1. Un autre général détesta l'intempérance de ce langage. Chez Juliette, on entourait Moreau; les étrangers briguaient l'honneur de lui être présentés; on faisait à ce héros de l'opposition un triomphe d'hommages et de conseils ambitieux. Bref, Juliette fut officiellement invitée à suspendre ses réunions. Et l'on parla beaucoup de la disgrâce nette que venait d'encourir la beauté illustre de la Chaussée-d'Antin2.
1. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 264 (28 février 1803). ↩
2. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 249 (8 février 1803). ↩
Du reste, malgré le vif éclat de ses réceptions, malgré sa grâce ravissante et malgré son luxe, la femme du banquier magnifique n'avait pas réussi à conquérir absolument la faveur mondaine. Même après la Révolution et son rude effort égalitaire, la finance et le monde n'allaient point ensemble; peut-être, à cause des facilités, les classes furent-elles plus résolument séparées que jadis, où elles ne l'étaient pas beaucoup : mais alors, la véritable société protesta contre l'invasion de la richesse. Juliette dut en souffrir. Elle fit de son mieux, la pauvre petite, pour recevoir les gens de l'ancienne cour. Ils lui furent parfois impitoyables; ambitieuse, elle ne sourcillait pas de leur impertinence, mais elle la sentit péniblement. Un certain marquis de Chauvelin, qui d'ailleurs s'était très bien rallié à Bonaparte, allait chez elle et, ensuite, la traitait avec gaillardise, « comme il aurait fait jadis d'une grisette épousée par un fermier général ». Il disait : Cela vaut bien nos femmes entretenues de Ancien régime!... » Et puis, comme courait un conte assez ridicule, Juliette en fut informée. Elle s'en plaignit à l'un de nos jeunes marquis » : -« Cela est affreux! Ce bruit va être répandu partout. Que dira-t-on de moi dans le monde?... » Le jeune marquis : « Tranquillisez-vous, madame Récamier, il est un monde, au faubourg Saint-Germain, qui ne s'informe pas seulement si vous existez1... »
1. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 408 (1er octobre 1803). ↩
L'année 1803 se termina pourtant par un succès, mais de qualité financière. On peut croire que Récamier fut un fort habile homme et, par de sages intrigues, répara le dommage qu'avaient causé les imprudences de Juliette. Les banqueroutes se multipliaient. Et l'on disait que le Premier Consul n'était pas étranger à toutes ces débâcles; les fortunes que les financiers avaient réalisées pouvaient, quelque jour, soutenir une conspiration : et elles l'inquiétaient. De sorte qu'il s'occupa de leurs ennuis, probablement. Mais il excepta de sa défaveur trois maisons et, parmi elles, la maison Récamier2.
2. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 417 (8 octobre 1803). ↩
T'out de meme, Juliette n'avait pas subi sans émoi les tribulations des mois derniers. A l'automne, elle se sentit lasse de Paris, l'abandonna et alla s'établir dans le voisinage, au château de Saint-Brice, pour un peu de temps. Mme de Staël vint l'y rejoindre. Cette terrible dame profitait du souci que donnaient à Bonaparte les préparatifs de l'expédition d'Angleterre, pour se rapprocher de Paris. Mais elle se crut pourchassée et, par Mme de Genlis, dénoncée lâchement. Elle se réfugia près de Juliette, « cette femme si célèbre pour sa figure et dont le caractère est exprimé par sa beauté même1? ».
1. Mme DE STABL, Dix années d'exil (éd. Paul Gautier, Plon, 1904), p. 96. ↩
Nous n'allons pas suivre Juliette, avec tant d'assiduité, pendant les mois et les années qui viennent.
Aussi bien, il ne s'agissait que de tracer un portrait de cette jeune femme et d'indiquer ce qu'elle était à l'époque où Chateaubriand la vit pour la première fois et ne s'aperçut pas d'elle. Sans doute sa merveilleuse beauté aurait-elle pu l'attirer tout de suite. Mais elle régnait sur un monde plus riche et ostentatoire que très élégant, sur un monde qui n'était pas du tout celui de Chateaubriand.
Et ensuite, il fallut qu'elle subît l'école du malheur pour devenir plus intéressante, pour acquérir ce qui manquait à son esprit de charme pénétrant et subtil, cette mélancolie, par exemple, dont l'auteur d'Atala fut infiniment curieux.
Elle montra beaucoup de bravoure et, semble-t-il, avec un peu d'étourderie. Elle se compromit en quelques aventures politiques, lesquelles n'ont point ensemble assez d'accord pour qu'on soit tenté de coordonner en aucune manière, là-dessus, la doctrine de cette aimable femme. Après le général Moreau, elle apprécia le royaliste Jordan. Puis on la vit se rapprocher des libéraux. En fin de compte, et pour des motifs très divers, tumultueux, hasardeux même, elle s'installa dans l'opposition. Au moment du sacre, Fouché, de la part de Napoléon, lui fit quelques avances d'amabilité : elle refusa de se réconcilier avec le maître formidable. Récamier dut en pâtir; il se ruina.
Juliette, qu'animaient sans doute l'exemple'e et le conseil de la véhémente Corinne, accepta résolument cette brusque fin de son opulence : elle l'accepta, pour son mari, sans murmurer, - et pour elle aussi.
De plus en plus, elle se rapprocha de cette exilée, Corinne. En 1817, elle est à Coppet et goûte cette compagnie éloquente.
" Sur le lac Léman, par les beaux soirs d'automne où la lumière rayonne doucement, elle échangea, cette fois amoureuse, des serments d'amour éternel avec le prince Auguste de Prusse. Il lui donna un bracelet d'or et une chaîne qui portait un cœur de rubis. Et puis, ces beaux soirs d'automne s'éteignirent; et cet amour n'avait été que des fiançailles vaines.
« Avant la quarantaine, elle n'aima que ce fiancé d'une saison, le prince au cœur de rubis. Alors, elle songea, semble-t-il, à mourir. Elle se procura les pilules d'opium qui étaient indispensables à un tel projet; et puis, elle écrivit à son mari, pour l'adieu qu'il découvrirait, hélas !... Sa virginale coquetterie la sauva.
Juliette connut, elle aussi, l'exil. On la vit, à Coppet, secouée par des « convulsions de larmes ». Elle dut passer, à Châlons-sur-Marne, des mois monotones et médiocres; et Corinne la plaignait, pour tant de beauté qu'elle enfermait dans cette «petite ville de province», peu digne d'un tel privilège.
Du reste, les rigueurs impériales n'éloignèrent pas d'elle les hommages. Pendant le séjour qu'il fit en France, M. de Metternich s'éprit de Juliette1!. Juliette lui donna l'emblème d'un anneau, cet emblème seulement. Elle était prodigue de ce facile présent; et elle éparpillait ainsi, en pure perte, la chaîne de l'amour, qu'elle eût trouvée trop continue et lourde.
1. JEAN HANOTEAU, Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Liéven (Paris, Plon, 1909), Préface, p. xX VI. ↩
En 1813, elle fait le voyage d'Italie. A Rome, elle devient l'amie de la reine Hortense. Rêveuses l'une et l'autre et peu contentes de la vie, ces deux jeunes femmes se promènent volontiers, à la nuit close, parmi les ruines. Elles suivent la voie Appienne et vont jusqu'au tombeau de Cecilia Metella ou bien jusqu'au lieu du supplice de saint Paul, poétiquement sensibles à tant de poignants souvenirs. Des rôdeurs, une [nuit, les accostèrent, réclamant bourses et bijoux. A demi mortes de frayeur, elles se laissèrent dépouiller. Mais le chef de ces gaillards, bandit courtois et qui sait parler aux dames, fut tout à coup frappé de la beauté que les étoiles lui révélaient sur les visages d'Hortense et de Juliette. Galant, il enjoignit à ses hommes de restituer les objets volés; mais il exigea par contre, que chacune des deux femmes accordât un baiser « chacun des voleurs, et à lui nommément. Ce qu'elles firent, sans nul doute, avec chagrin.
Or, un jour, en 1821, à Berlin, comme Chateaubriand y était notre ambassadeur, un jeune secrétaire d'ambassade, le chevalier de Cussy, racontait cette histoire l'un de ses collègues. Et de rire, tous deux! Et de rire si bien et si fort qu'ils n'entendirent pas que la porte s'ouvrait et que l'ambassadeur était là, qui lui les entendait. Il s'écria, et sèchement :
Eh! messieurs les jeunes gens, ce ne sont en effet que des voleurs qui peuvent se vanter d'avoir embrassé Mme Récamier1!...
1. Souvenirs du chevalier de Cussy, publiés par le Comte MARC DE GERMINY (Paris, Plon, 1909), tome 1, p. 50. ↩
Il ne plaisantait pas; il était indigné : en 1821, il avait le droit et sans doute avait-il le cœur d'être jaloux de Juliette.
Après la merveilleuse épiphanie de 1801, s'il fut de longues années sans revoir la déesse charmante, il l'oublia en tout cas ou, du moins, il vécut de même que s'il l'avait oubliée.
Il aima Pauline de Beaumont, certes imparfaitement : il l'aima de son mieux. Et puis, il partit pour Rome, où il fut secrétaire de la légation du cardinal Fesch. Mais, avant de partir, il se présenta, un jour, à la banque Récamier. Le banquier fut l'obligeance même. Chateaubriand lui demanda du papier sur Rome, pour une somme de mille écus. Le banquier répondit avec empressement à ce souhait. Même, il donna au jeune diplomate une aimable lettre pour son correspondant de Rome, - une lettre conçue en ces termes, ou à peu près : « Je vous adresse M. de Chateaubriand, mon ami, et je vous prie de lui rendre toutes sortes de services; c'est un homme de mérite en son genre1... » L'agent secret, qui transmit à Monsieur cette anecdote, ajoute : « Ce mot, échappé à la bonhomie du financier, a, depuis, fait fortune dans les salons ». Oui, l'on riait à cause de ce jugement protecteur que portait l'homme d'argent sur l'homme de génie; « un homme de mérite en son genre », cela semblait insuffisant, pour l'auteur d'Atala et du Génie du Christian s me. On aurait ri bien davantage et mieux, si l'on avait su l'avenir, à cause de l'indulgent « mon ami » accordé, avec mille écus, à M. de Chateaubriand par le mari de Juliette. Seulement, on ne savait pas; et Juliette ne savait pas; et René lui non plus ne savait pas où allait, par mille chemins embrouillés, sa destinée agréable.
1. Relations secrètes des agents de Louis XV111, p. 376 (à la date du 13 août 1803). ↩
Sur l'un de ces chemins, il rencontra cette reine des roses, la petite marquise de Custine. Et puis, sur les chemins d'Espagne, cette infortunée, Blanca.
Il revenait de Palestine, pèlerin tout chargé d'amour; il y était allé pieusement visiter « le berceau de la religion » ou bien, dit-il encore, « chercher des images » car il avait écrit Le Génie du Christianisme et, en outre, il était curieux de l'aspect divers que prend, par le monde, la réalité perpétuelle.
A Cordoue, il retrouva Mme de Noailles, « la belle Nathalie » comme on l'appelait et comme elle fut. Elle voyageait en Espagne, depuis quelques mois, avec ses enfants; et elle attendait René.
Il n'est pas question d'elle dans les Mémoires d'outre-tombe; du moins, il n'y est parlé que de Blanca, le nom qu'elle eut dans Le Dernier Abencerage. Et puis, plus tard, à Londres, Chateaubriand donne quelques lignes à la vicomtesse de Noailles, fille de Blanca, - « aussi agréable, spirituelle et gracieuse que si elle eût erré encore à quatorze ans dans les beaux jardins de Méréville ». Alors, sans le dire, il se souvient d'un temps qui l'émeut : c'est à Méréville, « oasis créée par le sourire d'une muse », qu'il vit pour la première fois Nathalie de Noailles, Blanca prochainement; et c'est en 1805 que la fille de Blanca eut ses jolis quatorze ans.
Voilà tout ce qu'il y a, dans les Mémoires que Chateaubriand voulait qui fussent publiés. Mais, dans un manuscrit de 1834, il y avait un passage que Chateaubriand supprima et que Sainte-Beuve copia et imprima : « Ai-je tout dit, dans l'Itinéraire, sur ce voyage commencé au port de Desdémone et d'Othello? allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait; je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés sur l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait, en abordant les côtes d'Espagne! aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves? Que de malheurs ont suivi ce mystère! Le soleil les éclaire encore! La raison que je conserve me les rappelle. Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et de délire. »
Quelle étrange aventure!... Pour achever de conquérir une femme, il lui fallait encore de la gloire. Quelle gloire, acquise au cours d'une tournée orientale?... Sans doute avons-nous ici l'explication, touchante et un peu ridicule, de toutes les vantardises qu'on trouve dans l'Itinéraire, coups de fouet, coups de poing qu'il donne à plusieurs indigènes, prétentions d'archéologue inopiné, de génial géographe, tout cela qu'il dut raconter avec un entrain fier à Blanca étonnée.
Mais a-t-il vraiment fait ce grand détour par Constantinople, la Grèce, Jérusalem et Carthage, pour aller rejoindre en Espagne une petite amie?... Ce grand détour était-il le malin prétexte de son absence?... Peut-être. Et puis, le voyage, en outre, l'amusait ; il se plaisait aussi à se parer d'une légende, à se costumer en coureur des océans, des déserts et des ruines.
Cependant qu'il voyage et, du pont de son navire, implore l'étoile du soir, la belle Nathalie se promène. Elle est artiste. Elle passe deux mois à Grenade « pour dessiner les monuments des Maures »; quand elle parle de l'Alhambra, c'est de l'enthousiasme; et « les Maures exaltent son imagination ».
Comme c'était la Semaine sainte, Mme de Noailles et Hyde de Neuville, qu'elle avait rencontré, allèrent à Séville ; les processions et toutes ces manifestations de la bruyante piété populaire les choquèrent un peu. Mais la vibrante Nathalie adorait les cérémonies qu'il y avait à l'intérieur de la splendide cathédrale. Un soir, elle fut saisie d' « un attendrissement impossible à réprimer » Le sanctuaire seul était illuminé; la voûte, ténébreuse; et « cette belle âme si ouverte à toutes les nobles impressions ne put contenir celles que lui inspirait cette scène imposante ». Voilà une vive sensibilité; voilà de quoi intéresser, toucher un bon Hyde de Neuville; mais voilà de quoi bouleverser la tête et le cœur de René.
Au sortir de l'office du Vendredi saint, Hyde de Neuville et Mme de Noailles s'entretinrent de nobles pensées, - « le bonheur attaché aux vertus, la bienfaisance, la retraite, les affections pures et solides »; - ils se promirent une inviolable amitié... La belle Nathalie allait bientôt frémir à des mots plus ingénieux, à des sentiments plus exaltés, quand René serait là enfin!...
Depuis qu'elle était en Espagne, elle aimait à se faire appeler Dolorès. Elle avait la notion de la couleur locale et elle savait profiter de l'émoi qu'un chaud pays comporte.
Par exemple, elle dansait volontiers, là-bas, les danses « si attrayantes» de l'Espagne. Plus tard, quand M. Hyde de Neuville lut Le Dernier Abencerage, il reconnut, dans la danse « gracieuse et noble » de Blanca, la danse de Dolorès, la danse de Nathalie de Noailles.
C'est une zambra, danse que les Espagnols ont empruntée aux Maures. Le son de la guitare l'accompagne; la danseuse chante et rythme ses pas au cliquetis des castagnettes. Elle « s'élance comme enivrée de plaisir et se retire comme accablée de tristesse »; elle tend sa joue à quelque amoureux qui n'est pas là et puis elle a honte, et la pudeur succède, sur son visage, aux sourires provocants. Tantôt, elle marche « d'un pas noble et presque guerrier »; tantôt, elle « voltige sur le gazon », Et, quant à la voix de Blanca, un peu voilée, elle a « cette sorte d'accent qui remue les passions jusqu'au fond de l'âme »...
Ainsi dansait, à Cordoue, en souvenir des Maures dont la pensée. l'exaltait, cette petite femme; et le le cœur de René bondissait avec elle.
Et Rene fut Aben-Hamet.
Il y avait en lui une admirable puissance de vive transformation : c'est à la faveur de ce facile et sincère travestissement qu'il put divertir, au long de sa durable vie, son ennui.
Dans Le Dernier Abencerage, il a dissimulé sous le symbole d'une anecdote romanesque un souvenir d'amour; c'est un récit voluptueux, animé de mélancolie et de joie, chaud d'une ardeur que le soleil excite.
Nathalie, à Cordoue, l'enchanta. Sous les espèces de Blanca, il la compare aux fées charmantes - qu'apercevaient Tristan et Galaor dans les forêts. Et puis $ « avec les charmes d'une Française, elle avait les passions d'une Espagnole »... O René, qui oubliez tout à fait Blanca de Bivar pour Nathalie de Noailles! et vous, petite Française, si prompte à prendre l'âme du pays où vous aimez !...
Et Aben-Hamet? - Il « réunissait en lui la beauté, la valeur, la courtoisie, la générosité de ses ancêtres, avec ce doux éclat et cette légère impression de tristesse que donne le malheur noblement supporté »... O René si complaisant pour vous-même! ô René, si coquet de votre mélancolie qui plaît aux femmes !...
Le pèlerin de Jérusalem s'est, comme il l'a écrit, reposé Cordoue, - reposé des austérités d'un cœur qui voyagea en Terre sainte.
Les amours de Blanca et de René durèrent assez longtemps : assez longtemps pour René!... D'habitude, il n'avait pas le coup de foudre; mais il était, soudain, amoureux - et, alors, amoureux fou - d'une femme qu'il connaissait déjà depuis quelques années ou quelques mois. Il faisait des provisions d'amour; il songeait à une autre femme tandis qu'il était encore l'esclave-assez capricieux, d'ailleurs, - d'une passion. Cette passion terminée, la nouvelle était toute prête.
Un jour, Chateaubriand écrivait à la duchesse de Duras : « Mme de Mouchy sait que je l'aime, que rien ne peut me détacher d'elle... Sûre ainsi de moi, elle ne me défend ni de vous voir, ni de vous écrire, ni même d'aller à Ussé, avec ou sans elle. Si elle me le commandait, sans doute elle serait aussitôt obéie.» Quelle excellente obéissance! quelle fidélité!... Et puis, peu à peu, il oublia ses beaux serments. Il fréquenta beaucoup à Ussé, qui était le château de la duchesse de Duras; il y allait sans la « mouche », comme on appelait la pauvre petite Nathalie, devenue duchesse de Mouchy.
Et enfin, il écrivit à Mme de Duras : « J'ai aimé passionnément Mme de Mouchy... » J'ai aimé, - c'est fini!... La belle Nathalie, moins belle peut-être que jadis et, en tout cas, moins belle aux yeux frivoles de René, écrivit à son amie la duchesse de Duras : « Parlez de moi quelquefois! Que je ne, sois ni trop méconnue, ni trop oubliée! Si notre ami peut conserver mon souvenir, je suis sûre qu'il me plaindra et aimera ma mémoire... » La lettre est jolie, d'un ton simple, d'un sentiment frémissant et doux.
Dans le passage des Mémoires d'outre-tombe que Sainte-Beuve a recueilli, ces mots : « Que de malheurs ont suivi ce mystère! le soleil les éclaire encore!... » veulent dire qu'à la date où Chateaubriand écrivait ces lignes de tristesse, Mme de Mouchy vivait encore. Et puis : « La raison que je conserve me les rappelle... » La raison que je conserve est une allusion à l'événement terrible, un poignant rébus et dont voici la traduction : Mme de Mouchy était folle.
Etait-elle devenue folle par le chagrin d'amour? Il est bien difficile de le dire. Mais enfin, voici la lettre que, le 20 septembre 1817, Mme de Duras adressait à son amie Mme Swetchine : « Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie... Vous avez admiré avec moi la supériorité de son esprit, l'élévation de ses sentiments et cette délicatesse, cette fierté blessée, qui depuis si longtemps empoisonnait sa vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir mieux que sa conduite... » Pourtant, ces deux amies continuaient à se voir; et puis, voici Mme de Duras qui juge Mme de Mouchy avec une indulgence bien sévère... Ces jeunes femmes de la Restauration nous étonnent un peu, il me semble!... Mme de Duras continue : « On se juge avec tant de sévérité, et pourtant l'abaissement est si pénible! et, quand on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l'esprit, l'élégance des manières peuvent inspirer d'admiration et qu'on sent qu'on vous la dispute, quelles affreuses réflexions ne doit-on pas faire!... » Avec cela, il n'est pas évident que cette admiration, par exemple, de Chateaubriaud, ce ne soit pas Mme de Duras qui, justement, l'ait disputée à Mme de Mouchy. S'il faut l'avouer, je ne comprends pas grand'chose à la bonne Mme de Duras... « Enfin, chère amie, tout l'ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire : sa tête s'est égarée, son imagination s'est frappée et elle a perdu la raison. Sa folie n'est point violente, mais elle est déchirante. La terreur la saisit, elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce qu'elle prend est empoisonne, que nous allons tous périr par l'effet d'une conspiration, mais qu'elle est particulièrement dévouée, que tous ses domestiques sont des demi-soldes déguisés; enfin, mille folies. Elle s'est confessée; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre; - Mais elle dit qu'elle est heureuse. Elle m'a chargée de la justifier après sa mort, de dire qu'elle ne méritait pas l'abandon où on l'a laissée...i
Ce petit bout de phrase est terrible pour Chateaubriand, si peut-être il fait allusion à cet abandon où Aben-Hamet, l'amoureux de Cordoue, l'enchanteur impitoyable de l'Alhambra, laissa la pauvre Nathalie. Mme de Duras avoue que « cela est déchirant ». Et elle ajoute : « Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m'entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé... »
Chateaubriand fut, en effet, bien affligé. Il eut raison de l'être.
Quand il écrit que tous ses plaisirs ultérieurs furent attristés par ce souvenir, j'y crois, en tenant compte aussi de sa légèreté. Je me figure que la folie de Blanca dut lui être un avertissement rude et imprévu. L'amour occupa toute sa vie et ne lui fit pas de mal. C'est que l'amour lui était un jeu, un délicieux amusement, qui le divertissait de son ennui et qui ne l'empêchait pas de vivre ailleurs son existence d'activité, d'orgueil, de remuement. Or, il apprenait soudain, par le cruel exemple de la Mouche, qu'on ne badine pas avec l'amour, - avec son amour à lui, principalement, tout mêlé de chimère, des malins prestiges d'une imagination prodigieuse et tout imprégné de ce condiment redoutable, la rêverie de la mort. S'il descendit en lui-même et s'il médita sur cette aventure, peut-être a-t-il senti que deux êtres en qui sa poésie s'était réalisée, exaltée, - Lucile de Chateaubriand et puis Nathalie de Noailles, - ces deux jeunes femmes étaient devenues folles. S'effraya-t-il de cette poétique démence, qui était en germe dans son périlleux génie?...
Le 1 « juin 1814, Mme Récamier fit sa rentrée à Paris, quatre semaines après le Roi. Si l'on a dit que la brochure de Chateaubriand, De Buonaparte et des Bourbons, ramena en France la dynastie, elle ramena aussi Juliette; car ce fut un des premiers actes du nouveau gouvernement, ce rappel des exilés de l'Empire et, nommément, de Mme Récamier. Ainsi se combinent avec grâce les aventures inégales des Etats et des tendresses particulières.
Au total, l'exil avait été, pour cette jolie femme, une excellente chose. Avant cela, reine de la Chaussée-d'Antin, riche et dont les « assemblées » sont très courues, elle recevait beaucoup de monde, voire beaucoup trop de monde; mais la plus élégante société la tenait à distance. Maintenant qu'elle a subi les « persécutions » du « tyran » et qu'elle arrive à Paris avec les Bourbons, tout s'arrange à merveille. Mathieu de Montmorency lui amène le duc de Doudeauville; elle a le chevalier de Boufflers, le prince Auguste de Prusse, le prince de Metternich, Pozzo di Borgo, Canova, David; elle a qui elle veut. La reine de Naples s'adresse à elle quand il s'agit d'acquérir un publiciste fidèle : et Juliette, imprudente, choisit ce Benjamin Constant dont le nom semble une joyeuse antiphrase. Elle n'est plus du tout cette financière opulente que le faubourg Saint-Germain traitait avec légèreté : elle est une véritable puissance mondaine.
Du reste, la mode avait changé. L'on ne donnait plus de ces bals fastueux où la blanche beauté de Juliette triomphait naguère facilement. Les jeunes femmes les mieux réputées s'occupaient d' « avoir de l'esprit. Ce n'est pas plus malaisé que d'être belle; pour ceci, comme pour cela, il y a des dons naturels: mais, avec du soin, de la vigilance, on remédie aux imperfections de l'une et de l'autre sorte. Juliette était d'abord jolie : elle le resta. Et, lorsqu'en outre il fallut montrer du zèle et de l'entente pour les choses de la littérature, elle accepta résolument cet exigeant caprice de l'heure et se tira très bien d'affaire. Les jeunes femmes qui donnaient le ton « n'étaient plus folles de la danse et ne trouvaient presque plus de bon genre d'en afficher le goût décidé1». Ces façons graves avaient eu leur commencement lors des désastres de la campagne de Russie; ensuite, les événements qui bouleversèrent la France continuèrent d'imposer à la vie mondaine un caractère élégamment sérieux.
1. Mémoires de Madame de Chastenay, publiés par M. A. Ro SEROT (Paris, Plon, 1896), tome II, p. 224. ↩
On emplaça les bals par des lectures. M. de Forbin, par exemple, lisait des nouvelles de lui; et, comme il avait du talent pour la peinture, on ne l'approuvait pas unanimement de vouloir encore écrire. Cependant, on l'écoutait volontiers, parce qu' « une histoire d'amour et de passion, contée avec quelque chaleur, ne peut manquer de faire plaisir, si pour l'entendre on se trouve réunis en société choisie, cans un jou salon, bien éclairé, et qu'une conversa-t'on où chacun remonte les cordes de l'instrument qu'il fera résonner doit terminer autour d'une table à thé cette sorte de soirée académique »