Hortense Allart
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Les Grecs, qui ont placé la Mémoire dans le chœur des muses, imaginèrent en son honneur de gracieuses mnémotechnies. Par exemple, ils racontaient que, le jour de la bataille de Salamine, Eschyle arrivait au plus haut point de sa carrière, Sophocle était au nombre des adolescents qui célébraient la victoire; et Euripide naissait. De telles coïncidences, où il serait agréable de voir l'œuvre de la destinée, témoignent de l'ingéniosité publique. Quand il y a dans les hasards un peu de régularité, il est rare que les hasards aient travaillé tout seuls.
Cependant, au mois de septembre 1801, - l'année même où Chateaubriand conquit l'amour de Pauline de Beaumont et partit avec elle pour le refuge tendre de Savigny; cette année même où il vit pour la première fois Juliette Récamier, qu'il ne devait aimer que dix-sept ans plus tard, - cette année-là, naquit à Milan Hortense-Thérèse-Sigismonde-Sophie-Alexandrine Allart, qu'il devait aimer vingt-huit ans plus tard.
Ainsi la bienveillante, féconde et scandaleuse nature pourvoyait aux amours de René : elle lui préparait un perpétuel renouvellement d'affectueuse Jeunesse.
Les Mémoires d'outre-tombe, qui racontent tant de choses, - souvent exactes, - sont à peu près silencieux, pour ce qui est d'Hortense. Ils ne la mentionnent qu'une fois, et seulement comme une distinguée femme de lettres : « Madame Tastu marche au milieu du chœur moderne des femmes poètes, en prose ou en vers, les Allart, les Waldor, les Valmore, les Ségalas, les Révoil, les Mercœur, etc., etc. : Castalidum turba1. » Belle énumération, flatteuse, mais où l'on n'aperçoit pas qu'une tendresse soit dissimulée. Chateaubriand, dans ses Mémoires, parle beaucoup de ses amies; mais il a l'honorable soin de présenter ses amours comme des amitiés : le reste, il le donne à entendre... Avec Hortense, ce n'était pas possible. Cette aimable femme avait eu de si célèbres et nombreuses aventures, qu'en se disant son simple ami, Chateaubriand risquait le ridicule. Il supprima cette anecdote d'une existence qui était assez riche, au surplus, sans cela.
1. Mémoires d'outre-tombe, tome XI, p. 397. ↩
Mais il aima Hortense qui l'aima : cette personne vive, complaisante et qui avait, avec un esprit de philosophe et de littérateur, un cœur de grisette, le divertit des grandes dames.
En 1828, vers la fin de l'année, Chateaubriand était ambassadeur à Rome. On lui avait conféré cet honneur, afin de ne pas l'avoir dans l'opposition; et on l'avait envoyé là-bas, afin de ne pas l'avoir à Paris. Bref, on s'était, avec munificence, débarrassé de lui. Et il était parti avec chagrin. Sa femme l'accompagnait : ce n'était pas pour lui faire aimer mieux ce bel exil. L'idée de fouler un sol historique et de vivre au milieu de ruines qui lui inspireraient de belles phrases lui avait fait préférer ce poste à un autre. Il avait là des souvenirs personnels qui, mêlés aux souvenirs de la plus éclatante histoire du monde, ne déplaisaient point à son orgueil. En outre, dans une église de la ville éternelle, dormait, sous le mausolée qu'il lui avait élevé, Pauline de Beaumont, amour émouvant, mélancolique mémoire.
Seulement, à Rome, en dépit de tout cela, il s'ennuya de tout son cœur; et, pour s'ennuyer, René n'avait pas son pareil. Il écrivait de fréquentes et longues lettres à Mme Récamier. Celle-ci n'était pas sans inquiétude. Un jour, je ne sais pas ce qu'elle lui écrivit ; mais il lui répondit : « Ne craignez rien, je suis cuirassé!... »
Cuirassé, lui?... Oh! non... Et, s'il ne fut jamais cuirassé contre les tentations de son faible et voluptueux cœur, c'est principalement aux périodes d'ennui qu'il était offert comme une proie heureuse à toutes les séductions.
A Rome, il était assez attentif à la comtesse del Drago; et, par son jeune attaché d'ambassade, le vicomte d'Haussonville, il lui envoyait des bouquets. En outre, il correspondait, fréquemment et bien tendrement, avec une marquise de V..., qui, d'un château du Vivarais, lui adressait des lettres d'amour et l'appelait « ami chéri ». Mais le Vivarais était loin; et, la comtesse del Drago, qu'en savons-nous?... Il aurait bien voulu que vînt Juliette; et Juliette ne venait pas. Bref, il languissait, dans un grand marasme du cœur.
Il avait soixante et un ans, étant né en 1768. Mais il avait cru longtemps qu'il était né en 1769; et cette incertitude lui avait laissé le goût de se croire plus jeune qu'il ne l'était. Et puis, si l'on trouve qu'il avait l'âge d'être raisonnable, il ne l'était pas, voilà tout.
Or, un jour d'avril 1829, une jeune femme vint à l'ambassade. Elle s'appelait Hortense Allart1!. Elle apportait, pour être bien reçue, une lettre de la séduisante Mme Hamelin. D'ailleurs, elle avait lu, pour la circonstance et avec quelle hâte assidue, Atala; et elle en était charmée. Hortense fut reçue, et bien reçue : elle possédait, pour cela, mieux qu'une lettre de la petite créole, sa beauté, son agrément. On a d'elle un médaillon de David d'Angers; elle y est fort jolie, avec son chignon relevé selon la mode de nos grand'mères, qui furent jeunes et coquettes, à l'époque de la Restauration; sur les tempes, des accroche-cœurs, - et, quand on apprend qu'Hortense n'avait que deux accroche-cœurs, le symbole est insuffisant. D'ailleurs, de fines mèches roulées encadraient les oreilles, petites et gentilles. Les yeux, malins et vifs; le nez busqué, la bouche souriante et un col de déesse. Vingt-huit ans... Et l'ambassadeur fut très aimable.
1. La plupart des documents relatifs à Hortense Allart ont été découverts et publiés par M. LÉON SÉCHÉ, Hortense Allart de Méritens (Paris, 1908). ↩
A peu de distance de là, en l'église Saint-Louis-des-Français où René n'avait pas le courage d'aller, Pauline de Beaumont goûtait le repos d'être oubliée.
L'ambassadeur fut très aimable... Et, le lendemain de ce jour - c'était Pâques - l'ambassadeur eut le courtois empressement d'aller rendre sa visite à cette jeune femme, qui demeurait dans le quartier delle Quatro Fontane.
« Élégamment mis, dit Hortense, d'un soin exquis dans sa personne, une fleur à la boutonnière, son âge s'oubliait. Il avait un sourire charmant, des dents éblouissantes, il était enjoué et semblait heureux... »
Il le fut. Ils le furent l'un et l'autre.
Du reste, cette jeune femme, qui éprouvait une tendresse véritable pour un illustre vieillard, aimait en lui, autant que lui, sa légende et le grand poème de son œuvre. C'est bien.
Au mois d'avril de l'année précédente, Hortense écrivait à Stendhal1 qu' « elle n'était pas contente des Romains ». Cela ne fait pas l'éloge des Romains,- car, en tous pays, Hortense avait jusqu'alors trouvé une aimable compagnie. Et elle s'ennuyait un peu.
1. PAUL BONNEFON, Hortense Allart et Stendhal (dans L'Amateur d'Autographes d'octobre 1908). ↩
Chateaubriand, lui, s'ennuyait si fort qu'il demanda un congé. Il le demanda, ce congé, quelques jours avant la visite d'Hortense; alors, il ne s'attendait pas à telle aubaine. Et il l'obtint, ce congé, mais avec chagrin désormais, s'il lui fallait ainsi renoncer à Hortense. Le 29 avril, désolé, il écrivit à son ami le comte de Marcellus : « Si Mme de Chateaubriand veut aller à Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon été... » Il ajoutait : « Je regrette Rome! »
Cela est elliptique et délicieux.
Rome, c'était, à présent, le joli visage d'Hortense, son affabilité, son enthousiasme, son sourire, - elle enfin. L'ambassadeur était pris!... Seulement, Mme de Chateaubriand ne voulut pas aller à Paris toute seule. Chateaubriand dut quitter Rome, - Rome et Hortense : - le 29 mai, il était à Paris. Mais, comme il n'avait pas pu rester là-bas, ingénieux il décida Hortense à mieux aimer Paris que Rome. Elle arriva au commencement de juin; elle s'installa rue d'Enfer, à deux pas de cette Infirmerie Marie-Thérèse, qui était un asile de sainteté pour les vieux prêtres infirmes et où le grand homme avait élu domicile : ainsi, le grand homme, pour aller de
de chemin
ce saint asile à sa belle, n'avait pas trop à faire.
Quelle était donc cette petite personne tant séduisante, qui avait si bien enjôlé le représentant du roi de France auprès du Saint-Siège?...
A vingt-huit ans, elle possédait une remarquable connaissance de la vie. C'était une petite George Sand. Moins le génie, il est vrai... Et alors?... Mais enfin, elle a vécu dans l'exaltation, dans le plaisir et dans la douleur; elle ignora jusqu'à sa vieillesse la paix de l'esprit. Comme elle eut beaucoup de ferveur, son souvenir dure après sa mort.
Le biographe d'Hortense Allart, M. Léon Séché, a dressé ce tableau très net et rigoureux des occupations auxquelles se plut le cœur assidu de son héroïne. Elle eut de la complaisance : - de 1826 à 1829, pour Capponi, l'un des héros du risorgimento ; de 1829 à 1831, pour Chateaubriand; de 1831 à 1836, pour Bulwer-Lytton; de 1837 à 1840, pour Jacopo Mazzei; entre 1840 et 1841, « pendant quelques jours », pour Sainte-Beuve; de 1843 à 1845, elle fut l'épouse de Napoléon-Louis-Frédéric-Corneille de Méritens, mais à peine.
Et voilà établi, par un critique d'à présent, le bilan d'un cœur romantique.
Quelle chose étonnante que, les gens étant morts, leurs anecdotes sentimentales deviennent le divertissement d'un chacun!... Des personnes très bien élevées fouillent dans les tiroirs de qui autrefois était célèbre ou connut des hommes célèbres... Àh! quant à Hortense Allart de Méritens, il n'importe guère; et tant pis pour elle!... Cette dame n'a pas été la discrétion même. Je crois qu'elle eût aimé qu'on racontât sa nombreuse aventure. Elle n'a publié Les Enchantements de Prudence que pour renseigner le public sur les bontés qu'elle eut à l'égard de Chateaubriand.
Après avoir lu ce volume, George Sand écrivit à l'auteur : « Où êtes-vous, astre errant? Vous sembliez fixée à Montlhéry; mais votre livre annonce une fois de plus un tel amour de la promenade que vous n'y êtes peut-être plus, et il y a des siècles que vous ne m'avez écrit. Je viens de lire ce livre étonnant. Vous êtes une très grande femme... »
Dans La Tour de Nesles, ce sont de « grandes dames »; oui, de « très grandes dames »... Elles étaient, alors, une bande de « très grandes femmes », qui avaient le cœur sur la main et qui donnaient la main volontiers... Et l'on raconte que ce n'est pas fini.
Hortense fut une très grande femme, et qui, toute sa vie, aima les grands hommes.
Son père1, Nicolas-Jean-Gabriel Allart, était un assez singulier personnage, fils de greffier et qui avait fondé un cabinet d'affaires où fréquentaient toutes sortes de gens, viveurs, ministres, et le théâtre. Il était l'ami de Talma. Il lui écrivait le « 30 messidor, an cinquième de la république française une et indivisible » ou, en style plus clément, le 18 juillet 1797. La feuille est marquée de cet en-tête illusoire : « Liberté, égalité ». Puis, « Armée d'Italie », cela, réel. En 1797, Gabriel Allart était « préposé aux contributions, finances et confiscations de Vicence et son arrondissement »; il ajoute - on verra pourquoi - « et artiste tragique de Vicence ». Il adresse sa lettre « à François Talma, le premier de son art, à Paris ». Sur l'enveloppe : « Au citoyen Talma, artiste du théâtre de la République, rue de la Loi, à Paris ». Et voici : « Te doutais-tu, mon cher ami, en 1774 ou 1775, lorsque nous répétions La Mort de César devant le grand Lamaignère, que vers l'an IIII de la république française tu serais un grand acteur à Paris et moi un assez beau talent à Vicence; que ces mêmes rôles de Brutus et de César, par lesquels nous commencions notre carrière, devaient établir, fonder notre haute réputation? Nous en sommes pourtant là, mon cher, que ta réputation coure l'Europe et la mienne Vicence et son arrondissement !...» Puis, Allart raconte qu'à Vicence on a fêté le 14 juillet. Une division est là, sous les ordres du général Joubert, et en fort bons termes avec la population de l'endroit. Pendant trois jours, en commémoration de la Bastille démolie, il y eut des défilés militaires, des courses à pied, à cheval, des jeux, des bals, des spectacles. Et puis, on a donné La Mort de César. Allart était César lui-même; les autres rôles étaient tenus par des officiers. Grand succès. Facile, d'ailleurs, les habitants de Vicence ne comprenant pas le français et l'armée étant par principe indulgente à « tout ce qui n'est pas autrichien ou chouan »...
1. Documents publiés par M. PAUL BONNEFON, dans L'Amateur d'Autographes et de Documents historiques d'octobre 1908. ↩
Gabriel Allart eut une gaie jeunesse. Et Mlle Desgarcins feignit de vouloir mourir à cause de lui; elle se donna « un petit coup d'un petit couteau qui teignit sa chemise d'une goutte de sang1 ». Léger suicide, flatteur déjà pour Gabriel.
1. Pour les amours du jeune Allart, M. Paul Bonnefon renvoie aux Souvenirs d'un sexagénaire, d'ARNAULT. Et, la petite blessure de Mile Desgarcins, elle est, dit-il, attestée par le paron Honore Duveyrier, qui mourut premier président honoraire de la cour de Montpellier et qui avait été le camarade de jeunesse d'Allart. ↩
Ensuite, il épousa Marie-Françoise Gay, sœur de Sigismond Gay et tante de Delphine de Girardin. Bref, il y avait de la littérature dans la famille. La mère d'Hortense traduisit de l'anglais plusieurs romans; pour son compte, elle écrivit Albertine, qui est, paraît-il, assez autobiographique. Et Hortense avait une sœur, Sophie, artiste peintre, qui exposa aux Salons, de 1827 à 1834. Quelle famille, adonnée aux arts libéraux!...
A Aix-la-Chapelle, Hortense avait un oncle. Elle fit un séjour chez lui, en 1815, Elle avait alors quatorze ans. Un jour, elle prit une bonne plume pour écrire au tsar Alexandre : elle le priait d'adoucir la captivité de Napoléon. Plus tard, apprenant que le grand homme était malade, elle offrit d'aller, à Sainte-Hélène, le soigner. Le général Bertrand fut touché; sans doute, de l'attention. Et Hortense entra chez lui : Mme Bertrand lui confia l'éducation de sa fille.
C'est alors qu'elle rencontra « Jérôme », le Jérôme des Enchantements. Elle le désigne comme un « jeune prélat romain. Trait d'anticléricalisme. Elle s'amusait à déconsidérer l'Eglise. Ce Jérôme était tout simplement un comte de Sampayo, riche et distingué, jeune Portugais, dont la mère était Irlandaise, du reste marié.
Hortense eut de lui Marcus.
Beaucoup plus tard, elle écrivait à Sainte-Beuve : « Ma jeunesse a été formée par Sampayo, un grand esprit, au dire de ceux qui l'ont connu, mais un esprit dédaigneux qui, à part la politique et le sublime, ne voyait rien1. » C'est joliment dit, et avec une ingénieuse amertume. Sampayo mourut en 1844; et Hortense écrivit : « La mort de Sampayo m'a fait croire qu'il serait mieux où il allait qu'ici-bas; mon chagrin est compensé2.i
1. Lettres inédites à Sainte-Beuve (éd. Séché, Paris, 1908). Lettre de 1847, p. 274. ↩
2. 1d., p. 85. Lettre de 2 mars 1844. ↩
Elle avait beaucoup aimé Sampayo. Elle n'aimait que beaucoup; et tout le temps. Elle appelle cela, dans ses lettres à Sainte-Beuve, « suivre noblement la nature. C'est qu'elle était élève de Rousseau, comme toutes les « très grandes femmes » d'alors ; et, comme son maître, elle employait volontiers ce mot de « nature n, sans l'avoir nettement défini, mais pour désigner ce qui, en somme, lui était agréable. Et, moraliste, elle recommande aux jeunes filles de suivre la nature « noblement », s'il est possible; en tout cas, de la suivre.
Sampayo, bel esprit, religieux, mystique même, abandonna Hortense comme elle était sur le point d'être mère.
Abandonnée, et dans ces conditions-là, Hortense partit pour Florence, afin d'y cacher le résultat de son aventure, qui bientôt naquit et reçut l'héroïque prénom de Marcus.
L'histoire fut connue à Paris, malgré le courageux exil florentin. Un jour, le 8 mars 1827, à l'Abbaye-au-Bois, chez Mme Récamier, il y avait le bon Ballanche, le critique d'art Delécluze, Mme Lenormant, Mme Salvage... Je ne sais pas si Chateaubriand était là... On parla de Delphine Gay et puis de sa cousine, Hortense Allart. Soudain, Ballanche dit : « Elle est à Florence, elle vit là... qui donc m'en a parlé?...i - « Écrit-elle quelque chose, en Toscane? » demanda Mme Salvage. Et l'innocent Ballanche répondit : ‹ Oh! oui, je crois qu'elle a produit quelque chose... » A ce mot de produire, il y eut deux ou trois personnes à se pincer les lèvres pour ne pas rire. On affecta d'ignorer que, pour le moment, la production principale de Mile Hortense Allart, c'était le jeune et bien vivant Marcus1... Et je ne sais pas si Mme Recamier eut envie de rire; mais, deux ans plus tard, Hortense n'était pas pour elle un sujet de gaieté... Il y a ainsi, dans le désordre des hasards, de petits faits qui ont l'air d'avertissements; mais les hasards sont si malicieux que, même alors, ils ne donnent que d'incompréhensibles prophéties. Et ainsi va la vie, d'une allure distraite, amusée, imprudente, un peu folle.
1. Cette anecdote est racontée par DELÉCLUZE, dans ses Souvenirs, que cite M. Bonnefon. ↩
C'était tout de même vrai, comme l'angélique naïveté de Ballanche avait voulu le dire, qu'en Italie Hortense Allart écrivait. Cette petite George Sand avait commencé de bonne heure. A vingt et un ans, au lieu de n'être que futile, ainsi que l'y engageaient et la jeunesse, et la beauté, la nature aussi, elle publia une étude de La Conjuration d'A Amboise; deux ans plus tard, des Lettres sur Mme de Staël; deux ans plus tard, un roman de Gertrude, où elle mit beaucoup de son cœur qui avait aimé. qui avait souffert.
Il ne faut pas qu'on se moque d'elle par trop : elle fut vaillante; et elle écrivit beaucoup, pour gagner sa vie.
Elle écrivait, de temps en temps, à merveille, pour peu que son cœur y fût. Et, de temps en temps ; aussi, elle se dépêchait excessivement. Ainsi, elle admirait l'Histoire du Consulat de M. Thiers; et ! alors : « C'est simple et noble, plein au fond d'une " chaleur et d'une élévation qui se contiennent à la ma-' nière des bons écrivains. » Du reste, elle avait une théorie-là dessus. Elle raillait les « poètes » et les « gens du monde » qui « ne comptent dans une histoire que le style ». Et voici : « C'est très facile, quand on n'écrit pas de longs ouvrages, de venir attaquer le style des longs ouvrages. Le monde ne marcherait pas et on ne saurait pas les faits, si chacun écrivait avec la précaution de Béranger » La précaution de Béranger!... Mais, passons. A peine noterons-nous qu'il est dangereux, pour un écrivain, de vouloir mettre le monde en marche et de considérer qu'il faut, à cette fin, mal écrire.
Quand Hortense habitait Florence et quand elle eut donne le jour à Marcus, elle fit la connaissance de Gino Capponi. Capponi trouva la dame gentille, La Conjuration d'Amboise intéressante; et, comme la dame parlait sans cesse des grands hommes avec le plus vif enthousiasme, il lui conseilla de faire de l'histoire... Ingénu Capponi! Ce n'étaient pas les grands hommes du passé qu'allait aimer la douce et vive Hortense, avec un zèle, avec une patience admirables, mais les grands hommes de son temps, eux-mêmes, pour leurs exploits, et pour leurs livres, et pour eux-mêmes. Je ne suis pas sûr que Gino Capponi, bientôt, n'en ait rien su. En tout cas, René de Chateaubriand n'était pas loin; et, comme l'auteur d'Atala est le chef de file des écrivains du xixe siècle, c'est encore lui que nous voyons inaugurer la série glorieuse des illustrations littéraires auxquelles Hortense dévoua sa ferveur obligeante et sacrifia une réputation d'honnête femme qu'elle n'a, d'ailleurs, eue et méritée que toute enfant.
Elle se mit à écrire Jérôme, un roman. Et Jérôme, c'était Sampayo, sous les traits d'un jeune et séduisant prélat romain, - oui, jeune, séduisant et perfide. Elle écrivait Jérôme, quand elle connut Chateaubriand. Et, enchantée de ce nouvel amour, elle continua néanmoins le récit de ses doux malheurs. A quoi Chateaubriand, qui était homme de lettres terriblement, ne trouva rien à redire. Est-ce que, sous ses auspices, on ne lut pas, chez Juliette Récamier, les chapitres des Mémoires d'outre-tombe qui ont trait à Pauline de Beaumont?... Mais oui!... Hortense et René avaient, l'un et l'autre, une fois pour toutes, pris leur parti des redondantes aventures et des multiples tentatives de bonheur qui composaient leurs existences.
Quand René sut, à l'une de ses premières visites, qu'Hortense écrivait Jérôme, il demanda poliment à connaître l'œuvre d'une dame si belle. Et la si belle dame, avec une confuse modestie, confia son manuscrit à l'auteur illustre. Il l'emporta; le lendemain, il revint, déclarant que « c'était admirable » et qu'Hortense « avait du génie ». Cela est raconté très agréablement, dans Les Enchantements de Prudence. Or, il suffit d'avoir lu vingt lignes d'Hortense et vingt lignes de Chateaubriand, pour être sûr que Chateaubriand ne pouvait pas aimer Jérôme le moins du monde. Mais il avait une fine courtoisie, avec les dames qui éveillaient sa curiosité bienveillante; et il savait les égards qu'on doit aux belles romancières.
Lorsqu'un libraire se fut chargé de publier Jérôme ou le jeune prélat, les mauvaises langues racontèrent que l'auteur d'Atala et des Martyrs l'avait revu et corrigé. S'il l'entendit, je crois qu'il détesta cette accusation, qui privait d'une gloire légitime sa bien-aimée et qui ne faisait pas honneur à lui, car Jérôme est bien médiocre.
D'ailleurs, il ne s'occupa nullement de la publication, laquelle fut assez laborieuse... Et qui s'en occupa?... Stendhal, qu'on ne savait pas si obligeant.
Stendhal eût manqué à la collection d'écrivains célèbres qui, de la vie d'Hortense Allart, fait une anthologie littéraire du xixe siècle. Mais Hortense a connu Stendhal1. Tant mieux! Seulement, on dirait qu'Hortense n'a point aimé d'amour l'auteur de La Chartreuse de Parme. Est-ce étonnant!... Stendhal était un homme des plus singuliers2.
1. Sur Hortense Allart et Stendhal, voir PAUL BONNEFON (L'Amateur d'Autographes, article cité) ↩
2. Voir l'Appendice (J). ↩
Avant qu'il ne fût question de Jérôme, Stendhal s'occupa de Gertrude. Et Gertrude avait paru d'abord en Italie. Mais Hortense désira qu'il y eût, de son œuvre, une édition parisienne. Elle s'adressa premièrement à Béranger, qui trouva un imprimeur. Seulement, M. Sampayo intervint. Ce père de Marcus Allart n'aimait point Gertrude; on peut conclure de ce fait que, dans ce livre, Hortense racontait un peu trop évidemment son histoire. Sampayo n'aimait point Gertrude, pour avoir trop aimé Gertrude.
Donc, Hortense, qui aime Gertrude, écrit à Stendhal1 : « Sur les réclamations de M. Sampayo, il (Béranger) a cessé de s'en occuper, étant comme vous savez, d'un caractère faible et timide. » Pauvre Béranger !... On le comprend; on le devine très ennuyé. Hortense n'avait pas dû être discrète; mais M. Sampayo ne fut guère gentil.
1. De Rome, le 10 mars 1828. ↩
Alors, la pauvre Hortense cherche un autre imprimeur. Seulement, elle est si loin!... Si Beyle voulait bien s'occuper un peu de cela! Hortense compte sur une amie dévouée qu'elle possède à Paris. Cette amie, assurément, ne connaît pas la librairie; mais Beyle lui « adresserait » un imprimeur. L'amie « se chargerait de toute l'affaire »; et Beyle « n'aurait point d'ennui ». Beyle n'aurait qu'à dire au libraire. un peu de bien de cet ouvrage et que le libraire peut le prendre « en sûreté », l'ouvrage ayant réussi en Italie et s'étant, affirme-t-elle, très bien vendu : « à Paris, on a dit qu'il n'était pas bon, car on avait peur de le trouver bon » Qui fut si méchant, si jaloux?... Sampayo, sans doute; et puis d'autres. Elle ajoute : « Veuillez me rendre ce service qui ne vous coûtera que quelques mots et qui m'obligerait infiniment, car je veux absolument que Gertrude soit imprimée . à Paris. On ne saura pas, si vous voulez, que c'est vous qui vous en êtes mêlé, et toutes les conditions me seront bonnes. »
Hortense était une femme très originale, très singulière même... Mais, cette lettre-là, quiconque ne l'a pas reçue quarante fois, la recevra l'un de ces jours. Pauvre Hortense, d'ailleurs, qui était en Italie et qui avait besoin d'un éditeur à Paris!...
Elle est à Rome; elle est « émerveillée de ce qu'elle voit » A Florence, quand Beyle fut parti, elle l'a regretté : ses soirées en étaient devenues tristes.
Le lendemain, elle ajoute à sa lettre un petit post-seriptum : « Je vous ajoute, pour vous encourager, que Gertrude a eu un grand succès à Rome; je reçois des lettres de huit pages. Le maître du Sacro Palazzo l'a défendue; mais, sur des réclamations, il prend aujourd'hui la peine de la lire lui-même. En attendant, des Romains la lisent en secret. Voyez si j'ai impatience qu'elle s'imprime à Paris! »
Le maître du Sacro Palazzo ne se laissa point toucher par sa lecture. Gertrude continua d'être interdite.
Cependant, Hortense avait des relations religieuses. Elle raconte que, parmi ses amis de Rome ou d'Albano, il y avait au moins un abbé. Elle raconte aussi qu'alors elle « cherchait Dieu ». Lorsque les gens qui venaient passer la soirée chez elle, étaient partis, elle se mettait à genoux, dit-elle, et elle demandait à Dieu « je ne sais quoi, rien peut-être, mais je cherchais près de lui des émotions plus douces ». Ah! Hortense, Hortense, qui avez passé toute votre vie à chercher des émotions, douces ou non, - comme votre piété même, si vous aviez été pieuse, se fût mêlée de zèle profane, de coquetterie et de curiosité périlleuse!...
Quand elle écrivit Les Enchantements, elle se souvenait avec plaisir du temps où elle avait écrit Gertrude... « J'aimais ce roman; je l'avais fait avec passion; il ne vaudra jamais le plaisir qu'il m'a causé. Quel temps agréable, égal, doux, indépendant! Je regrettais les passions, mais mon fils m'occupait, » Un peu plus loin, elle commente et elle corrige un peu ces lignes : « Mon histoire à Florence s'est bornée à ceci, - un homme m'a ravie (Libri), un homme m'a plu (Antonio Bargagli), un homme a touché mon âme (Charles Didier)... » Voilà pourtant de quoi occuper une honnête femme!... Mais Hortense déclare : « Aucun ne l'a su. » Comme elle est fière d'écrire cela !... Elle est charmante.
Or, dans le résumé de ce séjour à Florence, pas un mot de tendresse pour Beyle, pas un mot quelconque. Je ne sais pas s'il est jamais rien arrivé, rien de si blessant, à ce Beyle.
Pourtant, il avait été bien gentil, comme en témoigne une lettre qu'Hortense lui adressa le 26 avril 1828 : « J'ai reçu votre lettre avant-hier, monsieur, et dans mon transport... » Ainsi, les transports de cette jeune femme duraient des quarante-huit heures !... « je vous dis que vous êtes un homme charmant; j'appelle cela de l'esprit et de l'activité... » Il n'y a, pour être spirituel et charmant, que de placer le manuscrit d'une dame. Même si l'on est Stendhal, c'est encore ce dont on est le mieux complimenté. Hortense continue : « Que le roman soit mauvais, avec beaucoup ou sans idées... » Mal écrit, peut-être, si l'on en juge par ces lignes où l'auteur ne s'applique pas... « il faut qu'il paraisse à Paris. La secousse de l'impression et de la critique... » Pauvre Hortense, qui attendait la critique !... « La secousse de l'impression et de la critique est ce qui fait travailler; et, depuis votre lettre, j'ai déjà avancé un ouvrage et mis un autre en train... » En deux jours ! C'était une petite George Sand !...
A l'une de ses amies, Mlle de Savignac, elle a envoyé Gertrude, 'corrigée pour l'impression. Mlle de Savignac arrangera tout cela, avec Stendhal. Hortense a changé des mots, des phrases, mais voilà tout : elle est encore « trop près de l'ouvrage pour y travailler ».
Déjà Hortense pense à la presse qu'elle aura, l'imprudente! Du reste, si les journaux l'attaquent, elle est d'avis de les laisser dire. Et, pleine de sagesse, elle ajoute : « Le pis, c'est leur silence! » Et puis, brave : « D'ailleurs, j'ai donné prise à la société pour m'attaquer; qu'elle m'attaque donc. La suite me fera mieux connaître, et une personne doit se juger sur l'ensemble de sa vie et de ses travaux, non sur quelques événements et de premiers écrits. » Maxime encourageante et dont la pauvre Hortense avait le plus grand besoin.
Mais voyez comme elle est gentille. S'il y a, dans les journaux, des articles contre Gertrude, elle ne veut pas qu'on les attribue à l'initiative de M. Sampayo : il la défendrait plutôt au prix de son sang... « J'ai assez risqué avec lui pour le connaître ou en répondre. Heureuse si j'étais détachée de lui autant que je veux croire! Mais je l'aime toujours et, si je persiste à imprimer un ouvrage qui ne lui plaît pas, c'est que c'est une niaiserie à lui de l'avoir si mal compris. »