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L'Enchanteur 1768—1848
Trois amies de Chateaubriand Pauline de Beaumont

Pauline de Beaumont

Trois amies de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 21–41 · chapitre 3 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris E. Fasquelle, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le même jour, 15 août 1768, naquirent, l'une en Champagne et l'autre en Corse, dans des familles et dans des conditions bien différentes, acux personnes très différentes l'une de l'autre et qui n'ont pas acquis la même renommée, certes, mais qui eurent une influence à peu près égale sur la destinée de Chateaubriand : c'est Pauline de Montmorin-Saint-Hérem, plus tard comtesse de Beaumont, - et Bonaparte.

Chateaubriand les connut peu de temps après son retour d'Angleterre, quand il arrivait à Paris, son Génie du Christianisme dans la tête et, dans le cœur, un grand désir de gloire, un vif amour de la sensibilité tendre.

Bonaparte lui apparut comme le héros des nouveaux jours, l'homme de l'avenir. Pauline de Beaumont représentait l'ancienne société française, avec ses traditions mourantes ou heureusement renaissantes; elle était le passé, dans lequel le fils du vieux René-Auguste de Chateaubriand, comte de Combourg, baron d'Aubigné, seigneur de Gangres, du Plessis-l'Epine, du Boulet, de Malestroit en Dol et autres heux, avait de si fortes attaches.

Et l'on vit alors ce jeune homme occupé d'une double passion, - émule acharné de Bonaparte et amoureux ami de Pauline de Beaumont.

Pauline de Montmorin-Saint-Hérem était née à Meussy-l'Evêque, le 15 août 1768, vingt jours avant que ne naquît à Saint-Malo ce François-René de Chateaubriand qui, trente-deux ans plus tard, devait bouleverser et illustrer sa vie. Elle n'a vécu, en tout, que trente-cinq ans. Il est émouvant de se dire que, d'une si brève existence, les trois dernières années seulement eurent leur bel objet. Le reste ne compte pas beaucoup ; le reste ne fut qu'attente et langueur, inutile et morne perte d'un temps précieux. Deux aventures allaient et venaient, lointaines, ignorantes l'une de l'autre, malheureuses l'une sans l'autre, et qu'un hasard enfin rapprocherait, un hasard qui alors semblerait une providence longtemps nonchalante.

Et ainsi, cette destinée qui n'a eu son bonheur que tardif, ne faut-il pas qu'on la compare à ces journées d'automne courtes et sombres, mais dont les crépuscules, tôt venus, s'illuminent de clartés et de rayons, couronnes vives des collines?...

De la petite enfance et de l'adolescence que mena Pauline de Montmorin, l'on ne sait pas grand'chose. On la mit, quand elle avait huit ans, au couvent de Fontevrault; puis, pour compléter son éducation fine, elle entra au couvent de Panthémont, maison d'élégance et de piété, sise rue de Grenelle : avec la religion et ce qu'il faut de lettres dans le monde, on lui enseigna le maintien, la musique, la danse et l'art de recevoir joliment des visites1!.

1. A. BARDOUx, La comtesse Pauline de Beaumont (Paris, 1893). ↩

Quand la jeune fille eut dix-huit ans, on lui apprit qu'elle épouserait bientôt le jeune comte Christophe de Beaumont. Elle ne le connaissait pas. Et, la question de savoir si elle l'aimerait, cette question futile et comme un peu inconvenante, on ne la posait pas2. Qui sait si la jeune fille elle-même se l'est posée? On ne la consultait pas; et toute l'éducation qu'elle avait reçue la préparait à l'obéissance, non à des initiatives d'amour.

2. Sur l'individualité du jeune comte de Beaumont, M. Bardoux et M. Edmond Biré ne sont pas d'accord. M. Bardoux (L. L., p. 27) tient pour Christophe-Armand-Paul-Alexandre de Beaumont, marquis d'Auty, fils du marquis Christophe de Beaumont et de Marie-Claude de Baynac; M. Biré (éd. des Mémoires d'outre-tombe, tome I, p. 297) pour Christophe-François de Beaumont, fils du marquis Jacques de Beaumont et de Claude-Marguerite Riché de Beaupré. N'importe, d'ailleurs. ↩

Voilà, si je ne me trompe, tout ce que l'on connaît des dix-huit premières années qu'accomplit, douce, timide et rési n'e, Pauline de Montmorin-Saint-Hérem. Les événements, les voilà : ils ne sont ni nombreux ni extraordinaires. Les sentiments nous échappent : aucun témoignage n'en reste. Mais elle était extrêmement délicate et susceptible, offerte à l'influence de l'heure et de la saison, prompte à souffrir, vite alarmée. Quel gage de douleur et de révolte contenue, pour la petite fille ardente qu'emprisonnèrent deux couvents et puis un détestable mariage!...

Quand on visite les vieux châteaux qu'habitent les âmes vigilantes des portraits, quand on regarde ces images en qui survivent les caractères, on est ému de voir, auprès des durs et tragiques seigneurs, les visages infiniment mélancoliques des femmes. Visages doux et pourtant énergiques, mais qui consacrent toute leur énergie tendue et volontaire à être doux, à ne paraître pas souffrir. II taut les regarder longuement : alors, on devine un peu de la douleur lente et patiente qu'ils résument. Et l'on aime cette fierté qui cache tant de chagrin, cet air guindé qui maîtrise tant de fine fantaisie, cette grâce rigoureuse qui est le symbole aimable de tant d'héroïsme. Quelles journées ont ainsi apaisé, immobilisé le sourire de ces lèvres!...

De charmantes vertus étaient les fleurs de cette . tristesse.

Tandis que grandissait sans joie et, peu à peu, s'approchait d'une terrible vie Pauline de Montmorin-Saint-Hérem, le petit garçon qui était né à Saint-Malo vingt jours après elle, et qui ne la connaissait pas, consumait sa frénésie adolescente dans le silence et dans la solitude du château de Combourg-Combourg, nom désormais poignant et auguste dans l'histoire; château de rêve, de poésie et de désespoir où naquit, en l'âme abondamment retentissante d'un garçon génial, une manière de souffrir qui a duré et qui tourmente encore les âmes ....

De charmantes vertus étaient les fleurs de l'ancienne éducation française.

Au couvent de Fontevrault, puis au couvent de Panthémont, Mlle de Saint-Hérem fut soigneusement accoutumée à continuer l'abnégation de ses grand'mères et de ses arrière-grand'mères. On la - dirigea vers une existence pareille à celle du passé. De même, le jeune homme de Combourg était durement destiné à l'imitation de ses ancêtres ; puis on le munissait des bénéfices qui, sous l'ancien régime, assuraient le normal avenir d'un cadet de noblesse.

Seulement, lorsque François-René de Chateaubriand et Pauline de Montmorin-Saint-Hérem eurent vingt ans, la Révolution sauvage éclata, qui bouleversa les conditions de la vie et qui jeta parmi de surprenantes nouveautés les êtres qu'on avait pourvus d'aptitudes et de vertus surannées, - oui surannées, du jour au lendemain. - Pour cette jeunesse, quel émoi et quel trouble!...

Chateaubriand, comme éperdu, ne sut que faire de son génie; il ne sut où l'installer. Ses courses américaines, son émigration peu enthousiaste et son séjour en Angleterre témoignent de sa pénible incertitude.

Pauline de Montmorin fut malheureuse ; et, comme si un souffle d'allégresse, venu des idées nouvelles, éteignait en elle les leçons de sa lignée et de sa religion, elle n'eut pas de patience pour subir son infortune. Ce jeune comte de Beaumont, que ses parents ui avaient donné pour mari, n'était évidemment pas l'homme qu'il lui fallait. Pauvre petit, d'ailleurs : seize ans; et une femme si intelligente!... Frénilly l'appelle « le plus mauvais sujet de Paris1 ». C'est bien possible. On ne sait pas exactement ce que furent ce jeune ménage et sa lune de miel. Ensuite, deux ou trois ans plus tard, le comte de Beaumont déclarait qu'on l'avait forcé d'épouser Pauline de Montmorin-Saint-Hérem et qu' « il n'avait jamais vécu avec elle2 ». Seulement, cela, c'est en pleine Révolution qu'il le disait, à une époque où il ne semblait pas prudent d'avoir été le gendre de Montmorin, ministre de Louis XVI. Or, ce jeune homme était pusillanime, là-dessus.

1. Souvenirs du baron de Frénilly, 1768-1828, publiés par ARTHUR CHUQUET (Paris, 1909), p. 249. ↩

2. A. BARDOUX, L. l., p. 34. ↩

En tout cas, le ménage ne dura guère; qu'il se soit détraqué dès la nuit de noces ou bien dans les redoutables semaines qui la suivent, Mme de Beaumont - ou bien Mlle de Saint-Hérem - retourna chez ses parents. Le petit mari s'en alla chez les siens. Puis il voulut revenir; pour l'écarter, M. de Montmorin le menaça d'une lettre de cachet, tout de go, vu que ces bons moyens avaient encore leur efficacité. Dès lors, il ne valut rien du tout. On le connut qui, pour éviter les ennuis de la Révolution, se prévalait d'un vif républicanisme et utilisait la fâcheuse amitié d'un certain Précy, lequel paraît avoir été l'un des plus zélés ennemis de Montmorin.

La comtesse de Beaumont vécut séparée de son mari, et parfaitement libre. En 1800, elle divorça; et voilà un signe des temps. La dernière des Montmorin ne s'était pas résignée à n'être pas heureuse. Un goût nouveau s'est emparé des âmes et les lance à des aventures, le goût du bonheur.

Chateaubriand, lui aussi, se maria; et il oublia sa femme, à peu près comme Pauline de Beaumont son mari. S'il ne divorça point, c'est peut-être que la démarche n'était pas commode à l'auteur du Génie du Christianisme; c'est peut-être aussi que Pauline de Beaumont mourut ; et enfin c'est peut-être qu'alors, curieux de diverses femmes, il ne souhaita pas de remplacer celle qui était la sienne par telle autre tout uniment, Mais il appréciait la vie conjugale de telle sorte que, de Rome où le cardinal Fesch lui était insupportable, il écrivit à son ami Fontanes : « Voilà où m'ont conduit des chagrins domestiques; la crainte de me réunir à ma femme m'a jeté une seconde fois hors de ma patrie1. »

1. Lettre citée par l'abbé G. PAILHÈS, Chateaubriand, sa femme et ses amis (Bordeaux et Paris, 1896), p. 155. ↩

Lorsque se joindront les deux destinées de François-René de Chateaubriand et de Pauline de Beaumont, elles auront subi de semblables erreurs ; elles se seront, toutes deux, engagées et puis dégagées avec une sorte de désinvolture étrange, comme si, en dépit des incertitudes, une pareille volonté les menait l'une à l'autre.

En 1787, M. de Montmorin, qui avait été ambassadeur à Madrid et puis commandant pour le roi en Bretagne, fut, par Louis XVI, nommé ministre et secrétaire d'état aux affaires étrangères. Il succédait à Vergennes. Il était petit et laid, mais distingué, habile à combiner son existence, à connaître et à déjouer les intrigues. Ses ennemis travaillaient contre lui assidûment; et la reine ne l'aimait point. Mais il avait pour lui la protection de Mesdames tantes et la véritable amitié du roi. C'était un homme intelligent et honnête, très laborieux et d'un complet dévouement à sa cause. Il ne manqua, en somme, que de genie, au milieu de conjonctures où les plus fins talents d'un politique avisé n'allaient pas suffire. Il avait des vertus et de l'adresse; ses vertus ont, plus d'une fois, gêné son adresse et, sans adresse, il aurait pu être un héros.

En 1787, on ne prévoit pas encore toutes les ca tastrophes ; et la vie est belle chez le ministre du roi Mme de Beaumont reçut bientôt le titre de dame pour accompagner Madame, femme du comte de Provence.

Cela, deux ans avant la prise de la Bastille par le peuple révolté. Pareillement, c'est en 1787 que le | jeune Chateaubriand fut mené à la cour, présenté au roi, admis au privilège de la chasse royale.

Les deux années qui ont précédé la Révolution furent très brillantes, pour la comtesse Pauline de Beaumont. Elle fit les honneurs du salon de son père. Et l'on menait train magnifique, rue Plumet, chez M. de Montmorin. On dépensait beaucoup d'argent. Soixante serviteurs, vingt-quatre chevaux d'écurie, un piqueur, et les cochers, les postillons, les palefreniers. Les gages de ce nombreux domestique s'élevaient à près de quarante mille livres annuelles, sans compter - c'est le mot! - treize mille livres pour l'habillement de tout ce monde, quinze cents - livres pour les seuls chapeaux. Une table renommée : la bouche coûta, pour onze mois de 1787, cent soixante-quinze mille francs; les vins en plus, de quatre à cinq cents bouteilles par mois, et bonnes1.

1. J'emprunte ces détails au très intéressant ouvrage de M. FRÉ-DÉRIC MASsON, Le département des Affaires étrangères pendant la Révolution (Paris, 1877), Appendice : Les dettes de Montmorin. ↩

Il y a un portrait de Mme de Beaumont qui date de cette époque; il est de Mme Vigée-Lebrun. L'on ne peut dire qu'elle y soit exactement jolie. Le visage est maigre, les traits sont aigus. Seulement, les yeux longs et minces ont une merveilleuse vivacité de regard, une exquise langueur en même temps. La jeune femme, preste et menue, habillée d'une robe rose un peu lie de vin, tend de la main gauche une couronne de roses roses. Elle la tend avec une si calme grâce que, pour M. Bardoux, c'est à son père qu'elle la destine. Le tableau, du reste, a le plus vif agrément; il laisse deviner une âme remuante, inquiète, primesautière, apte pourtant au silence.

Mais Mme Vigée-Lebrun, qui dans ses mémoires raconte tant de choses, souvent insignifiantes, et qui enregistre ce portrait à la date de 1788, ne dit pas un mot de Pauline de Beaumont. Elle ne l'avait donc pas remarquée, tandis qu'elle la peignait avec intelligence et goût? Ce n'est point un bon signe, pour cette femme de talent; et nous lui en voulons. Préférons-lui la fine Mme Suard qui, elle, nota : « Nous avions vu Mme Beaumont, la cousine et l'amie de M. de Pange, chez Mme de Staël; elle nous montra le désir d'accompagner son parent dans nos soirées : elle s'y plut beaucoup, et nous la trouvâmes aussi spirituelle qu'aimable1]. » Il y avait assurément mieux à dire. Mais enfin, ce petit bout de phrase est une épave de souvenir qui nous arrive, tel quel, des lointaines années de Pauline de Beaumont. Il suffit à montrer qu'une âme de choix ne passa point tout à fait inaperçue; il nous épargne l'amer sentiment de la méconnaissance et de la solitude où les êtres vivent les uns à côté des autres.

1. Mme SUARD, Essais de mémoires sur Suard (Paris, 1820), p. 170. ↩

Pauline de Beaumont devint le centre d'une société gaie et parfaite.

C'étaient les femmes les plus fines. de ce temps où la causerie française paraît avoir été plus jolie que jamais. On dirait qu'avant de disparaître, - car elle était condamnée à une mort prochaine, - cette fleur de l'ancien régime, la société, eût voulu briller d'un plus vif éclat. Elle gardait les qualités ravissantes qui lui venaient d'un usage séculaire, d'une politesse longuement préparée, lentement améliorée encore et fixée enfin par une tradition que d'illustres exemples consacraient. Les nobles règles continuaient d'être fidèlement observées. Et puis, à tant d'agrément, s'ajoutait maintenant une nouvelle, une merveilleuse curiosité de l'esprit, un goût périlleux des idées, un délicat souci de l'art et une liberté, certes aventureuse, mais qui ne se manifestait encore que gentiment. On a l'impression singulière que l'approche des années tragiques donnait une ferveur étrange, une hâte de vivre, un désir de profiter des beaux jours, et d'y être délicieux, à ces hommes et à ces femmes qui ont l'air d'avoir deviné la menace et de l'avoir subie avec leur grâce incomparable.

Autour de Mme de Beaumont, nous voyons François de Pange, son cousin, jeune homme lettré, pâle et sage, qui aima les Muses et qui ne cessa d'être leur amant que pour devenir leur ami; les deux frères Trudaine, fils de ce Trudaine de Montigny, ardent admirateur de Diderot et qui perdit un peu du temps que la politique réclamait de lui à écrire des comédies ; Rulhière qui, pour Pauline de Beaumont, fit graver un cachet où on lisait, auprès d'un chêne aux frissonnantes feuilles : « Un souffle m'agite et rien ne m'ébranle »; le petit Calixte de Montmorin, qui semblait un peu étourdi et qu'exaltait un admirable amour; bientôt, quand Necker devint au ministère le collègue de Montmorin, cet impérieux esprit, ce tourbillon d'idées et de mots, Mme de Staël; puis Mme de Sérilly, si belle et pour qui sc consumait François de Pange; la baronne Hocquart, aimée jusqu'à l'échafaud; la baronne Le Couteulx, à qui un poète donna l'immortalité du nom de Fanny; la comtesse d'Albany, blanche veuve de Charles-Édouard et que l'amour d'Alfieri consolait de ses longues tribulations; et cette petite Mme de Krüdner qui, dans les moments de son plaisir le plus naïf, criait : « Mon Dieu, que je suis heureuse! Pardonnez-moi, mon Dieu, l'excès de mon bonheur1! »

1. C'est Sainte-Beuve qui le raconte (Portraits littéraires, t. III, p. 298). Et il cite Chênedollé, lequel dit tenir l'anecdote d'Adrien de Lezay, ami de Mme de Krüdner. ↩

Avec une imprudence hardie, on connut aussi Condorcet, l'annonciateur du progrès, le prophète de ceci qui va tuer cela. Et, un jour, chez la comtesse d'Albany, on entendit Beaumarchais, qui lisait La Mère coupable, - oui, le terrible Beaumarchais dont la raillerie avait des éclairs d'acier.

Et je n'ai pas encore nommé celui qui fut l'âme chaude, le rêve adorable de cette société, ce jeune homme au teint basané, au col et à la poitrine d'athlète, aux yeux brûlants et qui était marqué par le destin, marqué de génie et de mort, ce jeune homme intrépide et langoureux, qui à la Grèce antique emprunta la poésie et le courage, André Chénier. Il avait retrouvé, dans le désastre des âges, une mélancolie voluptueuse, un paganisme d'amour et de bonheur, une pensée ancienne et qu'il avait unie aux nouvelles pensées vers le temps même où le chevalier Glück ressuscitait la petite Iphigénie d'Euripide pour l'entourer du chœur des grâces récentes.

Auprès d'André Chénier, mêlées galamment à cette compagnie d'hellénistes savants et qui revivent le rêve séculaire, imaginons ces jeunes femmes qui ont des noms modernes ou des noms mytholoques, Fanny, Camille, Chloé, Glycère, Euphrosyne et Lydé, Pannychis. Sous leurs noms d'emprunt, imaginons-les, sensibles à la vive poésie que Chénier leur amenait d'Athènes et des Cyclades, sensibles et alarmantes, aimantes et tant aimées que cette ardeur continua jusqu'à la guillotine.

Une mollesse voluptueuse, l'art des plus heureux jours humains, oui, à la veille de la Révolution.

Si vous allez, un jour, au musée de Cluny, ne soyez pas rebutés par la troupe de badauds, de militaires et d'amoureux commençants qui est l'encombrement habituel d'un musée; et regardez une vitrine où il y a maints objets du x vIne siècle. Vous y verrez des éventails où sont peintes de gracieuses scènes, des dames qui achètent des paniers, des falbalas et enfin mille coquetteries ; et vous remarquerez que cette époque était frivole admirablement.

Allez, s'il vous plaît, aussi à Saint-Quentin; et donnez quelques heures à songer dans le petit musée où sont les pastels de La Tour. Vous y verrez le trop joli visage de tant de dames qui étaient encore jeunes quand la Révolution les a surprises. Elles sourient toutes. La mince ligne de leurs lèvres, les commissures qui s'épanouissent comme des fleurs d'ombre et les fossettes de leurs joues révèlent une enfantine et gaillarde insouciance. Quelques-unes un peu sensuelles, et d'autres qui ont de menus chagrins d'amour, et d'autres qui ne savent pas, mais qui, à tout hasard, font les gentilles... Pauvres petites! et qui, en effet, ne savaient pas du tout!... Ah! qu'elles sont futiles; et quelle grâce il y a, quel héroïsme aussi, dans cette imprévoyante futilité!….

Ce sont, à Saint-Quentin, les préparations de La Tour. Il ne copiait que les visages, non le reste. Et alors, ces visages sans corps apparaissent comme autant de têtes qui ont subi la guillotine, - et qui sourient, martyrs aimables de leur frivolité.

Ils semblent dire, ces visages : - Voyez-nous, qui avons été surpris dans l'amusement de nos fêtes galantes!

Telle fut la fine société française, que la brutale Révolution secoua, tua.

L'amour occupa cette jeunesse qui était groupée autour de Pauline de Beaumont.

Le petit Montmorin brûlait d'une ardeur infinie pour la baronne Hocquart. François de Pange adorait Mme de Sérilly ; et, lorsque le mari de cette dame fut guillotiné, ces amoureux se marièrent. Chénier ne dissimulait pas beaucoup la passion que lui inspirait, en particulier, l'exquise baronne Le Couteulx. Il y a, dans ses élégie, un persuasif écho de toutes ces tendresses impatientes et rêveuses.

Et Pauline de Beaumont, libre alors, libre et que l'amour avait offensée et que voici, éperdue peut-être, dans cette atmosphère où l'on aime, qui aima-t-elle? qui l'aima? et comment?... Et aima-t-elle ou bien peut-être ne fit-elle qu'avoir peur de l'amour?…..

François de Pange, sensible et grave, lui fut un ami parfait. On le sait et on le devine mieux encore. Quand il mourut, en 1796, elle écrivit de lui : « Il ne savait pas ou du moins il ne s'est jamais dit qu'il fût meilleur, plus généreux, qu'il sût mieux aimer qu'un autre1!. » Seulement, il aimait d'amour Mme de Sérilly. Elle, Pauline de Beaumont, il la venait voir, il l'avait pour confidente, il sortait avec elle et il l'accompagnait dans le monde.

1. Œuvres de François de Pange, par BECQ DE FoUquIÈRES (Paris, 1872), p. LXV. ↩

Qui aima-t-elle et qui l'aima? Personne, peut-être. Personne, ou bien l'aimable et surprenant abbé Louis?... Celui-ci avait été amené chez les Montmorin par un autre ecclésiastique, si l'on peut dire, M. de Talleyrand. Et, bientôt, on devait les revoir l'un et l'autre tout proches, le 14 juillet 1790, lorsqu'à la fête de la Fédération, Talleyrand célébrait la messe, avec l'abbé Louis pour assistant.

Or, la Correspondance secrète mentionne, à la date du 21 juillet 1792, le potin que voici : « L'aimable abbé Louis a des liaisons intimes avec Mme de Beaumont, fille de M. de Montmorin1. »

1. Correspondance secrète, de 1777 à 1792, publiée par M. de LESCURE (Paris, 1866), tome II, p. 610. ↩

Il a bien fallu que M. Bardoux fit allusion à ces mauvaises lignes, mais pour les détester et pour les écarter avec mépris. D'ailleurs, la Correspondance secrète n'est pas un document qu'on doive accueillir avec la confiance la plus empressée. Lui-même, le rédacteur de ces papiers inquiétants, reconnaît une fois qu'il a précédemment donné des nouvelles inexactes. Ajoutons - il ne le dit pas, mais il le prouve - que Montmorin ne lui était pas sympathique. Quant à M. Bardoux, il n'a que faire de telles considérations : les rapports de l'abbé Louis et de Pauline de Beaumont lui semblent éclairés, plus que par « toutes les correspondances anonymes », et purifiés, par un propos que tint son héroïne en 18022.

2. A. Bardoux, L. L., p. 55. ↩

C'était, assure-t-il, dans le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg. M. Molé demanda :

Avez-vous vu Louis?...

Et Pauline de Beaumont répondit en souriant : - Il a sa fortune à refaire.

M. Bardoux conclut de là que la Correspondance secrète a calomnié Pauline. Le cœur a ses raisons... Et M. Bardoux n'aimait pas beaucoup moins Mme de Beaumont que M. Cousin Mme de Longueville.

L'abbé Louis avait émigré; puis, après le 18 brumaire, il était revenu, laïque, comptable, bientôt financier, baron même. Pauline de Beaumont souriait un peu en constatant que cet habile personnage songeait à se tirer d'affaire. Cela prouve qu'elle n'était pas inquiète; et, au surplus, cela ne prouve pas grand'chose; cela, pour les années du ministère Montmorin, ne prouve rien du tout. M. Bardoux s'émerveille avec plus d'aménité que de critique de ce que la nouvelle amie de Chateaubriand n'ait point eu, en 1804, pour Mole de confidences relatives à une vieille histoire, - de laquelle j'accorde que nous ne savons rien.

Apparemment, ce bruit courut, à l'époque où Montmorin fut ministre. Et c'était peut-être une calomnie, peut-être une médisance; tant pis!...

Un autre homme intéressa Pauline de Beaumont. C'est Adrien de Lezay, ancien officier au régiment du roi et qui se mit, comme les autres, à épiloguer sur la politique. Cet écrivain distingué, maladif et de jolie tenue ne craignait pas le paradoxe. Je me le figure aimable, brillant, captivant même.

En 1798, Adrien de Lezay a publié un ouvrage politique. Pauline de Beaumont le signale à Joubert. Et elle s'attriste sur l'auteur : elle le sent « fort malheureux et fort malade »; il a de fâcheux pressentiments et elle craint que « ce pauvre jeune homme » n'ait raison de les avoir.

En 1803, Pauline est à Paris, qu'elle quittera bientôt pour le Mont-Dore. Elle écrit à Joubert qu'elle ne passe presque point un jour sans voir M. de Lezay. Cette assiduité, elle ne se l'explique pas autrement que par le « désœuvrement » du pauvre jeune homme. Elle ajoute : « Son esprit me plaît, quoiqu'il me tourmente, et il ne me tourmente que parce qu'il est lui-même tourmenté. Il a de la bonhomie et de la naïveté, mais c'est dans l'esprit et non dans le cœur. Cela forme un composé piquant et bien près d'être attachant. Ce qu'il y a de plus sûr, c'est que les plus longues apparences d'oubli ne m'ont jamais désintéressée de cet homme très remarquable... »

Il y a cent ans, on n'abusait pas des mots comme on le fait aujourd'hui; on leur laissait leur signification véritable et l'on n'avait pas encore besoin de les accumuler. Ou, plus exactement, on commençait à peine à exagérer. De sorte que nous pouvons avoir une sorte de confiance dans ce que dit ici Pauline * de Beaumont. Il est certain qu'elle a subi le charme du « pauvre jeune homme »alarmant et fut troublée de son attentif esprit, de l'émoi qu'il révélait, de l'amour qu'il ne cachait pas beaucoup, Cela en 1803, lorsque l'infidèle et négligent René n'avait point hésité à partir pour Rome avec trop d'allégresse. Mais l'amitié datait de loin, puisqu'il y avait eu dans ses péripéties de « longues » apparences d'oubli; et je crois que c'est à une ancienne tendresse que faisait allusion Pauline, écrivant à Joubert en 1798 et en 1803.

Le 8 septembre 1803, de Clermont où elle est sur le point d'aller retrouver en Italie le frivole qu'elle aimera jusqu'à la mort, elle écrit encore à Joubert : «Je vous dirai quelque jour la cause des assiduités de M. de Lezay; elle est vraiment plaisante. » Il y a là du mystère, - et du dépit peut-être... Mais enfin, voilà tout ce que nous savons d'un attrait qu'ont bien l'air d'avoir ressenti l'un pour l'autre Pauline de Beaumont et Adrien de Lezay1.

1. Voir l'Appendice (B). ↩

Le baron Louis?... Adrien de Lezay?.., Peut-être!,.. Et est-ce tout?... Peut-être !... Peut-être aussi que non,

Tandis que M. Bardoux écrivait avec flamme la vie de Pauline de Beaumont, la bibliothèque de Genève conservait une liasse de lettres que Charles de Constant avait adressées à sa famille. M. Bardoux ne les a pas connues; cela vaut mieux : il en aurait eu beaucoup de chagrin, Mais, depuis lors, on a publié ces lettres2. Et voici ce que raconte Charles de Constant, à la date du 18 octobre 1796.

2. Ces lettres ont été publiées par M. G. BERTIN, dans la Nouvelle Repue rétrospective de M. Paul Cottin en 1894 (tome 1, pp. 49- 96 et 145-191). ↩

Il raconte qu'il a fait récemment un excellent déjeuner chez Méot. Ce n'est pas surprenant. Méot tenait, dans les environs du Palais-Royal, le restaurant à la mode : on vantait l'admirable variété de ses menus. Il y avait, à ce déjeuner, François de Jaucourt, le « beau régicide » suédois Ribbing; et, pour les dames, c'étaient Mme de La Châtre, Mme de Valence et, « jolie à croquer », cette petite Hermine, qu'on appelait la nièce de Mme de Genlis et qui était bel et bien la fille de Mme de Genlis et de Philippe-Égalité; il y avait aussi Mme de Beaumont; et puis Benjamin Constant et Mme de Staël. Le pieux Mathieu de Montmorency, invité, s'excusa, parce que c'était un vendredi et qu'il faisait maigre, tandis que cette« joyeuse compagnies, même le vendredi, faisait gras avec plaisir. Le déjeuner fut très gai, - de cette gaieté, dit Charles de Constant, qui naît de ce qu'on se connaît bien et de ce qu'on a les mêmes goûts et de ce qu'on ne se gêne en aucune façon » Bien!... Mais cela étonne, de lire qu'on ait pu être si gai, en 1796. Telle est la vie, ardente et qui n'accepte pas de languir. Après les périodes lugubres où son allégresse fut contrainte, elle a des sursauts d'irrésistible exubérance. Bref, Pauline de Beaumont, durant les séjours qu'elle faisait à Paris, trouvait à se distraire.

Et Charles de Constant dit encore, ceci est le plus inquiétant : « Mme de Beaumont est une vraie Française; tout ou rien, suivant le temps et les personnes.... »

Diable!... Or, Charles de Constant n'est pas mauvaise langue. Il raconte ce qu'il a vu, appris. Ce Genevois est un peu choqué de ce que lui montre la société parisienne : ce qu'il entend par une « vraie Française » de ce temps-là, on le devine; la phrase a quelque chose de gaillard et de vif. En somme, il est probable qu'on parlait, alors, légèrement de la petite Mme de Beaumont; il est possible que ce soit un peu sa faute.