Pauline de Beaumont (suite 5)
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Il écrivit une relation des derniers temps de Pauline de Beaumont; il la soumit à M. Molé, qui ne l'aima point. Alors, il la détruisit... Je ne crois pas que M. Molé ait jamais rien fait qu'on puisse regarder comme un dédommagement de cette perte.
Aprè que Pauline de Beaumont fut morte, Chateaubriand eut certainement beaucoup de peine. Nous le voyons quitter Rome et voyager en Italie. Il visita Naples, Pouzzoles, Baïes, Herculanum, Portici, Pompéi. Il se promena, pèlerin mélancolique : et les ruines des villes ou des palais étaient le séjour de son rêve plein de mort. En chaque lieu, il retrouvait la même inévitable tristesse. Quand il cessait de regarder un paysage, il se disait que ce paysage venait, pour lui, de mourir : « On meurt è chaque moment pour un temps, une chose, une personne qu'on né reverra jamais ; la vie est une mort successive. » Il cherchait au firmament les étoiles que Pauline de Beaumont lui avait nommées. Il les voyait briller sur les montagnes de la Sabine comme jadis sur les bois de Savigny. Leur rayon touchait la surface du Tibre. Et, « ce signe qu'une femme lui avait laissé dans le ciel » pour qu'il se souvînt d'elle, tout cela lui brisait le cœur. Cependant, à changer de pays et à voir de nouvelles ruines, il se divertissait; et sa forte vitalité luttait heureusement contre son désespoir.
Avant de quitter Rome, il composa une prière « pour la perte d'une personne qui nous était chère»... Il y demandait pardon à Dieu de l'avoir peut-être oublié « pendant le cours de cette amitié trompeuse »... « Ne portais-je pas à la créature un amour qui n'est dû qu'au Créateur1? demande-t-il avec angoisse. Cette prière est touchante... Mais on raconte que, plus tard, il la passa gentiment à Juliette Récamier, lorsqu'elle fut désolée pour la mort de Mathieu de Montmorency. N'était-il donc pas jaloux de la tristesse qu'il avait eue, autrefois, pour la mort de Pauline de Beaumont?
1. Cette prière, qu'a publiée Mme Lenormant (assez mal, d'ailleurs) dans les Souvenirs et correspondance de Mme Récamier (tome II, p. 210), est par elle donnée comme composée pour la mort de Mathieu de Montmorency. Je crois que M. G. Pailhès a raison (Du nouveau sur Joubert, p. 526), quand il l'attribue à la fin de l'année 1803 et lui prête l'occasion de la mort de Pauline. Mais il est probable que, l'ayant écrite ainsi, Chateaubriand la communiqua plus tard à Juliette: - 1. Mémoires d'outre-tombe, tome VI, p. 395; ↩
Le 21 mars 1804, jour que mourut dans les fossés de Vincennes le duc d'Enghien, Chateaubriand, de retour à Paris, sortit de bonne heure « pour un souvenir qui lui était triste et cher » Il alla revoir, seul maintenant, un cyprès que Pauline, enfant, avait planté dans le jardin des Montmorin ; naguère, en passant, elle le lui montrait. Maintenant les hautes branches de l'arbre, agitées par le vent, murmuraient à la fenêtre d'une chambre abandonnée... Du reste, Chateaubriand, de retour à Paris, avait revu et revoyait Delphine de Custine. Personne, à présent, ne le séparait plus de la reine des roses, ni Mme de Chateaubriand, revenue récemment et qui, d'ailleurs, ne l'a jamais séparé d'aucune dame, - ni, en mémoire, Pauline de Beaumont.
Plus tard, beaucoup plus tard, Chateaubriand s'attriste à se rappeler maintes femmes qu'il aima et que la mort lui a prises. Il se reproche ses& « inégalités ». Il ajoute : « Veillons bien sur notre caractère! Songeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de tout notre sang... Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs, sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur mort?.. » C'est à la mort de la duchesse de Duras qu'il éprouva ces scrupules. Tandis qu'il écrivait cela, le souvenir de Pauline de Beaumont ne lui touchait-il pas le cœur, comme vous caresse et vous surprend un souffle du soir?...
Ambassadeur à Londres, en 1822, M. de Chateaubriand se promenait volontiers dans les jardins de Kensington. L'un de ses secrétaires, le comte de Marcellus, l'accompagnait, un jour qu'il allait voir les hirondelles. Au bord de la rivière qui serpente parmi les gazons, sous les beaux ombrages, il s'arrêtait et regardait avec un zèle attendri ces oiseaux légers. Et il récita la jolie chanson grecque : « Voici venir l'hirondelle qui ramène les beaux jours... Ouvrez, ne dédaignez pas l'hirondelle... » Et puis, l'ambassadeur raconta, qu'à l'aube, rêvant éveillé dans son lit, il avait cru entendre une hirondelle gazouiller sur le volet de sa fenêtre. Ensuite, il écrivit les paroles qu'en demi-rêve il avait adressées à l'hirondelle. Bref, il tendit i M. de Marcellus ces lignes • merveilleuses : « Hélas! ma chère hirondelle, je suis un pauvre oiseau mué et mes plumes ne reviendront plus. Je ne puis donc m'envoler avec toi... Et puis, où irions-nous? Le printemps et les beaux climats ne sont plus de ma saison... Tu pars : que la rosée rafraîchisse tes ailes! qu'une vergue hospitalière se présente à ton vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d'Ionie!... Salue pour moi les oliviers d'Athènes et les palmiers de Rosette. Si je ne suis plus, quand les fleurs te ramèneront, je t'invite à mon banquet funèbre. Viens au soleil couchant happer des moucherons sur l'herbe de ma tombe. Comme toi, j'ai aimé la liberté et j'ai vécu de peu1... » Tandis qu'il composait, pour les hirondelles des jardins de Kensington, cette odelette mesurée et délicate, se souvint-il d'une autre hirondelle, qu'il avait connue auprès des jardins du Luxembourg et qui, pour le suivre, jadis, était allée jusqu'à Rome; jusqu'à mourir?... S'en souvint-il?
1. Comte DE MARCELLUS, Chateaubriand et son temps, p. 463. ↩
Je crois que non...
Telle est cette histoire d'amour, - et j'ai tâché de la prolonger plus loin qu'elle ne va, - une mélancolique histoire, à laquelle la mort épargna non la tristesse, mais la laideur de la rupture, de la rancune et de l'ennui. C'est une histoire d'amour où celle qui aima est infiniment plus touchante et plus noble que celui qui fut aimé. Celui qui fut aimé aima aussi; mais il cédait au magnifique divertissement de son génie et il songeait à lui, qui était pour lui-même un tel amusement passionné. Elle, au contraire, n'éparpillait pas sa ferveur; elle l'avait toute consacrée au tardif et complet amour de sa palpitante vie. Héroïne charmante d'une difficile tendresse!...
Cette jeune femme, dont la destinée fut si courte et si terrible, a eu, dans l'histoire de la société française, et aussi dans l'histoire des idées et des lettres, une influence appréciable, une belle influence. Le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg est l'un des premiers qui, après le déchaînement des férocités révolutionnaires, se réorganisèrent et florirent. Il reprenait, à voix plus basse et avec de nouveaux interlocuteurs, la conversation de jadis, la causerie élégante des de Pange, des Trudaine et d'André Chénier, commencée dans la maison de l'infortuné Montmorin et puis interrompue tragiquement. Ainsi, la fidèle jeune femme que ses amis appelaient l'Hirondelle, docile aux significations de ce surnom précieux, s'était éloignée durant les mauvais jours et elle était ensuite revenue, quitte à réinstaller sa vie parmi des ruines.
Une telle initiative est mémorable, si elle fut un exemple et si, pour être efficace, elle trouva l'âme extraordinaire de l'homme qui modifia tout un siècle de pensée et de sentiment.
Celui-ci, jeune sauvage de Bretagne, ne connaissait pas beaucoup Paris, et même il ne connaissait presque pas la France quand, au début de la Révolution, il quitta sa patrie pour les aventures américaines, l'émigration, l'exil anglais. Quand il revint en France, dès la première année du siècle, tout, à Paris, était bouleversé; l'ancienne France avait disparu. En Angleterre, pauvre jusqu'à l'indigence, farouche jusqu'au désespoir, sceptique jusqu'à la révolte, il avait écrit cette œuvre de solitude et de jeunesse forcenée, l'Essai sur les Révolutions, où il exalte jusqu'au nihilisme son déplaisir. Il rentrait en France pour y accomplir une tâche sociale, ce solitaire : n'allait-il pas être le grand initiateur d'une rénovation du passé, l'artisan d'une renaissance où de nouveau s'épanouirait, religieuse et consciente de ses traditions, l'ancienne pensée française?...
Or, cette ancienne pensée française, qui donc la lui apporterait, rameau desséché, naguère verdoyant et que son génie ferait reverdir? La douce Hirondelle.
N'oublions pas que c'est en sa compagnie délicate qu'il a écrit la plus grande partie du Génie du Christianisme, symbole de la nouvelle alliance.
Pauline de Beaumont lui a récité les vers d'André Chénier, poèmes d'autrefois et qui devaient continuer de chanter en notre pays, mais qu'avait, pour un temps, abolis la Révolution. Elle l'a initié à des finesses de sentiment et à des habitudes d'esprit et à des formes de tendresse qui ne devaient pas être perdues, qu'elle avait recueillies et qu'elle lui transmit.
Et alors, quand elle se fut, en doux silence, acquittée de sa mission fidèle et poignante, elle s'en alla, sans faire de bruit. On n'entendit plus parler d'elle. Mais son émoi subtil restait au cœur sonore et prodigieux du génial amant qui, parlant très haut dans l'histoire, rendit le son qu'elle avait animé en lui.