Hortense Allart (suite 4)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris E. Fasquelle, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Quand Sainte-Beuve dit que Chateaubriand n'a point nommé Hortense, dans ses Mémoires, il ne dit pas la vérité : Chateaubriand cite cette jeune femme, dans le chœur des poétesses qui entourent Mme Tastu. Et, s'il ne l'a pas déshonorée davantage, quoi? on ne peut pas lui en vouloir!... Mais Sainte-Beuve apercevait l'occasion de se venger : cela la mettait dans tous ses états!...
Sainte-Beuve et Hortense Allart... On m'excusera si je trouve de l'analogie entre ces deux personnes. Évidemment, Sainte-Beuve avait plus de talent et Hortense était plus jolie. Mais ils avaient à peu près, l'un et l'autre, la même méthode critique. Ou plutôt Hortense est, à mes yeux, la caricature excellente de la critique littéraire telle que notre Sainte-Beuve la conçut, l'enfanta et la laissa grandir. Elle avait l'air de gaspiller les jours de sa vie; mais, avec toutes ses folies, elle se transformait, au jour le jour, en un symbole.
L'étrange dame, qui ne se contentait pas des livres, mais qui voulait aussi connaître l'auteur, et intimement!... Une dame naïve, bienveillante, et qui, somme toute, mettait en pratique les principes de la critique littéraire selon Sainte-Beuve.
Sainte-Beuve ne croyait pas que l'œuvre d'art valût par elle-même. Mais, psychologue, il la voulait expliquer par l'auteur. Alors, il étudiait l'auteur. Ce fut sa méthode.
Eh ! bien, Hortense procéda de même. Et, curieuse des livres, elle adopta la méthode de Sainte-Beuve; elle l'appliqua, et avec un zèle qui l'empêcha d'être, à la rigueur, ce qu'on appelle une très honnête femme. Mais son amour de la littérature lui mérita la complaisante sympathie des gens de lettres.
Hortense, lui dirais-je en l'invoquant, vous aviez la passion des livres... C'est bien. Vous fûtes une liseuse intrépide. Les plus lourds et vieux volumes ne vous effrayaient pas; Baronius fit vos délices et le Port-Royal de Sainte-Beuve vous parut, quoique beau, frivole.
Hortense, vous adoriez les livres; mais vous leur préfériez encore les auteurs. Il ne vous suffisait pas de lire Le Dieu des Bonnes Gens, Les Martyrs et Volupté : vous désiriez encore d'être l'amie de Béranger, de Chateaubriand, de Sainte-Beuve. Dût votre pudeur en souffrir, il vous fallait connaître ces écrivains. Seulement, vous n'aviez guère de pudeur; vous ne souffrîtes pas et vous aimâtes la lecture des grands hommes eux-mêmes. Vous méritez le nom de psychologue. Quand, avec M. de Chateaubriand, vous étiez allée dîner, dans le quartier du Jardin • des Plantes, à l'Arc-en-Ciel, et que votre beauté, jointe à votre affabilité, avait incliné ce prosateur à la sincère confidence, il vous semblait que vous compreniez plus parfaitement Les Martyrs. Et alors, vous étiez contente, car vous aviez la rage honnête de comprendre.
On peut se demander si, pour Sainte-Beuve, c'est l'œuvre d'art qui importe le plus, ou bien la connaissance de l'artiste : je crois qu'il préféra l'artiste. Et Hortense commit le même péché. Il était curieux de fins documents et il enregistrait avec joie les potins. Pour la recherche des renseignements, Hortense ne lui fut pas inférieure. Elle sacrifia même à cette tâche sa réputation et sa dignité, car elle avait beau coup de zèle.
Si l'œuvre d'art est une fin, comme le veulent les philosophes, Sainte-Beuve en tout cas l'utilisa comme un moyen... Hortense, Hortense, qui était pour vous la fin, des Martyrs ou de Chateaubriand?…..
D'abord, on affecta de penser qu'il fallait expliquer l'œuvre au moyen de l'homme; et puis, l'œuvre ne fut qu'un document très utile pour la connaissance de l'homme. La critique devint, comme on l'a dit, une sorte d'histoire naturelle des esprits. Telles furent l'idée et la méthode de Sainte-Beuve et d'Hortense Allart, ces précurseurs.
J'accorde que, bien souvent, les littérateurs se montrent un peu plus qu'il ne faudrait. Les poètes surtout ne sont pas bien discrets. C'est leur plaisir de raconter ce qu'il leur advint d'amoureux. Et ils disent, en vers, si la dame est brune ou blonde, si elle leur fut longtemps sévère ou vite obligeante, si elle les trompa, si elle les déçut et comment elle se nomme... Les poètes n'ont pas beaucoup de retenue. Ils disent tout; oui, au moins tout.
C'est une faute d'art. Une belle œuvre d'art enveloppe une individualité; elle ne l'exhibe pas.
L'œuvre d'art est une chose; et l'histoire naturelle des esprits en est une autre... Voilà pourquoi, Hortense, vous auriez pu lire Atala et Volupté sans aucunement sacrifier à Chateaubriand ni à Sainte-Beuve le trésor de votre modestie.
Sainte-Beuve fut votre maître. Il vous enseigna sa méthode; et vous, - ah! consciencieuse comme on ne l'est pas! - vous avez suivi sa méthode jus qu'à l'absurde.
Je crois que vous admiriez les livres de Chateaubriand. Mais vous leur préfériez encore sa correspondance. Et il vous plut de recevoir de lui maintes lettres. Vous les publiâtes. Vous aviez tout fait pour que fussent extrêmement intéressantes et attrayantes les lettres qu'il vous écrirait, - tout!.. Ah! vous l'avez bien connu !... S'il ne vous fallait que cela, vous n'avez pas perdu votre temps, avec lui!...
De nos jours, il paraît qu'on ne lit guère. Ce sont les romanciers et les poètes qui l'affirment, ou qui s'en attristent secrètement. Mais on lit beaucoup les Mémoires, les Correspondances. Là, au moins, il y a des potins !...
« ...Et tout le reste est littérature!... » disait le pauvre Verlaine. Non, tout le reste n'est pas de la littérature. Hélas, non!... Mais je crois que nos contemporains ont l'horreur de la littérature et de l'art. Ce divertissement magnifique a cessé de plaire. Une jolie phrase n'est plus une consolation appréciée; d'ailleurs, notre époque n'a pas besoin de consolation : elle est effrontément optimiste. Elle se figure qu'elle va régénérer le monde au moyen de la sociologie. Elle sacrifie tout à la sociologie. Et, le plus comique, c'est que la sociologie demeure en l'état de science indéterminée. On ne l'a pas encore définie; on n'a pas encore limité le champ de son investigation, fixé sa méthode. Alors, elle prend tout. Elle est, oui, la science des sociétés humaines. Elle étudie l'homme social... Ah! que tout cela est bien vague!... Toute connaissance peut être considérée comme fournissant à la sociologie une indispensable contribution, pour peu qu'on y mette de la bonne volonté. Donc, la sociologie s'est annexé, très rudement, toutes les sciences, tous les arts; il n'existe rien qu'elle ne réclame comme un document; elle transforme tout en documents, jusqu'à un poème, jusqu'à un roman, jusqu'à un air de flûte que module un fin musicien.
Et la critique littéraire est une annexe, une petite annexe de la sociologie. Mais, pour cela, elle devient, comme on dit, humaine, très humaine, trop humaine. Elle veut être psychologique, documentaire, que sais-je?... Elle s'est mise au service de la sociologie; elle a tout à fait oublié la littérature.
O Hortense, vous et votre ami Sainte-Beuve, vous êtes au début de l'erreur qui sera bientôt une folie. Lui dans ses livres et vous dans votre tumultueuse existence, vous avez un peu faussé la notion même de l'art. Lui qui recueillait de petites histoires relatives à Chateaubriand et vous qui, gentille, alliez dîner avec cet écrivain, vous omettiez de penser que l'art est une fin suffisante et magnifique. Lui, en outre, se vengeait d'un garçon qu'il n'aimait pas ; et vous, Hortense, vous vousamusiez !..,
En 1843, il advint à Hortense Allart une chose des plus imprévues ; et elle avait déjà manifesté, durant les quarante-deux ans de sa vie, une bien remarquable bizarrerie de caractère, mais ce qu'elle fit là ce fut son paradoxal chef-d'œuvre : elle se maria! Aucune femme n'était moins destinée à ce dénouement.
Le 4 octobre 1842, elle arrive à Paris. Il faut qu'elle parle à Sainte-Beuve. Tout de suite, elle le convoque, pour quatre heures. Afin qu'il vienne, elle lui écrit de gentilles choses : « Ne soyez pas de ces égoïstes qui refusent aux autres quelques beaux jours. Je vous ai dû quelques-uns des plus doux et des plus charmants jours de ma vie. Que faites-vous? Vous ne savez ce que vous faites... » Voilà pour le sentiment; et puis, un homme de lettres ne se prend pas sans éloges, - alors : « Vous êtes le seul homme de notre temps qui ayez trouvé l'accent de l'âme et qui ayez peint l'amour avec tendresse...i C'est bien joli, ceci, « peindre l'amour avec tendresse... » Mais comme, depuis 1842, le personnage de Sainte-Beuve s'est modifié! Certes on n'oublie pas les Poésies de Joseph Delorme, ni le roman de Volupté; cependant, Sainte-Beuve ne nous apparaît plus comme, avant tout, l'homme de son temps qui a peint l'amour avec le plus de tendresse... Et Hortense Allart devait s'y connaître; si elle l'a dit, c'est qu'elle le savait.
Et du regret, de l'amertume, de l'amitié mélancolique : « Vous m'avez refusé quelques jours... » O Sainte-Beuve, c'est mal!... « quelques jours de passion et de désespoir, car vous ne me connaissez pas et j'aurais été jalouse horriblement... » Et des promesses : « Je vous aurais fait connaître une vie douce, intime et profonde, comme on la trouve dans ce que vous écrivez de sensible. Oh! pourquoi êtes-vous si bête et si passionné?... Venez et pensez que la campagne et la solitude m'ont rendue folle. Venez demain; je serai très fâchée si vous ne venez pas... » Le bel entrain !...
Les gentillesses sont du 4 octobre. Puis, retournée à Herblay, le 22 octobre, la douce Hortense écrit de nouveau à son ami. Elle lui parle de maintes choses et, notamment, d'une lettre de Béranger: «Sa lettre est des plus gaies et des plus aimables, surtout à propos de mon mariage... »
Son mariage?... Mais oui!... « A propos de mon mariage, qu'il combat à outrance. Mais ses conseils, dans ma jeunesse, ne m'ont pas arrêtée et ne me retiendront pas aujourd'hui, si mes résolutions se fixent...i Elle se mariait !... Et elle hésitait encore un peu. Du reste, dans la solitude d'Herblay, chimérique de pensée et sage de fait, elle travaillait de son mieux. Elle lisait, docte, Fleury et Baronius, - de chastes amants », disait-elle, avec autant de fierté que de regret.
Et elle pensait à Sainte-Beuve encore, avec assez de tendresse pour hésiter quelquefois lui écrire... « Donnez-moi des nouvelles de votre santé... Rien de si bête que de se priver, comme j'ai fait, d'écrire aux gens parce qu'on les admire. Cela ne m'arrivera plus. C'est aussi trop ridicule, à mon âge. Pardonnez-moi donc les bêtises que je vous écris trop souvent. Adieu, monsieur. » Elle dit qu'elle n'est plus jalouse de la princesse Belgiojoso. Elle dit que, dans la crise où elle est, elle a retrouvé « sa raison parfaite ». Elle dit : « C'est B[ulwer] aujourd'hui que j'appelle Tancrède ».
Quand Sainte-Beuve apprit qu'Hortense se mariait, il lui écrivit. C'est dommage que la lettre soit perdue!... On devine que c'est dommage. Hortense y fait cette allusion rapide et séduisante : « Votre petite lettre était très aimable. Je ne nie pas les Philémon et les Baucis... » Le malin père Beuve, écrivant à la fiancée éventuelle, lui avait présenté l'emblématique histoire de Baucis et de Philémon!... Mais Hortense : « Il y a une chose qui fait qu'on n'envie guère ces bonnes gens. C'est... quoi? La science, la connaissance. Connaît-on la nature humaine, connaît-on l'homme, si on n'en a aimé, charmé, consolé qu'un?... Si un homme venait vous dire qu'il n'a aimé qu'une femme au monde, qu'il n'a connu que celle-là, obtenu que celle-là, ne le trouveriez-vous pas tout de suite un peu imbécile?... » Hortense Allart, quant à elle, n'était pas une « imbécile »; et même, elle n'avait pas envie d'en devenir une. Et, aussitôt, la voici qui épilogue en métaphysicienne sur la fidélité, l'amour, la puissance et la vertu. Périlleuse idéologie!... Hortense, Hortense, vous raisonnez trop : vous n'êtes pas raisonnable! Hortense, Hortense, il ne faut pas mettre sans cesse en question toutes choses et, chaque instant, formuler des problèmes, puis les résoudre incontinent, à votre indépendante manière. Il ne faut pas, Hortense, se figurer tous les jours qu'on est la première à vivre et négliger l'expérience des auteurs de nos bons et tutélaires préjugés. Et, Hortense, on peut commettre des fautes, on en commet ; seulement, il vaut mieux les considérer comme des fautes et ne pas prétendre à les rédiger en catéchisme orgueilleux. Hortense, vous manquiez d'humilité bienséante.
Et puis, somme toute, elle appelait Sainte-Beuve son « trop cher monsieur »... Mais, le 26 novembre, elle est un peu inquiète : « Quel est donc ce dîner? Est-ce chez Bulwer?... C'est ce que je comprends. A propos de quoi?... Marie y était-elle?... Il... » C'est évidemment Bulwer... « Il soupçonne ce qui s'est passé entre nous... Vous a-t-il été très aimable?... Car, entre hommes, cela vous rend furieux, jaloux au midi, mais au nord plus aimables les uns envers les autres... » Hortense avait été sage, en aimant un septentrional, cette fois ....
D'ailleurs, elle était toujours soucieuse de la santé de Sainte-Beuve. Elle lui indiquait un régime à suivre. Elle lui recommandait la promenade; et, par exemple, elle lui conseillait de longer les quais jusqu'au Champ-de-Mars. « C'est, écrivait-elle à peu près, une promenade que j'ai faite souvent avec René ». Ainsi, elle ne parlait pas à la légère et n'indiquait rien qu'elle n'eût expérimenté, Mais, comme elle a écrit le nom de René, le souvenir de René lui trotte dans la tête...
Et le mariage? Eh! bien, Hortense n'est pas sans y penser. Mais ce projet l'épouvante un peu. Bulwer, lui, fait l'offensé. Hortense avoue qu'il lui plaît; seulement, elle assure qu'elle est « timide » : et c'est bien drôle.
Nous voici en plein mois de décembre. A Herblay, Hortense avoue que les soirées sont quelquefois un peu longues; « au loin s'étendent le silence et le froid ». Elle écrit, pour se désennuyer, à Sainte-Beuve. Pour se désennuyer tout à fait bien, elle lui fait une scène. Pourquoi? Parce que Sainte-Beuve ne lui dit rien du projet de mariage... « Vous ne me dites pas, en ami : Achevez donc !... ou, comme Béranger : Arrêtez !... J'ai voulu amuser celui-ci en lui racontant comment les choses se sont passées. Tout est remis à février, la saison des amours ou, chez les Romains, du mariage... » Et puis : « Il se peut que j'aie fait des adieux qui m'aient troublée; mais ce n'est pas à vous !... » Et puis : « Vous êtes, d'ailleurs, l'homme des réticences et des délicatesses, un homme dont, dans ma jeunesse, j'aurais brisé les portes. »
La douce Hortense écrit cela, une paisible nuit, tandis que brille la lune dans une solitude claire. Elle est calme, autant qu'il lui appartient de l'être. Elle écrit cela tout naturellement, parce que telle est sa manière.
Les jours passent... « Est-ce ma faute, si je me trouve toujours dans la position de la reine Elisabeth, si je suis vierge-reine à sa façon? Je suis au moment d'épouser, un peu vieille, le duc d'Alençon ; mais j'aime encore Leicester; mais Essex déjà me charme; mais je n'ai pas trop à mes pieds de mes sujets des trois royaumes... »
Les jours passent, les jours passent... « Au moment où je recevais votre lettre, ce matin, le troubadour est arrivé, Ajax parti furieux, l'autre jour, disant qu'il ne me reverrait de sa vie. Il venait à cheval me demander ma parole pour février, mois tentateur et entraînant. J'ai ri, j'ai promis; mais, de parole, point; c'est ce qu'évita toujours la reine Élisabeth. Qui, de vous ou de Bulwer, sera Essex?... »
Les jours passent, les jours passent... « Et vous, mes amants, il faudra vous dire adieu !... »
Les jours passèrent, passèrent... Bref, le 15 mai 1843, Hortense, écrivant à Sainte-Beuve, lui disait : « Mon adresse est à Madame de Méritens de Malvézie, Montauban (Tarn-et-Garonne). »
C'est ainsi que ne se maria guère Hortense Allart de Méritens, afin de ne pas appauvrir son cœur.
Elle épousa Napoléon-Louis-Frédéric-Corneille de Méritens de Malvézie de Marcignac l'Asclaves de Saman et l'Esbatx. A propos de quoi, elle disait gaiement à Sainte-Beuve : « Je date de Charlemagne et nous avons fait les croisades !... »
Quand elle publia son livre le plus connu, Les Enchantements, elle n'eut qu'à choisir, entre tant de noms, celui ou ceux qui lui plairaient le mieux. Elle choisit Les Enchantements de Mme Prudence de Saman l'Esbatx. « Prudence », elle l'inventait. Au baptême, elle avait reçu les prénoms que voici : Hortense, Thérèse, Sigismonde, Sophie, Alexandrine. Mais elle préféra Prudence, qui était bien le prénom qu'elle méritait le moins. Il est vrai qu'alors elle avait soixante dix ans passés.
En vérité, pourquoi se maria-t-elle? Je ne le sais pas du tout. Elle hésita. Elle avait de la mélancolie à penser qu'elle limitait son existence. Écrivant à Sainte-Beuve, elle exhalait ainsi ses plaintes préventives : « Et vous, mes amants, il faudra vous dire adieu !... » Mais oui, Hortense!... Oui, du moins, ce sera la volonté nette de votre époux, M. de Méritens.
Peu de temps après son mariage, elle écrivait encore à Sainte-Beuve : « O mes amants, mes aimables amants, amants d'un jour, de dix ans, amants d'imagination, amants de cœur, combien tout cela revient avec charme à la mémoire, quand on vit seule et opprimée... »
Hortense ne se brouillait pas avec ses anciens amants. Et ainsi, son cœur, dont il faut qu'un moraliste réprouve l'extrême encombrement, son cœur était, à ses yeux, charmant : il ressemblait à un aimable temple où l'autel principal est consacré au dieu nouveau, mais où l'on garde, pour les dieux anciens, de petites chapelles; - et n'est-ce pas dans les petites chapelles étroites et comme secrètes que les cierges brûlent avec le plus d'ardeur et que l'odeur accumulée de l'encens est le plus forte?...
Il y avait, dans le cœur attristé d'Hortense, une chapelle pour ce dieu de naguère, Chateaubriand. Le dieu vieillissait. Hortense ne le voyait plus ; mais, de temps en temps, ils s'écrivaient. Et Hortense avait de ses nouvelles par Sainte-Beuve. Elle écrivait à Sainte-Beuve : « Le voyez-vous chez Mme Récamier? Il dit qu'il est toujours souffrant... » Ses lettres à Sainte-Beuve - et celui-ci en devait rager - sont toutes pleines du souci de Chateaubriand.
En 1845, Chateaubriand était bien vieux; et il semblait honteux de l'être1. Cassé, déformé, son corps grêle se soutenait mal sur ses faibles jambes. Son visage avait maigri; et, sous les rares cheveux blancs, le front se dressait, étroit et haut, tourmenté de rides. La bouche se contractait et faisait un sourire énigmatique. Il ne restait de beau que les grands yeux bleus, qui « se mouillaient facilement de larmes et qu'il levait avec une douceur étonnée »
1. Voir EUGÈNE MANUEL, Une visite à Chateaubriand [en 1845] (dans la Revue contemporaine du 1er juillet 1895). ↩
Hortense écrit à Sainte-Beuve : « Dites-moi si vous voyez René; il m'écrit bien tristement, et son état me touche et m'afflige2.
2. Voir l'Appendice (Q). ↩
En 1847, elle apprend la mort de Mme de Chateaubriand. Et elle écrit à Sainte-Beuve : « Est-elle morte subitement? Comment René prend-il la mort de Céluta? A-t-il pu aller à l'enterrement? En est-il étonné, frappé? Cette mort si près est bien désagréable :... »
En 1847, Chateaubriand touche à sa soixante-dix-neuvième année... Hortense écrit à Sainte-Beuve : «Enfin, il est libre; et, tel que je le connais, il peut encore oublier son âge autant qu'on l'oublie à vingt ans, au moins pour les idées et les enchantements1!... » C'est magnifique, malgré cette petite réticence.
1. Voir l'Appendice (R). ↩
Et puis, du 16 mai de la même année : « Je n'ai pas été voir René. Il m'écrit qu'il ne se mariera plus ; mais il va, je crois à Passy, avec sa belle. »
Sa belle, c'était Juliette Récamier.
Chateaubriand mourut l'année suivante... C'est à peu près à cette époque qu'Hortense Allart de Méritens (et de dix autres lieux) commença de se tenir un peu tranquille et de n'être plus guère folle qu'en imagination. Elle vivait, très retirée, à Herblay, dans les livres, dans l'idéologie. Elle s'occupait de l'éducation de ses enfants. Et elle nourrissait mille chimères, mais anodines et qui ne faisaient guère de bruit que dans sa tête.
Depuis quelque temps, elle subissait l'influence des Saint-Simoniens... Les Saint-Simoniens et Hortense !... Mais, cette influence, elle la subissait parmi d'autres; et c'est ainsi qu'elle ne devint pas subversive dangereusement.
Oui, Hortense et les Saint-Simoniens; ces rêveurs tristes et elle !... Ah! il lui manquait cela pour avoir connu toutes les toquades de l'esprit, avec les toquades du cœur!...
Les Saint-Simoniens « se préoccupaient du sort des femmes »1 ; et cela devait intéresser Hortense. Mais oui, pui que tout au monde l'intéressait et qu'elle avait le cœur le plus actif de son époque!... Alors, elle publia une brochure intitulée La femme et la démocratie de nos temps. Elle était le jouet des événements; et elle trouvait un extrême plaisir à sentir que les événements, jeunes gaillards, jouaient avec elle : c'étaient encore des amants !...
1. PAUL BONNEFON, I. l. C'est M. Paul Bonnefon qui a trouvé et publié (dans L'Amateur d'Autographes) les documents relatifs au saint-simonisme d'Hortense. ↩
Le 13 février 1832, elle écrivait à Michel Chevalier, directeur du Globe, qui était l'organe officiel de la religion naissante : « Je lis Le Globe, monsieur, avec le plus grand intérêt, en y remarquant surtout vos articles...» Avec Hortense, c'était toujours «surtout», de bonne foi. « Je crois que les femmes doivent beaucoup de reconnaissance aux Saint-Simoniens, quoiqu'ils aillent peut-être plus loin qu'elles ne voudraient. » Cela !... «La voix des femmes, si on l'écoute, sera pour les retenir; mais on n'obtient rien, il est vrai, dans notre monde de préjugés, sans dépasser le but... » Et puis : « J'envoie au Père Suprême...» Voyez comme, tout de suite, elle avait pris le ton qu'il fallait, le ton de la secte, et comme elle avait l'âme docile d'une véritable révoltée!... « ainsi qu'à vous, mes remerciements pour Le Globe ».
Et puis, le 13 août de la même année : « J'ai persisté dignement pour vous voir hier. Impossible. Mais on dit qu'on ne vous voit plus comme autrefois. et que le Père se dérobe aux yeux des hommes. C'est pourtant lui que je voudrais chercher. Jamais je n'entends parler de vous et de la femme libre sans une émotion religieuse... » Elle y est, et complètement, - comme toujours! - sans réserve.
Evidemment, Hortense rencontrait, dans ce milieu très particulier, des empêchements imprévus.
Michel Chevalier répondit à Hortense Allart : « Madame, le Père veut que je vous prie de méditer la dernière lettre qu'il vous a écrite, afin que, si, comme cela est plus que probable, il ne pouvait personnellement vous recevoir, vous fussiez à l'avance éclairée sur le motif de la retraite dans laquelle lui particulièrement désire se tenir, surtout durant les jours qui précèdent le procès » Ce petit billet prouve qu'Hortense était en correspondance particulière avec le Père Enfantin lui-même. Seulement, ses lettres et les lettres du Père Suprême sont presque toutes perdues. C'est bien dommage !... Que l'échange d'idées devait être joli, entre ce Père nébuleux et cette aimable femme!... Quelques échantillons subsistent, par bonheur. Voici une lettre d'Hortense. Elle est du 21 avril 1832. « On m'a donné peu d'espoir de vous voir, mais j'espère être plus heureuse au mois d'octobre... Vous avez dit que les femmes auront leur voix; mais c'est impossible qu'elles s'en. tendent avec vous sans vous voir et sans vous parler, puisque vous ne voulez (ni ne devez) fixer seul ce qu'elles doivent croire. Vous le dirais-je? Je ne sais si vous avez beaucoup d'envie de trouver la femme libre. Les prophètes parlent seuls et font parler le reste. Voilà ce que je crois. Recevez l'expression des sentiments qu'inspire un grand caractère et un grand esprit. — H. Allart. »
Fidèle à sa méthode, qui était expérimentale, Hortense voulait voir le Père. Il ne lui suffisait pas de le lire : elle voulait le voir!... Si le Père Enfantin s'était montré, je ne dis pas que cela n'avait aucune espèce d'inconvénient ou de danger pour lui, - je ne dis pas le contraire non plus, tant je désire de n'offenser personne sans y songer; - mais Hortense serait devenue, pour quelque temps, saint-simonienne comme on ne l'a jamais été.
Le 5 juillet 1832, Hortense écrit encore au Père Enfantin : « Je reviens d'Angleterre, monsieur, et je trouve les Saint-Simoniens divisés... Le Globe n'est plus et vous êtes à Ménilmontant... Partout on dit de si singulières choses, sur la doctrine, que j'aurais. bien voulu vous voir.. » Cela, oui; cela, oui, - passionnément!... « pour en causer avec vous et satisfaire ma longue curiosité... » Elle avoue!...
Enfantin répond. Il engagerait bien Hortense à venir, le dimanche, entendre les chants et voir les 'travaux des Saint-Simoniens. Mais il se méfie des gendarmes, des attroupements, des tumultes. Il n'ose pas, en somme, inviter Hortense... Et puis, il n'a pas très envie de la voir. Même, on dirait qu'il a très envie de ne voir personne, comme s'il pensait que sa renommée n'y pût rien gagner, - ni sa religion : « Plus vous témoignez d'intérêt pour l'œuvre que Dieu nous a confiée, plus je vous dois la vérité. Eh! bien, en ce moment, je n'ai plus rien à DIRE personnellement à ceux qui nous aiment... » Ah! Hortense est plus expansive!... « Notre retraite, continue le Père, est le symbole de ce silence temporaire; ils savent qui nous sommes et ce que nous voulons ; ils verront chaque jour publiquement nos actes. » Etc., etc. Le style du Père Enfantin n'est pas une chose courte : mais il n'en finit pas, il est assommant.
Le Père assure qu'il ne veut rien demander aux femmes. Mais il sait qu'il peut beaucoup attendre d'elles, - pour la doctrine, on l'a, je suppose, compris. Elles sauront, croit-il avec raison, mieux que lui ce qu'elles doivent entreprendre pour faire aimer « les apôtres de leur affranchissement ». Et puis : «Je vous le dis encore, je n'ai rien à demander aux femmes, et j'ajoute que je n'ai rien surtout à leur accorder. J'ai fait appel à toutes : celles qui l'ont entendu doivent agir, il est temps; elles n'ont pas besoin de moi pour cela. Au nom de toutes leurs sœurs qui souffrent... » Etc. Qu'il est solennel cet homme ou, du moins, ce Père Enfantin!... Ce n'est pas la même nature, ce Père et Hortense. Et est-ce là, vraiment, la façon d'écrire à Hortense Allart?...
Ah! il ne veut pas se montrer. Tout, excepté cela. Des lettres, tant qu'on en voudra ; se montrer, non!...
Le Père appelle Hortense « ma chère dame ». Il lui conseille, ainsi qu'aux autres femmes, d'annoncer le « divin enfantement » d'une vie nouvelle. Il les engage à préparer de leurs mains « la layette sacrée de l'humanité nouvelle ». Tout cela, qui est en soi extrêmement comique, est encore beaucoup plus comique de s'adresser à Hortense, qui avait eu des ennuis de layette, et de layette non métaphorique, quelques années plus tôt.
Il faut prendre un parti : - trouver sublime un Père Enfantin; - ou bien, réservant le respect qu'on doit assurément à la plus évidente bonne foi, s'abandonner à la gaieté parfaite que comporte une correspondance d'un très naïf Père Enfantin et d'une beaucoup moins naïve Hortense Allart. Autant vaut rire, somme toute.
Est-ce qu'Hortense trouva le Père Enfantin trop ennuyeux dans ses lettres, ou trop mystérieux avec ses façons de ne pas se montrer?... Elle pensa bientôt à autre chose.
Dans la solitude mélancolique d'Herblay, n'étant plus jeune, elle écrivit, comme suite aux Enchantements de Prudence, un volume de Nouveaux Enchantements et un volume de Derniers Enchantements... Elle avait passé toute sa vie à être enchantée. Maintenant, avec une sorte de coquetterie funèbre, elle faisait le bilan riche et varié de son cœur.
Les Nouveaux et Les Derniers Enchantements n'eurent aucun succès. Hortense Allart en conçut de la tristesse. Avant de mourir, à soixante-dix-huit ans, elle détruisit la grande quantité de ses papiers, de ses lettres d'amour, de ses brouillons.
Mais, jusqu'à la mort, elle garda le tendre et cher souvenir de tous les objets successifs et nombreux de sa ferveur. Son ancien amant devenait son ami. George Sand appelle cela, dans la préface des Enchantements, « ne pas éteindre les foyers qu'on a allumés... » Voici : « Elle a pour principe de cœur qu'on ne cesse pas d'aimer ce qu'on a aimé, que ceux qu'elle a quittés par lassitude ou par crainte du joug étaient dignes de son éternelle tendresse, et elle laisse volontiers à ces amitiés le nom d'amour qui sied encore à leur délicatesse. Il y a, dans tout cela, une facilité de relations qui rappelle les amours philosophiques du siècle dernier, moins ce qui les gâtait, la galanterie libertine ». Comme l'idéologie sentimentale passe de mode avec une rapidité singulière! Le sentiment, lui, ne bouge pas; mais, la philosophie qu'on veut mettre autour, les doctrines, les paradoxes, tout cela ne fait le plaisir et la fatuité que d'un petit nombre d'années seulement. Et puis, on imagine de nouveaux « principes de cœur »; ils sont une parure, et vite surannée. Du reste, une jolie et décente parure; on peut s'en moquer un peu, comme ! des robes à crinolines, des châles et des chapeaux à brides, mais avec précaution et en songeant que, robes, écharpes et chapeaux d'aujourd'hui seront demain comiques à leur tour.