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L'Enchanteur 1768—1848
Trois amies de Chateaubriand Pauline de Beaumont (suite 3)

Pauline de Beaumont (suite 3)

Trois amies de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 61–80 · chapitre 5 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris E. Fasquelle, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

simplicité. Nul homme épris ne montra plus de sollicitude; et cela n'est point en contraste avec le peu de familiarité des phrases, car il avait organisé ainsi la diversité de ses sentiments. Du reste, il écrit avec un soin religieux; les mots sont en place et en nombre: ses lettres sont comme des « pensées» plus développées et dont l'occasion n'est point effacée. Pauline de Beaumont s'abandonne davantage; elle est si nerveuse et résiste avec tant de peine aux impulsions de son âme alarmée! Cependant elle se surveille et prend le temps d'écrire... « Mais moi, je vous ferais pitié, - mande-t-elle à cet ami qu'elle appelle « monsieur »; - j'ai retrouvé ma solitude avec humeur, je m'occupe avec dégoût, je me promène sans plaisir, je rêve sans charme et je ne puis trouver une idée consolante. Je sais bien que cet état ne peut durer longtemps; mais la jeunesse se passe, les ressources s'usent, et il ne reste que des regrets1... » Elle est triste infiniment. Elle attend sa destinée ; elle ne se fait pas d'illusion... « Je suis assez bien préparée pour tous les voyages, et celui dont on ne revient pas n'est pas celui que je ferais avec le moins de plaisir... » Mais elle a des heures de résignation difficile : « Le moment où je souffre le plus est celui où je sens que, si les circonstances étaient différentes, si telle ou telle chose existait, il y aurait encore du bonheur pour moi, qui en ai le sentiment et le besoin... » Il me semble qu'elle est tout entière dans ces lignes passionnées et qu'on la connaît ici en vérité, aussi malheureuse que le fut une femme, mais ardemment désireuse de joie, prompte à imaginer une félicité merveilleuse et, quand tombait l'illusion, rapide à bien comprendre « ce que c'est que l'enfer1 ».

1. Lettre datée de Theil, août 1797; dans PAUL DE RAYNAL, Les correspondants de Joubert, p. 104. ↩

1. Id., p. 102 (1er octobre 1797). ↩

Lorsqu'elle subissait ainsi de durs accès « de fièvre morale », le pauvre et bon Joubert la prêchait. Il tâchait de lui dénigrer les « passions de l'esprit » : il n'y a rien, lui disait-il, qui soit « plus ennemi du bonheur, ainsi que de toute sagesse ». Il ajoutait : « Ayez le repos en amour, en estime, en vénération, je vous en supplie à mains jointes; c'est, je vous assure, en ce moment, le seul moyen de ne faire que peu de fautes, de n'adopter que peu d'erreurs, de ne souffrir que peu de maux... » Du reste, il accordait à cette pessimiste que « le monde est livré au hasard »; mais, à cause de cela, il lui voulait enseigner une philosophie quiète et, au bout du désespoir, agréable2...

2. JoUBERT, L. L., 26 août 1797, tome II, p. 264. ↩

Ce sont peut-être, ces années du siècle finissant, les plus attachantes et, en somme, les plus heureuses qu'ait passées sur la terre, qui n'était pas sa vraie patrie, l'âme angélique de Joubert.

En 1799, Mme de Beaumont vint à Paris; et elle s'occupa de son divorce. Joubert l'engageait à hâter l'affaire; à ce propos, il lui adressait la lettre la plus tendre, la plus inquiète, - disons-le, la plus amoureuse. « Êtes-vous bien démariée? Il me reste sur ce point une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvements de ma joie... « Comme il souhaite de la savoir libre de porter « un nom qui lui aura toujours appartenu » Quel sera ce nom? Il y songe ; il choisit. Pauline de Montmorin est « bien joli et bientôt dit »; mais « Mme de Montmorin » ne se peut accepter : « vous auriez l'air de n'être qu'une de vos parentes, une Montmorin par alliance et par hasard, une Montmorin comme une autre... » Alors, il a une idée, une idée qui l'enchanterait et sur laquelle, pour cela, il n'ose pas trop insister; voici : Mlle de Montmorin... Et l'on devine le subtil plaisir qu'il éprouverait à ce que Pauline de Beaumont, qu'il aime comme une âme, redevînt une sorte d'âme parfaitement pure, une jeune fille : mademoiselle!... Mais, vite, il a peur de ce qu'il a hasardé... Alors, que Pauline de Beaumont soit désormais Mme de Saint-Hérem : « au couvent que vous aimiez tant, on vous appelait Saint-Hérem; une madame de Saint-Hérem est une Montmorin voilée... »

Or, à ce moment où il désirait de lui voir prendre le voile, ce voile que serait pour elle son nom de couventine, la jeune femme allait s'évader.

Nous ne savons absolument rien de ce qu'éprouva Joubert lorsqu'entra dans la vie de Pauline de Beaumont cet enchanteur et ce conquérant moins discret, Chateaubriand. Un Joubert, de tels sentiments - et de telles souffrances, ne dit rien. Nous ne savons pas comment il épilogua avec lui-même, comment il installa dans sa pensée les souvenirs, la mélancolie, enfin ce qu'on n'ose pas nommer ici la jalousie, mais une tristesse de ce genre.

Et c'est lui qui, à la demande de Fontanes, avait présenté Chateaubriand à Mme de Beaumont. Elle demeurait depuis peu dans cette petite maison de la rue Neuve-du-Luxembourg où venait une société peu nombreuse et illustre.

Ce salon fut un des premiers qui s'ouvrirent, après la débâcle. Et il s'ouvrit timidement, comme avec peur. Il y venait des gens qui sortaient à peine de prison, qui se tiraient tout récemment de leurs cachettes, qui rentraient de l'émigration, de l'exil, qui redoutaient de nouvelles terreurs, et qui étaient en deuil. La vie, peu à peu, reprenait. Et c'est merveille qu'elle ait repris; mais l'inquiétude y persistait.

Le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg, peu éclairé, simple, gouverné par une femme douloureuse, eut un charme infini. Les souvenirs y demeuraient.

La compagnie était, avec Chateaubriand, avec Joubert et leur ami Fontanes, Chênedollé, Molé, Pasquier, Bonald, Guéneau de Mussy; et les femmes, Mme de Vintimille, Mme de Lévis, Mme de Pastoret, la duchesse du Duras, Mme Hocquart, Mme de Krüdner et bientôt Mme de Staël.

On se réunissait presque tous les soirs. La causerie était paisible et jolie. Comme les circonstances s'adoucissaient, il y avait une sorte de tranquillité, heureuse déjà et charmante, une sécurité un peu étonnée, dans cette assemblée élégante, spirituelle et qui recommençait à sourire.

Donc, un soir, Joubert présenta Chateaubriand à Pauline de Beaumont... Enfin, leurs destinées se sont jointes, après avoir subi des tribulations analogues. Leurs destinées allaient, divergeant, les éloignant l'un de l'autre, se jouant d'eux... Et les voici enfin tous les deux en présence. Se reconnurent-ils tout de suite?...

Ils avaient trente-deux ans l'un et l'autre. Il faut se figurer ce Chateaubriand, jeune et plein de flamme, auréolé de ses malheurs, de ses aventures, de sa célébrité commençante, et qui déjà « porte son cœur en écharpe », et qui s'ennuie, mais d'un ennui que son génie éclaire. Il n'est pas grand, ses épaules sont hautes; et les envieux le disent un peu bossu. Mais la tête est magnifique; les yeux rayonnent chaudement et la grâce gaie des lèvres anime toute la physionomie. Il est ardent; il a besoin de gloire. Surtout, il a la passion de plaire aux douces femmes.

Et Pauline de Beaumont?... En vérité, les portraits qu'on a d'elle, - celui que j'ai dit et qui est de Mme Vigée-Lebrun, et puis une petite miniature, - ne réalisent pas tout son charme. Même si, trait pour trait, ils sont ressemblants, ils n'indiquent pas l'attrait singulier qu'elle avait.

Chateaubriand, mais beaucoup plus tard, nous l'a peinte. Beaucoup plus tard, et non comme tout d'abord il la vit. Enfin, longtemps après qu'elle fut morte, il se souvint d'elle comme ceci1. De figure, plutôt mal que bien ». Mais il y avait les yeux!... Ses yeux, coupés en amande, auraient peut-être jeté trop d'éclat, si une suavité extraordinaire n'eût éteint à demi ses regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau... Quand une voix amie appelait au dehors cette intelligence solitaire, elle venait et vous disait quelques paroles du ciel. »

1. J'emprunte ces indications au premier livre de la seconde partie des Mémoires d'outre-tombe, qui fut composé, - dit M. Edmond Biré, - en 1836-1837 et revu en 1846. ↩

Cette voix amie qui appelait au dehors cette intelligence solitaire, ce fut la voix de l'enchanteur, la voix de René. Et quelles paroles échangèrent-ils? Paroles du ciel et paroles de la terre : paroles d'amour.

Atala venait de paraître; et cette histoire tendre et lointaine, toute parfumée de l'odeur des forêts exotiques, ravissait les imaginations. Pauline de Beaumont disait : « Le style de M. de Chateaubriand me fait éprouver une sorte de frémissement d'amour; il joue du clavecin sur toutes mes fibres. » Comme elle est bien de son époque, et presque de la nôtre, cette petite Mme de Beaumont, si nerveuse et qui parle de ses nerfs 1 Mme de La Fayette, qui eut peut-être la plus vive sensibilité des contemporaines de Jean Racine, écrivait : « La musique de Lulli m'alarme...» Ce simple mot lui suffisait. Il ne suffirait plus à présent; et Pauline de Beaumont déjà ne se contente plus de ce modeste et charmant vocabulaire : il lui faut bien davantage. Mais, depuis lors, on l'a dépassée !...

Au mois de mai de leur première année d'amour, 1801, ils partirent tous les deux pour la campagne. Pauline de Beaumont avait loué, à Savigny-sur-Orge, une petite maison...

Chateaubriand raconte cela, dans les Mémoires d'outre-tombe, comme la chose du monde la plus naturelle; et il l'arrange un peu : « Mme de Beaumont me proposa de me donner une chambre à la campagne, dans une maison qu'elle venait de louer à Savigny. Je passai six mois dans sa retraite, avec M. Joubert et nos autres amis... » A la vérité, ce n'est pas tout à fait ainsi que l'aventure se combina. Et, certes, il ne faut pas reprocher à Chateaubriand d'avoir été, cette fois, un peu discret; mais, en réalité, ils partirent comme deux amoureux qu'anime leur récent bonheur, comme deux amoureux jeunes et gais !...

Le lendemain de leur arrivée, Pauline écrivit à Joubert, qui était devenu l'ami de leur amour : « A peine arrivée depuis vingt-quatre heures, je suis déjà impatiente de vous donner de nos nouvelles. Il me semble que vous devez être plus curieux du solitaire que de moi... » Elle appelle Chateaubriand le solitaire, comme lui tout à l'heure l'appelait une intelligence solitaire. Et ces deux solitudes s'aimaient l'une l'autre... « Avant même la fin du voyage, il avait oublié ses sujets d'inquiétude et de chagrin. Jamais je ne l'ai vu plus calme, plus gai, plus enfant et plus raisonnable... Il n'y a pas jusqu'à M. Pigeau...i C'était le nom du propriétaire... « Il n'y a pas jusqu'à M. Pigeau qui n'ait été un sujet de joie pour nous. Nous redoutions sa figure sur le seuil de la porte : il était absent! Et ensuite, quand il est venu me faire signer son état de maison, et le supplément de douze poules et de deux coqs, et le retranchement de sept lignes composées de soixante-douze mots, il nous a pris un fou rire qui dure encore... » Et puis, après que M. Pigeau se fut retiré, ils allèrent se promener aux fontaines de Juvisy, par un chemin, dit-elle, court et charmant.

Cette petite lettre-là, je crois que c'est le seul signe d'allégresse 'qu'on ait de Pauline de Beaumont. Les mois de Savigny sont les seuls où sa vie ait fleuri. Que la gaieté est jolie et poignante, qui soudain naît d'une âme de mélancolie, comme un rayon de soleil intervient dans le ciel d'une journée longue et voilée de nuages!...

Chateaubriand travaillait. Il achevait Le Génie du Christianisme; et je crois que jamais la region ne fut préconisée dans un si amoureux ermitage. On ne doit pas trop s'étonner si, en de telles conditions, l'auteur s'est moins soucié de théologie pure et d'apologétique opiniâtre que de ferveur et de piété sentimentale,

Pour la seconde fois, au moins. Madeleine était l'auxiliaire de Jésus.

Sur la manière dont Chateaubriand travailla, en la tendre compagnie de Pauline de Beaumont, au Génie du Christianisme, nous avons un admirable document : c'est la correspondance de Joubert et de Pauline de Beaumont.

Ils sont arrivés, les deux amoureux, à Savigny, le 22 mai 1801. Dès le lendemain, la jeune femme aux yeux coupés en amande écrit à Joubert : « Ce matin, le sauvage m'a lu la première partie du premier volume, en m'indiquant les changements qu'il doit faire. En vérité, je lui souhaite des critiques plus froids et plus éclairés que moi; car je ne suis pas sortie du ravissement et suis beaucoup moins sévère que lui. C'est détestable!... » Elle est sous le charme, l'enchanteur la mène à son gré.

Joubert donne d'excellents et fins conseils : « Il faut seulement, dit-il, le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la croix, les missions, les couchers de soleil en plein océan, les savanes de l'Amérique; et vous verrez quel poète nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Epiménide, avec ses rites sacrés et ses vers, purifia Athènes de la peste. » Comme c'est joli, comme c'est intelligent, comme c'est conscient à la fois de ce que réclamait l'opportunité sociale et aussi de ce que Chateaubriand pouvait faire !...

Chateaubriand, qui désire de se documenter, demande bientôt des livres. Le délicieux Joubert indique obligeamment le moyen de se procurer ces livres-là. Mais il insiste : il veut que Chateaubriand « n'en fasse pas trop »... Il écrit : « Notre ami n'est point un tuyau, comme tant d'autres; c'est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Qu'il file la soie de son sein, qu'il pétrisse son propre miel, qu'il chante son propre ramage; il a son arbre, sa ruche et son trou : qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères?... »

Et puis encore : « Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pastorale; il citait aux persuadés... » C'est bien, d'avoir indiqué à l'ami de Pauline de Beaumont qu'il n'était pas un évêque! Et, sans plaisanterie, c'est bien, de lui avoir indiqué les conditions différentes d'une apologie chrétienne qui se produirait, en plein xvIe siècle, sous les auspices de l'aigle de Meaux, et d'une autre qui surviendrait au xixe siècle commençant, par l'œuvre d'un jeune poète dont la sensibilité, soudain, s'était émue. « Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme, à respirer avec quelque plaisir l'encens qu'il offre au ciel, à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion... » Pouvait-on mieux et plus délicatement formuler le programme d'une nouvelle apologie chrétienne et, par anticipation, définir Le Génie du Christianisme, en deviner le caractère, la puissance persuasive, la faiblesse dialectique, enfin la valeur totale?

Mais Chateaubriand veut des livres. Il les veut tout de suite; et, sans retard, il les a. Ce sont les Lettres édifiantes, l'Histoire de la nouvelle France, l'Histoire ecclésiastique, les huit volumes des Moines, etc... Dans l'Histoire ecclésiastique, il i s'assure de la hiérarchie » Il utilise principalement les Lettres édifiantes, les récits des missionnaires et Les Moines.

Et il en fait un tel usage prestigieux que Pauline de Beaumont s'émerveille... « Ce qui me confond, dit-elle, c'est le parti qu'il a tiré des huit volumes des Moines, de ce fatras si sec, si aride, et qui m'a si mortellement ennuyée... »

La pauvre gentille femme lit tout cela, et l'annote, et l'analyse, et y copie des citations. Ce sont des livres assommants. Il faut tout son obligeant amour, pour la soutenir dans cette épreuve. Et puis, l'enchanteur prend ce fatras, y met le feu, d'une étincelle de son génie; et ce fatras flambe avec magnificence... La pauvre gentille femme n'en revient pas !...

Elle écrit à Joubert : « Il y a véritablement là une sorte de miracle; et le secret de l'enchanteur est de s'enchanter lui-même. Il n'a l'air d'avoir fait que rassembler des traits épars, et avec cela il vous fait fondre en larmes et pleure lui-même... » Il pleure lui-même!... Cela est à signaler, pour les personnes qui ne croient pas facilement à la sincérité de Chateaubriand et qui perdent leur temps à épiloguer là-dessus. C'eșt le cabotinage de Chateaubriand, qui les empêche? Mais on voit ici comme ce cabotinage est la sincérité même : il ne se contente pas de faire pleurer, il pleure aussi... Un délicat esprit de femme, plus malin que ne le sont les critiques, l'a bien vu. Un délicat esprit de femme aimante trouve cela très bien.

Il pleure lui-même, « sans se douter que son talent soit pour quelque chose dans l'effet qu'il produit et qu'il éprouve... » Et qu'il éprouve!... Je vous dis qu'il y va de tout son cœur!...

Cependant, Pauline de Beaumont s'effraye. L'enchanteur travaille trop vite. Il veut que son ouvrage paraisse - nous sommes au mois de septembre 1801 - dès le prochain mois de février. Pauline de Beaumont n'a plus de repos, à être certaine qu'ainsi l'ouvrage conservera trop d'imperfections... Elle le dit à l'enchanteur. Mais, quand elle le lui dit, il tombe dans l'abattement et dans le désespoir... Je ne crois pas que nulle apologie chrétienne ait jamais été composée dans de telles conditions de cœur et de nerfs.

Pauline de Beaumont se désole. Il lui plairait d'avoir plus de goût - ce n'est pas possible! - et plus d'expérience, et de guider avec plus de sûreté son ami. Elle lui lit la sage lettre de Joubert. Il en est enchanté d'abord ; il s'écrie :

C'est le meilleur, le plus aimable, le plus étonnant des hommes!... Oui, je le reconnais bien. Il craint toujours que je ne cite trop!...

Puis il se met à rire.

Et Pauline, inquiète, écrit à Joubert . « Il a réellement retranché beaucoup de citations; mais il en a beaucoup ajouté. Ce qui m'effraye surtout, c'est la légèreté avec laquelle il énonce certains jugements, qui demanderaient, pour ne pas effaroucher, a être Présentés avec une adresse et une douceur infinies« A cela, il n'y a plus de remède...i

Comme toutes ces objections, et aussi tous ces éloges, sont pénétrants! Quelle adorable et fine femme était cette Pauline de Beaumont, si fervente, si prête a l'admiration, si enthousiaste, si bien réchauffante pour l'amoureux génie qui travaillait auprès d'elle, - si judicieuse, en outre!...

Donc, par Joubert et par Pauline de Beaumont, Chateaubriand avait, tout près de lui, les conseils qui l'auraient engagé à composer un meilleur livre que ce livre extraordinaire; des conseils qui n'allaient pas à l'encontre de son génie, mais qui tenaient compte de ses vertus, de ses défauts, de ses possibilités, et qui le favorisaient. Seulement, il se dépêchait; et reconnaissons, dans Le Génie du Christianisme, des traces de cette hâte.

Somme toute, il est agréable de le voir si confiant en lui-même, si autonome, si pressé d'aller de l'avant. Mais il a subi l'influence, le charme et la tendresse de la jeune femme malade et aimante qui était auprès de lui. J'attribue à Pauliné de Beaumont la délicate et la mélancolique poésie, qui est le plus subtil parfum du Génie du Christianisme. Telle est sa gloire, à elle aussi.

Ainsi, des doigts amoureux travaillaient assidûment à restaurer le culte. La religieuse besogne était parfois interrompue de rêveuses promenades.

La nuit, par les fenêtres ouvertes du salon, Pauline regardait les étoiles. Elle les nommait à René; elle lui disait qu'un jour il se souviendrait d'avoir appris par elle à les connaître. Et ils restaient ainsi, longtemps.

Et Pauline de Beaumont récitait à Chateaubriand des vers d'André Chénier, des vers qu'on ne connaissait pas encore et qu'elle avait elle-même copiés ou écrits sous la dictée du poète, autrefois, au temps où se groupait autour d'elle une société de nouveaux Athéniens. C'était, par exemple, Myrto la jeune Tarentine, ou Néère ou Chrysé, ou quelqu'une de ces élégies dont la plainte mélodieuse se prolongeait, après la mort du poète, par la voix d'une muse, elle-même mourante.

La demi-année que passèrent à Savigny Chateaubriand et Pauline de Beaumont fut, pour celle-ci, très douce et alarmante; pour celui-là, très douce, je crois, et très féconde. Il travaillait, et Pauline de Beaumont se dévouait à ce travail de l'amoureux sublime, à son humeur variable, aux caprices de son inspiration. Elle était plus aimante; il était plus égoïste. Et cela ne doit étonner personne.

Puis, ses chimères le reprirent, ses chimères et l'ennui, et l'ambition, et le désir de ne pas enclore sa vie.

Dédié au Premier Consul, Le Génie du Christianisme parut le 14 avril 1802, en cinq volumes in-octavo. Le Concordat, l'activité de Bonaparte, a réorganisation méthodique et volontaire d'une société française et de la pensée française lui firent le décor et l'occasion superbe qu'il lui fallait. Ce fut une sorte d'aubaine, mais une aubaine qui a l'air d'un coup magnifique de la Providence. C'est théâtral et c'est important. Les hasards sont de mèche avec l'écrivain : on dirait que les hasards le favorisent; on dirait aussi qu'il mène les hasards. Cet échange de bons procédés, c'est la réussite. Et le succès du Génie du Christianisme eut quelque chose de raisonnable et d'extravagant à la fois, de drôle et de prodigieux; - un miracle de librairie, mais un miracle!...

Il n'en fallait pas tant pour appeler René vers le remuement et vers l'amusement du monde. René songeait à se divertir. Cette idée lui vint quand il n'était pas encore installé depuis longtemps auprès de son amie parfaite. Au mois de septembre, Mme de la Briche les invita; et ils allèrent au Marais.

De retour à Savigny, Pauline écrivait à Joubert : « M. de Chateaubriand est tombé assez d'aplomb dans la solitude; il travaille comme un nègre. Tout » le Marais doit fondre ici à dîner ou à déjeuner, et une lettre doit avertir du jour, qu'enfin il faut savoir... » Elle ne se plaint pas davantage; mais le ton de la. phrase et quelques mots, de place en place, indiquent assez que tout cela l'ennuie et qu'on lui trouble à son regret, l'amoureuse intimité qu'elle aimait.

Au Marais, le baron de Frénilly les rencontra... « Chateaubriand, écrit-il dans ses Souvenirs1, était venu au Marais tête à tête avec sa maîtresse, qui ne s'en cachait guère. C'était la petite Mme de Beaumont... vive, d'ailleurs, spirituelle, assez originale, très philosophe2... Evidemment, Chateaubriand la compromit; et elle se laissa compromettre, avec audace, avec désinvolture. Ne venait-elle pas de divorcer? Elle était libre; et elle aimait. Je la devine, brave et quasi provocante, un peu jalouse, craintive de perdre sa conquête, et fière; je crois qu'on la devine aussi théoricienne déjà des droits de l'amour, des privilèges du génie, et forte de la dialectique industrieuse que le romantisme prodiguera pour la grande commodité de divers amants.

1. Souvenirs du baron de Frénilly, p. 249. ↩

2. Frénilly ne dit pas de quelle époque est ce souvenir. Il le raconte dans son sixième chapitre, daté de 1798-1799, date qui évidemment ne convient pas pour ces lignes, Chateaubriand n'étant revenu en France qu'en 1800. La véritable date de cet épisode est fournie par la lettre de Mme de Beaumont que cite PAUL DE RAYNAL (Les correspondants de Joubert, p. 138), et qui est du 19 septembre 1801. ↩

Au milieu d'une jolie vallée, devant les cours du château de la Briche, il y avait une belle pièce d'eau, encadrée de peupliers d'Italie. On l'appelait le Miroir; et plus d'une y mira sa beauté, le visage de son bonheur ou de sa tristesse... Frénilly raconte que la petite comtesse de Beaumont, presque poitrinaire, habillée de percale, « la tête nue tondue à la"Titus », allait faire, « au serein », le tour du Miroir. On lui disait :

Vous jouez vous tuer !...
Elle répondait :
- Qu'importe?...

Pourquoi? et d'où lui vient le déplaisir que suppose une telle parole? A-t-elle senti, dès ce commencement de son amour, la terrible frivolité de l'enchanteur? ou bien sait-elle que sa vie sera courte et ne veut-elle pas la ménager? Jel'imagine un peu nietzschéenne déjà et curieuse de vivre dangereusement.

Ces façons-là seront, plus tard, insupportables; et plusieurs de nos contemporaines les ont rendues bien ridicules. Ce n'est encore, ici, que le début de cette ardeur à la fois nerveuse et philosophique : le début a quelque agrément.

Au bout de sept mois, Chateaubriand avait assez de Savigny. Les deux amants revinrent à Paris. L'un d'eux aimait avec nonchalance, maintenant. On l'appelait dans les châteaux. Et il allait à Champlâtreux, à Fervaques; Mme de Clermont-Tonnerre l'invitait, la duchesse de Châtillon... C'était à qui aurait chez soi cet écrivain tout à coup célèbre... I) passait quelques jours à la campagne chez Mme de Vintimille... Et, désormais, il n'emmenait plus Pauline de Beaumont.

Elle s'attriste, cependant. Elle va passer les jours de sa solitude à Luciennes, chez Mme Hocquart. Mais « la campagne est desséchée et la société l'ennuie »... Elle écrit : « Il n'y a plus qu'une société pour moi... » C'est évidemment René, l'ingrat qui s'absente et la laisse. Elle ajoute : « La pauvre hirondelle », — c'est le nom que lui donnait la petite réunion d'amis de la rue Neuve-du-Luxembourg, - la pauvre hirondelle est dans une sorte d'engourdissement fort triste. »

Et puis, afin de poursuivre une contrefaçon de son ouvrage, René fait encore un voyage, à Lyon, cette fois. Et puis, on lui offre une place de secrétaire d'ambassade à Rome : il est tenté de l'accepter; même, il la désire!... L'hirondelle se désespère.

Il est à Lyon; bientôt, en Avignon... Mais il reviendra par la Bretagne. Il écrit à Chênedollé : « Ne manquez pas d'écrire rue Neuve-du-Luxembourg, pendant mon absence; mais ne parlez pas de mon retour par la Bretagne. Ne dites pas que vous m'attendez et que je vais vous chercher. Tout cela ne doit être su qu'au moment où l'on nous verra tous les deux. Jusque-là, je suis à Avignon et je reviens en droite ligne à Paris1. »

1. Lettre du 15 octobre 1802, citée par Sainte-Beuve, qui l'a trouvée dans les papiers de Chênedollé. (Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, tome II, p. 196.) M. E. Biré, dans son édition des Mémoires d'outre-tombe (tome I1, p. 307), mentionne cette lettre. Mais il aime beaucoup trop Chateaubriand pour ne pas supprimer la perfide petite phrase. ↩

Bref, il s'éloignait de l'hirondelle et, pour éviter les désagréments, il lui racontait et lui faisait race ter des histoires.

Pourquoi donc allait-il en Bretagne?... Il allait voir sa femme!... Quoi?... Mais, oui; comme il voulait entrer dans la diplomatie, l'idée lui était soudain venue d'organiser son existence d'une manière un peu régulière. Il se disait qu'il serait peut-être ambassadeur, l'un de ces jours ; et il songeait à l'ambassadrice. Ce sentiment d'une respectabilité tardive, on aurait tort de le lui reprocher. Mais, en tout cela, chateaubriand pense à lui, -et à lui seulement: il fait beaucoup de peine à l'hirondelle.

Elle aurait eu bien plus de peine, si elle avait su - au lieu de le soupçonner - tout le détail de ceci : René la trompait.

Il s'était épris d'un nouvel amour : la marquise Delphine de Custine lui plaisait alors extrêmement.

Il semble que ce fut une très charmante femme. Elle avait trente-trois ans et elle était fort jolie. De longs cheveux blonds, fins, fous et admirables. Chateaubriand, dans ses Mémoires, l'appelle « héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang » Chevelure « de soie », en somme. Des dents magnifiques. De la coquetterie et de la sauvagerie; des façons mutines et mélancoliques ; une fine intelligence; de la patience et de la jalousie; un teint de blonde,

Devant le tribunal révolutionnaire, elle avait été l'une de ces petites femmes étonnantes que suscita de leur futilité une superbe bravoure. Elle répondit aux interrogatoires avec une impertinence héroïque; et elle fut sauvée par hasard, un Jacobin s'étant amouraché d'elle et ayant, au risque de tout, dissimulé au jour le jour le dossier qui la livrait à la guillotine.

Son mari était courageusement mort sur l'échafaud. Elle avait pour mère cette Sabran qui épousa, en deuxièmes noces, le chevalier de Boufflers ; et le chevalier de Boufflers appelait. la petite marquise « reine des roses ».

Après la mort tragique de son mari, la petite marquise n'écarta point délibérément l'idée d'un nouveau mariage. Elle eut des prétendants et ne les découragea pas tout de suite. Mais, au bout du compte, elle les éconduisit et demeura en attente alarmée, un peu farouche, un peu démoralisée, offerte à l'occasion qui lui ravirait le cœur.