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L'Enchanteur 1768—1848
Trois amies de Chateaubriand Hortense Allart (suite 3)

Hortense Allart (suite 3)

Trois amies de Chateaubriand · 23 min de lecture · p. 270–289 · chapitre 16 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris E. Fasquelle, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quand Hortense fut de retour à Paris, pour Chateaubriand qu'elle aimait, elle ne manqua pas d'aller voir Béranger, qui était alors à la Force. Et bientôt, ayant renoué des relations amicales, elle s'occupa d'utiliser Béranger pour Chateaubriand. Elle lui écrivit. Afin de le séduire à son idée, elle lui dit, avec entrain, tout le bien que pensait de lui M. de Chateaubriand. Sans doute, en souriant un peu, songeait-elle à ces desserts de l'Arc-en-Ciel, où l'auteur du Génie du Christianisme lui chantait Le Dieu des Bonnes Gens... Donc, Chateaubriand admirait Béranger. Celui-ci, assez fin, ne s'y trompa guère; modeste, il devina qu'Hortense prêtait ses opinions à l'illustre écrivain. Cependant, il professa qu'il avait les plus grandes obligations littéraires à ce grand homme dont il subissait l'influence. Quoi? Béranger, l'influence de Chateaubriand?... N'importe. Et l'on aime à se représenter les deux amoureux d'âge inégal, Hortense et René, lisant à l'Arc-en-Ciel, la lettre maligne et modeste de Béranger.

Nouvelle lettre d'Hortense. Et Béranger de répondre : « Savez-vous que je commence à vous croire? Ne poussez pas trop loin les preuves, car j'en perdrais la tête de vanité. Quoi! l'humble chansonnier obtiendrait le suffrage de l'auteur des Martyrs! Chateaubriand saurait par cœur quelques-uns de mes refrains! Quelle gloire pour la chanson !.. » Séduction! Béranger résistait un peu. Une chanson pour Chateaubriand? Le politique les séparait... Ah! quand il n'y eut que la politique à vaincre, les choses s'arrangèrent. Qu'est-ce que la politique, lorsqu'on est flatté? Déjà Béranger prenait confiance en lui-même; il louait ses « meilleures chansons », le « faire qu'il y mettait » et le « long travail » qu'elles lui coûtaient.

Il y eut un échange de politesses délicieuses et très comiques entre l'auteur du Génie du Christianisme et l'auteur du Dieu des Bonnes Gens. Chateaubriand voulait une chanson; et il était, à cette fin, pourvu de complaisance.

Un beau matin du mois d'avril, l'ami d'Hortense frappait à la porte du chansonnier, qui l'accueillait le mieux du monde. Et il lui offrait de le présenter à l'Académie; puis, gentiment, il le priait de chanter Le Juif errant. Béranger, ravi, écrivait le jour même à Hortense : « M. de Chateaubriand sort de . chez moi... Non, je ne dois pas être de l'Académie, quoi que M. de Chateaubriand en puisse dire... Je lui ai chanté Le Juif errant; il a bien voulu que je le lui répétasse, Il m'a paru en être très content, J'en suis bien aise, car j'aime cette chanson. »

Tout Paris connut cette visite que Le Génie du Christianisme avait faite au Dieu des Bonnes Gens. Tous les journaux la racontèrent et la commentèrent. Qui donc l'avait révélée? Qui donc?... Chateaubriand écrivit à Béranger : « J'avais lu comme vous les articles des journaux. Loin de me trouver offensé que l'on croie que j'ai cherché le premier un homme de votre talent, je le tiens à grand honneur... » Sans doute! Et l'on peut croire qu'autrement ni les journaux ni le publie n'auraient rien su... A grand honneur et à grande commodité!... Et l'on peut croire qu'autrement l'ami d'Hortense ne se fût pas dérangé1.

1. Les relations amicales du rénovateur de la religion chrétienne et du chansonnier firent un peu scandale. Chateaubriand raconte, dans les Mémoires d'outre-tombe, qu'un vieux chevalier de Saint-- Louis lui écrivit : « Réjouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu » ↩

Quelques jours après la visite; Chateaubriand écrit à Béranger : « Je suis aussi vieux que votre admirable Juif, errant; - malheureusement, je ne puis plus courir comme lui et je ne serai pas chanté par vous!... » Béranger feignait de ne pas comprendre; et il faisait le modeste, pour se débarrasser de la commande.

Cependant, il allait voir Chateaubriand. Chateaubriand déclarait son intention de quitter la France. Béranger combattait cette idée. Et, brave homme, il s'attristait de l'état où il trouvait le grand homme : « La France n'aura-t-elle pas à rougir, de laisser un pareil homme en proie au besoin? »

Le 16 mai 1831, Chateaubriand partit pour la Suisse. Il s'en allait sans plaisir; il s'en allait pour qu'on le rappelât : un peu de sincère cabotinage ne le dépare pas. Qui l'eût rappelé assez fort pour que cette voix se fît bien entendre, non de lui qui était tout oreilles, mais de la France, qui serait censée avoir elle-même poussé ce cri? - Béranger!... Bref, il fallait décidément une chanson. Or, la chanson ne venait pas. Béranger la trouvait difficile à faire, - gênante, à cause de la politique. Un citoyen très populaire ne risque pas à la légère sa popularité précieuse. Alors, Béranger n'en finissait pas. Chateaubriand le pressa : « Eh! bien, monsieur, ma chanson? Je pars; si vous voulez que je revienne, il faut que j'emporte vos ordres. Il faut aussi que je vous réponde, et j'ai besoin d'avoir sous les yeux mon acte d'accusation. Hyacinthe... » C'est Hyacinthe Pilorge, le secrétaire... « Hyacinthe est chargé de vous faire mes sommations respectueuses et de réclamer mon trésor. Si je ne vous revois pas, monsieur, recevez jusqu'à mon retour mes remerciements et mes admirations aussi vives que sincères. »

René parti, Hortense mit tout son cœur, qu'elle avait si actif, à obtenir la chanson. Elle secoua le génie paresseux de Béranger, elle eut raison de ses craintes. La chanson fut terminée au mois de septembre. Voilà comme Hortense était serviable et ingénieuse. Certes, ce n'est pas ainsi qu'elle prenait le cœur des grands hommes; mais elle le retenait ainsi. Et quel symbole de ses doubles qualités dans le titre qu'elle a donné au roman de sa vie : Les Enchantements de Prudence!...

Quand la chanson fut terminée, Chateaubriand languissait à Genève.

La chanson est « sur l'air d'Octavie » et commence de cette façon :

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir notre amour, notre encens et nos soins?

N'entends-tu pas la France qui s'écrie :

« Mon beau ciel pleure une étoile de moins »?...

C'est mal écrit ; mais l'idée est bonne...

Où donc est-il? se dit la tendre mère, Battu des vents que Dieu seul fait changer, Pauvre aujourd'hui comme le vieil Homère, Il frappe, hélas! au seuil de l'étranger !...

Etc... Chateaubriand répondit. Sa lettre est datée de Genève, 24 septembre 1831. Elle parut dans Le National du 26 octobre : « Enfin, monsieur, les organes de l'opinion, presque tous les journaux ont témoigné de mon absence des regrets dont je me trouve singulièrement honoré. Votre éloquence prodigue fée, vient à son tour orner de fleurs et diamants non pas mon vieux trône, je n'en ai point, mais mon vieux bâton de pèlerin; comment serais-je invulnérable à la flatterie d'une muse qui a dédaigné de flatter les rois? Quand cette muse me somme d'un prompt retour, je me sens très disposé à la suivre dans son temple, c'est-à-dire dans ma patrie... Que cette aventure est bien combinée!... Mais Chateaubriand avait un si grand désir de revoir Paris qu'il revint, avant même que Le National eût imprimé sa lettre.

Et puis, le 16 juin 1832, comme la duchesse de Berry venait d'apparaître en Vendée, Chateaubriand, avec Hyde de Neuville, Fitz-James et Berryer, fut arrêté. Il subit quatorze jours de prison préventive; et ensuite on le remit en liberté.

Le très bon Béranger, certes, alla le voir dans sa prison; et Hortense reçut, de ce chansonnier magistral, une amusante lettre. Béranger trouvait le prisonnier « bien enfant » et s'écriait : « Bon Dieu! qu'il a besoin de gloire et de bruit! Du reste, il est toujours fort spirituel et fort aimable. Mais il ne devrait pas écrire si souvent dans les journaux. Sa première lettre, datée de la prison, le met dans la nécessité, pour être conséquent, de sortir de France, à présent que le voilà libre. Heureusement, les inconséquences ne lui coûtent pas !...1 »

1. Voir l'Appendice (N). ↩

C'est drôle; et même, c'est assez spirituel. Cependant, Chateaubriand, conséquent cette fois, partit. Il retourna en Suisse, où Mme de Chateaubriand, avec Mme Récamier, -- mais oui ! - devait le rejoindre. Et, avant de partir, il alla encore dîner un soir avec Hortense, à l'Arc-en-Ciel, dans le quartier du Jardin des Plantes.

Si nous suivons le calendrier d'Hortense, il nous faut abréger. En 1836, elle délaissa Bulwer Lytten. De 1837 à 1840, elle appartint à Jacopo Mazzei, qui fut le père de son deuxième enfant, lequel, ainsi que le premier, fut donc le fils d'un Italien, mais d'un autre et, comme l'aîné, naquit à Florence : il y a, dans cette irrégularité, une sorte de régularité tout de même, mais hasardeuse. Laissons ce Mazzei, qui au surplus n'a pas, pour nous intéresser, la futile excuse de la littérature,

Mais retrouvons la littérature en 1840. Hortense, dont la vie est une véritable et bien légère encyclopédie de la littérature de son temps, devient alors l'amie de Sainte-Beuve.

Cette femme intelligente, belle et d'un grand cœur, qu'elle se plaisait à répartir entre beaucoup de soupirants célèbres, ne laissait pas les gloires contemporaines soupirer longtemps après elle. Elle eut, - elle eut, en somme, qui elle voulut; et elle voulut beaucoup de monde.

Elle eut Sainte-Beuve; et même, elle lui trouva une sorte de beauté. C'est que, d'abord, elle aimait la conversation de cet amant furtif.

Elle avait vu pour la première fois ce méchant homme en 1831. Seulement, en 1831, elle n'était pas libre, aimant Bulwer Lytton et Chateaubriand. Sainte-Beuve lui plut ; et elle nota dans sa mémoire ce Sainte-Beuve. En 1841, libre, elle songea galamment à lui, qui, par une coïncidence agréable, était libre aussi. Elle avait son installation principale à Herblay; mais elle s'était procuré un petit appartement à l'hôtel du Rhône, rue Saint-Nicaise : elle recevait là ses amis. En outre, elle invita Sainte-Beuve à Herblay.

Studieuse, elle s'était retirée là; et, dans cet aimable village, elle menait une existence paisible, lisant beaucoup, écrivant plus encore. Elle y avait pour société habituelle Libri, Charles Didier, - et voire un prêtre, curé de l'endroit, savant homme, l'abbé Bertrand, qui fut le précepteur de Marcus Allart1!. Ses travaux littéraires, c'étaient une Histoire de Florence et le roman de Settimia qui, tout plein d'elle, n'eut pourtant pas de succès2.

1. PAUL BONNEFON, L. L. ↩

2. Voir l'Appendice (O). ↩

Sainte-Beuve lui déclara qu'il la trouvait « très pure »; et Hortense lui annonça qu'elle le trouvait « très naïf ». Elle ajoutait : « Où votre naïveté ne pourrait-elle pas entraîner ma pureté si elle n'était elle-même rangée sous de saintes lois? La naïveté et la pureté aux prises!... Mais qui sait les chemins, et quels chemins! où elles ne s'engageraient point?... » Ils étaient, Sainte-Beuve et Hortense, deux des êtres les plus intelligents de leur époque; voilà comme ils se jugeaient l'un l'autre : pareille erreur suppose l'aveuglement de la tendresse.

Hortense disait encore à Sainte-Beuve qu'elle le trouvait « original ». Puis elle lui parlait d'Homère, d'Abraham, de Montesquieu; elle lui citait du latin. Le 27 août 1841, ils dînèrent tête tête... Et voilà. Le lendemain, Sainte-Beuve lui adressait un petit poème de sa composition :

A Hortense

Avec un Marc-Aurèle qu'elle m'avait demandé.

Voici donc le stoïque et sa mâle sagesse

En retour d'un présent plus doux :

Il faut être Aspasie ou vous, Pour songer à tels noms le soir d'une caresse

Ou le matin d'un rendez-vous...

Il est doux, quoi qu'on dise, avec celle qui charme, D'échanger plus d'un mot, de croiser plus d'une arme, De parler gloire, et Grèce, et Rome, et cœtera, Pourvu qu'en tous propos la grâce insinuante Mêle je ne sais quoi de Ninon souriante

Que Dacier toujours ignora.

On écoute, on s'enflamme. A vous, sur toute chose, Le politique plaît, et pour vous plaire, on ose; Sur un fond de désir je m'y sens animer; Pitt ou Thiers, peu m'importe, et ma verve est rapide...

Tout d'un coup, un regard humide Avertit tendrement qu'il est temps de s'aimer.

Telle fut la politesse de Sainte-Beuve.

Mais, bientôt, - et beaucoup plus vite que les autres, - Sainte-Beuve devint un peu moins empressé. Hortense l'appelait; et il ne venait pas. Hortense lui écrivait : « Il n'y a rien parfois qui m'eût paru si doux que de vivre pour vous... Peut-être vous avez trouvé entre nous bien des différences; moi, je ne les sentais pas... Aussi, je serai contente de ce qui est arrivé, s'il en reste quelque tendresse entre nous et, de mon côté, pour vous un sentiment que bien rarement j'ai vraiment senti. Venez ce soir ou je vous croirai fâché. Venez donc, venez. » Bien rarement!... Il fallait écrire, à tout hasard, jamais. Hortense était la franchise même. Plus adroite, n'eût-elle pas mieux tenu Sainte-Beuve? Il marqua peu d'empressement, et il s'excusa.

Il s'excusait, ne sachant que dire, sur son âge mûr. : il annonçait que son existence serait désormais « froide et sans amour ». Hortense, là-dessus, bondissait : « Non, vous aimerez encore. Bah! cette race de René ne cesse jamais!... » Elle se souvenait de Chateaubriand.

Toutefois, un ou deux billets d'Hortense signalent un ou deux jours agréables. Mais Sainte-Beuve s'occupait surtout de sa candidature académique : elle voulait qu'il fût empressé auprès de dames tout autres que la vive Hortense. Alors, il écrivait à celle-ci : « Oui, mon amie! (permettez-moi de vous appeler ainsi)... » De cette manière, il n'abusait pas; au contraire! et il ne demandait pas seulement les faveurs de l'amitié, mais il refusait les privautés de l'amour... « J'ai besoin de faire appel à votre amitié, à votre générosité. Que rien ne soit changé entre nous, rien excepté un point. Quand je vous vois, je suis faible... Cela est suivi de longs troubles. Je veux trouver en vous un appui contre vous, contre moi-même. Vous me verrez toujours ami, toujours touché; mais qu'il y ait entre nous une barrière, et que je reste en deçà du serment!»

Hortense détesta cette barrière. Elle priait Sainte-Beuve de lui écrire. S'il ne lui écrivait pas, elle lisait de ses œuvres. Elle y trouvait& « mille grâces, ces abeilles de l'Hymette qu'elle n'avait jamais su atteindre, disait-elle, mais que ses lèvres eussent aimé à chercher sur celles » de l'auteur.

Sainte-Beuve lui reprochait « d'arranger trop les choses et de penser trop à Salluste et à Corinne ». Alors, elle reprochait à Sainte-Beuve « de ne pas assez songer à Salluste et de croire que ce qui est charmant dans un salon l'est aussi dans un livre » Ainsi - et c'est bien agréable - Hortense accusait Sainte-Beuve de frivolité. Elle ne le trouvait pas juste pour Benjamin Constant; elle le blâmait de quelque partialité.

En 1863, il écrivait à cette dame sévère et grave : « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne, en mon temps; elle s'est évaporée. C'était pour moi, comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. La jeunesse a du temps et se sert de tout. Je suis vieux et j'ai chassé tous les nuages. Je me mortifie moins, et je vois plus juste. Il est dommage que tout cela ne puisse durer et que le moment où l'on est le plus maître de soi et de sa pensée soit celui où elle est le plus près de faiblir et de finir.i Coquetterie, aveu, mélancolie.... Le père Beuve a voulu plaire aux belles et filer de tendres amours. Il n'était pas beau et devait recourir à des arguments autres que sa seule personne; c'est à cela que son talent lui servait, comme à des rossignols leur chant. Mais la critique n'est pas le genre qui séduit le mieux; il eût bien préféré être poète, et même il tâcha d'en être un.

Tel quel, somme toute, il plaisait. Le voici, à la date de 1849, peint par la belle Hortense, dans Les Enchantements1!: « Il est violent, emporté, amusant. Il dit que les lettres de Chateaubriand que je lui ai prêtées sont admirables... Il voulait venir me voir à Bezons ; mais il attendait l'inspiration pour ses visites, comme pour la poésie, afin de savoir plaire. Il ne vint pas et resta pour moi toujours le Sainte-Beuve frêle, maigre et un peu malade que j'avais connu; mais il garda plus réellement, et à jamais, ces deux traits de son haut caractère : le désintéressement et la sincérité. » La sincérité, - cela veut dire qu'Hortense avait de la tendresse pour lui. Qu'est-ce que la sincérité? Le caractère principal de ce qu'on aime.

1. Les Enchantements de Prudence, p. 330. ↩

Oui, Hortense aima Sainte-Beuve; d'autres femmes aussi l'ont aimé. Cela lui importait beaucoup plus que bien des choses, beaucoup plus même que presque tout le reste. De cette manière, il évita de s'exalter pour le reste; il ne fut point un fanatique, mais un critique « désintéressé », - grâce à quelque indifférence, ayant placé ailleurs son intérêt.

Après les semaines ou les jours de leur tendresse la plus vive, Hortense demeura l'amie de Sainte-Beuve, très gentiment et autant que le lui permirent les hasards d'une tumultueuse vie.

Il y a toute une série, abondante et gracieuse, de leurs lettres1!. De jolies lettres. Hortense est à Herblay. Elle a lu le premier volume de Port-Royal. Ah! elle est enchantée. Elle est enchantée de voir Sainte-Beuve « dans les lettres pures, sans politique ou autre alliage » Montaigne, Pascal, Jansénius, Saint-Cyran, tout cela lui plaît à l'extrême. Elle adore ces « grandes questions », car elle n'est futile qu'en réalité; son âme est sérieuse : - et même, elle aurait souhaité plus de renseignements touchant la grâce et l'Augustinus.

1. C'est M. LÉoN SÉCHÉ qui les a trouvées et publiées : Hortense Allart de Méritens (Paris, 1908); et Hortense Allart de Méritens, Lettres inédites à Sainte-Beuve, 1841-1848 (Paris, 1908). ↩

Elle comprend à merveille. Elle approuve le caractère de M. de Sacy, tel que Sainte-Beuve l'a peint. Et comme elle est spirituelle!... « Voilà ( M. de Sacy) l'homme de Port-Royal, en cela qu'il ne lisait rien. Parlez-moi des hommes de Port-Royal qui ne lisaient rien : ceux-là, j'y crois. Les autres sont des bêtes ou des menteurs, Pascal un malade... » Cela est un peu niais. Mais il faut qu'on sache qu'Hortense Allart était libre-penseuse et anticléricale... « Bossuet, un homme de cour... » Pourquoi Bossuet en cette affaire?... N'importe!... « Sacy est réservé, saint, nourri seulement de la Bible; tout, chez lui, est simple, beau et vrai. Par là, il l'emporte sur Saint-Cyran, guindé, faux, qui lisait. »

Les pages que Sainte-Beuve a consacrées à Montaigne, Hortense les trouve merveilleuses; et elle le dit joliment : « Tout cela est parfait et du plus haut, du plus aimable amusement; cela mène loin, fait penser. »Comme elle avait le goût de penser, cette belle Hortense! Et elle aimait les grandes idées, celles qui « mènent loin ». Elle était, même en son idéologie, aventureuse; et, parmi les systèmes des philosophes, elle se plaisait è se sentir un peu coureuse. Quelle ferveur toujours prête!...

« Je ne vous trouve pas assez tendre, assez passionné, assez déchiré pour Pascal. Vous n'êtes pas à genoux, vous n'en parlez pas comme on doit parler des saints. » La voilà soudain prise d'un sentiment pour Pascal. Certes, elle le traitait de « malade », au commencement de sa lettre. Mais ce malade ne lui est pas indifférent : si Pascal eût vécu en 1842, Hortense Allart lui aurait adressé de chauds billets. Et Pascal l'a échappé belle.

Éprise de sainteté, mystique un instant sous l'influence de Pascal, Hortense reproche à Sainte-Beuve d'avoir mis dans son ouvrage « trop de frivolités ». Et puis, elle est jalouse : « On voit un peu, là, derrière, le grand esprit de Marie que vous ménagez, Mme la marquise, Mme la duchesse, que vous acceptez. Votre héroïne, Mme de Guéméné, la plus belle femme de la cour, vous tient trop au cœur. » Elle est jalouse, Hortense Allart, jalouse au dix-septième siècle et au dix-neuvième. La riche nature!...

Nous l'avons vue janséniste; la voici voltairienne : Ma critique, si j'en voulais faire, serait toute philosophique et frappant d'abord sur une petite note atroce... » Atroce!... elle emploie des mots terribles, parce qu'elle éprouve de terribles sentiments... une petite note atroce, qui dit que chaque chose a deux noms et que le troisième est en Dieu « Ah! ee scepticisme quasi religieux n'est pas pour contenter une dame d'humeur dogmatique et anticléricale!... « Elle vous demanderait (ma critique) ce que Voltaire, ce que le dix-huitième siècle pourrait penser de votre livre.. » Le dix-huitième siècle, à vrai dire, n'a rien à avoir en tout cela. Il ne s'agit pas de lui. Mais, pour Hortense Allart, le dix-huitième siècle a décidément allumé toutes les lumières; négliger le dix-huitième siècle, c'est retourner à l'obscurantisme. Et Hortense Allart s'indigne. Il faut toujours qu'elle soit dans l'enthousiasme ou dans l'indignation. Ce n'est pas à elle que Spinoza eût donné, comme à la bonne dame Van der Spyck, ce conseil; ou elle ne l'aurait pas suivi : « Madame, tout ira bien, pourvu que vous meniez une vie tranquille. » Hortense Allart ignora toujours le vertueux agrément de la tranquillité.

Elle continue, avec humeur, et puis avec ingéniosité : « Avez-vous lu Voltaire et Frédéric le Grand et Montesquieu? Ne connaissez-vous que Mme Récamier et sa coterie, depuis Port-Royal? Peut-on écrire de ce ton, si on est sérieux et honnête homme? Oui, comme Horace qui parle à chaque instant de Jupiter, ce qui le placera moins haut parfois que Béranger... »

Horace et Béranger, cela n'est pas du tout mauvais !... Et le Jupiter d'Horace qui devient une sorte « de Dieu des bonnes gens »,-Hortense Allart avait beaucoup d'esprit et, quelquefois, elle mettait les choses au point.

Mais elle songe à ses amours; et elle y songe, pour le moment, de manière philosophique : « Allez, une femme qui honore la vérité ne pouvait être à vous et à M. de Chateaubriand qu'en passant. » L'inquiétant aveu. et comme nous nous méfierons, désormais, des femmes qui honorent la vérité!... N'y a-t-il de vérité, vraiment, qu'auprès des femmes qui pratiquent, avec naturel, le mensonge?... «'Il était doux d'être à vous deux... » Et à quelques autres : honorons la vérité. « Mais on n'aurait voulu avouer vos idées, jamais. Vous n'êtes pas des hommes sérieux, ni convaincus, ni pieux, ni sûrs... Il faut suivre la science naturelle; si on en dérive, on se trompe; il n'y en a pas deux, il n'y a deux mots rien, scélérat!... »

Je me souviens de Tolstoï qui disait, un jour, devant moi, rudement :

La vérité est une!

Et quelqu'un répliqua :

Oui, Liev Nicolaïévitch, la vérité est une; mais les opinions sur la vérité sont plusieurs.

Et il y eut aussi, en Judée, un procurateur, de subtile pensée, qui demandait avec mélancolie :

Qu'est-ce que la vérité?...

Mais Hortense Allart n'avait pas le tempérament du scepticisme: elle était plutôt faite pour l'erreur.

Elle écrit, un jour, à Sainte-Beuve une lettre qui n'est pas, jusqu'en son menu détail, intelligible; une lettre où il y a des allusions à des choses que nous ne savons pas; une lettre que j'aime encore mieux à cause de cela, parce qu'on la sent bien faite pour Sainte-Beuve tout seul. Et, ainsi, c'est plus indiscret encore de la lire; mais la voici : « Vous m'avez écrit deux billets très aimables. La fin du premier m'a fait rire, bel infidèle...» Que Sainte-Beuve, tel que nous le connaissons, dut aimer ce « bel infidèle »!... « Mais votre tort fut plutôt d'être trop fidèle au passé... » Cela, mystère.... « Quant au second billet, monsieur le janséniste, je ne vois point de faiblesse ici, mais une vertu admirable, surtout chez vous. Estimer les beaux endroits de votre livre dans cette solitude; penser peut-être que l'auteur est encore plus éloquent et plus aimable, quand on s'est réfugiée, et par sagesse et par goût, dans la religion - la vraie!... » La vraie religion, c'est, en somme, la religion qu'on a. Mais ici, en l'espèce, la vraie religion, c'est, je crois, la religion dite naturelle, une combinaison des plus comiques!... Hortense n'était pas du tout religieuse, mais plutôt, et horriblement, encyclopédiste, disciple hâtive des philosophes et de Rousseau. Et il suffisait qu'elle lût le Port-Royal de son cher Sainte-Beuve pour que soudain se réchauffât son désir de religiosité philosophique. C'est tout ce qu'elle veut dire; et c'est tout ce qu'elle éprouve, — soyons simples !...

Elle continue : « Vous rencontrer encore sur ce terrain-là... » car elle écrit un peu vite... « est-ce un crime de le trouver doux?... Si vous aviez une jeunesse à mettre à mes pieds, moi je n'en ai plus. Tous deux nous sommes sages ; le mot aimer même ne fut jamais prononcé par vous ni moi... » Quelle nonchalance! ou bien quelle franchise un peu trop dénuée de coquetterie !... Et puis : « Mais Dieu sait ce qu'a été votre conduite depuis moi et de combien de flammes vous aurez brûlé, cet hiver. Que Pascal, Sacy et tous ces saints vous rappellent à la vertu ....» Excellente plaisanterie, je crois. Certes, il ne faut pas demander à un écrivain de valoir ses livres; de valoir, s'il est historien, ses personnages, ses héros, les saints dont il raconte la vie. Et cependant....

Mais, la merveille, c'est que de tels reproches viennent à Sainte-Beuve, de qui? de la charmante Hortense Allart.

D'ailleurs, elle ne garde pas rancune à l'auteur de Port-Royal. Non; elle est, de temps en temps, violente, un peu violente; mais elle ne l'est pas toujours. Elle écrit, en effet : « Savez-vous que, quand un homme vous a paru très aimable, qu'il vous a dit durant un moment toutes sortes de choses charmantes et qu'il a fait un livre plein de talent et parfois de ryan arenone poul il Poser la question,

c'est, comme on dit, la résoudre. Oui, Sainte-Beuve le savait, et à merveille. A-t-il agréé les promesses qu'Hortense lui faisait d'une manière un peu interrogative? Hortense ajoutait : « Tout cela est silencieux, dans ces campagnes, et secrètement très doux. » Mais elle embrouillait tout, assez volontiers. Et, par exemple, c'était son bonheur, ou son malin plaisir, de vanter auprès de Sainte-Beuve les mérites de Chateaubriand. Elle, Hortense, aimait également - ou presque - l'auteur des Martyrs et l'auteur de Port-Royal. Donc, elle désirait qu'ils s'aimassent bien... « J'ai reçu ce matin le billet le plus adorable de M. Ch... et je me plais à vous unir, quand vous avez tant de rapports. »

Tant de rapports?... Évidemment, Hortense leur avait été, à tous les deux, bienveillante. Il y avait, entre Sainte-Beuve et Chateaubriand, cette analogie. Mais, de cette manière, ils étaient encore analogues à quelques-uns de leurs contemporains. Ils furent exceptionnels, autrement.

En somme, Sainte-Beuve dédaigna bientôt la jolie Hortense. Je m'explique cette aventure... Pour ce qui est d'Hortense, eh ! bien, Sainte-Beuve était un homme célèbre et spirituel : done, elle l'aima; comment ne l'aurait-elle pas aimé?.. Quant à Sainte-Beuve, - voici,

Un assez risible gaillard1, mais qui connut bien le lundiste, Nicolardot, raconte que Sainte-Beuve avait une bonne. Cette bonne lui vola dix francs. Il le sut; et il se promit de chasser la friponne. Mais il ne la chassa point tout de suite, parce qu'avant d'être chez lui elle avait servi quelque temps chez Augustin Thierry. En causant avec elle, Sainte-Beuve pouvait avoir de jolis petits renseignements relatifs à Augustin Thierry. C'est ainsi, auprès de sa bonne ou d'autres personnes étrangères aux muses, qu'il se munissait des ragots qui étaient la substance de sa critique littéraire... Et puis, quand il sut tout ce qu'il voulait savoir, il chassa la friponne.

1. LoUIS NICOLARDOT, Confession de Sainte-Beuve, p. 103. ↩

Or, Sainte-Beuve détestait Chateaubriand. Il le jalousait; il enrageait de n'être ni beau ni poète. Et les deux volumes qu'il a consacrés à l'auteur d'Atala témoignent d'une véritable haine. Alors, quand Hortense lui marqua de la sympathie, il fut enchanté: que n'allait-il pas apprendre au sujet de Chateaubriand?... Mais, dès qu'il crut avoir tout appris, il n'avait plus que faire d'Hortense; et elle le dérangeait de ses travaux.

Un jour, qu'il fut content!... Hortense avait écrit un roman, une sorte de roman, Les Enchantements de Prudence, qui est, si l'on peut dire, le journal de ses imprudences2. Il y était abondamment question de Chateaubriand, - et, dame, comme d'un vieillard qui fait le gentil. Hortense ne songeait pas à publier son livre. Mais elle en communiqua des passages à Sainte-Beuve, qui les publia, lui, carrément, dans l'appendice de son deuxième volume. Pour obtenir qu'elle publiât tout et que la mémoire du grand homme en fût ridiculisée, il écrivit à la dame et il tâcha de lui monter la tête : « C'est à mes yeux un de ses crimes, de ne vous avoir nulle part nommée; c'est aussi l'un de ses châtiments, puisque cela le juge, et par un des côtés les plus faibles de son éminente nature... Vous êtes bonne enfant et vous ne lui en voulez pas. Rendez à sa mémoire de publier un jour, et sans l'altérer, sans le masquer de faux noms, ce qui déroute et désintéresse le lecteur, le chapitre que vous me faites lire en ce moment; au milieu de vos admirations et de vos tendresses fidèles, vous lui infligerez cependant, sans le vouloir.... » Sans le vouloir!... « une mauvaise note, la seule que vous ne puissiez pas lui épargner, - d'avoir consenti à paraître ingrat pour un pareil lien, si léger, si vrai pourtant, si conforme à sa nature, et de n'en avoir nulle part consacré, ne fût-ce que par un mot, le sincère souvenir. » Le bon apôtre!... Si habile, si bien hypocrite!... Et si malin qu'il écrit mal, afin de mieux envelopper sa perfidie!...

2. Voir l'Appendice (P). ↩