Hortense Allart (suite 5)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris E. Fasquelle, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Durant son existence longue, agitée et laborieuse, Hortense avait beaucoup écrit. On connaît, au moins par leurs titres, ses romans. Ils ne sont qu'une toute petite partie de son œuvre, et celle peut-être qui lui était le moins précieuse.
Mais, dans la seule année 1857, elle publia : 1° les deux volumes d'un Essai sur l'histoire politique depuis l'invasion des Barbares jusqu'en 1848; 2° le Novum Organum ou Sainteté philosophique. Ce n'est pas une petite affaire!... George Sand aimait bien ce Novum Organum; et elle admirait cette femme blonde, blanche et rose qui avait la passion des idées et le goût d'imprimer à ses frais des livres de peu de vente.
En 1862, Hortense publia une Nouvelle concordance des quatre évangiles abrégés; en 1864, un Essai sur la religion intérieure. Et puis, elle publia un choix de lettres de Béranger, puis une Histoire de la république d'Athènes.
Hortense est admirable pour avoir montré par son exemple comment peuvent coïncider une sorte de gravité quasi pédantesque et la frivolité la plus complète. Et Hortense n'était pas pédante ici, frivole là; non : mais, jusqu'en ses amours bien légères, elle apportait un opiniâtre souci de la littérature, de même que ses livres d'histoire, de philosophie, de sociologie sont tous animés de son esprit futile. Hortense est comique, mais harmonieuse.
Peu de temps avant de mourir, elle acheva un Timide essai sur la correspondance de Cicéron. Quel divertissement, pour la fin d'une vie qui avait été si bien ornée de fantaisie, de plaisanterie et de caprice!... Hortense savait le latin : elle lui dut le dernier passe-temps de sa vie; d'autres personnes, qui ne vivent pas mieux qu'elle, ne songent pas à se ménager, pour le vieil âge, cette consolation.
Ajoutons qu'Hortense Allart fut une excellente mère. Elle nourrit ses enfants de son lait, veilla sur leur éducation et s'occupa de les placer1. Il semble que ce ne fut pas très commode. Hortense s'adressa aux Saint-Simoniens, ces grands idéologues étant, comme il arrive, de fameux hommes d'affaires, capables de conduire une intrigue sans maladresse. Elle écrivit au Père Enfantin, lui raconta que Marcus était « très capable et instruit » et qu'il souhaitait un emploi de deux à trois mille francs au chemin de fer de Lyon. Et puis, ce fut Henri qui demanda la même faveur. Et Hortense écrivait à M. de Rothschild, à M. Thiers.
1. Il y a, là-dessus, toute une série de lettres, qu'a publiée M. PAUL BONNEFON, dans L'Amateur d'Autographes du mois de décembre 1908. ↩
Que de questions pratiques, chères au souci maternel d'Hortense, mais, inégales à ses goûts spirituels !... Elle dit au Père Enfantin : « J'aimais mieux vous parler jadis sur tant de hautes questions qui reviendront toujours; mais quand les reprendra-t-on? Elles avaient bien de l'attrait!... » Et Hortense termine sa lettre sur des politesses, sur l'expression de sa reconnaissance infinie; elle signe; - et puis, cocasse, elle ajoute à sa lettre ce petit post-scriptum imprévu, qui dut déconcerter le. Père : « M. de Méritens m'a fait connaître la loi du mariage dans sa rigueur, quoiqu'il soit bon, mais violent. Nous sommes séparés, mais amis... » Qu'est-ce que ça pouvait bien faire au Père Enfantin?...
Au mois d'avril 1860, Hortense écrit encore au Père. Celui-ci a fait une démarche auprès de M. Au-dibert, lequel a promis tout ce qu'on voulait et puis n'a pas bougé. Hortense est désolée. Comment s'y prendre pour conquérir la bonne grâce de M. Audibert? Elle lui enverrait bien son Novum Organum... « Mais aime-t-il la philosophie et la sainteté, ces questions qui nous sont chères, è vous et à moi, monsieur?... »
Quelquefois, on ne sait pas trop si Hortense n'est pas en train de plaisanter un peu... Mais, non; je crois que non.
Au mois de mai, nouvelle lettre. Il ne s'agit plus seulement de Marcus et d'Henri, mais encore de la correspondance de Béranger, qui ne se vend pas à merveille... « Béranger vous aimait beaucoup, il a fait une chanson pour vous, une de ses plus belles, des plus hardies, des plus philosophiques. Les amis de Béranger ne pourraient-ils un peu le défendre et faire faire des articles dans les journaux? Les hommes comme vous, monsieur, qui ont eu tant d'influence sur leur temps, ne peuvent-ils rendre à Béranger l'appui qu'ils en ont reçu?... » Très bonne Hortense, qui n'oubliait pas ses amis et qui avait eu pour Béranger la meilleure tendresse!... Mais soudain la voici qui songe à ses fils et qui, pour parler d'eux, tient une transition : « Cette influence, on dit que vous l'avez au chemin de fer de Lyon... » Justement, elle sait par son fils Marcus qu'on va ouvrir une gare à la Joliette. « Eh! bien, ne pourrions-nous le fourrer là, à la mer?... » Ce jour-là, manifestement, Hortense était de bonne humeur; sa bonne humeur l'engageait à faire les choses avec prestesse. Et elle « fourrait » donc Marcus à la Joliette; Henri aussi, sous le gouvernement du frère aîné... « Il faut bien des nouveaux venus à une gare nouvelle... » Cette logique est implacable, - pour qui vient de l'imaginer.
Et puis, le sentiment maternel, le doux sentiment d'inquiétude tendre réapparaissait : « Je voudrais fort qu'Henri allât au Midi...i Pourquoi? C'est qu'Henri n'avait pas une bonne santé.
Mais, soudain, elle se ravise : une mauvaise santé n'est pas une bonne condition pour entrer dans les chemins de fer. Alors, elle écrit : « Il a une très bonne santé, malgré son accident à la hanche, étant en. fant, qui ne l'empêche pas de faire quatre lieues à pied. » Au mois de mars, elle avait écrit : « Sa santé, qui est bonne d'ailleurs, demande le Midi. »
Et puis, en mai, elle revient à Béranger, - ma foi, de la façon la plus comique, si l'on veut bien songer que cette lettre est adressée au Père Enfantin : « Béranger me disait : Allez donc avec les Saint-Simoniens, cela fera vendre vos ouvrages; soyez la mere, avec Enfantin qui est le père...»
Pauvre Père Enfantin, quand il reçut cela, quelle drôle de figure ne dut-il pas faire! Mais Hortense, avec un naïf acharnement, continuait : « Si Béranger voulait que je fusse la mère et si vous, monsieur, vous étiez le Père, vous voyez bien que les entants sont à vous... » L'extrême rapidité, l'urgence abusive de ce raisonnement dut effarer le pauvre Père Enfantin. Mais comme, ce jour-là, Hortense, - qui, d'habitude, n'écrivait au vieux saint-simonien qu'avec une respectueuse circonspection, - se montre vive, gaillarde et pleine d'entrain !...
Avant de signer, Hortense rappelle au Père « ces jours de nouveautés et de discussions » qui lui semblaient, dit-elle, « si vifs et si amusants »... Si amusants!... Est-ce que le Père Enfantin trouvait la dialectique saint-simonienne « amusante »? est-ce qu'il discutait pour l'amusement, cet homme grave?... !
Il y eut des ennuis à propos d'Henri Allart. Son écriture parut moins belle, son caractère parut moins doux que sa mère ne le croyait. Le 5 janvier 1862, elle écrit au Père Enfantin : « Ces histoires sur son écriture et son orgueil me semblent des bêtises de bureaux qu'on n'écoute jamais. L'écriture de mon fils est très bonne, très lisible, comme vous avez vu par sa lettre. Sommes-nous Chinois?... » Elle ajoute : « Enfin vivent les Saint-Simoniens qui soutiennent toujours la femme! Vive le Père!... »
Ici s'arrête la correspondance d'Hortense Allart et du Père Enfantin. Du moins ne possédons-nous que cela.
Henri, qui n'avait décidément pas une bonne santé, mourut à vingt-trois ans. Marcus, lui, très allant, finit par quitter les bureaux de chemin de fer; il écrivit beaucoup, batailla, dépensa de l'énergie et du remuement pour la défense de ses opinions bonapartistes.
Hortense, jeune encore, écrivait à Sainte-Beuve : « Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas aimer comme vous autres? » Ah! voilà!... Mais Hortense réclamait : « Amaury (dans Volupté) voulait, pour être heureux, trois femmes à la fois. Souvenez-vous-en, ou je chercherai la page. Ne dites donc pas qu'il ne faut pas dépasser trois amants dans toute sa vie. Ne mettez pas des nombres. » Ce bon père Beuve!.. Il avait fixé le nombre de trois, exactement. Pourquoi?... Et pourquoi, précisément, trois? Il n'était pas la troisième sympathie d'Hortense : son chiffre est plus élevé; loyale et un peu cynique comme elle le fut, on ne se figure pas qu'elle lui ait caché tous les précurseurs, moins deux, qu'il avait eus. Alors, pourquoi ce dogmatique trois?... Hortense a bien raison de protester contre tant d'arbitraire. « C'est trop de deux, madame! » s'écriait Ruy Gomez de Silva, grand maître de Saint-Jacques et de Calatrava, vieillard dépourvu de clémence. Hortense se fâche. Elle ne veut pas qu'on « mette des nombres »; et elle conclut : « Voilà ma morale, voilà ma morale, voilà ma morale !... »
Son tort n'est que d'appeler cela une morale. Suivre la nature, ou mieux sa nature, n'est pas une morale. Une morale est toujours un empêchement., Mais Hortense ne pouvait pas souffrir les empêchements.
C'est à merveille. Seulement, cette ardeur, ce bel entrain, cette fougue, ne disons pas que c'est une morale; ne le disons pas trois fois, car c'est trop d'insistance, en vérité.
La fin de sa vie fut édifiante.
M. Thiers l'appelait « ma très ancienne amie »; et il lui fit avoir une petite pension d'un millier de francs. Avec cela, elle s'en alla demeurer à Montlhéry : une petite maison, près de la tour, fut son refuge. Elle trouva le moyen d'être, avec ses mille francs par an, charitable et bonne, jusqu'à sa mort, qui survint le 28 février 1879.
Maintenant, elle repose, dans le cimetière de Bourg-la-Reine, auprès de ses deux fils, Henri-Diodati Allart et Marcus-Napoléon Allart. La pierre est basse et fleurie de lichen1.
1. LÉON SÉCHÉ, Hortense Allart de Méritens, p. 6. ↩
Juliette Récamier dort au cimetière Montmartre; la tombe est simple, surmontée d'une croix.
Les restes mortels de Pauline de Beaumont sont à Rome, dans l'église Saint-Louis-des-Français. Il paraît que des doigts de marbre sont cassés, à la petite main de sa statue endormie.
Et les cendres de René sont encloses dans la simplicité fastueuse du tombeau qu'il s'est fait creuser, de son vivant, à même le roc, dans l'île du Grand-Bé que battent les vagues, ses éternelles et ses gémissantes amies.
Ainsi, toutes ces âmes ont retrouvé leur solitude. Elles ont essayé, le temps de la vie, de sortir de cette solitude qui est peut-être naturelle à chaque individualité humaine. Une ferveur les anima. Elle venait de ce foyer prodigieux, René, l'ennui, l'amour et le génie. Et puis, tout cela dort, d'un grand sommeil définitif, après le remuement, le plaisir, la douleur et la fièvre. Tout cela dort... Et les petites anecdotes que racontent, pour se divertir, de fragiles vivants ne troublent pas cet immense repos.
La spirituelle, méchante et si intelligente comtesse de Boigne a écrit de Mme de Staël : « Le fléau de sa vie a été l'ennui. » Et elle ajoutait : « Il est étonnant combien les plus puissants génies sont sujets à cette impression et à quel point elle les domine. Mme de Staël, lord Byron, M. de Chateaubriand en sont des exemples frappants; et c'est surtout pour échapper à l'ennui qu'ils ont gâté leur vie et qu'ils auraient voulu bouleverser le monde1. » Et puis, à propos du seul Chateaubriand : « Éprouver des sensations variées pour se désennuyer, au bout du compte c'est là le but et le grand secret de sa vie². »
1. Mémoires de la comtesse de Boigne, tome I, p. 2554 ↩
Et Joubert : « Un fonds d'ennui, qui semble avoir pour réservoir l'espace immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées, exige perpétuellement de lui (Chateaubriand) des distractions qu'aucune occupation, aucune société ne lui fourniront jamais à son gré et auxquelles aucune fortune ne pourrait suffire... »
L'espace immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées, — cela est admirable. La finesse de Joubert a quelquefois la qualité de la divination spirituelle. Il ne fut pas un psychologue qui analyse seulement. Il voyait bien au delà des petites trouvailles que fait un observateur attentif : en guise de méthode, il avait le simple génie de comprendre.
Dans les Mémoires d'outre-tombe1, tout de suite après avoir raconté la mort de son père, Chateaubriand écrit : « Si j'avais pétri mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles; ou, si je m'étais fait homme, je me serais octroyé d'abord la beauté; ensuite, par précaution contre l'ennui mon ennemi acharné, il m'eût assez convenu d'être un artiste supérieur, mais inconnu, et n'usant de mon talent qu'au bénéfice de ma solitude. »
1. Mémoires d'outre-tombe, tome I, p. 3126 ↩
Cette phrase voluptueuse et qui aboutit au désir de l'art comme au remède le plus efficace qu'il ait trouvé contre l'ennui caractérise la sensibilté de Chateaubriand.
Et la sensibilité de Chateaubriand prédomine sur toutes les autres facultés de cette âme si abondamment riche.
Chateaubriand n'inventa pas la sensibilité. Le dix-neuvième siècle ne l'a pas inventée; le dix-huitième siècle non plus. Mais, ce qui est nouveau, à partir de Chateaubriand, c'est la suprématie de la sensibilité; c'est aussi la faveur dont elle jouit, et c'est enfin comme on la laisse travailler seule. Ici, de même qu'ailleurs, Chateaubriand a subi l'influence de Rousseau, lequel avait subi l'influence de son temps. Mais Rousseau était beaucoup plus raisonneur que Chateaubriand; et c'est Chateaubriand qui, le premier peut-être, a confié toute sa littérature et s'est confié lui-même à la conduite de la sensibilité.
L'on fut sensible au dix-septième siècle; comment ne l'aurait-on pas été, quand on avait, au seizième siècle, été si ardemment sensuel?... Et le théâtre de Racine, les romans de Mme de Lafayette signalent une sensibilité fine, vive, souvent frémissante.
Mais, au dix-septième siècle, dans la littérature, les capricieux mouvements de la sensibilité sont soumis au gouvernement de la raison. La raison veille; la raison ne permettrait pas à la sensibilité d'aller trop loin, de faire la folle, de se montrer sans retenue. Il y avait alors une certaine hiérarchie des facultés spirituelles. La raison était souveraine, comme parfaitement détachée de la matière; tandis qu'on méprisait un peu la sensibilité, qui était en bas de la hiérarchie, comme étroitement liée au corps et à ses trop charnels émois. On voulait bien qu'elle apparût, avec une délicate réserve, qu'elle se laissât deviner, décente, pareille à une jeune femme qui a su voiler ses attraits; on ne tolérait pas qu'elle se répandît, comme une bacchante toute nue, échauffée de désirs et livrée à sa concupiscence.
Je crois que les écrivains du dix-septième siècle auraient trouvé notre sensibilité moderne un peu dégoûtante.
La sensibilité de Chateaubriand, ils l'auraient trouvée au moins déraisonnable; elle l'est.
| D'abord, elle se mêle de tout, et notamment de ce qui ne la regarde pas. C'est elle qui, s'improvisant apologiste et théologienne, a composé Le Génie du Christianisme.
Elle ne connaît pas le repos. Elle est toujours en éveil et veut sans cesse frémir. Si les occasions lui manquent, elle languit. Et Chateaubriand tombe dans un terrible ennui. Il a besoin d'une activité perpétuelle, afin d'occuper cette sensibilité qui refuse de se tenir tranquille. Est-il ambitieux? Oui, sans doute. Mais, plus encore qu'ambitieux, il est avide des prétextes qui donneront le change à son marasme. C'est pour l'amusement de sa sensibilité qu'il est allé faire le voyage d'Amérique, qu'il est allé à Jérusalem voir le tombeau du Christ et, à Grenade, Dolorès ; c'est pour l'amusement de sa sensibilité qu'il a voulu être ambassadeur, ministre et qu'il aurait tant aimé d'être Napoléon; c'est pour l'amusement de sa sensibilité qu'avec un désir infini de repos, il s'est, jusqu'à la mort, tracassé, comme s'il y trouvait un grand plaisir : et il n'y trouvait que déception.
Il a inventé le mal du siècle; il a inventé la mélancolie qui fut à la mode il y a quatre-vingts ans, la mélancolie de René, la mélancolie de La Confession d'un Enfant du Siècle, la mélancolie d'Olympio, la mélancolie de La Maison du Berger. Indirectement dérivent de son ennui, de sa détresse d'âme, Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, la nostalgie douloureuse qui emplit l'œuvre de nos plus ardents contemporains.
De quoi se plaignent donc ces écrivains glorieux? Que leur manque-t-il? et quel est le motif de leur inconsolable chagrin?... Leur sensibilité les tourmente. La sensibilité, à l'état libre où l'a laissée Chateaubriand, est un instrument de joie et de supplice. Elle procure des satisfactions singulières; mais il y a en elle une avidité que rien ne contente. Elle est infinie; et les limites de ce qu'on lui donne l'offensent plus que ne l'enchante ce qu'on lui donne. Elle est malade de ses désirs démesurés.
Elle arrive à se tuer elle-même. Elle cherche toujours plus d'acuité, plus d'acuité que possible; et, quand elle est au bout de ce qu'elle a souhaité, de ce qu'elle a réalisé, elle s'annihilerait volontiers... « Ah ! qu'elle ne soit pas trop chère, la main qui nous tendra le verre d'eau fraîche, à l'heure de l'agonie !...» Ce cri de Chateaubriand, c'est le cri de sa souffrance dernière; et il repousse la tendresse qu'il a cherchée, parce que cette tendresse, à la fin, le torture.
Cette sensibilité si aisément malade a deux ennemis contre lesquels elle ne cesse pas d'être en lutte désespérée : ce sont l'espace et le temps. Le temps qui ne veut pas qu'elle s'installe dans sa félicité; le temps qui lui présente une image de mort sous une vaine apparence de jeunesse; le temps qui, è force de taquinerie continuelle, lui ferait préférer le refuge du souvenir au péril du bonheur actuel. Et l'espace, avec tout son attrait, toute sa nostalgie aussi; l'éloignement, l'horrible et infranchissable distance de ce qui aime à ce qui aime aussi; le regret, le désir inutile.
Ce qui distingue, classe et distribue le plus nettement en catégories différentes les esprits, c'est leur façon d'être à l'égard du temps, c'est leur vœu de vivre plus vite ou plus lentement, c'est l'inégale patience avec laquelle ils supportent la durée.
Un voluptueux tel que Chateaubriand ne la supporte pas du tout. La certitude qu'il a d'une destruction prochaine lui corrompt ses plaisirs. La plainte de la mort emplit toute son œuvre. Et, cette mort qui le chagrine, ce n'est pas seulement sa mort à lui, sa mort promise et dont il calculerait les dates hypothétiques; ce n'est pas seulement la mort des êtres, leur disparition : c'est la mort des minutes, le vieillissement funèbre de tout, et enfin cette sorte de mort méticuleuse qu'est la frivolité.
Voyons-le dans ses amours. Sa ferveur est courte parce qu'il est frivole; mais il est frivole aussi parce qu'il sent que sa ferveur sera éteinte par la cendre du temps. Lorsque Pauline de Beaumont mourut, ce n'est pas seulement le corps et le souvenir de cette charmante amie qu'il enferma dans le tombeau de l'église romaine Saint-Louis-des-Français : non, ce n'est pas seulement sur elle qu'il pleurait, mais encore sur la fin d'un amour, oui, sur l'inévitable néant qui menace tout sentiment et qui bientôt en a raison. La tombe de Saint-Louis-des-Français enferma, pour le grand chagrin de René, Pauline de Beaumont et un amour de René, l'espoir d'un long amour, espoir qui serait mort même si Pauline de Beaumont avait vécu, et qui même était mort avant le trépas de cette jeune femme. Nous devrions toujours être en deuil de nous-mêmes, en deuil de nos pensées et de nos émois, en deuil de nos désirs et de leurs réalisations imparfaites. Si Pauline de Beaumont avait vécu, Chateaubriand ne l'aurait plus aimée; mais, vivante ou morte, il l'aurait toujours regrettée : je veux dire que jamais il ne se serait tout à fait consolé de ne l'aimer plus.
Entre ses nombreux et divers amours, il ne laissa pas beaucoup d'intervalle. A peine arrivait-il d'Angleterre, où il avait aimé Charlotte Ives, le voici qui s'éprend de Pauline de Beaumont. Pauline de Beaumont vivait encore, l'aimait encore et, moribonde, s'apprêtait à le suivre en Italie, le voici très amoureux de Delphine de Custine. Puis apparaissent, en foule moins successive que pressée, la comtesse de Noailles, la duchesse de Duras, Juliette Récamier, la petite Mme Hamelin, Mme de C...; j'en passe, et des plus jolies, jusqu'à Hortense Allart qui survint tard mais qui ne fut probablement pas la dernière. Avant d'avoir épuisé le plaisir d'un amour, il fallait toujours que René s'en fût procuré un autre, tant il redoutait d'avoir à languir, à s'ennuyer, entre la fin d'un amour et le commencement d'un autre. Il ne supportait pas d'être sans amour; cela veut dire qu'il ne supportait pas d'être sans ferveur. Les plaisirs sont, dans la 'vie, un peu comme de fins cristaux dans une caisse qui voyagera et qui sera trimbalée; entre ces cristaux fins qui, entassés les uns contre Jes autres, se briseraient, on a mis de la paille, du foin, de la bourre. Chateaubriand avait l'horreur de cette bourre qui comble l'intervalle des plaisirs de la vie. Imprudent, il l'ôtait. Et c'est ainsi que, plus d'une fois, ses folles amours se sont heurtées les unes contre les autres.
Il n'y a pas eu d'âme plus impatiente. Le souvenir qu'il conserva, devenu vieux, de sa vie sentimentale est, avec celui de la volupté, celui de l'attente. Quand Mme de Montbazon fut allée « à l'infidélité éternelle » Armand de Rancé, qui l'adorait, recourut au prestige des sciences occultes et il leur demanda de la revoir : - « il eut toutes les angoisses et toutes les palpitations de l'attente... » La marquise de Rambouillet mourut à quatre-vingt-deux ans : - « il y avait longtemps qu'elle n'existait plus, à moins de compter des jours qui ennuient... » Dans ces hgnes de frénésie et de désespoir, quel mépris désolé, pour les tranquilles heures qu'on ne désire pas, qu'on ne regrette pas et qui ne valaient pas la morne peine de les vivre !
Toutes ces exigences et tout ce despotisme de la sensibilité, cette véhémence douloureuse du désir, autant de nouveautés inquiétantes et attrayantes, chez l'auteur d'Atala, des Mémoires d'outre-tombe et de la Vie de Rancé. Nous ne trouvons rien de pareil. pendant le dix-huitième siècle; et cela, au dix-septième siècle, eût scandalisé. Je ne vois, non plus, rien de pareil durant la Renaissance, qui fut sensuelle avec une espèce de forte santé; rien de pareil, faut-il le dire? à l'époque du moyen âge. Et, pour rencontrer enfin quelque chose d'analogue, en remontant le cours des âges, nous irons très loin; nous irons jusqu'au moraliste Sénèque, jusqu'aux lettres d'ingénieuse direction qu'il adressait à Lucilius et, mieux encore, jusqu'au subtil traité de psychothérapie qu'il adressait à Serenus, de tranquillitate animi.
Serenus est un garçon délicat, fort élégant, très cultivé, qui a toutes commodités pour être heureux; mais il n'est seulement pas content. Il éprouve un perpétuel malaise, qui ne vient pas de ses organes et qui ne résulte pas non plus d'un chagrin particulier. Il souffre d'un mal caché, d'une sorte d'ennui dont les causes lui échappent. C'est un malade de la sensibilité. Sénèque lui donne d'excellents conseils, que l'autre, d'ailleurs, ne suivra pas. Sénèque lui prêche le stoïcisme. C'est une affaire de tempérament. Et Serenus n'a pas le tempérament d'un stoïque : il le prouve assez par l'état de son âme. Parmi les choses que lui dit Sénèque, l'une est très bonne; ce n'est malheureusement pas un remède, mais un diagnostic, et le voici : Vos nimia literatura latoramus. Oui, mon cher Serenus, nous souffrons d'un excès de littérature; et il y a de la littérature, dans ta maladie.
Il y avait de la littérature aussi, dans le tourment de René; à moins qu'on n'aime mieux considérer que la maladie était là et qu'il l'orna de littérature. Mais alors, la littérature aggravait la maladie, comme des bagues sont trop lourdes à des mains débiles, et comme on dirait que les trop splendides étoffes, les durs brocarts fatiguent les ultimes rejetons de la maison d'Autriche, dans les morbides portraits de Velasquez, et enfin comme un trop luxueux paysage de soleil irrite les yeux d'un convalescent.
Il y a de l'analogie entre le temps où vécut Serenus et le temps où Chateaubriand préluda. Serenus est le contemporain de Néron. Cette époque fut raffinée, qui suivait un siècle de révolution. Pareillement, Chateaubriand survint après la formidable secousse qui bouleversa la France à la fin du dix-huitième siècle. Ce jeune homme avait assisté à la catastrophe qui engloutissait et ses croyances héréditaires, et ses habitudes, et ses possibilités d'un bonheur savamment préparé par les siècles. Il avait vu tout cela en décombres. En faut-il davantage pour alarmer à jamais une sensibilité, pour la jeter dans la détresse et pour l'engager à trouver son plaisir dans les larmes?
Chateaubriand fit ce qu'il put - tant il y avait en lui de vitalité prodigieuse! - tout ce qu'il put pour entrer dans la société nouvelle qui se constituait sur l'anéantissement de l'ancienne, pour s'accommoder aux conditions d'une vie qu'il n'avait pas prévue. C'est ainsi qu'il entra d'abord dans la diplomatie de Bonaparte. Mais il ne put s'y maintenir; et il fut mis au rancart du monde nouveau.
Toute la sensibilité des écrivains et des artistes du dix-neuvième siècle a subi le contre-coup de la Révolution. La sensibilité de Chateaubriand reçut le choc la première: et elle le prolongea par son frémissement jusque bien après lui.
Il faut tout de même qu'une telle sensibilité ait sa contrainte. Et, autrement, quels dégâts, quelle dévastation ne ferait-elle pas !...
C'est ce qui est arrivé pour d'autres, durant ce pittoresque dix-neuvième siècle, où abondèrent et sévirent les bohèmes de la sensibilité turbulente, redoutables et malheureux gaillards en qui cette folle chantait on ne sait quelle chanson d'Ophélie toute mêlée des refrains de la taverne et du mauvais lieu. Ou bien, c'est ce qui est arrivé à de petites âmes charmantes et déplorables, que nous appellerons Lucile et Dolorès. La sensibilité d'un Chateaubriand, congénitale ou gagnée par la contagion sentimentale, s'est exaspérée en ces âmes où rien ne la maîtrisait : elle y est devenue démence et mort.
Chateaubriand résista. Il ne fut mené par les excès de son extrême sensibilité ni à l'avilissement ni à la mort. Qu'est-ce donc, en lui, qui le garantissait, qui le fortifiait?... Habituellement, ce sont les idées qui luttent contre les sensations. A défaut d'elles, que serait-ce?... Quelle fut, pour Chateaubriand, cette idéologie tutélaire?...
Eh! bien, autant est riche d'infinies ressources, nombreuse, ingénieuse, nouvelle, inventive, la sensibilité de Chateaubriand, autant son idéologie est, en somme, peu de chose.
Il est vrai que, dans l'admirable Essai sur les Révolutions, les idées fourmillent, mais en quel désordre et dans quel fatras de faits inutiles, peu contrôlés, jetés là comme, d'un tombereau, des détritus de toutes sortes où il y aurait des merveilles, en outre. Puis, les idées qui émergent de cet embrouillement n'y fleurissent pas; presque toujours, elles se trissent avant de s'être épanouies. On a du mal à tirer de l'Essai, ne disons pas une doctrine, mais au moins les lignes principales de ce qui aurait constitué une doctrine. Le résultat de l'Essai sur les révolutions, c'est le scepticisme et le nihilisme.
Or, scepticisme et nihilisme peuvent constituer une doctrine, un dogmatisme. Mais le scepticisme et le nihilisme de l'Essai ne sont pas appuyés sur une information philosophique suffisante. Je ne dis pas du tout qu'on ne doive pas aboutir au scepticisme et au nihilisme : qu'on y aboutisse, au lieu de s'y installer tout de go, sans plus de façons, comme a fait Chateaubriand! On peut conclure par le scepticisme et par le nihilisme, oui, - mais conclure; et il faut, pour cela, des prémisses. Or, ces prémisses-là manquent à la philosophie de l'Essai.
L'idéologie pure ne l'intéressait pas; ou bien, elle lui échappait. Il y a, dans l'Essai, la trace des conversations qu'il eut avec Chamfort et la preuve que Chamfort lui exposa le « système de perfection ». Ce système-là, l'auteur d'un ouvrage tel que l'Essai pouvait le combattre; - le négliger, non. Chateaubriand l'a négligé. Et, à la manière dont il en parle, dans une note, on voit qu'il ne l'avait pas très bien entendu; il n'en a pas vu la portée. C'est dommage.