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L'Enchanteur 1768—1848
Trois amies de Chateaubriand A miss edith sichel trois amies de Chateaubriand

A miss edith sichel trois amies de Chateaubriand

Trois amies de Chateaubriand · 20 min de lecture · p. 2–19 · chapitre 2 sur 20

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris E. Fasquelle, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Pauvres petites femmes, celles-ci, qu'aima Chateaubriand afin de divertir son extrême ennui et dont la mémoire est précieuse à cause de Chateaubriand! Ni leur amant doux et terrible, ni les historiens non plus, n'auront eu le véritable souci d'elles-mêmes. Les historiens et l'amant pèchent, à leur endroit, contre la règle principale de la morale qu'a formulée Emmanuel Kant et selon laquelle on doit considérer comme une fin, non comme un moyen, toute personne humaine. L'amant s'amusa d'elles; et les historiens leur demandent comment aima, comment fut tendre, mélancolique et fervent cet amoureux qui, en outre, a été le plus grand poète de son temps. Il faut s'excuser auprès de leur souvenir et compter, aujourd'hui encore, sur la complaisance qu'elles eurent au temps où Chateaubriand leur préférait son amour.

Mais ne vaudrait-il pas mieux laisser dormir dans le calme et bienfaisant oubli ces cœurs et les tribulations de leur destinée? Ils ont mérité le repos. Notre curiosité les tourmente, quand ils ne désirent plus que de participer à la paix infinie des tombes closes. Qu'avons-nous à ne pas permettre que se tranquillisent dans le silence d'un siècle mort les pauvres petites femmes que troubla l'enchanteur délicieux et cruel? Lui-mime, l'enchanteur, puisqu'il nous a donné cette image de lui, ses livres, qu'avons-nous à le solliciter encore pour d'autres confidences?...

L'œuvre d'art doit se suffire à elle-même. Qu'elle soit belle sans nulle considération que d'elle en tant qu'œuvre d'art.

Quand l'artiste crée une œuvre quelconque, poème, roman, statue, drame, il met dans cette œuvre sa pensée, son rêve, toute son âme. Or, son âme, c'est la vie qu'il a menée qui la lui a faite. Aucun détail de l'existence quotidienne qui ne nuance de quelque manière cette âme; nous sommes, intimement et sans cesse, modifiés par nos hasards, nos aventures. Et, ainsi, l'œuvre d'art contient toute l'histoire d'un artiste, mais secrètement, et comme chastement.

Vous êtes attendri d'amour? Eh! bien, si vous le dites tout de go, vous ne faites pas œuvre d'artiste; non, et même si vous le dites avec éloquence. Mais, si vous inventez et réalisez une fiction, un symbole où soit votre tendresse cachée comme l'est une âme dans un corps, alors voilà une œuvre d'art.

Concluons que l'art est une hypocrisie charmante. Il n'est point d'art sans hypocrisie. L'art est le voile derrière lequel se dissimule une pudique individualité.

L'artiste qui a fait une œuvre d'art ne songeait - ou ne devait songer - qu'à elle et non pas à lui. S'il songeait à lui, c'est pitié! Plutôt, j'aime à supposer que cette œuvre lui fut une occasion de ›s'absenter de lui-même et comme un exercice auquel il occupait sa pensée et ses doigts afin de les distraire d'un émoi trop vif ou d'une alarme trop poignante. Plus était vif l'émoi, poignante cette alarme et opiniâtre l'effort de s'en distraire, plus l'œuvre sera, sans doute, magnifique. Et, de toute la souffrance dissimulée ainsi avec une fière pudeur, il restera certes à l'œuvre des lambeaux... Ce que je dis de la souffrance, je le dis aussi du bonheur... Mais, quand l'artiste a voulu cacher derrière l'œuvre et au moyen de l'œuvre sa joie ou sa misère et disparaître, glorifié de superbe façon, de quoi ont l'air les chercheurs de son cœur?... Les pauvres gens, et qui font une inquiétante besogne!...

Il faut laisser l'œuvre d'art toute seule et comme orpheline.

Que serait belle une œuvre à laquelle on aurait ménagé un vaste environnement de solitude et qui émergerait d'un immense désastre, - oui, du désastre de la mort individuelle, - comme en un désert de sable peut se dresser encore une colonne bien ouvragée, reste d'un âge et d'hommes qui, même de souvenir, ont disparu!

Brunetière, qui voulut appliquer à l'histoire litté raire la méthode, disait-il, de Darwin et de Hæckel, est gaillardement parti d'une idée fausse et il a suivi son projet avec une imperturbable rigueur. Il a eu tort d'attribuer à cet Hæckel tant d'importance; et Darwin l'eût blâmé de transporter dans l'étude de la littérature une hypothèse d'histoire naturelle. Puis, la doctrine de l'évolution paraît, de jour en jour, moins assurée; les dernières découvertes de la science ne la confirment pas exactement. D'ailleurs, en l'appliquant aux arts, Brunetière abusa d'une sorte de calembour.

Le génie d'Hippolyte Taine, impérieux et fort, traita sans complaisance les œuvres d'art. Il les menait où il voulait; il les menait à n'être que des documents d'histoire. Historien magnifique, il utilisa pareillement archives, poèmes, actes notariés, romans, statues, tableaux, procès-verbaux des séances révolutionnaires; tout cela, autant de témoignages qui lui servaient à caractériser un temps. Et, sans doute, il tenait compte de la beauté des poèmes, des romans, des statues et des tableaux; mais cette beauté même lui était principalement un document d'histoire, Ainsi, la littérature est sacrifiée à l'histoire; du moins, elle lui est subordonnée.

Sainte-Beuve, lui non plus, ne voulait pas considérer l'œuvre d'art, toute seule. Mais il la prétendait expliquer : et cela, par la connaissance de l'auteur. Il étudiait cet homme; il cherchait mille et mille renseignements relatifs à cet homme, à ses origines, à la formation de son esprit et de son caractère. II coordonnait ces renseignements, avec une jolie habileté. A l'œuvre d'art, il préférait assidûment l'artiste. Et, comme l'aine asservissait la littérature à l'histoire, Sainte-Beuve la réduisait à la qualité de document psychologique.

Donc, par Sainte-Beuve, psychologue, par Taine, historien, et par Brunetière, idéologue, le caractère d'art de l'œuvre d'art fut négligé.

C'est ainsi que fut peu à peu détournée de son objet et, j'allais dire, pervertie la notion d'une véritable critique littéraire.

Combien je trouverais recommandable une critique littéraire qui serait exactement le contraire de la critique à la Sainte-Beuve!...

Qu'Homère soit, ou non, le fils de la nymphe Krétéis et du fleuve Mélès; qu'il ait existé, ou non, cela ne change pas le plaisir que j'ai à la lecture de l'Iliade. Que Théroulde soit le nom du copiste, ou du poète, ou du chanteur de la Chanson de Roland, qu'importe à la joie que me donne ce farouche et glorieux poème? Et les anecdotes qu'on pourra me raconter touchant Racine m'amuseront peut-être, elles ne modifieront pas l'intelligence qu'il faut qu'on ait de Bérénice ou de Britannicus.

Une œuvre d'art qui a besoin du commentaire d'une biographie est, en cela, infirme.

Lamartine a fait une drôle de chose, et comme un peu scandaleuse, quand il a publié le commentaire anecdotique des Méditations.

Vos poèmes étaient les symboles de votre peine ou de votre plaisir. Si vous traduisez vos symboles, autant valait nous raconter tout de suite cet épisode qui vous parut mémorable.

Aussi souhaiterais-je qu'on parlât de René, d'Atala, des Martyrs, et non pas de l'auteur. Mais, pour Chateaubriand, c'est impossible : au lieu de se placer derrière son œuvre, il s'est mis devant elle. Comment le négliger? et comment ne pas le voir d'abord?…..

C'est un des caractères de son génie et, encore, de son influence, à la fois littéraire et morale.

Depuis les époques classiques, où l'œuvre d'art était réalisée pour elle-même par un artiste capable de cette abnégation, l'idée de la littérature s'est altérée. Pendant le dix-huitième siècle, la littérature a servi à des usages divers, politiques, sociaux, et qui n'étaient pas l'art. Et puis, il y eut Rousseau, qui introduisit dans la littérature, y installa, y exalta, y affola ce moi que, naguère, on en chassait comme haïssable. Et enfin, Chateaubriand n'a jamais détaché de lui-même sa poésie. Il est tout entier dans son œuvre; et il y est toujours. On ne peut concevoir son œuvre sans lui : je ne réussis pas à les séparer.

Ce que nous savons de la vie de Jean Racine est peu de chose et tiendrait en un petit volume. Il n'a pas désiré qu'on en connût davantage; et même, il eût probablement aimé qu'on n'en connût rien. Bref, il y a lui-même qui vécut et qui est mort, - son âme, il l'abandonnait à Dieu; - et il y a son œuvre, qui est restée après lui, qui ne dépendait pas intimement de lui et qui, sa mémoire abolie, subsisterait.

Tandis que, l'œuvre de Chateaubriand, c'est l'apothéose de Chateaubriand. Toute son œuvre, et y compris ses livres d'apologétique, tels que Le Génie du Christianisme, qui est tout plein de lui.

Les Pensées de Pascal, aussi, sont toutes pleines de Pascal. Et nous y trouvons, notée d'une main fébrile, l'inquiétude de ses jours et de ses nuits. Seulement, c'est par accident que les Pensées nous sont parvenues sous cette forme individuelle, qu'il n'a pas eu le temps de lui ôter. S'il avait eu le loisir de reprendre ses notes et d'achever son apologétique chrétienne, toute la confession personnelle aurait disparu. Le Génie du Christianisme n'est pas tant une apologie de la religion que le poème des motifs sentimentaux qui disposaient Chateaubriand à ne plus être un incrédule, Si cette apologie eut son efficacité, c'est en vertu de la coïncidence qui fit que nombre de ses contemporains étaient dans la même disposition d'esprit que lui-même.

Et voyons-le dans son activité politique. Elle est caractérisée pareillement. Un mot la résume : fidélité. C'est la noblesse du rôle qu'il a eu dans l'Etat. Mais enfin, tandis que, par point d'honneur, il était admirablement fidèle à une cause qu'il n'aimait point, cette fidélité ornait son personnage : elle n'avait pas d'utilité objective pour ce pays. Même, elle pouvait nuire à ce pays, dont il était l'un des beaux chefs. Il s'est occupé de son personnage, non de la chose à laquelle son personnage devait être dévoué : ce pays. Un véritable homme d'État est l'homme d'affaires d'une nation; Chateaubriand fut un artiste, et l'artiste de cette excellente œuvre d'art : lui-même.

C'est toujours à lui-même que nous aboutissons; et c'est à son individualisme que nous sommes amenés. C'est, en effet, l'individualisme littéraire qu'il a réalisé comme avant lui on ne l'avait pas fait, qu'il a autorisé de son génie et qu'il a ensuite, plus peut-être qu'il ne le voulait, répandu dans la gent littéraire, à profusion.

L'inventeur, c'est Jean-Jacques Rousseau; l'inventeur de ce cynisme littéraire qu'on peut ainsi désigner : l'acceptation de soi, très volontiers.

Toutes ses turpitudes, un Jean-Jacques Rousseau les accepte sans difficulté ni vergogne, dès le moment qu'elles sont devenues pour lui une matière littéraire. Ce qu'il y a de plus significatif, ici, ce n'est pas la prédilection de soi qu'un tel travers suppose, mais la dignité, la qualité particulière, l'efficacité ennoblissante qu'on attribue à la littérature, - ah! pourquoi ?...

Voilà ce qu'a trouvé Rousseau, avant Chateaubriand. Mais cela, pour passer de Rousseau à Chateaubriand, doit changer de caractère, parce que Chateaubriand, lui, a des exigences et comme des impatiences d'honneur qu'un Rousseau n'a jamais connues. De là résultent les différences qui séparent l'auteur des Confessions et l'auteur des Mémoires d'outre-tombe. L'un avilirait volontiers son image, l'autre embellit résolument la sienne. Mais chacun d'eux a l'admiration de soi. Et, si Rousseau est, dans ses Confessions, plus sincère que Chateaubriand ne l'est dans ses Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand, lui, c'est dans tous ses livres qu'il apparaît, c'est tous ses livres qu'il a consacrés à lui-même avec une infinie complaisance.

En somme, de Chateaubriand date, en notre pays, la littérature personnelle ou, si l'on préfère ce mot, lyrique. Il eut pour postérité directe les romantiques, ces chantres exaltés d'eux-mêmes, de leur plaisir, de leur mélancolie et de leur désespoir, ces grands lyriques sans retenue qui ont dédié leur poésie à leurs amours, à leurs faiblesses, à toutes leurs passions magnifiques ou déplorables. Ce qui dérive de Chateaubriand, c'est, par exemple, les Méditations de Lamartine qui sont, en vers négligés et à peu près divins, le journal d'une sensibilité aventureuse.

Le 19 juillet 1848, au Grand-Bé, sur la tombe de Chateaubriand, Ampère, qui représentait l'Académie aux funérailles de ce collègue sans égal, dit : « Ses ouvrages n'étaient que le splendide reflet de lui-même1, »

1. Le Grand-Bé, hommage de la Bretagne à M. le vicomte de Chateaubriand (Sa'nt-Malo, 1864), p. 23. ↩

Dans la préface que Chateaubriand a écrite, en 1826, pour la nouvelle édition de l'Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, on lit : « Mes ouvrages sont les matériaux et les pièces justificatives de mes Mémoires; leur histoire est liée à la mienne de manière qu'il est presque impossible de l'en séparer2.

2. Essai sur les révolutions, tome I, p. 42. ↩

Dans Le Génie du Christianisme : « Les plus belles choses qu'un auteur puisse mettre dans un livre sont les sentiments qui lui viennent, par réminiscence, des premiers jours de sa jeunesse3. » Et, dans Le Génie du Christianisme encore : « Nous sommes persuadés que les grands écrivains ont mis leur histoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre, et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs4. » Dans la première rédaction de ses mémoires, il raconte qu'il a procédé ainsi et que ses sentiments personnels « se sont montrés dans ses ouvrages, appliqués à des êtres imaginaires1»...

3. Cité par SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, tome I, p. 320. ↩

4. ld. ↩

1. Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand (Paris, 1874), p. 2. ↩

Dans la « préface testamentaire » qu'il a composée, en 1833, pour les Mémcires d'outre-tombe, il se vante d'être, parmi les écrivains français de son époque, « quasi le seul dont la vie ressemble à ses ouvrages2? ».

2. Mémoires d'outre-tombe, édition Biré, tome 1, p. XLI. ↩

Ainsi, en 1826, quand il a déjà publié l'Essai sur les Révolutions, Le Génie du Christianisme, Atala et René, Les Martyrs, L'Itinéraire, L'Abencerage, tout l'essentiel de ses livres les plus illustres, à cette date il ne considère ses ouvrages que comme « les matériaux et les pièces justificatives » de ses mémoires, - de ses mémoires, c'est-à-dire du tableau qu'il veut laisser de sa vie, du portrait de son personnage qu'il combine, améliore et enjolive au jour le jour.

Les Mémoires ont été sa principale, sa plus chère occupation. Il n'a soigné aucun de ses livres autant que celui-là. Plus que ses livres, il soignait son existence, le bel aspect de son activité. Mais, dans ses Mémoires, il réalisait pour l'avenir son existence; et il la corrigeait, il l'arrangeait selon l'idée qu'il avait de la perfection, il la débarrassait de ses repentirs, il l'apprêtait pour la postérité. Ce travail lui était précieux et agréable.

Le comte de Marcellus, qui fut à Londres secrétaire d'ambassade quand Chateaubriand y était ambassadeur, raconte que celui-ci, partant pour le congrès de Vérone, où il allait représenter la France, lui a dit : « Ce que j'ai fait de mieux en Angleterre, c'est d'avoir, par mes dépêches, poussé à la guerre d'Espagne et d'avoir écrit deux volumes de mes mémoires1. » Je ne crois pas qu'on puisse indiquer plus nettement l'importance qu'on attribue à sa propre biographie. La guerre d'Espagne engageait l'honneur de la France; Chateaubriand tira vanité de cette guerre, il en parla comme de sa guerre à lui. Or, il met en parallèle ces deux travaux utiles à son personnage, deux volumes de ses mémoires et une guerre dont il fut l'auteur.

1. Comte DE MARCELLUS, Chateaubriand et son temps (Paris, 1859), p. 71- ↩

Il a commencé d'écrire ses mémoires, à trente-cinq ans2, lorsqu'il n'avait à raconter encore que son enfance, un petit voyage d'Amérique, le commencement de la révolution, et puis son séjour en Angleterre, et enfin ses quelques mois, peu glorieux, de secrétaire de légation à Rome. Et quelle était son intention, quel son état d'esprit?... « Je n'entretiendrai pas la postérité du détail de mes faiblesses; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme et, j'ose le dire, à l'élévation de mon cœur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau... » Ainsi, c'est pour le public qu'il écrit ses mémoires : il supprimera du récit de son existence ce qui lui déplaît. Il fera de lui-même le portrait, - et, cela, résolument, - le portrait qu'il entend lais ser à la postérité.

2. Voir l'Appendice (A). ↩

Aussi disais-je qu'il a conçu la vie comme une œuvre d'art, sa vie à lui comme son œuvre d'art principale.

Son chef-d'œuvre imparfait, magnifique pourtant et à la confection duquel, artiste méticuleux, il a consacré son attention vigilante et sa merveilleuse rouerie, son talent malin, son génie prodigieux, ce n'est pas Atala, ce n'est pas René, ni Les Martyrs, ni les tumultueux Natchez, ni Le Dernier Abencerage: c'est bel et bien sa vie.

Seulement, il y a péril à organiser sa vie comme une œuvre d'art. Les règles de l'éthique et les règles de l'esthétique ne sont pas toutes pareilles. Celles-ci et celles-là vous donneront souvent le même conseil d'activité; les unes et les autres vous engageront au sacrifice, qui est la substance d'une noble vie. Entre le beau et le bien, l'on aperçoit des analogies heureuses qui font qu'une belle vie ressemble une bonne vie; elle lui ressemble, avec une coquetterie adroite. Et, entre le beau et le bien, il y a, plutôt encore que des analogies, des coïncidences. En outre, l'idée du bien commande, l'idée du beau donne à choisir. Les préceptes de l'éthique sont impérieux; les préceptes de l'esthétique sont, comme on dit, affaire de goût : et ils permettent qu'on hésite entre diverses formes d'élégance.

Et puis, les circonstances de la vie ont leur rudesse; elles présentent à l'artiste une matière qu'il ne manie pas facilement, une matière mal commode; rébarbative et qui n'est point à sa disposition comme la glaise entre les doigts du sculpteur.

De sorte que l'artiste de lui-même connaît l'incertitude, l'erreur et, plus souvent qu'il ne le voudrait, l'impossibilité de vaincre les conditions que lui imposent les hasards.

Ce n'est pas tout encore : mais il a ses faiblesses. Le sculpteur domptera le marbre plus aisément que cet artiste dont je parle ne sera le maître de ses velléités ardentes ou langoureuses.

Chateaubriand sut tout cela de très bonne heure, et pour l'avoir éprouvé à son dam. C'est pour cela qu'il résolut de mener à la fois la double tâche d'une vie aussi belle que possible et d'une impeccable image de sa vie, l'image corrigeant le modèle. Cette image, c'est tout l'ensemble harmonieux de ses écrits; et ses écrits seraient épars, s'ils ne se rejoignaient et s'ils n'étaient assemblés dans l'unité industrieuse des Mémoires d'outre-tombe.

Comme il annonçait, dès 1803, qu'il éviterait le cynisme d'une absolue sincérité, n'allons pas nous contenter de l'image. Pour bien connaître cette œuvre d'art, nous devons analyser le travail de l'artiste : il nous apparaîtra clairement si nous découvrons les éléments de la réalité qui lui servait de matière et qu'il ouvrageait.

Or, comme dans son œuvre comptent René, Atala, et Les Natchez, dans sa vie comptent une touchante Pauline de Beaumont, une souveraine Juliette Récamier, voire une pittoresque et attrayante Hortense Allart. Elles sont trois chapitres, dans l'histoire de sa subtile sensibilité.

Et la sensibilité de Chateaubriand alarma tout un siècle; elle trouble même ce siècle-ci. C'est une influence d'art, une influence d'esprit et d'âme qui s'est propagée jusqu'à nous et qui n'a pas fini de se répandre. La sensibilité française, aujourd'hui encore, ne serait pas exactement ce qu'elle est, si Chateaubriand n'avait pas été l'homme que ses amours révèlent. Que les meilleurs de nos écrivains dépendent de lui, on le constate. Mais ce qui subsiste de lui n'est pas seulement littéraire. Il y a des nuances de tristesse, il y a des sortes de rêverie, il y a des perversités mélancoliques du plaisir, il y a des manières de frivolité passionnée, ily a des émois divers • qui sont l'âme de notre âme et qui viennent de lui. Et, bref, il a inquiété la pensée française une fois, dirait-on, pour toutes. Il dure en nous. Et nous pouvons le détester; le chasser, non. Il est un de ces morts qui ne sont pas anéantis. Bon mort ou mauvais mort, comme on voudra, mais un mort qui dure.

Aussi ai-je souhaité d'appeler en témoignage ces trois dames, qui ont été de bien charmantes femmes, en un temps éloigné déjà.

Quand on rêve à ces héroïnes d'amour qui ont flori autrefois et dont la grâce est morte, on n'évite pas de se rappeler cette ligne qu'a écrite Brantôme à propos de Diane de Poitiers : « C'est dommage, que la terre couvre un si beau corps!... » Cendres de jadis, cendres qui furent chaudes de la récente vie et que le froid des âges a, peu à peu, glacées!... Leur pensée est nostalgique. Elle nous donne le désir de retourner en arrière et d'être le contemporain de ces ferveurs aimables.

Ces trois dames-ci étaient bien différentes entre elles : l'une, la triste; la deuxième, l'intelligente séduction; et, la troisième, la fantaisie un peu débridée. Je les caractérise ainsi, avec ces mots provisoires; mais le caractère que je leur attribue n'est pas exclusif. Elles ont été toutes les trois séduisantes, intelligentes toutes les trois, et romanesques à souhait, du reste jolies. Mais enfin, cette analogie, à la faveur de laquelle j'ai pu les grouper, leur vient d'avoir été aimées de Chateaubriand. Et leurs différences prouvent que Chateaubriand n'était pas attentif à une seule sorte de beauté.

Il aimait beaucoup les femmes. Elles ont été le perpétuel amusement de son chimérique esprit, de sa vive imagination, le divertissement bienvenu de l'ennui qui était la maladie mortelle de son génie. Et son existence est toute pleine de femmes.

En 1791, quand la monarchie française défaillait et quand les nobles allaient tâcher de lui reconquérir ce pays, le chevalier de Panât pressait le jeune chevalier de Chateaubriand d'émigrer. Le jeune chevalier de Chateaubriand s'y refusa, pour plusieurs raisons, dont la meilleure, ou la plus efficace, fut qu'il était amoureux1!. En Amérique, où il promena son déplaisir, des Atala, des Céluta lui témoignèrent une grande aménité. Il réalisait en elles une sylphide dont la troublante vision avait animé son adolescence. Plus tard, ambassadeur, ministre, il éprouva pour de gracieux visages un sentiment qui le menait à se conduire en collégien, quelquefois.

1. VILLEMAIN, Lu tribune moderne, 1 : M. de Chateaubriand (Paris, 1858), p. 35. ↩

Parmi les femmes entre lesquelles il éparpilla sa prédilection, les trois que j'ai choisies sont, je crois, celles qui ont eu le plus d'influence sur sa destinée et dont l'âme fut de la plus jolie couleur.

Et puis, dans l'intervalle de leurs portraits, j'ai placé divers croquis de rivales, afin qu'il y eût là un peu de variété ou de désordre, comme il y en avait beaucoup dans le cœur infidèle et amusant de René.

Seulement, je ne parlerai guère de Mme de Chateaubriand. Cela me paraît plus convenable, en telle occurrence.

Chateaubriand avait épousé Mlle Buisson de Lavigne, en 1792. Mais, peu de mois plus tard, il partit pour l'émigration. Il s'installa ensuite en Angleterre, où il vécut jusqu'à la fin du siècle. Pendant ces huit ans, il oublia tout à fait qu'il fût marié. C'est au point qu'il faillit, à Beccles, épouser la charmante Charlotte Ives, « douce lueur du passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit »; il était à la veille de se fiancer, quand il se rappela soudain qu'il avait déjà pris femme; mais si peu!... De retour à Paris, il ne s'occupa aucunement de sa légitime épouse et il ne se mit à vivre avec elle qu'après la mort de Mme de Beaumont, sur le conseil mourant de celle-ci, - une douzaine d'années après son mariage.

Quelle distraction ! quelle légèreté de cœur !...

Chateaubriand fut un mari fort incertain. Et il le dit lui-même, dans les Mémoires; il le dit de la façon la plus comique. Il vante la fine intelligence de sa femme, esprit original et cultivé; il lui sait gré de l'admiration qu'elle a pour lui sans avoir lu, assure-t-il, un seul de ses ouvrages... Et il ajoute : Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d'un commerce moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle? Ai-je reporté à ma compagne tous les sentiments qu'elle méritait et qui lui devaient appartenir?... » Réponse : non!. Et la conclusion : Quand, l'un et l'autre, nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai condamné1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, édition originale, tome II, p. 353. ↩

Ce mea culpa date de 1822. Chateaubriand n'avait que cinquante-quatre ans : il lui restait le temps de faire le jeune homme. Il a vécu jusqu'à ses quatre-vingts ans et ne fut jamais raisonnable. C'était un diable, et qui ne se sentit pas assez vieux, avant de mourir, pour se faire ermite.

« Si je n'eusse pas été marié... » dit-il, dans ses Mémoires; et il épilogue là-dessus1!. Il aimait cette supposition; il la formulait avec entrain. Et, un jour, causant avec le comte de Marcellus, il ajouta ce commentaire : « Cette hypothèse, je le sens, n'est pas d'un homme bien élevé; et nous n'aimerions pas à l'entendre répéter par nos femmes. Mais, je ne sais pourquoi, je l'ai toujours présente à l'esprit2. i Toute sa vie, il le prouva.

1. Mémoires d'outre-tombe, tome ViI, p. 329. ↩

2. Comte de MARCELLUS, Chateaubriand et son temps, p. 257. ↩

La pauvre Mme de Chateaubriand eut à se plaindre des madames, comme elle disait. D'ailleurs, elle eut de la patience, de la religion; et elle avait beaucoup d'esprit, qui l'engageait à être résignée.

Ne nous arrêtons pas davantage à elle. Et, par respect, négligeons-la, - comme fit, autrement, son mari.

II