Pauline de Beaumont (suite 2)
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Il faut, vaille que vaille, s'y résigner. Cette exquise femme n'en est pas une moins touchante héroïne, pour avoir plus humainement, si l'on peut dire, traversé les jours tumultueux du xvIIe siècle finissant. Cette génération avait subi, de la part du destin, les épreuves les plus démoralisantes; elle apprenait à vivre dans la perpétuelle menace des catastrophes, elle croyait sentir que tout s'anéantissait, tout, excepté le rapide plaisir et le goût de la volupté amusante : elle fut extrêmement folle, avec une sorte de désespoir quasi-délicieux.
Et admettons que Pauline de Beaumont ait pris sa part aventureuse de tout cela. Du reste, la gaieté licencieuse qui s'exalta au lendemain de la Terreur est comme un surprenant sourire qui soudain se serait épanoui sur le visage de la mort.
La société qui, aux approches de la Révolution, se réunissait dans la maison du ministre de Louis XVI avait une jolie élégance. Elle avait retrouvé, pour sa poésie, la Grèce antique; et elle réalisait ce paradoxe de l'art le plus fin, le plus savant et subtil, à cette époque où la barbarie se démenait déjà : ainsi naîtrait et fleurirait sous l'orage une rose délicate qui ne résistera point à la tourmente.
Un autre caractère, et pathétique, de cette société d'ancien régime défaillant, c'est l'imprudente faveur qu'elle accordait aux idées nouvelles, - oui, ces nouvelles idées, séduisantes peut-être, mais meurtrières et dont elle devait mourir.
En 1787, le chevalier de Pange était « démocrate1». Bientôt, avec la jeunesse d'alors, il compta sur les États généraux pour tout arranger. Les doctrines de Condorcet l'enchantaient et il faisait figure parmi les « amis de l'humanité ». Ensuite, il connut son erreur; les événements lui ouvrirent les yeux et il vit le peuple assez pour vérifier que les foules sont stupides ou sauvages.
1. Voir la préface de L. Becq de Fouquières aux Œuvres de François de Pange (Paris, 1872). ↩
Le 28 août 1790, dans le Journal de la Société de 1789, André Chénier publia un « Avis aux Français sur leurs véritables ennemis ». Il y disait : « Lorsqu'une grande nation, après avoir vieilli dans l'erreur et dans l'insouciance, lasse enfin de malheurs et d'oppression, se réveille de cette longue léthargie et, par une insurrection juste et légitime, rentre dans ses droits et renverse l'ordre de choses qui les violait tous, elle ne peut en un instant se trouver établie et calme dans le nouvel état qui doit succéder à l'ancien, etc.1 »
1. Voir Œuvres en prose d'André Chénier, édition Louis Mo-LAND, P. 1. ↩
Plus tard, en 1797 et malgré la leçon des faits, Adrien de Lezay étudiait, avec une tranquillité indulgente, les causes et les résultats de la Terreur. Il ne niait pas que les fondateurs de la république ne fussent des « hommes perdus de crimes »; mais il avait une tendance bien dangereuse à considérer leur funeste travail comme une nécessité logique. Et il ajoutait, avec la bienveillance d'un optimiste résolu : « La violence a fait un peuple neuf... Rome fut fondée par des brigands et Rome devint la maîtresse du monde2 ». Ce vieux sophisme qui se montre peut-être ici pour la première fois, nous l'avons revu bien souvent depuis lors : et ce n'est pas fini. Les « hommes de progrès », comme ils veulent qu'on les appelle, n'ont encore rien trouvé de mieux pour se débarrasser des reproches qu'on adresse à leurs complices ou leurs employés, gens d'action, terroristes ou anarchistes.
2. A. BARDOUx, La comtesse Pauline de Beaumont, p. 2771 ↩
Et Montmorin lui-même avait le souci des « lumières ». Du moins, il eut de l'indulgence pour les amateurs de ces lumières-là. Ce n'est pas qu'il fût, quant à lui, pourvu d'un esprit bien hardi; mais il subit l'ascendant de Necker, devint conciliant. Et, en fin de compte, on a pu le considérer comme « un des grands véhicules de la Révolution». Du reste, le comte Ferrand, qui le juge ainsi, ajoute : « Il perdit le monarque et la monarchie, pour qui il aurait donné sa vie1. » Sous l'impulsion de Necker, il s'efforça de mettre d'accord le roi et les Etats généraux. Aux mois de juillet et d'août 1790, dans l'affaire d'Espagne, il communiqua jour par jour ses dépêches à l'Assemblée. Aussi, lors du renvoi des ministres, fut-il nominativement épargné et reçut-il les louanges compromettantes de Camille Desmoulins; Danton l'excepta de son réquisitoire2.
1. Comte FERRAND, Théorie des Révolutions. ↩
2. FRÉDÉRIC MASSON, Le département des Affaires étrangères pendant la Révolution, pp. 83 et suiv, ↩
De son côté, le jeune chevalier de Chateaubriand ressentit, de la façon la plus dangereuse, l' « entraînement » de la Révolution. Pour qu'il y résistât, il fallut les férocités scandaleuses de ce régime, les têtes portées au bout des piques, et tout cela. M. de Malesherbes, qui était allié à sa famille et qu'il voyait souvent, avait été l'ami de Condorcet, l'admirateur des philosophes, et cédait aux séductions de l'idéologie.
Telle est la faute, - assez brave, d'ailleurs, mais la faute, pourtant! - des hommes qui, aux approches de la Révolution, auraient eu pour tâche normale de résister contre elle. S'ils avaient résisté avec énergie, eh! bien, qui sait, au surplus, s'ils ne réussissaient pas à retarder au moins les plus formidables folies? On n'a pas démontré encore que les fameuses nécessités de l'histoire fussent autre chose qu'une fine invention de théoriciens et une excuse pour les principaux criminels de l'histoire. Secondement, s'ils avaient succombé à la lutte, ils ajoutaient à leur trépas un autre honneur que celui d'une mort dédaigneuse, élégante et inutile; et ils n'accoutumaient pas l'ennemi de l'intérieur à une trop facile victoire. Il fallait être moins intelligent, peut-être, mais plus entêté; il fallait rester à son poste, je veux dire dans ses idées, avec un acharnement plus dogmatique; il fallait tout refuser : il ne fallait pas se laisser divertir à ce chant de sirène qu'ont, en divers temps, les nouveautés des rêveurs, Et, aujourd'hui, cette leçon est bonne.
Dans la maison de l'intelligent et faible ministre Montmorin, aux fêtes jolies succédèrent bientôt les inquiétudes et les désastres.
L'Assemblée, avec qui on avait d'abord cru qu'on pourrait vivre, ne tarda guère à devenir gênante. 'Les ministres, un soir, jugèrent' opportun de la transférer à vingt lieues de Paris, à Soissons ou à Compiègne. Ils résolurent d'aller trouver le roi tout de suite, à ce propos. Montmorin ne rentra chez lui que passé minuit, et consterné. Le roi, qui avait chassé, ne dissimula point sa fatigue. Même, i s'endormit. En s'éveillant, il dit, comme évasivement : « Non »; et il se retira... Il recourait volontiers à ce stratagème, de feindre le sommeil, s'il désirait d'éviter une discussion. Cette nuit-là, Montmorin sut définitivement que le roi, très bon, serait difficile à sauver1!.
1. MALOUET, Mémoires (Paris, 1868), t. I, p. 342. ↩
Pauline de Beaumont, que son père adorait2, fut au courant de ses angoisses. Et alors commencèrent pour elle les transes.
2. Mémoires du comte Dufort de Cheverny, publiés par M, Ro-BERT DE CRÈVECŒUR (3e éd., 1909), t. III, p. 276. ↩
Montmorin ne lui confia-t-il pas, bientôt, qu'il travaillait avec Mirabeau?... Il n'avait pas eu aisément raison du dégoût que le personnage lui inspirait. Mais, que faire? Il était, d'ailleurs, assez content du gaillard et lui savait gré de haïr l'Assemblée constituante...
Il n'est pas plus intéressé qu'un autre, - disait Montmorin, avec une tristesse narquoise; - du reste, je lui donne tout ce qu'il veut. Présentement, 1l se contente de douze mille livres par mois. Le roi lui a signé des billets pour deux millions cinq cent mille livres, à lui payables dès que son plan contre-révolutionnaire sera exécuté3...
3. MALLET DU PAN, Mémoires et correspondance (Paris, 1851), tome 1, p. 229. ↩
Le 4 avril 1791, terrible aventure : Mirabeau est mort, que Montmorin considérait comme jle dernier espoir de la monarchie. Et l'on peut imaginer ce tableau bizarre : Pauline de Beaumont que désole la mort de Mirabeau. Mais le tribun lui-même, dans les derniers temps, n'avait pas gardé beaucoup de confiance : il annonçait à ses amis que tout cela finirait, et prochainement, par leur massacre et le sien1!.
1. MALOUET, Mémoires, tome 11, p. 53. ↩
C'est au moment de la fuite du roi que Montmorin se compromit de la façon la plus dangereuse et la plus brave. Il fut l'instigateur des premiers projets d'évasion ; il préconisait un subtil embarquement au Havre et il se heurtait alors à mille empêchements parmi lesquels les plus désagréables étaient sans doute l'irrésolution du roi et sa surprenante duplicité. Alors, Pauline de Beaumont dut cent fois entendre son père répéter la sinistre prédiction de Mirabeau :
Il faut en prendre son parti, nous serons tous massacrés, et cela ne sera pas long2?!...
2. LUCIEN DE CHILLY, La Tour du Pin (Paris, 1909), p. 357. ↩
Quand le rois'en alla, Montmorin ne fut pas averti ; mais il avait tout de même délivré les passeports. Après Varennes le 24 juin, on présentait à l'Assemblée ces passeports signés de lui. On signalait sa perfidie : n'était-ce pas lui qui, deux mois plus tôt, avait officiellement rassuré l'Assemblée sur les projets du roi? n'avait-il pas affirmé, sur sa tête, que Louis XVI ne voulait que la constitution?... A la tribune des Jacobins, Robespierre se déchaîna contre Montmorin le « traître i et fit retomber sur lui toute la responsabilité.
Injurié, menacé d'abord, Montmorin fut mis en arrestation et conduit à l'Assemblée. Il était dans la situation la plus fausse; il se défendit très mal.
Cependant la foule, furieuse, se rendit à l'hôtel de la rue Plumet. Pauline de Beaumont l'entendit hurler, réclamer la tête du ministre. Cette horde tâcha d'envahir la maison et déjà elle s'apprêtait à y mettre le feu, lorsqu'arrivèrent, libérateurs de hasard ou de providence, quatre commissaires de l'Assemblée. Celle-ci, on ne sait comment, avait en fin de compte déclaré « irréprochable » la conduite de Montmorin. Obéissante, la foule s'en alla; mais elle conservait sa rancune1.
1. FRÉDÉRIC MASSON, L. L., Pp. 95 et SuiV. ↩
A partir du moment où la Législative s'installa, Montmorin fut perdu. Le 31 octobre, il vint lire son rapport relatif à la situation où était la France vis-à-vis de l'étranger, - son « testament politique ». Ce sont des pages de hautaine et digne mélancolie. Les journaux sans-culottes flétrirent « le discours endormeur du renard Montmorin, prononcé devant nos imbéciles représentants2 ».
2. FRÉDÉRIC MASSON, L. L., p. 117. ↩
Le 20 novembre, il donna sa démission. Il était resté au pouvoir dans l'intérêt du roi; il se retira de même et il continua de travailler pour son maître. Avec quelques amis, il constitua une sorte de conseil secret qui brava le péril quotidien.
On se réunissait d'habitude chez Montmorin. Pendant l'été de 1792, les réunions furent de plus en plus fréquentes, audacieuses et inutiles.
Pauline de Beaumont voyait arriver, les uns après les autres, sombres, attentifs et taciturnes, M. de Malesherbes, M. Bertrand l'ancien ministre de la marine, M. de Clermont-Tonnerre, M. de Lally-Tollendal, M. Malouet, M. de Gouvernet, M. de Gilliers, M. de La Tour du Pin, Governor Morris, ministre des Etats-Unis, Bertrand de Molleville et quelques autres. Ces divers messieurs, souvent, dinaient : et la causerie, à table, ménageait les renseignements qui eussent trop alarmé les femmes. Puis ils allaient tenir conseil « dans un endroit retiré du jardin plein d'ombre.
Il y eut conseil, le 7 août, conseil encore le 9; et, à minuit, on entendit le tocsin; conseil encore le 10, et c'est alors la dernière fois que les derniers défenseurs de la monarchie se trouvèrent ensemble.
La délibération dura trois heures. M. de Lally donna lecture d'une lettre anonyme qu'il avait reçue : on avait, chez Santerre, annoncé le projet de marcher sur les Tuileries, de tuer le roi et de s'emparer du prince royal, « pour en faire ce que les circonstances exigeraient »; or, les circonstances étaient exigeantes, chez Santerre!... « Nous résolûmes tous qu'il fallait que le roi sortît de Paris, à quelque prix que ce fût, escorté par les Suisses, par nous et par nos amis, qui étaient en bon nombre1. »
1. Voir l'édition des Mémoires de MALOUET, tome II, pp. 159 et suiv. : récit de Lally-Tollendal. ↩
Cette décision venait d'être formulée, lorsque survint M. de Malesherbes. Il ne cachait pas son émoi; il demanda Mme de Montmorin et Mme de Beaumont, il les supplia de quitter Paris : la crise approchait et Paris n'était plus la place des femmes. On devine, à cette insistance, que Montmorin avait adressé déjà cette prière à sa femme et à sa fille et qu'elles avaient refusé de partir.
M. de Malesherbes apportait de nouveaux détails, qui confirmaient ceux qu'avait donnés M. de Lally. On décida que M. de Montmorin irait tout de suite au château. Il y alla. Il trouva Mme Élisabeth persuadée que l'insurrection ne se ferait pas :
anterre et Pétion s'y étaient engagés et ils avaient reçu 750.000 livres pour l'empêcher. Le roi était inquiet, agité; mais il éprouvait, à l'idée de quitter Paris, une vive répulsion. « Nous nous quittâmes fort tard, dans la plus pénible anxiété, dit Malouet; et nous ne nous sommes plus réunis. »
La débâcle a commencé; désormais les événements se précipitent avec la rapidité de la grêle qui tombe. Ils sont si violents et drus qu'on ne réussit pas à y démêler tous les malheurs qui assaillirent Pauline de Beaumont : c'est une souffrance continuelle; c'est une passion véritable et dont les épisodes n'ont pas de relâche.
Il y eut une effroyable matinée, au mois d'août. A dix heures, M. de Montmorin, avec sa femme et ses enfants, quitta sa maison. Il comptait passer l'eau et fuir. Il ne le put. La canonnade faisait rage. Il fallut qu'on entrât, rue de Grenelle-Saint-Germain, chez Mme de Nesle et qu'on y restât toute la journée. Ensuite, Montmorin se réfugia, faubourg Saint-Antoine, chez une blanchisseuse qui avait été à son service1!. Les femmes purent se sauver. Elles allèrent à Rouen.
1. FRÉDÉRIC MASSON, L.V., P. 220. ↩
De là, Pauline de Beaumont écrivait à son père, M. Bardoux a trouvé, aux Archives, des fragments de cette correspondance2. Il n'y a pas de noms cités et les phrases sont enveloppées d'un prudent mystère. Mme de Beaumont écrit : « Mille et mille remerciements du petit mot que vous m'écrivez, Veuillez le renouveler tous les jours. Les nouvelles des gens qui me sont chers.. » Ces gens, évidemment le seul Montmorin... « sont plus nécessaires à mon existence que l'air que je respire... Sans mes deux acolytes... » Probablement sa mère et sa sœur... « je serais auprès d'eux. Je les aime bien tendrement, Adieu, je ne puis vous en dire davantage. Je vous demande, à mains jointes, un mot tous les jours. »
2. A. BARDOUx, La comtesse Pauline de Beaumont, p. 190. ↩
Et Montmorin, toujours caché dans l'arrière-boutique de sa blanchisseuse, répondait : « O ma charmante souveraine, combien il me tardait de vous écrire! Votre joli billet m'a fait tant de plaisir! Ne nous laissons pas abattre, ne parlez pas de moi à l'étourdie3... Plusieurs détails échappent à la curiosité du liseur, dans ces lettres qu'on a, exprès, faites obscures. Mais comme, en dépit de la hâte et des précautions, elles gardent aimablement la grâce et le parfum de l'ancien temps!... « O ma charmante souveraine... » et « votre joli billet », les gracieux mots de naguère ont survécu à la tourmente; il y a, dans ces lettres d'un père et de sa fille, un ton de galanterie cérémonieuse et attentive. Qu'ils étaient délicieux, les légers aristocrates qu'emporta l'ouragan révolutionnaire!...
3. Il y a, dans le texte de M. Bardoux, « à l'étourdi »; et M. Bardoux se demande qui est cet étourdi. Je ne le sais pas; et, à tout hasard, je propose d'écrire « à l'étourdie », ↩
Mme de Montmorin, ses enfants et ses petits-enfants étaient à Rouen lorsqu'arrivèrent les nouvelles que voici.
Peu de jours après le 10 août, on découvrit la cachette où Montmorin savait, d'ailleurs, qu'il n'attendrait pas longtemps son destin. On l'arrêta; on le fourra dans les funestes cachots de l'Abbaye. Chateaubriand dit qu'il mourut sur l'échafaud1!. Ce n'est pas exact : il a été l'une des victimes les plus sauvagement traitées par les massacreurs de septembre.
1. Mémoires d'outre-tombe, tome IV, p. 16. ↩
Il y avait à la prison de l'Abbaye, en même temps que lui, un affreux gaillard dont on a récemment publié les mémoires2. C'était Marc-Antoine-Nicolas comte de Lamotte, le mari de cette Jeanne de Valois qui manigança l'affaire du collier. A cause de cela, ce comte de Lamotte, on l'appelait Lamotte-Collier. Or, il a vu, à l'Abbaye, M. de Montmorin. En se hissant, il l'a vu par une fenêtre : on le traînait par les cheveux et par ses habits. Montmorin « se défendait le mieux qu'il pouvait ; il s'accrochait aux tables, donnait des coups de pied et des coups de poing, criait au secours, à l'assassin; mais personne n'était disposé à prendre sa défense... Je le vis terrassé sur le pavé et traîné en cet état hors du guichet, où j'entendis distinctement les coups de massue et les coups de sabre dont ce malheureux fut assailli. Cela fut si prom qu'à peine si je pus distinguer quelques cris de cette première victime » Montmorin vivait encore. Les brutes l'empalèrent et le portèrent ainsi jusqu'aux portes de l'Assemblée nationale1!.
2. Dans La Revue du 1er juillet 1908. ↩
1. BERTRAND DE MOLLEVILLE, Mémoires. ↩
Après l'assassinat de son mari, Mme de Montmorin et toute cette petite troupe de femmes éperdues quittèrent Rouen, où elles n'étaient plus en sûreté. Elles se réfugièrent dans leur propriété patrimoniale de Theil. Calixte de Montmorin, le frère de Mme de Beaumont, vint les rejoindre. Il était sous-lieutenant au 5e régiment de chasseurs à cheval; mais, son père assassiné, il donna sa démission et il arriva pour être désormais le défenseur des siens.
Puis, tout ce monde épouvanté s'en alla encore et, à peu de distance de la, trouva l'hospitalité la plus généreuse, la plus hardie et - on le vit ensuite - la moins prudente, au château de Passy, entre Sens et Villeneuve, chez le courageux et charmant Mégret de Sérilly. Celui-ci, ancien trésorier général de l'extraordinaire des guerres, avait à Paris, passé les Invalides, une agréable maison où il recevait fréquemment quelques amis de choix. Parmi eux, il y avait ce vif baron de Vioménil qui, le 10 août, défendant leroi, fut blessé à la cuisse et parvint miraculeusement à se sauver. Mégret de Sérilly se compromit en le cachant. Mais la gangrène se mit à la blessure et Vioménil mourut dans une cave où il s'était enfermé1!. Dès lors, Mégret de Sérilly et sa famille étaient perdus, comme leș Montmorin l'étaient depuis la mort du ministre de Louis XVI.
1. DUFORT DE CHEVERNY, Mémoires, tome II, p. 56. ↩
Quelle réunion de condamnés, au château de Passy : Mégret de Sérilly, sa femme, son beau-frère M. de Pange-Domangeville, son frère M. d'Étigny, Calixte de Montmorin, Mme de Montmorin et ses deux filles, Mme de la Luzerne et Mme de Beaumont!...
L'année 1793 passa assez tranquillement pour ces victimes désignées de la sauvagerie. Les malheureux, après des mois d'angoisse, purent croire qu'on les avait oubliés.
Soudain, le 13 février 1794, le Comité de sûreté générale ayant ordonné l'arrestation des deux frères Mégret de Sérilly et Mégret d'Étigny, trois commissaires de la Convention, assistés de la municipalité de Passy, se présentèrent au château. Ils étaient trop zélés pour se contenter de prendre les deux Mégret; et ils réclamèrent tout le monde.
La vicomtesse de la Luzerne devint à peu près folle de frayeur. Amenée à Paris, elle mourut de la fièvre chaude, la veille du jour où on l'aurait exécutée.
Et, quant à Pauline de Beaumont, ils la refusèrent; elle était trop débile et visiblement moribonde. Malgré eux, elle monta dans la voiture. Mais ils n'étaient pas encore loin de Passy, quand ils la virent trop pâle, décidément. Et ils ne voulurent plus d'elle; ils l'abandonnèrent sur la route. On raconte que, dans les jours qui suivirent, elle répétait à peu près machinalement ce verset de Job : « Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur?... »
Calixte de Montmorin fut mis en jugement et condamné. Sa mère aussi. La mère et le fils furent chargés sur la même charrette. Calixte de Montmorin, qui avait vingt-deux ans, aimait d'un ardent amour Mme Hocquart, belle et spirituelle, la sœur de cette Mme Le Couteulx qu'André Chénier aima et dont il vanta, sous le cher nom de Fanny, « la grâce, la candeur, la naïve innocence »
En chemin, sur la charrette, Calixte baisait passionnément un bout de ruban bleu qui lui venait de sa bien-aimée. On exécuta dix-neuf personnes. A chaque tombée du couperet, Calixte de Montmorin criait : « Vive le roi!... » A la vingtième, il se tut : on guillotinait sa mère. Et puis, on le guillotina.
Deux mois plus tard, le 25 juillet 1794, André Chénier monta sur l'échafaud : cette naissante et déjà rayonnante poésie fut tuée.
Chateaubriand, lui, était à Londres, émigré, pauvre jusqu'à manquer, plus d'une fois, mourir de faim, lorsqu'il apprit la destinée analogue de sa famille. Le même jour qu'était monté à l'échafaud M. de Malesherbes, y étaient montés aussi et le frère et la belle-sœur du jeune émigré. Sa mère, sa femme et sa sœur Lucile avaient été jetées en prison; c'est prodige qu'elles aient échappé à la mort. La vieille Mme de Chateaubriand fut amenée, de la façon la plus brutale, de Bretagne à Paris. Et Lucile, de tant d'effroi, garda une inquiétude de l'esprit qui tourna plus tard à la démence.
Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur?...
Abandonnée sur la route par où étaient partis pour la mort sa mère, sa sœur et son frère, Pauline de Beaumont erra quelque temps. Et puis, de pauvres gens la recueillirent, Dominique Paquereau, vigneron, et sa famille.
Vers la même époque, Chateaubriand, abandonné à Namur par les fourgons du prince de Ligne, était pris en pitié par les femmes; elles lui donnaient le bras et elles l'aidaient à se traîner.
Pauline de Beaumont demeura plusieurs mois dans la chaumine de Dominique Paquereau. Les Saint-Germain, mari et femme, anciens serviteurs de son père, la rejoignirent et la soignèrent : et ce sont de braves êtres qui, toute sa vie durant, lui demeurèrent gentiment fidèles. L'histoire doit enregistrer les noms modestes de Dominique Paquereau et du ménage Saint-Germain. La destinée avait choisi ces humbles personnes pour sauvegarder de mourir une jeune femme qui accomplirait ici-bas une mission précieuse.
Mme de Beaumont était là depuis plusieurs semaines, dans cette compagnie paysanne, en détresse d'âme et de corps lorsque survint un ami imprévu, un incomparable ami, l'étonnant Joubert.
Il avait une quarantaine d'années ; il s'était marié au moins de juin del'année précédente et il habitait, dans le voisinage, à Villeneuve-le-Roi qu'on appela désormais Villeneuve-sur-Yonne : ainsi le voulut l'exigence républicaine des penseurs ; ils sévissaient alors déjà.
Dans sa tranquille demeure, en compagnie de sa femme, Joseph Joubert aimait ses livres. Il les avait ingénieusement préparés pour son usage, déchirant les pages qui lui déplaisaient, laissant les dos un peu larges plutôt que de s'encombrer d'un fâcheux et vain bavardage. Cette bibliothèque aimable et l'habitude qu'il avait prise de passer beaucoup d'heures à regarder en lui-même et puis à noter, avec un soin méticuleux, ce qu'il y observait d'intéressant en fait d'idées, de sentiments et d'émois divers, enfin cet amour du repos qui était à la fois son caractère et sa philosophie, tout cela l'invitait à goûter une vie paisible et rêveuse, un peu paresseuse et molle, animée seulement des velléités de l'esprit. Mais il avait l'âme scrupuleuse; et, « en comparant sa situation à celle de tant d'autres personnes », il trouva que sa. destinée « était beaucoup trop douce1 ».
1. Notice d'Armand Joubert, réimprimée par M. VIcroR GI-RAUD en tête de son édition des Pensées de Joubert (Paris, 1909), p. 12. ↩
Cette inquiétude le troublait, quand il apprit l'état de la comtesse de Beaumont. Il n'hésita guère et, casanier pourtant, il résolut de sortir de chez lui, d'aller voir cette jeune femme si malheureuse. Il la rencontra - c'était l'été - devant la cabane de Dominique Paquereau. Il l'aborda sans doute avec timidité; mais bientôt, avec la simplicité d'un cœur samaritain, bon gentiment, il lui offrit l'asile de sa maison : à Villeneuve, expliquait-il, la Révolution n'était pas trop mauvaise; grâce à l'humeur égale et placide des habitants, il n'y avait pas eu, depuis le commencement des jours funestes, une seule dénonciation.
C'était et ce fut, ce Joubert, une âme à peu près divine. Il unissait à la plus ravissante pureté de l'esprit la plus fine intelligence. Il vécut dans la recherche et le perpétuel souci de la perfection. Si, plus tard et après sa mort, advint à son nom la célébrité d'un ingénieux et profond écrivain, ce qu'il désira, lui, ce n'est pas seulement la qualité littéraire, mais la beauté spirituelle. Et il sut la réaliser. Il était animé de tendresse; mais il avait l'usage de l'abnégation, qui est une délicate élégance du caractère. Il dut ainsi souffrir beaucoup; mais il employait sa souffrance comme un exercice moral et il aboutissait à une sorte de sérénité heureuse. Son âme a le son du cristal et elle en a la transparence. Imaginons pour elle un cristal absolument pur et travaillé, en outre, par un artiste fort habile, gravé, guilloché, orné de belles devises en guirlandes.
Joubert aima Pauline de Beaumont. Seulement, subtil artiste de ses sentiments, il fit en sorte que cet amour fleurît en amitié. Mme de Chastenay disait de lui qu'il avait l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps et qui s'en tire comme elle peut1!. Il se persuada que Pauline de Beaumont devait être « une de ces figures d'Herculanum, qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corps ». Ainsi, ce fut une amitié véritable et qui mettait sa ferveur à l'échange des idées, au contact d'un émoi pareil, à des lectures choisies.
1. Joubert cite lui-même ce propos; et il ajoute : « Je ne puis disconvenir que de mot ne soit juste. » Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert, publiés par PAUL DE RAYNAL (2e éd., 1850), p. 90. - Chateaubriand le répète (Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p. 19). Et on le trouve dans les Mémoires de Mme de CHASTENAY, tome II, p. 82 : « J'ai dit de M. Joubert qu'en lui tout était âme et que cette âme, qui semblait n'avoir rencontré un corps que par hasard, en ressortait de tous côtés et ne s'en arrangeait qu'à peu près. » ↩
Joubert ne voulait pas que Pauline de Beaumont lût au hasard; il veillait à ce que n'approchassent d'elle que de pures et limpides pensées. Il lui écrivait un jour : « Si Dieu me prêtait vie et mettait devant mes yeux les hasards que je lui demande, il ne me faudrait que trois semaines pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés, non pas dans votre bibliothèque, mais dans votre alcôve; et, si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde?... » Quel joli détachement de cet ami des livres, qui veut bien mourir et laisser les livres le remplacer auprès de la femme qui est sa constante pensée!...
Il lui faisait lire Platon, - gardant pour lui Aristote et ses métaphysiques; - il lui conseillait Malebranche, Fénelon, Vauvenargues et Pascal; il ne lui permettait, de Voltaire, qu'un petit nombre de volumes. Et il lui exposait la philosophie de Kant. Pauline de Beaumont lisait volontiers son « cher abbé » de Condillac; et Joubert la grondait à propos de cette doctrine sensualiste, si grossière aux yeux de cet amateur d'âmes.
Pauline de Beaumont fit, de 1794 à la fin du siècle, plusieurs séjours à Villeneuve. Elle y avait, dans la maison de Joubert, sa chambre à elle, la chambre verte. Et puis, elle s'absentait, s'installait quelque temps à Theil ou à Paris. Joubert lui écrivait souvent ; et, bien qu'un peu nonchalante à cet effort, elle répondait. Leur correspondance, telle qu'elle a été conservée, ou publiée, se compose de quarante-huit lettres, - délicieuses toutes, et plusieurs admirables. Joubert est cérémonieux et attentif. Sous les formules du respect le plus distant, il ne cache pourtant pas son tendre souci. Même, il l'avoue; ou, plutôt, il ne l'avoue pas, mais il le laisse voir, avec
1, Lettre du 15 mai 1:98. Dans l'édition P. DE RAYNAL, 1850, tome II, p. 270.