Chapitre II (suite 2)
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Lucile était l'amie de Mme de Lavigne ; on estimait sa fortune à cinq ou six cent mille francs. Ce n'est pas dans ce livre que nous devons parler de cette spirituelle personne qui s'appela M=° de Chateaubriand. Elle a, pendant longues années, tenu peu de place dans l'existence de son mari, et quand le foyer fut définitivement rétabli, elle partagea avec M=° Récamier la tâche difficile de dérider le front de l'homme illustre qui remorquait avec peine son ennui avec ses jours et qui vieillissait en bâillant sa vie.
A peine marié (avril 1792), il partait pour Paris avec sa femme et ses sœurs Lucile et Julie. La populace n'était plus seulement tumultueuse, curieuse, empressée, elle était menaçante ; on ne rencontrait dans les rues que des figures effrayées ou farouches. La variété des costumes avait cessé ; le vieux monde s'effaçait devant un nouveau.
Chateaubriand devait il rester? devait-il partir ? Ses scrupules cessèrent, après avoir pris l'opinion de M. de Malesherbes. Le 15 juillet, les deux frères, Jean-Baptiste et René, quittaient Paris et arrivaient à Bruxelles à grand'peine. Le cadet avait repris son habit de sous-lieutenant d'infanterie. Invité à dîner chez le baron de Breteuil, il y rencontrait Rivarol; mais cette émigration fate et insolente était odieuse au nouvel arrivé ; il avait hâte de voir des émigrés à six cents de rente, comme lui. Son frère resta à Bruxelles, auprès du baron de Montboissier dont il devint l'aide de camp. René partit pour Coblentz, portant dans son havresac le manuscrit de son voyage en Amérique et Atala. Le poids de son trésor, mêlé à celui de ses chemises, de sa capote, de son bidon de fer-blanc, et d'un petit Homère, lui faisait cracher le sang.
Il fit partie de la marche sur Thionville. Passer en armes la frontière de son pays lui produisit un effet qu'il ne put rendre. « J'eus comme une espèce de révélation de l'avenir, d'autant que je ne partageais aucune des illusions de mes camarades, ni relativement à la cause qu'ils soutenaient, ni pour le triomphe dont ils se berçaient. »
Au siège de Thionville, un obus crevé six pouces de terre lui envoya un éclat la cuisse droite. Il entoura sa cuisse avec un mouchoir. La veille, dans un mouvement de conversion, deux balles avaient frappé son havresac. Heureusement qu'Atala, en fille dévouée, s'était placée entre son père et le plomb ennemi. Il fallut battre en retraite. Une épidémie de petite vérole éclata dans l'armée ; Chateaubriand en fut atteint. La fièvre le minait ; il ne se soutenait qu'avec peine sur sa cuisse enflée. Après 24 heures de vomissements, une ébullition lui couvrit le corps et le visage ; une petite vérole confluente se déclara : et cependant il continuait à cheminer dans les Ardennes.
Enfin, un soir, il s'étendit sur le dos à terre, dans un fossé, la tête soutenue par le sac d'Atala, une béquille à ses côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s'éteignaient avec les siens. Il s'évanouit. Les fourgons du prince de Ligne vinrent à passer : par un instinct de pitié, les conducteurs le jetèrent sur un chariot. Le pauvre malade mit pied à terre, arrivé à Namur; il marchait, s'appuyant contre les maisons. Les femmes de Namur furent prises de compassion. Elles se relayaient de porte en porte et le conduisirent ainsi jusqu'en dehors de la ville où il retrouva les fourgons. Elles aidèrent Chateaubriand à y monter et le forcèrent d'accepter une couverture de laine. Les gens du prince de Ligne le déposèrent à l'entrée de Bruxelles. On le chassait de tous les cafés, tant il était misérable ! Ses cheveux pendaient sur son visage masqué par sa barbe et ses moustaches. Il avait la cuisse entourée d'un torchis de foin ; par-dessus son uniforme en loques, il portait la couverture de laine des Namuriennes, nouée à son cou, en guise de manteau. « Le mendiant de l'Odyssée, dit-il, était plus insolent, mais n'était pas plus pauvre que moi. » - Dans cet accoutrement, il rencontra son frère, le comte de Chateaubriand, qui fut effrayé de son spectre. Il le fit soigner. Ces premiers secours obtenus, René voulut partir pour Ostende. Le monde de Bruxelles, « ces héros de la domesticité revenus de Verdun en calèche » lui étaient de plus en plus odieux.
Il s'embarqua pour Jersey, où s'était réfugié son oncle M. de Bédée, et il demeura quatre mois, entre la vie et le trépas. Trente louis qu'un bateau fraudeur lui apporta de Saint-Malo, lui permirent de passer en Angleterre. Condamné par les médecins, il composa à Londres, son premier ouvrage, l'Essai historique sur les révolutions, sous le coup d'un arrêt de mort. Il travaillait le jour à des traductions pour gagner son pain et la nuit à l'Essai, dans lequel il faisait entrer une partie de ses voyages et de ses rêveries. Il employait ses derniers schellings à l'achat de bouquins étalés sur les échoppes.
Un ancien conseiller au Parlement de Bretagne, M. Hingant, était lié avec lui. Ils se réunissaient pour dîner. Les ressources s'épuisèrent, les traductions ne venaient plus. Les deux amis ne possédaient plus que soixante francs; ils diminuèrent la ration des vivres, « comme sur un vaisseau, quand la traversée se prolonge ». Cette diète, jointe au travail, échauffait la poitrine malade de Chateaubriand ; il commençait à avoir de la peine à marcher, la cervelle d'Hingant se troublait. Arrivés à leur dernier schelling, ils convinrent de le garder, pour faire semblant de déjeuner, d'acheter un pain de deux sous, et de boire l'eau chaude avec quelques petites miettes restées au fond du sucrier. Cinq jours s'écoulèrent de la sorte. « La faim me dévorait, j'étais brûlant; le sommeil m'avait fui ; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau, je mâchais de l'herbe et du papier ; quand je passais devant des boutiques de boulanger, mon tourment était horrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux heures, planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais ; j'aurais mangé non seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles »
La raison d'Hingant était égarée ; il s'était donné un coup de lame, profond de deux pouces, dans le bout du sein gauche. La blessure était dangereuse, ses parents prévenus accoururent et l'emmenèrent à la campagne. Dans ce moment même, l'oncle de Bédée fit parvenir à Chateaubriand 40 écus. « Il me sembla voir tout l'or du Pérou. - Privé de la compagnie d'Hingant, il prit une chambre plus modeste dont la lucarne donnait sur un cimetière, aux environs de Mary-le-Bone-Street. Il n'avait point de draps ; quand il faisait froid, son habit et une chaise, ajoutés à sa couverture, lui tenaient chaud. « La vie sans les maux qui la rendent grave est un hochet d'enfant »
Chateaubriand connaissait la faim et le froid, pendant que les feuilles publiques annonçaient que sa famille était décimée par la hache révolutionnaire et que sa mère et ses sœurs étaient emprisonnées. La courte idylle de Bungay avec Charlotte, terminée brusquement par ces mots : a « e suis marié », ne fit qu'ajouter à ses tristesses. Revenu à Londres, il se remit au travail et à ses promenades, plus solitaires que jamais. L'image de Miss Yves l'accompagnait. A la distance de trente milles de Londres, il n'y a pas une bruyère, un chemin, une église qu'il n'ait visités.
Il achevait l'Essai historique sur les révolutions, imprimé chez Baylie. Le livre parut chez Deboffe en 1797.
Le hasard des tempêtes révolutionnaires conduisait à Londres, presque au lendemain de la publication du premier ouvrage de Chateaubriand, le critique affectueux à qui il dut les excellents conseils qui l'empêchèrent de tomber dans l'extravagance de l'invention. M. de Fontanes, proscrit au 18 Fructidor, se logea près de Chateaubriand ; leurs relations, à peine ébauchées en 89, devinrent intimes. Ils ne se quittaient plus, ils dînaient dans quelque taverne solitaire à Chelsea, sur la Tamise, en parlant de Milton et de Shakespeare, ou bien Chateaubriand lisait quelques pages inédites des Natchez. « Travaillez, lui disait Fon- « tanes, devenez illustre ; vous le pouvez ; l'avenir « est à vous, et que nos muses soient toujours « amies ! • Mais il laissa bientôt René seul et fut rappelé en France.
Chateaubriand était retombé dans son pessimisme mélancolique, quand une lettre de sa sœur, la comtesse de Farcy, du 1° juillet 1798, lui apprit la mort de leur mère. « Si tu savais, écrivait Julie, combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison, si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux et à te faire renoncer à écrire. »
Quand cette lettre parvint à Chateaubriand, cette sœur elle-même n'existait plus ; elle élait morte des suites de son emprisonnement. Ces deux morts, et aussi le progrès naturel de ses idées, le ramenèrent à des sentiments religieux. « J'ai pleuré et j'ai cru , a-t-il dit. | commença dès lors à préparer le Génie du Christianisme. Une espèce de fièvre le dévora pendant sa composition. Il portait à la fois dans son cerveau, dans son âme, Atala et René, et il mêlait à l'enfantement douloureux de ces brûlants jumeaux le travail de conception des autres parties du Génie du Christianisme. Son opiniâtreté au travail explique la fécondité de son esprit. Il écrivait douze à quinze heures sans quitter la table où il était assis, raturant et recomposant dix fois la même page. L'âge ne devait rien lui faire perdre de cette faculté d'application.
Cependant il commençait à tourner les yeux vers la France. Une nouvelle révolution s'y était opérée. Bonaparte était devenu premier consul. Fontanes appelait son ami à Paris pour achever la publication du Génie du Christianisme. Le ministre de Prusse lui procura un passeport sous le nom de Lassagne, habitant de Neufchâtel. Il emportait les feuilles composées de son grand ouvrage. Puis, il détacha des Natchez les esquisses d'Atala et de René, et après avoir enfermé le reste du manuscrit dans une malle dont il confia le dépôt à ses hôtes de Londres, il se mit en route avec Mm d'Aguesseau. Il abordait en France le 8 mai 1800.
Le grand jour va maintenant éclairer cette vie rêveuse et cachée. La carrière des lettres s'ouvre toute large devant lui.
Prévenu de son arrivée à Paris, Fontanes le mena chez lui et le conduisit ensuite chez un ami, M. Joubert, où Chateaubriand trouva un abri provisoire. On l'adressa à un éditeur, M. Migneret, qui consentit à recommencer l'impression interrompue du Génie du Christianisme.
Pas une âme n'avait lu l'Essai sur les révolutions. Pressé de se faire connaître, Chateaubriand publia dans le Mercure un article sur Mme de Staël, article qui fut fort remarqué. Il se détermina alors à détacher du Génie du Christianisme l'épisode d'Atala et à le publier (1801). Le succès de ce petit roman fut immense. L'auteur était brusquement célèbre, son nom était dans toutes les bouches. « Je devins à la mode. La tête me tourna, j'ignorais les jouissances de la célébrité, j'en fus enivré. »
Il eut alors l'heureuse fortune d'être présenté par Joubert à la fille du comte de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères de Louis XVI, M™° la comtesse Pauline de Beaumont.
Le salon de cette incomparable amie, fréquenté par les esprits les plus distingués de cette époque de transition, devint le cénacle dont René fut pendant deux ans le demi-dieu.
Huit années de résidence en Angleterre, précédées d'un voyage en Amérique, une longue habitude de parler, d'écrire et même de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et l'expression de ses idées ; quelques semaines passées auprès de Mme de Beaumont suffirent pour lui enlever toute allure d'esprit étranger.
C'est à Savigny, dans une maison louée par son amie, que Chateaubriand recommença et acheva le Génie du Christianisme. Là s'écoulèrent les jours les plus heureux de sa vie, Après avoir passé huit ans dans un abandon profond, trouver la paix de l'esprit et la sollicitude toujours présente d'une affection élevée, c'était presque le bonheur.
Ce fut au lendemain même du concordat que le Génie du Christianisme parut (1803). Bonaparte fut satisfait d'être défendu au dehors par l'opinion publique que ce livre réveillait. On avait alors une avidité de consolations religieuses, qui venait de la privation de toute parole chrétienne depuis longues années. Le monde voltairien, directement attaqué, poussa un cri et courut aux armes. Mais la réaction religieuse était dans les cœurs. Fatiguée d'anarchie, la masse reprenait le joug des règles.
Jamais ouvrage ne vint plus à son moment. Ce fut la seule heure de sa vie où Châteaubriand fut à la fois populaire et bien en cour. Le premier consul lui fit offrir la place de premier secrétaire d'ambassade à Rome. Chateaubriand refusa d'abord : mais l'abbé Emery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, vint le conjurer d'accepter, et il céda. Il se rendit à Rome et son imagination s'y agrandit encore, au spectacle des ruines fameuses et de la mélancolie de la Campagne romaine.
Les désagréments que ses nouvelles fondions lui apportèrent et que son caractère exagéra, n'étaient pas faits pour l'encourager à suivre la carrière diplomatique; mais il eut un devoir d'homme d'honneur à remplir, et il le remplit à la satisfaction de sa conscience. Ce devoir fut de fermer les yeux à Mme de Beaumont, accourue à Rome pour lui dire adieu. Il présida dignement à ses obsèques, remplaçant auprès de la fille de M. de Montmorin, sa famille et ses amis absents. « Je l'aimerai toujours, lui dit-il sous la forme d'une épitaphe antique ; mais toi, chez les morts, ne bois pas, je t'en prie, à cette coupe qui te ferait oublier les anciens amis ! »
Il était presque déterminé à abandonner une carrière où des douleurs personnelles étaient venues se mêler à la médiocrité du travail qui lui était confié et à d'infimes tracasseries politiques. Il eut le temps d'écrire à Fontanes l'admirable lettre sur la Campagne romaine. Dans son imagination fastueuse s'étaient gravées en traits ineffaçables, non seulement ces galeries ornées de chefs-d'œuvre que lant d'artistes immortels ont décorés, mais surtout cette Rome de 1803, si belle, aux yeux d'un poète, par ses déserts, ses rues où poussait l'herbe, ses places et ses jardins où ne passait plus personne, ses monastères où l'on n'entendait plus la voix des cénobites, ses cloîtres aussi muets et aussi dépeuplés que les portiques du Colysée.
Tandis que Chateaubriand restait désolé sur les ruines de Rome, et flottait entre mille partis, il reçut la nouvelle que le premier consul l'avait nommé ministre dans le Valais. Tout entier encore au souvenir de Mme de Beaumont, il voulut voir Naples et il ne se rendit à Paris que le 21 janvier 1804, afin de prendre les instructions indispensables, avant de se rendre à son poste à Sion.
Il rentrait à l'Hôtel-de-France, rue de Beaune, où il était descendu, lorsqu'il entendit un crieur public annoncer le jugement de la commission militaire qui condamnait à mort le duc d'Enghien. Ce cri tomba sur lui comme la foudre. Il n'hésita pas longtemps, et écrivit sa lettre de démission, en donnant pour prétexte la mauvaise santé de Mme de Chateaubriand.
C'était le fait seul de se démettre qui était l'acte de courage. Bonaparte ne s'y trompa point. Les amis de Chateaubriand furent effrayés de sa résolution. Fontanes devint presque fou de peur au premier moment : « l me réputail fusillé avec toutes les personnes qui m'étaient attachées. Pasquier vint m'embrasser le lendemain, disant qu'on était heureux d'avoir un ami tel que moi. »
La vie de Chateaubriand, sous la toute-puissance de Napoléon, ne fut ni troublée par la crainte, ni atteinte par la contagion du servilisme, ni entraînée par les exemples de soumission. Tout entier désormais aux lettres, à l'écart de la vie active, il eut la conception de Cymodocée et il vécut avec ce nouveau fantôme, en arrêtant de jour en jour dans son cerveau le plan des Martyrs.
Une nouvelle douleur vint le frapper en plein cœur (novembre 1804). Pendant qu'il était à Villeneuve-sur-Yonne, chez ses amis Joubert, sa sœur adorée, Lucile, Mme de Caud, mourait. Des ordres transmis de loin arrivèrent trop tard pour prévenir une inhumation dans la fosse commune. Lucile était ignorée et en dehors de son frère n'avait pas un ami : elle n'était connue que d'un vieux serviteur de Mme de Beaumont, Saint-Germain. Il suivit seul le cercueil délaissé et il mourut lui-même, avant que Chateaubriand pût revenir à Paris.
Demeuré seul dans ce monde, derrière les chers objets qui l'avaient quitté, il brûlait d'aller chercher au loin de nouveaux aliments pour son esprit et pour son cœur. Après une dernière visite à Combourg, il partit pour Trieste le 13 juillet 1806. Il lui fallait des images nouvelles pour les Martyrs et de nouvelles émotions pour son imagination abattue. II vit la Grèce, l'Archipel, Constantinople, Smyrne, Jérusalem, la Mer Morte, Alexandrie, Carthage, et il revint par l'Espagne. Il était attendu sous les arcades mauresques de l'Alhambra et dans les jardins du Généraliffe. Il n'a jamais, dans ses livres, écrit le nom de celle qui lui faisait désirer la gloire, pour la déposer à ses pieds. Mais les Mémoires de son ami Hyde de Neuville nous disent la grâce, la physionomie expressive et touchante de Mme de Laborde, alors Mme de Noailles, et depuis, Duchesse de Mouchy ; son éclat et sa beauté avaient fait du bruit à son entrée dans le monde; si elle n'avait plus, en 1807, la première fraîcheur qui n'appartient qu'à l'extrême jeunesse, elle l'avait remplacée par un charme mélancolique et pénétrant qui attire plus que la beauté. « Nathalie de Laborde avait la distinction et tous les talents qui sont de tradition dans cette famille; il n'y avait pas d'âme plus noble et plus généreuse. » Son entraînement pour Chateaubriand était très vif; elle ne parlait que de lui ; elle avait, en l'attendant, passé deux mois à Grenade, dessinant les monuments que les Maures y ont laissés. Elle fit partager son enthousiasme d'artiste au voyageur qui revenait de l'Orient. Le Dernier des Abencérages devait naître de cette communion d'émotions. Bianca est l'image de celle qui se faisait appeler Dolorès, en Andalousie. Les amis de la délicate et charmante jeune femme la retrouvaient toute frémissante dans la description de cette danse gracieuse où Chateaubriand a peint une descendante du Cid et de Chimène.
Qui pouvait croire alors la proximité de tant de douleurs ! Et quels voiles de deuil allaient bientôt couvrir ces félicités rapides comme un songe !
Il était de retour à Paris le 5 juin, plus poète que jamais, et la tête pleine d'enfantements.
Il commença par publier à part René, qui avait paru, comme épisode, dans un chapitre du Génie du Christianisme : et cette publication eut un retentissement plus grand encore qu'aucun autre de ses ouvrages. Devenu seul propriétaire du Mercure, il pouvait espérer un avenir calme, lorsqu'une phrase d'un article que lui avait inspiré le Voyage en Espagne de M. de Laborde, vint réveiller toutes les colères impériales. Cette phrase est célèbre : « Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire. » - Napoléon, entendant cette voix qui retentissait seule dans le silence du monde, s'écria : « Chateaubriand croit-il que je sois un imbécile, et que je ne le comprends pas ? Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries. » Il donna l'ordre de supprimer le Mercure.
C'est alors que, désirant vivre loin du monde; durant ces années de despotisme que la gloire ne suffisait pas à excuser, Chateaubriand acheta en 1807, aux environs de Sceaux, la petite maison de la Vallée-aux-Loups1. C'est dans cette retraite qu'il écrivit les Martyrs, l'Itinéraire, le Dernier des Abencérages , et qu'il commença ses Mémoires d'outre-tombe.
(1) Cette maison, embellie, augmentée, appartient aujourd'hui à M. le duc de La Rochefoucauld-Doudeaurille. ↩
Au printemps de 1809 parurent les Martyrs, le plus soigné, le plus étudié de ses ouvrages, celui qui souleva à la fois le plus d'admirations et de critiques. Il eut le tort de prendre pour exemple Montesquieu, dans sa défense de l'Esprit des lois, et de répondre à la censure et aux objections. Quelques amis le consolèrent de ces violentes attaques ; Fontanes surtout, dans les meilleures stances qu'il ait écrites, n'hésita pas à compromettre l'autorité de son jugement et à prédire que tôt ou tard les lettrés porteraient sur les Martyrs un autre arrêt.
C'est le temps où le talent de Chateaubriand est à son apogée. L'année 1811 est la plus brillante de sa carrière littéraire. Il publie l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, et remplace Marie-Joseph Chénier à l'Académie française. Le succès de l'Itinéraire fut aussi complet que celui des Martyrs avait • été disputé ; quant à sa candidature à l'Institut, elle fut bien accueillie, et il passa au scrutin à une assez forte majorité. Son discours de réception une fois prêt, il fut appelé à le lire devant la commission nommée pour l'entendre. Il ne fut pas agréé par cette commission, à l'exception de deux ou trois membres. M. Daru porta le discours à Saint-Cloud. • Bonaparte déclara que s'il eût été prononcé, il aurait fait fermer les portes de l'Institut et m'aurait jeté dans un cul de basse fosse pour le reste de ma vie. »
Tout ne fut pas fini, quand on lui eut rendu son discours ; on voulut le contraindre à en faire un second. Il répondit qu'il s'en tenait au premier et qu'il n'en ferait pas d'autre. La commission déclara alors qu'il ne serait pas reçu. Il n'y avait plus que deux années à attendre pour voir la fin de l'empire.
La vraie carrière littéraire de Chateaubriand s'achève en 1814. Il ne restait d'inédit de son ancien bagage que les Natchez, son premier livre, œuvre de jęjeunesse, bien séduisant dans les parties qui ne sont pas écrites dans le faux style de l'épopée. Le manuscrit fut retrouvé en Angleterre par les soins et les obligeantes recherches de M. de Thuisy, et les Natchez parurent en 1826, dans la première édition des œuvres complètes de Chateaubriand, avec le Voyage en Amérique et le Dernier des Abencérages.
Il entre dans la vie politique avec les Bourbons ; et il débute par une brochure enflammée et vengeresse qui, de l'aveu de Louis XVIII, profita plus à la monarchie qu'une armée de 100,000 hommes. Celte brochure portail ce titre : De Buonaparte el des Bourbons. L'Empereur la parcourut & Fontainebleau. Il la discuta en disant : « Je n'ai point de reproches à faire à Chateaubriand ; il m'a résisté, dans ma puissance. » Une ardeur d'homme de parti et d'imagination outrait ses paroles et aussi ses espérances d'un facile triomphe, pour la Restauration appuyée sur la charte. - Un nouvel écrit, Réflexions politiques, en réponse à une lettre de Carnot au roi, n'eut pas moins de succès. Mais plus Chateaubriand faisait parler de lui, moins il plaisait à Louis XVIII : « Gardez-vous, disait-il à ses familiers, d'admettre jamais un poète dans vos affaires, il perdra tout. Ces gens-là ne sont bons à rien. - Il fallut toute l'amitié et toute l'insistance de la duchesse de Duras pour qu'on donnât à Chateaubriand l'ambassade de Suède.
Il n'eut pas le temps de se rendre à son poste. Le retour de l'île d'Elbe l'en empêcha. Un ordre de Louis XVIII l'appelait à Gand.
L'abbé de Montesquiou étant à Londres, Chateaubriand fut, dans la petite cour, ministre de l'intérieur par intérim. Sa correspondance avec les départements ne lui donnait pas grande besogne et son budget ne l'enrichissait guère. Il se dérobait à Gand, le plus qu'il pouvait, à des intrigues, antipathiques à son caractère, et misérables à ses yeux. Les détresses et les joies de sa première émigration revivaient dans sa pensée. « Personne ne se crée, comme moi, une société réelle en invoquant des ombres ; c'est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie réelle. » l revint de Gand avec la monarchie qui recommençait, mais mécontent, désapprouvant le choix des ministres et violemment hostile l'influence de Fouché.
Une ordonnance l'appela à la Chambre des Pairs. Tantôt dans les rangs de l'opposition, tantôt ministériel, il produit un nombre considérable de brochures politiques. Il poursuivit d'une haine féroce M. Decazes. « Les pieds lui glissèrent dans le sang a-t-il dit, après l'assassinat du duc de Berry. Très aristocrate d'instinct, et, sauf sur la question de la Presse, défavorable aux idées libérales, on peut étudier ses doctrines dans son meilleur ouvrage politique, la Monarchie selon la Charte, une sorte de catéchisme constitutionnel. L'indépendance des jugements mécontenta Louis XVIII. Le livre fut saisi ; Chateaubriand fut rayé de la liste des ministres d'Elat et privé de la pension attachée à cette place. Il fut obligé de vendre sa bibliothèque et de mettre en loterie sa maison de campagne ; on ne prit que quatre billets ; et la Vallée-aux-Loups fut vendue aux enchères. La mise à prix de 50,000 francs fut couverte par le vicomte de Montmorency.
Ces incidents n'étaient pas faits pour le ramener au giron ministériel.
Pour combattre la Minerve, il fonde le Conservateur, avec MM. de Bonald et Lamennais, sous le patronage de MM. de Villèle et Corbière. La polémique avec les libéraux dura de 1818 jusqu'en 1820, c'est-à-dire jusqu'au rétablissement de la censure. Nommé ambassadeur en Prusse, après la chute de M. Decazes, il reprit ses goûts d'artiste et de voyageur ; une amitié royale et gracieuse sembla animer pour lui le séjour de Berlin. La Princesse Frédérique, duchesse de Cumberland, future Reine de Hanovre, avait pour ses ouvrages une admiration très vive. Chateaubriand se voyait mille ans en arrière, emporté comme Eginhard, sur les épaules de la fille de Charlemagne, afin qu'il ne laissât sur la neige aucune trace de ses pas ; sa patience au travail étant extrême, il s'était remis, dans ses moments de loisir, à la rédaction de ses Mémoires d'outre-tombe, lorsque M. de Villèle rompit avec le duc de Richelieu. Fidèle à son amitié et à ses principes politiques, Chateaubriand donna sa démission d'ambassadeur; mais la droite royaliste étant revenue bientôt aux affaires, avec M. de Villèle aux finances et M. de Corbière à l'intérieur, Chateaubriand accepta avec joie l'ambassade de Londres.
Cette nomination réveilla ses souvenirs de jeunesse et ses rêves ; et puis son amour des contrastes dans son âme de poète. lui faisait un plaisir de reparaître célèbre et puissant, là où il avait vécu ignoré et faible. Il se promenait dans le Parc de Kensington, avec l'orgueil du présent et les fantômes du passé. « La vie qui se consume mêle, comme l'incendie de Corinthe, l'airain fondu des statues des Muses et de l'Amour, des trépieds et des tombeaux. »
Son ambition n'était pas encore satisfaite ; il rêvait de représenter la France au Congrès de Vérone; il ne trouva pas d'abord chez le ministre des affaires étrangères, le vicomte de Montmorency, un accueil favorable; mais il fit presser M. de Villèle par la duchesse de Duras, celle qui permettait à René de l'appeler sa sœur, et il l'emporta.
Son envoi au Congrès ne faisait que préparer son entrée au ministère. Il y prépara la guerre d'Espagne « ma guerre, le grand événement politique de ma vie », comme il aime à le répéter. Son amour-propre satisfait par la fortune, ainsi que ses anciennes doctrines du Conservateur, s'était fort adouci. La rupture entre M. de Villèle et lui n'était pas moins imminente. On l'a dit avec justesse : Lorsqu'aux antipathies naturelles de l'esprit pratique, contre la spéculation un peu romanesque, viennent se joindre des piqûres d'amour-propre et des sollicitudes d'ambition froissée, l'incompatibilité d'humeur doit éclater bientôt. Chateaubriand ne le comprit pas assez tôt.
Le 6 juin 1824, il était brutalement destitué, « congédié comme un domestique ». Il reprit les armes et passa à une violente opposition ; il devint le collaborateur de son ami Bertin, au Journal des Débats. Sa plume acérée fit des blessures inguérissables. « J'étais arrivé à l'âge où les « hommes ont besoin de repos; mais si j'avais jugé de mes années par la haine toujours croissante que m'inspiraient l'oppression et la bassesse, j'aurais pu me croire rajeuni. » - Il lui fallut plusieurs années pour abattre M. de Villèle ; mais enfin M. de Villèle tomba. Ce fut l'heure de la plus grande popularité politique de Chateaubriand ; il combattait à la tête du parti libéral.