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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre V. Il faut examiner chacun de ses ouvrages

Chapitre V. Il faut examiner chacun de ses ouvrages

Chateaubriand · 13 min de lecture · p. 77–88 · chapitre 7 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lecène, Oudin et cie., 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Si nous voulons suivre exactement l'ordre chronologique, nous devons d'abord nous occuper des Natchez, de cet immense recueil qui se composait originairement de 283 pages in-folio, et qui comprenait Atala, René, et les descriptions de l'Amérique, placées plus tard dans le Génie du Christianisme.

Lorsqu'en 1800 Chateaubriand quitta l'Angleterre pour rentrer en France, sous un nom supposé, il n'osa pas se charger d'un trop gros bagage. Il laissa la plupart de ses manuscrits à Londres, et il n'emporta à Paris que René, Atala et quelques pages de son voyage en Amérique. Quatorze années s'écoulèrent avant que nos communications avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Comment ses manuscrits furent miraculeusement retrouvés sous la Restauration, c'est ce que Chateaubriand a raconté dans une préface, en publiant les Natchez, dans l'édition complète de ses œuvres en 1826. Nous y renvoyons le lecteur.

Le premier manuscrit était écrit de suite, sans section. Tous les sujets y étaient confondus, voyages, histoire naturelle, partie dramatique. Mais auprès de cet ouvrage d'un seul jet, il en existait un autre, partagé en livres et incomplet, où l'écrivain avait changé le genre de composition, en le faisant passer du roman à l'épopée. Chateaubriand a revisé les Natchez ; il a en 1825 repassé le pinceau sur le tableau; mais, heureusement, il n'a pas voulu éteindre les couleurs. Il a conservé à la composition son indépendance et sa fougue. « Il fallait, suivant son heureuse expression, laisser l'écume au frein du jeune coursier. »

Dès cette œuvre, il révèle le penchant de sa nature de poète; il se plaît à rapprocher les choses les plus contraires et les plus éloignées les unes des autres. L'histoire de Chactas et le récit de son voyage à Paris lui servent de prétexte. Il met en opposition, avec une fantaisie charmante, les mœurs des peuplades sauvages, avec les mœurs du peuple le plus policé de la terre ; et alors on rencontre Louis XIV et le génie des eaux, Versailles et le bagne de Toulon, le chef de la prière et la mousse blanche des chênes, Bossuet et Ninon de l'Enclos, le Pont-Neuf et le Mississipi.

Les premiers livres sont écrits dans la manière des épopées en prose, avec le merveilleux de toutes les espèces, y compris le merveilleux chrétien. On y voit pêle et mêle des muses et des anges, des démons et des génies, des personnages allégoriques, comme la Nuit et la Mort, l'Amilie et la Renommée; ce sont des invocations, des sacrifices, des prodiges, des comparaisons multipliées. En un mot, l'ouvrage n'a ni queue, ni tête, mais il est plein de talent et de promesses. Il ne faut pas oublier, avant de le juger, que Chateaubriand avait alors 23 ans.

La première partie, malgré les tours de force d'imagination, est donc fausse et maniérée, comme le genre lui-même. C'est là qu'on lit des phrases comme celle-ci : le tube enflammé, surmonté du glaive de Bayonne; mais toute la seconde partie est du vrai Chateaubriand. Le récit reprend son cours après le vi° livre, et le roman remplace le poème.

Rappelons-nous que René est tiré du manuscrit des Natchez et que Chateaubriand, après sa revision de 1825, a laissé paraître, sans changements, la lettre souvent citée de René à Céluta, lettre si étrange, qui jette un jour si éclatant sur l'état de son âme.

Et d'abord ces lignes servaient de préambule : « Me voici seul ! Nature qui m'environnez, mon cœur vous idolâtrait autrefois; serais-je devenu insensible à vos charmes? Le malheur m'a touché, sa main m'a flétri. Qu'ai-je gagné en venant sur ces bords ? Insensé, devais-tu pas apercevoir que ton cœur ferait ton ment, quels que fussent les lieux habités par toi? tries de ma jeunesse, pourquoi renaissez-vous dans souvenir ? Toi seule, ô mon Amélie, tu as pris le i que tu devais prendre ! Du moins, si tu pleures, c'est ¡ les abris du port. Je gémis sur les vagues, au mi-de la tempête. » (Pages 349-350. Edition Lefèvre- ›cat, Paris, 1831.)

chateaubriand n'a pas corrigé les passages suits :

Un grand malheur m'a frappé dans ma première esse ; ce malheur m'a fait tel que vous m'avez vu. été aimé, trop aimé! L'ange qui m'environna de sa Iresse mystérieuse, ferma pour jamais, sans les ;, les sources de mon existence. Tout amour me fit 'eur! Un modèle de femme était devant moi, dont ne pouvait approcher; intérieurement consumé de ions, par un contraste inexplicable, je suis demeuré é sous la main du malheur... » (Page 481.) Toutefois, ne croyez pas désormais recevoir impuné- .I les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que aibles embrassements puissent effacer de votre âme I de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine, au mi-du désert, dans les vents de l'orage, lorsqu'après s avoir portée de l'autre côlé d'un torrent, j'aurais lu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre , et pour me punir de vous avoir donné oe bonheur. t toi, Étre suprême, source d'amour et de beauté, t toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me • comprendre. » (Page 483.)

Je m'ennuie de la vie! l'ennui m'a toujours dévoré ; ui intéresse les autres hommes ne me touche point. leur ou roi, qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne ? Je serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail el du loisir, de la prospérité et de l'infortune. En Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont lassé; je suis vertueux sans plaisir ; si j'étais criminel, je le serais sans remords. Je voudrais n'être pas né, ou être à jamais oublié. » (Page 486, les Natchez.)

On ne peut pas pousser plus loin l'amertume. Tout l'ouvrage offre ce contraste d'une imaginalion sombre, d'une ironie cachée, et de tableaux d'une fraîcheur incomparable. D'une part nous saisissons au vif dans le jeune Chateaubriand ce qu'on a appelé plus tard, en plein romantisme, l'homme fatal :

• René n'avait point changé de nature, il accomplis: sait son sort dans toute sa rigueur. Déjà, la distraction qu'un long voyage et des objets nouveaux avaient produite dans son ame, commençait à perdre sa puissance. Les tristesses du frère d'Amélie revenaient et le souvenir de ses chagrins, au lieu de s'affaiblir par le temps, semblait s'accroître. Les déserts n'avaient pas plus satisfait René que le monde, et dans l'insatiabilité de ses vagues désirs, il avait déjà tari la solitude comme il avait épuisé la société. Personnage immobile au milieu de lant de personnages en mouvement, centre de mille passions qu'il ne partageait pas, objet de toutes les pensées par des raisons diverses, le frère d'Amélie devenait la cause invisible de tout. Aimer et souffrir était la double fatalité qu'il imposait à quiconque s'approchait de sa personne. Jeté dans le monde, comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendait aux êtres environnants: c'est ainsi qu'il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir, ou respirer, sans mourir. »

Le poète, d'autre part, se retrouve tout entier dans des esquisses d'une grâce achevée et dans la création de cette Mila, que le pinceau, neuf encore, de Chateaubriand s'est plu à revêtir de toutes les gentillesses de l'adolescence.

Rappelons-nous la récolte de la folle avoine :

• On remonte le courant pour arriver au lieu de la moisson. Les chênes-saules, dont la rivière était bordée, y répandaient l'ombre; les pirogues s'ouvraient un chemin à travers les plantes qui couvraient de feuilles et de fleurs la surface de l'eau. Par intervalles, l'œil pénétrait la profondeur des flots roulant sur des sables d'or ou sur des lits veloutés d'une mousse verdoyante ; des marlins-pêcheurs se reposaient sur des branches pendantes au-dessus de l'onde, ou fuyaient devant les canots, en rasant le bord de la rivière. On arrive au lieu désigné : c'était une baie où la folle avoine croissait en abondance...... Le champ était moissonné. La lune se leva pour éclairer le retour de la flotte ; sa lumière descendait sur la rivière, entre les saules à peine frémissants. De jeunes Indiens et de jeunes Indiennes suivaient les canots à la nage, comme des sirènes ou des tritons ; l'air s'embaumait de l'odeur de la moisson nouvelle, mêlée aux émanations des arbres et des fleurs... O lune, que tu es belle dans ta tristesse! Tes regards veloutent l'azur du ciel; ils rendent les nues diaphanes; ils font briller les fleuves comme des serpents; ils argentent la cime des arbres; ils couvrent de blancheur le sommet des montagnes; ils changent en une mer de lait les vapeurs de la vallée. Mila nageait près du canot; enveloppée d'un voile, elle ne montrait au-dessus de l'eau que ses épaules demi-nues et sa tête humide; quelques épis de folle avoine, capricieusement tressés, ornaient son front. Sa figure riante brillait à la clarté de la lune, au milieu de l'ébène de ses cheveux, des filets d'argent coulaient le long de ses joues ; on eût pris la petite Indienne pour une Naïade qui avait dérobé la couronne de Cérés. »

Quelqueinexpérimentée que soit cette première œuvre, elle a toutes les qualités géniales de Chateaubriand, avec la fraîcheur et la vivacité des impressions, et le sentiment tout nouveau de cette nature encore inexplorée de l'Amérique, qui devait lui rester toute sa vie. C'est dans les Natchez et dans René qu'il a le plus sincèrement dévoilé les intimes replis de son cœur, ardent, concentré, solitaire et triste ; et ces pages sont dorées encore des premiers rayons de la jeunesse. Cette Iliade sauvage des Natchez, comme on l'a appelée, ne peut être considérée, malgré les corrections et les retouches de 1826, que comme une puissante ébauche, semblable à ces forêts vierges où elle a été enfantée, avec leur désordre, leur confusion, leurs lianes enchevêtrées, mais aussi avec leurs richesses et leurs couleurs, « avec leurs clairières ensoleillées, pleines de rêveries profondes et de sources claires et jaillissantes. »

Le second ouvrage de Chateaubriand fut com• posé durant sonexil en Angleterre, alors qu'il était malade et malheureux et qu'il se croyait atteint mortellement. Il voulut dire ce qu'il pensait des événements prodigieux dont il était le témoin et la victime, et il se mit à écrire en 1794 l'Essai historique sur les Révolutions anciennes el modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française. Le premier volume seul parut à Londres en 1797.

Chateaubriand eut la faiblesse, sous la Restauration, de faire une amende honorable complète, trop complète « de ses erreurs », dans les notes de la nouvelle édition de ses œuvres. Il s'est exagéré ses fautes. L'époque le voulait ; sa situation politique l'exigeait, il faut le croire. « Pour m'enlever l'influence qu'on craignait de me voir prendre sur un gouvernement religieux, on crut expédient de réchauffer la vieille querelle de l'Esșai. »

Il s'est montré plus corrigé qu'il ne l'était au fond. L'Essai était un livre de doute et de douleur, écrit par un jeune pessimiste.

L'ouvrage n'est du reste pas compose. - Amas incohérent de réflexions, puisées dans ses immenses lectures, l'œuvre est curieuse ; et, comme dans tout ce qu'il a écrit, c'est Chateaubriand avec son caractère et son originalité. En lisant attentivement l'Essai, on sent partout que la nature religieuse du Breton est au fond et que l'incrédulité n'est qu'à la surface.

L'idée de l'Essai est que l'homme, faible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se répéter sans cesse. « Il circule dans un cercle dont il essaie en vain de sortir. » Les faits mêmes qui ne dépendent pas de lui et qui semblent tenir au jeu de la fortune, se reproduisent incessamment dans ce qu'ils ont d'essentiel. i Célui qui lit l'histoire ressemble à un homme voyageant dans le désert, à travers ces bois fabuleux de l'antiquité qui prédisaient l'avenir. » Citons encore cette pensée juste, qui est somme l'idée mère du livre; • Les sciences sont des inconnues qui se dégagent sans cesse ; mais aussi le vice et la vertu, selon l'histoire, paraissent une somme donnée qui n'augmente, ni ne diminue. »

Qu'on ne croie pas que le système se déroule logiquement et avec méthode ; il y a une absence complète d'unité. Suivant un mot plaisant qui lui appartient : « C'est un coureur qui pousse toujours, comme un cosaque qui fait des pointes. » L'abus des rapprochements et des antithèses historiques dépasse tout ce qu'on peut imaginer : Lycurgue et Saint-Just, Mégadès et Tallien, Epiménide et M. de Flins, Solon et M. de Nivernais ; et à côté de ces défauts, on se heurte à des pages remarquables et piquantes, comme le parallèle des français et des Athéniens, reproduit en partie dans le Génie c du Christianisme. Chateaubriand n'a pas encore le sentiment du ridicule.

En d'autres termes, c'est un livre où il n'y a que des morceaux ; point d'enchaînements et de développements continus. Malgré ses hardiesses de pensées, l'auteur se sépare déjà de la philosophie du xvi' siècle et il lui dit : « A quoi bon, quand l'édifice sera miné, étaler sa ruine ? » C'est par là qu'il se préparait, à son insu, à cette attaque violente des encyclopédistes et de leur temps, qui est le fond même de son futur ouvrage, le Génie du Christianisme.

Au milieu de fragments éloquents, comme le chapitre intitulé Aux infortunés, Chateaubriand ne trouve rien de mieux, comme conclusion, que de proposer à ses lecteurs de venir passer avec lui une nuit chez les sauvages ; on doit reconnaître que le style avec ses recherches d'archaïsme n'est pas encore fondu et n'a pas encore acquis les qualités de perfection que lui donneront les conseils et les avis de la petite société de Mm° de Beaumont. On n'écrit du reste avec mesure la langue française que dans sa patrie. Le séjour en France était la condition du développement du talent de l'auteur de l'Essai.

Il y a cependant plus que des promesses dans cette description d'une nuit dans les forêts américaines, description que l'on retrouve, avec les modifications opérées par le goût, dans le Génie du Christianisme :

• La lune était au plus haut point du ciel; on voyait çà et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposait sur un groupe de nuages qui ressemblait à la cime de hautes montagnes couronnées de neige; peu à peu ces nues s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées par le flux et le reflux régulier de la mer ; une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la • terre n'était pas moins ravissante; le jour céruséen et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumières jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des forêts de chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit, ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons, où elle . était étendue, comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la Savane, tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol, en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de craie, en se couvrant d'obscurité et formant comme des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalle, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de déserts en déserts et expiraient à travers les forêts solitaires. » (Tome I°*, Essai, p. 578-580. Edit. Lefèvre-Lavocat, 1839.)

Rousseau était alors l'auteur de prédilection de Chateaubriand, et en parlant de lui, il disait : « Peut-être n'y a-t-il dans le monde entier que cinq ouvrages à lire ; l'Emile en est un. » Qu'on mette en parallèle les Rêveries d'un promeneur solitaire et les descriptions des Natches et de cette nuit d'Amérique, et l'on jugera du bond qui sépare les deux écrivains. Lorsque Chateaubriand jetait en arrière un œil de regret, pour retrouver ses méditations enchantées, et le charme secret d'une âme jouissant d'elle-même, c'est au sein des immenses déserts de l'Amérique que ses souvenirs le replongeaient.

L'Essai sur les Révolutions, qui devait être une sorte d'encyclopédie historique et dont il parle « comme le compendium de son existence », ne fut même pas connu des personnages de l'émigration ; ce fut sous la Restauration que ceux dont il avait choqué les passions ou blessé les intérêts, ramassèrent l'Essai, pour s'en servir comme d'une arme de parti.