Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre II (suite 3)

Chapitre II (suite 3)

Chateaubriand · 6 min de lecture · p. 59–63 · chapitre 5 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lecène, Oudin et cie., 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le ministère Martignac lui donna l'ambassade de Rome. Il se sentit saisi du désir de fixer șes jours, de l'envie de disparaître (même par calcul de renommée) dans la ville des funérailles; il allait y chercher son autre lui-même; car il y avait dans sa personne deux êtres distincts et qui n'avaient à certaines heures aucune communication l'un avec l'autre.

Sa vie commence alorsà se remplir d'une image qui effaça toutes les autres. Nous voulons parler de M=° Récamier. L'empire que cette aimable femme exerça toute sa vie sur elle-même explique celui qu'elle exerça sur Chateaubriand vieilli ; c'est à elle qu'il écrit d'Italie les plus charmants billets, plus souvent qu'il n'envoie de dépêches au ministre des affaires étrangères. Malgré ses plaisirs de contemplation, bien qu'il dirigeât aussi des fouilles, et qu'il élevât un monument au Poussin, l'ennui le ressaisissait par moments. Il était venu en France, en congé, pour voir M=° Récamier, lorsque M. de Polignac fut appelé au ministère. Après une entrevue avec lui, Chateaubriand donna sa démission d'ambassadeur. Un exil éternel sur les ruines de Rome avait été sa dernière chimère ; il lui dit adieu.

Les journées de juillet le rendirent à la vie privée ; il avait prévu la révolution et il en fut acclamé. La jeunesse des écoles le porta en triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Sincèrement attaché à la légitimité, sinon aux hommes de la branche aînée, il mit une coquetterie de gentilhomme à se montrer plus fidèle dans le malheur que dans la fortune. Redevenu pauvre, il acheva ses Mémoires d'outre-tombe, publia, en dehors de brochures de circonstances, ses Études historiques, son Essai sur la littérature anglaise, sa traduction du Paradis Perdu, et l'un de ses meilleurs ouvrages, le Congrès de Vérone, et aussi son plus mauvais, la Vie de Rancé.

Très hostile au gouvernement de Juillet, il payait sa dette à la branche aînée des Bourbons, en se faisant traduire en police correctionnelle pour sa célèbre phrase : Madame, votre fils est mon roi. Plus populaire que jamais dans le parti royaliste, obligé de faire face à des dettes d'honneur, il avait une charge plus lourde encore, celle de sauver l'infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les soins de Mme de Chateaubriand. Il se résigna donc par né- ' cessité à travailler pour vivre, ne trouvant plus que rarement l'inspiration pour couronner ses efforts.

Il avait surtout à arranger son attitude de grand homme, encensé, mélancolique et dédaigneux. C'était la tâche que s'était réservée Mme Récamier, tâche difficile que celle d'adoucir et d'apprivoiser ce lion ennuyé, dégoûté de l'univers et de lui-même. Il ne la quittait que pour aller en Bohême ou en Italie, chargé d'une mission auprès de la Dauphine ou du vieux roi Charles X ; il se hâlait de revenir occuper sa place préparée, dans le petit salon de l'Abbaye-aux-Bois. Il n'avait en effet aucune des qualités de chef de parti. « Il semblait plutôt un Dilettante des monarchies en ruine, prédisant, pour se consoler, la chute de toutes les autres. » Il se préoccupait plus, en allant rendre visite à la duchesse de Berry, de retrouver dans la ville des Doges la prison de Silvio Pellico et les traces de Jean-Jacques Rousseau et de Byron, que d'arrêter les moyens de rétablir la cause perdue de la légitimité. Il rêvait à Venise du souper de Candide.

Il ne se rattachait désormais à la vie que par les personnes qu'il rencontrait chez son amie et dont elle s'ingéniait à varier les hommages. Ce fut un des événements littéraires de la monarchie de Juillet que la lecture des fragments des Mémoires d'outre-tombe. Tout était préparé pour émouvoir les auditeurs privilégiés, dans ce salon étroit, dont le grand tableau de Corinne au cap Misène occupait et éclairait toute la paroi du fond. Chateaubriand ne lisait pas lui-même ; il eût craint peut-être en certains moments les éclats de son cœur et l'émotion de sa voix.

« Mais si l'on perdait quelque accent de mystère, à ne pas l'entendre, on le voyait davantage, on suivait sur ses vastes traits les reflets de la lecture, comme l'ombre voyageuse des nuages aux cimes d'une forêt.

Il n'y avait que la bonté ingénieuse d'une amie qui avait représenté la beauté souveraine, pour composer ainsi ces soirées recherchées, dans cette sorte de retraite dont la porte était entr'ouverte sur le monde et dont les fenêtres donnaient sur un jardin clos et sur les espaliers en fleurs d'une abbaye.

Rien donc de calme et de monotone comme le poème de ses dernières années : un fauteuil au coin de la cheminée de Mme Récamier, la solitude fleurie de son jardin et deux voyages à Prague et à Venise, voilà tout. Etranger aux générations nouvelles, il regardait passer à ses pieds sa dernière heure. « N'ayant plus d'avenir, écrivait-il, je n'ai plus de songes. Je dois demander pardon à mes amis de l'amertume de mes pensées ; je ne sais que rire des lèvres ; je n'étais pas à une nagée du sein de ma mère que les tourments m'avaient accablé. »

, Pour consoler la tristesse de ses derniers jours, il aurait pu se rappeler les paroles qu'il prononçait à Ferrare, en visitant la prison du Tasse : « On abandonne l'homme qui a ri, pour l'homme qui a pleuré. Pendant la vie, le bonheur peut avoir son mérite ; après la mort, il perd son prix ; aux yeux de l'avenir, il n'y a de beau que les existences malheureuses. »

La vieillesse, pas plus que la maladie, n'avait pu mordre sur ce génie robuste, il a travaillé jusqu'à son dernier jour, il a dicté jusqu'à sa dernière heure. M™• de Chateaubriand lui fraya la route et partit la première ; il s'éteignit à son tour à 80 ans, le 4 juillet 1848, après avoir vu la chute du gouvernement de Juillet et l'avènement de la république qu'il avait prédite, tout en ne l'aimant pas. Mme Récamier était auprès de lui ; il ne pouvait plus lui parler et elle ne pouvait le voir, car elle était devenue presque entièrement aveugle. L'abbé Deguerry lui ferma les yeux et joignit ses mains autour du crucifix.

Chateaubriand n'avait jamais désiré se survivre; un cri pourtant lui échappa, un jour, dans ses Mémoires; et ce cri, le voici : « une fille pourtant, « et qui s'appellerait Eléonore ! » Sa générosité qui avait été extrême, à l'époque heureuse de sa vie, s'était accrue dans sa vieillesse, malgré la gêne. « J'ai l'air un peu rude, disait-il à son ami M. Frisell; je tiens cela de mon père. Il faut que je donne et que je soulage comme ma mère. » Et un jour, comme il remettait à de pauvres gens, ruinés en 1830, un billet considérable de son libraire et que son ancien secrétaire d'ambassade, M. de Givré, lui faisait quelques objections de prudence : « Ah! laissez, mon cher ami, répondit-il, c'est la plus facile manière d'être chrétien; l'aumône est plus aisée que la pénitence. »

Il s'était fait concéder par sa ville natale, dans Pilot du Grand-Bé, en rade de Saint-Malo, un quartier de rocher pour son tombeau : une croix et son nom gravés sur le granit, en face de la mer qu'il avait passionnément aimée, avec les caresses de ses flots, dans les jours d'orage, etavec l'étendue illimitée de l'horizon ! - C'est la sépulture qu'il avaitrêvée; elle n'était pas sans faste; elle était du moins en harmonie avec cette vie tourmentée et inquiète, et avec ce génie dont le caractère est la grandeur, la tristesse et la soif inassouvie de l'idéal et du désir.

Il n'y a pas d'existence humaine qui ait été, du commencement à la fin, plus disposée et mieux arrangée pour la dignité et pour l'effet; il n'y en a pas qui fut moins faite pour le bonheur. L'ennui était la maladie de Chateaubriand ; il vécut avec lui et il en mourut.