Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre IV

Chapitre IV

Chateaubriand · 11 min de lecture · p. 65–75 · chapitre 6 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lecène, Oudin et cie., 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quelles sont en littérature les idées générales de Chateaubriand ?

Nous laissons à part ses conceptions politiques, que la postérité néglige comme nous ; l'homme public n'entre, dans le cadre de cette élude, que pour la forme seule de son œuvre de publiciste et de polémiste.

Ses idées littéraires furent l'expression de son caractère. Chateaubriand est, avant tout, un grand poète, et ses sentiments sont autrement profonds que ses idées. Il s'était élevé en dehors de l'esprit du xvin® siècle; Breton, ayant en lui du sang de corsaire, enfant délaissé et peu aimé, hormis par une petite fille, aussi malheureuse et plus étrange que lui ; abandonné à lui-môme, aussi bien quand il se battait a coup de galets avec les mousses, au bord de la mer, que lorsqu'il rêvait au fond des bois ; éloigné du monde, avec un tempérament vigoureux et ardent, d'une exaltation précoce, avec une timidité sauvage, coutraint et froissé de bonne heure, tout avait contribué à développer en lui, dès ses jeunes années, sa sensibilité jusqu'au délire. Fier et susceptible, ayant au plus haut degré, même pendant la jeunesse, le respect de sa dignité; prodigue et n'ayant presque jamaisd'argent ; dévoré du besoin d'action et concentré sur lui-même, il ne ressemblait à personne, dans un temps où l'esprit de sociabilité, poussé à l'excès, donnait de l'uniformité aux caractères.

Quand on voulut faire pénétrer Chateaubriand, à vingt ans, dans le milieu de la cour et dans la société des philosophes, il recula ; comme dit René : • J'avais voulu me jeter dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait pas ; ce n'était ni un langage élevé, ni un sentiment profond qu'on demandait de moi ; traité partout d'esprit romanesque, honteux du rôle queje jouais, dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer dans un faubourg pour y vivre totalement ignoré. Je trouvai du plaisir dans cette vie obscure et indépendante ; inconnu, je me mêlais à la foule, vaste désert d'hommes. •

Il raconte dans ses Mémoires que, durant ses années de misère à Londres, il rencontrait, chez M=• O'Larry, une jeune et belle Irlandaise, Mary Neale; elle trouvait au fond du regard de Chateaubriand quelque blessure et elle lui disait : a You carry your heart in a sling, vous portez votre cœur en écharpe. » II l'a, en effet, toujours porté ainsi.

Sans doute, avant lui, un autre génie, Jean-Jacques Rousseau, dans cette société du xviI® siècle, où la vie devenait purement extérieure, était aussi rentré en lui-même pour écouter la voix. de l'âme; sans doute il avait été en antagonisme avec les idées et les mœurs et n'avait écrit dans ses livres que l'histoire de son cœur, prenant pour unique règle ce qu'il appelait la nature, ce qui n'était que sa sensibilité; mais quelle différence et quelle opposition ! L'un, génie tout aristocratique et délicat, ayant pour guide le sentiment de l'honneur; l'autre, génie tout plébéien, autrement robuste, avec les défauts inévitables d'une éducation grossière et vicieuse ; l'un artiste jusqu'au fond de l'âme, altéré d'infini, inassouvi d'idéal, mais énergique et résolu ; l'autre, hardi, au delà de tout, dans ses conceptions, mais ne sachant ni vouloir, ni entreprendre, nourri d'utopies les plus fausses et faible comme un enfant; l'un qui fut le père du romantisme, l'autre qui ne fut rien moins que l'inspirateur des doctrines politiques et sociales de la Convention.

Ils se ressemblent sur un point : c'est que tous deux se sont mis tout entiers dans leurs écrits ; que leur moi est toujours en scène; mais comme l'influence de ce moi s'est exercée dans des milieux différents ! Saint-Preux a agi surtout sur l'imagination des femmes du xvII® siècle ; Rousseau n'a pas brisé la tradition avec l'esprit formaliste ; il n'a pas consommé une révolution littéraire, Chateaubriand l'a fait.

Il a apporté en littérature une liberté intellectuelle, au moins égale à celle que Rousseau montra dans les questions de principes sociaux ou politiques. Pour réussir à rompre avec la fausse imitation classique, il fallait deux qualités supérieures, l'imagination et la sensibilité; Chateaubriand les a eues toutes les deux ; et d'abord son imagination était d'une richesse, d'une variété, d'une souplesse, d'une puissance extraordinaires ; cette imagination l'a rendu malléable aux impressions esthétiques les plus diverses ; ses voyages ne firent que développer les germes contractés à Combourg. Pour peindre la nature, sous les cieux les plus différents, depuis les bruyères de la Bretagne et la mer grise de Saint-Malo, jusqu'à Sparte et Athènes, Jérusalem et la Mer Morte, l'Egypte et Carthage, jusqu'au Colysée et à la voie Appienne, jusqu'à Baïes et Pœstum, depuis les lacs d'Amérique et les Florides, jusqu'aux rues brumeuses et froides de Londres, il a eu sur sa palette les couleurs les plus éclatantes et les plus adoucies, allant de la grandeur à la grâce, de la force à l'enchantement; il a dépassé, en lumière, en traits vibrants et chauds, tout ce que les paysagistes avaient rêvé. Jamais la nature n'avait été vue avec ces yeux de flamme et n'avait communiqué des sensations aussi intenses à un écrivain ; et ce n'était pas seulement cette faculté de voir et de rendre des choses extérieures qui était un des dons de Chateaubriand, c'était aussi l'amour et l'intelligence de tout ce qui est beau dans les créations de l'esprit humain et dans les noblesses de l'âme humaine, sans distinction, et non plus seulement l'antiquité latine, et grecque, mais ni même le xvI siècle et la France.

A cette faculté de vision, il fallait qu'il vint se joindre une sensibilité particulière et très aiguë. Les secousses de la vie morale de Chaleaubriand, dès sa plus tendre enfance, avaient toujours été d'une extraordinaire violence. Les années passées dans la politique ne firent qu'augmenter cette intensité de sensibilité, jointe à un esprit de retenue et de solitude intérieure qui l'empêchait de causer de ce qui le touchait, et d'entretenir les autres de ses desseins, de ses attachements, persuadé de l'ennui profond que l'on apporte aux autres, en leur parlant de soi... Il faut y ajouter encore cet orgueil, accumulé, comme un héritage, pendant des siècles, orgueil qui le préservait de toute bassesse.

De tout cela sortit un besoin d'idéal qui le poursuivit partout, dans ses affections d'abord, et qui lui faisait sentir d'avance avec une acuité qui était de la souffrance, la disproportion entre ce qu'il désirait et l'objet désiré, même quand il l'avait devant lui.

Si, humainement, celte organisation devait laisser dans son âme une amertume profonde, et qui n'était pas de commande, elle devait, littérairement, donner à la personne, au moi, une prépondérance exclusive dans l'inspiration. Tous les événements mémorables de sa vie, dans la haute comme dans la mauvaise fortune, n'ont pu transformer le fond de cette nature.

'La lutte acharnée entre la réalité et l'idéal, qui est la source de toute grande poésie, s'est livrée sous toutes les formes dans l'âme de Cha- /teaubriand, et comme sa puissante imagination grandissait d'avance les joies futures, la vie réelle était impuissante à combler l'abîme que le désir avait creusé en lui.

Quand cet état d'âme et d'esprit est sincère, et il l'était incontestablement chez Chateaubriand, quand il n'est pas une pose ou une mode, il est une cause inextinguible de tristesse, et chez un écrivain de génie, une originalité dont l'œuvre doit laisser, particulièrement chez les jeunes esprits ignorants de la vie, une impression indélébile.

On peut ne pas aimer ce caractère, mais quand il est préservé de toute tache par la dignité, il rehausse le talent ; et les défauts de naïf égoïsme et d'orgueil inconscient sont ceux d'un poète.

Chateaubriand substitua donc la littérature personnelle à l'autre. Il n'y a que lui dans toutes ses œuvres, dans tous ses héros, jusque dans ce magnifique monument qui n'est qu'une collection de pièces justificatives de son caractère et qui s'appelle les Mémoires d'outre-tombe.

Ge moi, jusqu'alors haïssable, serait insupportable, s'il était ridicule et bas; mais quand il est relevé par la noblesse d'altitude et par la sincérité des désespérances, quand il chante ses souffrances intimes avec la lyre d'Orphée, alors les générations prêtent l'oreille, saisissent le charme qui tombe des mélodies et s'attachent au char du poète.

C'est l'explication du succès de la révolution littéraire que fit Chateaubriand ; il renouvellera, rajeunira l'esprit français dans toutes les parties de son domaine. Ce n'est pas seulement le roman qu'il transformera, c'est l'histoire qu'il vivifiera, parce qu'il animera le spectacle des choses et qu'il aura des éclairs subits au milieu de l'obscurité de certaines époques. C'est la critique, à qui il découvrira des horizons nouveaux : c'est aussi l'art dont il élargira le domaine, en lui faisant connaître les beautés du moyen âge, et les vastités sombres de nos cathédrales gothiques ; c'est enfin la poésie proprement dite, l'élégie, qui cessera d'être uniquement sensuelle, le poème philosophique qui n'aura plus sa sécheresse prosaïque.

Ce qui n'est qu'à Chateaubriand, ce qu'aucune école ne pourra égaler, c'est la nature même de cette sensibilité, poussée si loin, que Rousseau, dans les pages les plus intimes de ses Confessions, ne peut en donner l'idée. Chateaubriand n'a fait que s'aimer lui-même dans les âmes qui se croyaient aimées par lui ; il ne poursuivait que son rêve dans le cœur des autres ; il a été plus troublé que tendre. C'est ainsi que son génie est en partie composé de la connaissance parfaite du moi et d'une analyse douloureuse de sa manière de sentir. Ses livres, même l'Itinéraire, ne s'expliquent que si l'on s'est bien rendu compte de son être moral.

L'époque où il écrivait, était la plus favorable à ce caractère particulier qui se dévorait lui-même et envenimait avec orgueil ses plaies cachées. Jamais, autant qu'à la fin du xviI° siècle, les hommes éclairés n'avaient autant espéré et n'avaient été autant déçus.

Certes, il s'était rencontré, avant René, des mélancoliques et des mécontents d'eux-mêmes ; mais ils trouvaient autour d'eux, dans le monde et dans les croyances, des consolations ou du moins des appuis ; au contraire, dans les premières années qui suivirent la Révolution, - en dehors de la classe rurale, la plus nombreuse, qui profita immédiatement des bienfaits résultant des lois constitutives de la propriété libre, et de l'égalité, - les fortunes détruites, les consciences atteintes, les familles décimées par l'échafaud ou par la guerre, les salons dispersés, avaient assombri, découragé une partie de la société polie. Les âmes y étaient plus tristes, moins légères, plus aptes à comprendre les tourments et le cri solitaire de René ; elles ne lui demandaient pas autre chose.

S'il n'y avait pas eu une forme sociale nouvelle, cette révolution littéraire et psychologique n'eût pas abouti. Mais la société issue de 89 n'avait pas créé seulement un état moral particulier et une nation différente ; elle avait eu besoin pour l'expression de ses ardeurs, et de ses convictions, . de la passion dans la conversation, et de l'éloquence dans le discours.

Aussi, ce n'est pas seulement dans les idées et dans les sentiments que l'action de Chateaubriand sera puissante; il enrichira le style, la langue, de procédés nouveaux, il les teindra d'éclatantes couleurs ; « il les revêtira de la pourpre de Tyr ». Aucun écrivain n'excellera comme lui à fixer d'un trait le détail caractéristique et à le mettre en pleine lumière. Nul écrivain n'apportera plus de vivacité dans l'expression, dans la peinture des choses extérieures. Sa phrase sera drapée avec un art infini, et comme l'auteur ne fait qu'un avec son langage, cette phrase sera, dans les meilleures pages, la plus pénétrante et la plus suggestive de toutes. Les mots seront vivifiés par des acceptions nouvelles et par des combinaisons imprévues.

C'est par les mots surtout qu'il exercera son prestige; nul n'en aura de plus beaux, de plus modulés, de plus sonores, de plus larges, de plus empreints des murmures de la mer et des souffles mélancoliques des bois ; sans doute cette langue aura parfois quelque chose de factice el d'emprunté ; sans doute celte pourpre sera teinte parfois de couleurs trop voyantes ; mais elle sera relevée par une si douce harmonie el par des mouvements si naturels, que l'esprit sera charmé, et que l'impression sur les délicats sera délicieuse ; jamais l'oreille n'aura plus été remplie par le nombre et la cadence ; jamais la prose n'aura tant ressemblé à la musique.

« Ou'on lise tout haut le chant de Gymodocee : « Légers vaisseaux de l'Ausonie ! fendez la mer calme et brillante ! » ou bien les paroles de Velléda à Eudore : « Je n'ai jamais aperçu, au coin d'un bois, la maison roulante du berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi ! » et l'on sera bercé par une modulation qui pénètre dans toutes les fibres. Notre langue appauvrie par l'école voltairienne va reprendre la grande allure et le déroulement rythmique qu'elle avait perdu depuis l'oraison funèbre du prince de Condé.

C'est tout à fait un enchanteur, pour rappeler le mot si connu de Joubert. Ajoutez que nul prosateur ne porta plus loin que lui l'amour ‹de la perfection, le souci de la moindre épithète, acceptant volontiers les critiques de ses amis • Fontanes et Bertin, déchirant des chapitres entiers, les recommençant deux ou trois fois, et n'étant pas satisfait, si ses sévères conseillers ne l'Tétaient pas eux-mêmes.

Oui, c'est un grand écrivain, un de nos plus grands. Ce n'est pas un penseur dans le sens philosophique du mot ; mais comme on se tromperait fort, si l'on croyait que son esprit n'est pas solide et juste, et fin et plein de bon sens ! Quelques-uns de ses récits, dans les Natchez, dans l'Itinéraire et surtout dans ses admirables Mémoires d'outre-tombe rappellent Zadig et la Princesse de Babylone. Nous voulons dire : que si son nom est immortel, ce n'est pas qu'il réveille chez les lellrés, uniquement la marque de ces idées sur lesquelles vivent, de siècle en siècle, les sociétés humaines; mais aussi qu'on rencontre les qualités les plus opposées. Comme il sait conter! comme il décoche le trait! Et comme, dans sa polémique et ses écrits politiques, il est sobre, vif et mordant ! Il sera un pamphlétaire et un journaliste de premier rang, de telle sorte que la presse doctrinaire trouvera en lui le meilleur des maîtres. « Son intelligence n'avait d'autres bornes que ses répugnances »; et il en avait.

Dans toutes les parties du domaine de la littérature, aussi étendu qu'il soit, Chateaubriand va donc labourer puissamment le sol; il le retournera et lui fera porter les moissons les plus magnifiques et les plus inattendues.

On n'a point exagéré en affirmant qu'il avait été un révolutionnaire, en littérature, aussi hardi que l'avait été Ronsard.