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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre II

Chapitre II

Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 12–37 · chapitre 3 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lecène, Oudin et cie., 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Chez aucun écrivain, hormis chez Jean-Jacques Rousseau, les idées n'ont plus été l'expression du caractère ; et jamais depuis Ronsard, plus complète innovation ne s'était manifestée dans les procédés littéraires de notre nation, dans sa poétique et dans l'expression des troubles de l'âme. C'est qu'en effet, lorsque Chateaubriand prit la plume, dominé qu'il était par une sorte de démon intérieur, la société politique et la société littéraire offraient le plus complet et le plus étonnant contraste. Confinée dans l'atmosphère factice des salons, tout entière à l'esprit d'observation et d'analyse, se détournant avec répugnance de tout ce qui relevait du côté personnel et intime, inac. cessible aux sincères émotions du cœur, mettant tout son idéal dans une raison moyenne, dans les bienséances mondaines, dans la mesure et la discrétion du langage, dans une galanterie sans amour, la littérature des dernières années du siècle de Voltaire tournait aux compositions les plus artificielles.

Tandis que la révolution politique était mûre, le monde religieux lui-même était livré à tous les relâchements d'une morale accommodante et ne donnait que rarement l'exemple du sacrifice ou le spectacle de la force d'âme et de l'élévation du caractère. Il fallait les persécutions ou l'exil pour faire disparaître les abbés de Cour.

Pendant que les idées spéculatives ne connaissaient pas de limites, la poésie excluait les moindres hardiesses de l'inspiration. Il n'y avait qu'un André Chénier, à peine connu de quelques amis. C'était à la raison, à la raison seule que ceux qui s'appelaient poètes devaient tendre. Dans les romans, comme au théâtre, l'homme était dépouillé de tout caractère individuel pour revêtir un caractère général. Ce n'était pas un individu que l'auteur dramatique cherchait à peindre, tant le moi était en horreur, c'était un type. Dans l'histoire surtout, le système accepté consistait à écarter les détails caractéristiques, à dédaigner le milieu, le costume, les circonstances, parce que c'étaient choses variables et accidentelles. C'eût été faillir à la vérité que d'animer le spectacle des choses humaines, et manquer de tact et de goût que de souligner un de ces traits significatifs, ou de citer un de ces mots crus qui résument tout un personnage. Pharamond et Clovis étaient nécessairement des prototypes de Louis XIV, et ils étaient représentés en perruque. L'histoire était oratoire, vague, ou falsifiée et n'existait que de nom.

La littérature classique, née au xvi° siècle de l'admiration des chefs-d'œuvre de l'antiquité et qui s'y était adaptée dans une mesure si parfaite, avait habitué les intelligences à un moule où les plus nobles esprits avaient pourtant versé une matière puisée en eux-mêmes ; mais les héritiers. de Voltaire et de l'Encyclopédie, si l'on excepte les ouvrages de politique ou de science sociale, en étaient arrivés à ne rien verser du tout et à ne plus être que des ombres d'imitateurs. « Ils imitaient l'imitation. »

' Dans le domaine de l'art littéraire, l'esprit proprement dit, les rapprochements ingénieux, étouffaient la partie poétique élevée et passionnée, celle qui restait enfouie dans les origines du génie national. La littérature n'était plus qu'un ensemble de formules stériles, sans aspirations nouvelles, et même sans investigation curieuse. Au théâtre, la tragédie n'avait gardé que le système et l'appareil des trois unités ; la comédie, malgré son aisance, son agrément et son élégant badinage, ne produisait plus que les esquisses d'Andrieux, de Colin d'Harleville ou de Picard. Le talent était réduit à la correction et à la prudence. En un mot, le culte des modèles classiques arrivait à l'affadissement. Personne n'a plus éloquemment que Lamartine jeune, dans la préface de ses premières Méditations peint le vide des âmes, dans cette époque, toute livrée à l'action :

« Je me souviens qu'à mon entrée dans le monde, il n'y avait qu'une voix sur l'irrémédiable décadence, sur la mort accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l'esprit humain qu'on appelle la poésie... Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient alors la parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes gens, sous l'insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché, pour toujours en nous, ce qu'ils étaient parvenus à tuer en eux, toute la partie morale, divine et mélodieuse de la, pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l'ont pas subie, l'orgueilleuse stérilité de celte époque... Ces hommes nous disaient : • Amour, liberté, philosophie, religion, enthousiasme, poésie, néant que tout cela ! Calcul et force, chiffre et sabre, tout est là! Nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui se touche. La poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née. » Et ils disaient vrai; elle était morte dans leurs âmes, morte en eux, et autour d'eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ; ils en jetaient au vent les moindres racines, à mesure qu'il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre celte résurrection du sentiment moral et poétique; c'était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas, comme il est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l'emploie, qui n'examine nullement si on le fait servir à l'oppression du genre humain, ou à sa délivrance, au meurtre de l'esprit ou à son émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d'autre missionnaire, d'autre séide. »

Un scepticisme presque universel succédait à la fièvre des passions populaires ; et désenchantés des théories, ou énervés par la souffrance, les esprits n'éprouvaient guère que le besoin de croire à la fortune d'un homme auquel la nation épuisée pût abandonner le soin de ses destinées. Les genres licencieux et frivoles avaient seuls profité de la liberté que l'on pensait avoir acquise dans l'ordre littéraire. Le libertinage ou l'impiété s'affichait ; et le pouvoir les encourageait de son indifférence ou de sa complicité. Comment s'étonner dès lors de ne rencontrer dans les œuvres littéraires de toute nature que des formes vides de pensée, une correction timide, une discipline glaciale, et des procédés mécaniques? Mme de Staël seule faisait exception, et si son nom ne tient pas dans ce livre une grande place, c'est uniquement parce que la méthode de notre travail a concentré tous nos efforts sur un seul point lumineux.

Le mal datait de loin. Un seul homme au xvi° siècle, avant Chateaubriand, avait brisé tous les cadres factices, et au lieu de ne s'adresser qu'à la froide raison, avait fait appel à la sensibilité ; il n'avait entretenu le public que de lui-même, de ses fautes et de ses rêves, de ses égarements et de son enthousiasme, de ses ardeurs et de ses chimères; seul, au milieu de ces mondains effrénés, il avait osé parler du ravissement de ses promenades solitaires; seul, il avait osé chanter une nuit délicieuse de sa pauvre jeunesse, nuit passée aux bords de la Saône, dans le creux d'une terrasse, avec le ciel étoilé au-dessus de sa tête, tandis que les rossignols berçaient son sommeil ; seul aussi, en présence des philosophes, à un souper chez M « Quinault, il avait osé s'écrier: « Messieurs, je crois en Dieu et je sors, si vous « dites un mot de plus. › Mais c'est moins par la découverte, qu'il avait faite, de la poésie de la nature, c'est moins par sa courageuse profession de foi spiritualiste, que par l'Emile et le Contrat social, par ses théories fausses, que Jean-Jacques avait eu prise sur son temps.

Chateaubriand l'avait bien lu et longuement médité dans ses années d'exil. L'Essai sur les révolutions et les notes dont il surchargea pour plaire aux Bourbons cette première élucubration de jeunesse, en font foi ; mais Jean-Jacques était démodé, au moment où le nom de Chateaubriand va être prononcé dans les lettres françaises ; une rénovation profonde se produisait partout, dans toutes les branches de l'activité nationale ; malgré la résistance de l'école voltairienne, la chute de l'ancien régime politique préparait sourdement celle de l'ancien régime littéraire. Le monde nouveau demandait autre chose que les poèmes fabriqués par l'abbé Delille, que l'Enfant Prodigue de Campenon, ou la Philippide de Viennet, autre chose que la prose desséchée de l'abbé Morellet, ou même de Marie-Joseph Chénier et de Ginguené. On s'apercevait qu'à force d'être mise et remise dans las mêmes plis, la trame de leurs idées s'était limée et coupée, que les mots, par eux-mêmes, cessaient d'avoir une marque et « ressemblaient à ces mauvaises épreuves d'imprimerie qui sortent d'une planche fatiguée par de nombreux tirages, et usée par le jeu de la presse. » Contraste singulier ! d'une part, des générations dévorées du besoin d'agir, secouées et inquiètes, et d'autre part, « cette placidité pénétrante i cette région sans vie où se complaisaient les écrivains survivants du xvi' siècle ! D'un côté, une mêlée sur la frontière, ardente comme l'air embrasé de la poudre, et de l'autre, une force d'inertie peu ordinaire, maîtresse de l'esprit national!

Chateaubriand se lève alors, sans qu'il soit annoncé, et sans qu'il ait eu, si ce n'est dans Jean-Jacques, un précurseur. Bernardin de Saint-Pierre, avec son talent charmant, n'avait guère agi sur Chateaubriand. L'un n'avait pour peindre qu'un pinceau délicat; « l'autre avait une brosse. » S'il • semblait par sa naissance destiné à devenir un des champions du passé, l'éducation de René préparait en lui une âme moderne, et ne ressemblant à au-cuneautre. C'est cette âme étrange et complexe qui a frappé, séduit, et entraîné les jeunes générations.

La manière dont le génie de Chateaubriand s'est formé ne se comprend en effet que par l'examen de son caractère, des désirs fous, des exaltations incomprises de son adolescence et de sa jeunesse. C'est entre les murs du froid donjon de Combourg, dans la solitude des bois et des grèves de Bretagne, dans ses veilles sans pain et sans feu à Londres, que Chateaubriand prit la maladie qu'il donna à son siècle, cette mélancolie, cet ennui sans terme ni limites, et qu'il sentit germer en lui-même l'inspiration. Il nous a livré tous les moyens de le connaître. On peut le prendre dans son pays natal, dans sa race, dans son père, dans sa mère et surtout dans une de ses sœurs. Il s'est peint et analysé lui-même, sous toutes les faces, dans ses livres. Nous n'avons qu'à le suivre. S'il est l'égoïsme profond, c'est aussi la grandeur et la tristesse même, que René de Chateaubriand; il ne nous dissimulera dans sa vie que ce que les convenances de parfait gentilhomme qu'il était, lui ont interdit de nous dévoiler, et il semble que ses défauts de caractère, l'orgueil de lui-même, L'indifférence facile pour les autres, sa lassitude précoce de l'amour, s'atténuent et se perdent dans la dignité qu'il sut garder jusqu'à la fin, dans cette haute estime de soi qui s'imposait aux autres.

Il descendait d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de Bretagne. La troisième branche, à laquelle il appartenait, était peu à peu tombée dans la détresse par des subdivisions de partages.

Sa grand'mère, veuve de bonne heure, chargée de quatre fils, habitait, dans la plus grande pauvreté, un petit manoir aux environs de Dinan. A peine cinq cents livres de rente devaient suffire aux besoins de la maison. Son troisième fils René, celui qui devait être le père de Chateaubriand, était resté près d'elle ; il avait treize ans, et sa mère avait rêvé d'en faire un officier de marine; elle ne put parvenir à l'équiper, quoiqu'elle vendît pour cela son linge, quelques dentelles et jusqu'à son anneau de mariage. Le brevet demandé au ministre n'arriva pas faute de protecteur. Elle tomba malade de chagrin ; l'enfant approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Ma mère, ayez bon courage; je ne veux plus vous affliger et être un

e fortune !

'aire ? Lapeut pas m'embarus secoutoujours, « Et elle e ses har- 1, où une e pour un irier s'emélette faiecours de es à Dantcomte de aventures l'ordre le Pressèrent commença fortune de quilin, les.

; la colère, flammes; son nom.

ille l'éclat se par sa l'injustice ropie pro-

La maison appartenait alors à M. de Boisgarrian, père de la princesse de Carignan. La chambre où M= de Chateaubriand accoucha, dominait les murs déserts de la ville et donnait sur une mer se brisant parmi des écueils ; le bruit des flots étouffa les premiers cris de ce cadet de Bretagne, rès le malheur de naître, il n'en e plus grand que celui de donner omme ; il fut nommé François, le 4 septembre, et René à cause ¡es plans pour le rétablissement comte de Chateaubriand acquit 1 de Combourg qui avait apparues, el qui avait passé dans les ¡al de Duras ; il y faisait de frésa mère, qui gardait toute sa en fils aîné, terrifié par son père 3, Chateaubriand reçut du caracts ses premiers sentiments. Sa e et énergique se révèle dès le avec fureur la pauvre femme lui. On l'appelait la Villeneuve, quitter. Ayant été une fois rene Chateaubriand, on fut obligé r, ou il serait mort. Il resta pâmé journée entière, refusant toute il contracta bientôt une amitié

de sa jeunesse.

l'enfant n'était guère plus heureux. Il avait le malheur d'avoir pour certains mets une répugnance invincible : on le forçait d'en manger ; s'il laissait ce qu'on lui avait servi, il allait se coucher sans souper; pour le feu même rigueur : on ne souffrait pas qu'il approchât de la cheminée.

Cette rude éducation imprima à ses sentiments une tristesse incurable.

Une enfance malheureuse rend mélancolique, pour toute la vie, l'homme qui sent et qui pense. Hormis quelques éclairs de gaîté, plus tard, à Villeneuve-sur-Yonne, chez Joubert, et quelques sourires avec les femmes distinguées et charmantes qui l'ont aimé, Chateaubriand ne connut pas le vrai rire, le rire franc qui épanouit le visage et le cœur.

Ses joies d'enfant, ce furent les cérémonies religieuses qui les lui donnèrent. Lorsque dans la cathédrale sombre de Saint-Malo, les soirs d'hiver, à l'heure du Salut, la foule était accourue, que les autels étaient illuminés de toutes parts, que les matelots et les femmes chantaient en chœur, au moment de la Bénédiction, tandis que, dans l'intervalle des chants, on entendait mugir le vent de la mer qui ébranlait les vitraux de l'église, l'imagination de l'enfant était fortement secouée, et il n'avait pas besoin alors que la pauvre Villeneuve, son amie, lui dît de joindre les mains. A douze ans, il devait faire sa première communion, avec toutes les angoisses et l'exaltation d'un martyr. Ce sentiment religieux, malgré des doutes intermittents, malgré le pessimisme orageux de l'Essai sur les révolutions, entra encore dans la composition du caractère de Chateaubriand.

Il nous reste, en étudiant son adolescence, d'autres éléments à recueillir pour le bien connaître. La Muse viendra ensuite couvrir de ses ailes cette étrange et énergique individualité et faire éclore le génie le plus original de ce siècle.

Arriva l'heure du collège et d'études presque vides à Dol, à Dinan, à Rennes. La facilité de travail de l'écolier était remarquable et sa mémoire rare. Comme tous ceux qui deviennent des lettrés supérieurs, il ne répugnait pas aux sciences. Si le collège ne révéla pas cependant en lui de qualités extraordinaires, il mit à nu un orgueil profondément enraciné.

Un jour, un de ses maîtres lui ayant dit: « vous aurez le fouet », l'indignation s'éleva dans son cœur et il répondit, avec l'accent d'un homme, que jamais personne ne lèverait la main sur lui. Ses sentiments exaltés firent d'abord place à des torrents de larmes, puis à des supplications. Quand le jeune Chateaubriand vit le maître sourd à ses prières, il se releva plein de rage. La bataille s'engage ; heureusement que, pour s'animer au combat, il cite le célèbre vers: Macte animo generose puer ! - Ce que n'avait pu faire la prière, cette érudition de grimaud l'obtint. Le maître rit et fut désarmé. Ce fut la première lutte que lui fit entreprendre l'honneur, auquel il a tant de fois sacrifié son bonheur et son repos.

C'était Combourg qui devait achever son éducation.

Après avoir terminé ses classes, il avait été adressé à Brest, à l'un de ses oncles maternels, le comte de Ravenel de Boisteileul, chef d'escadre. On espérait un brevet d'aspirant ; mais le brevet n'arrivait pas. Chateaubriand aurait assez aimé le service de la marine, si son esprit d'indépendance ne l'eût éloigné de tous les genres de service. Les voyages le tentaient ; mais il sentait qu'il ne les aimerait que seul, en suivant ses volontés et ses caprices. Enfin, donnant la première preuve de sa facilité à se dégoûter de tout, sans en avertir son oncle Ravenel, sans écrire à son père, sans attendre davantage, il partit un beau matin pour Combourg.

Les deux années qu'il y passa de seize à dix-huit ans furent l'époque la plus caractéristique de sa vie. Il les a racontées avec une éloquence inoubliable, jamais son âme ardente et inquiète ne s'y est montrée plus à découvert. Les atteintes des curiosités de l'adolescence, les premiers éveils des passions le troublèrent avec une extraordinaire violence. Tout était fait pour affiner sa sensibilité précoce : ce château sombre, nid de vautours au milieu des bois, le calme morne de la solitude, augmenté encore par l'humeur taciturne et insociable de son père, les nuits isolées dans une sorte d'échauguette au plus haut d'une tour, les soirées silencieuses dans une vaste salle, éclairée par une seule bougie, où l'on entendait le père marchant dans les ténèbres, et émergeant lentement dans la lumière, avec sa figure longue et pâle, ces deux femmes, Lucile et sa mère, ayant peur de tout, craignant les revenants, forçant le petit René à regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière la porte ; tout ce spectacle était aussi romanesque que singulier.

Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des galeries des tours du château, il avait pour compagnons des martinets qui, durant l'été, s'enfonçaient en criant dans les trous des murs, et son oreille ne perdait pas un seul murmure du vent. Son imagination excitée se jetait sur tout ce qui lui était inconnu, ne trouvant nulle part assez de nourriture.

Un tempérament violent, une constitution robuste, des chasses enragées, peu de lecture ! Il s'emportait si loin dans ses courses, que, ne pouvant plus marcher par excès de lassitude, les gardes étaient obligés de le rapporter sur leurs bras. Il croissait près de sa sœur, et leur affection était toute leur vie. Ils se ressemblaient par plus d'un point. Tout pour Lucile était souci, chagrin, blessure ; une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la tourmentaient des mois entiers. C'était aussi la bonne fée de ce frère adoré, et elle en avait l'aspect par son étrangeté.

La vie qu'on menait à Combourg était faite pour augmenter l'exaltation de leur caractère. Leur principal plaisir dans cette Bretagne mystérieuse et mystique consistait à se promener ensemble dans les bois profonds, surtout pendant l'automne. « Nous marchions l'un auprès de l'autre, prêtant l'oreille au murmure du vent dans les grands arbres dépouillés, ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions sous nos pas. » Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, entendant un jour son frère lui parler avec ravissement de la solitude, lui dit: « Tu devrais peindre tout cela. » Ce mot fut une révélation.

Le goût que sa sœur lui avait inspiré pour la poésie, ou plutôt l'instinct qu'elle lui avait révélé, ne fut que de l'huile jetée sur le feu. Cette vie de rêves, dans un paysage d'une grandeur sauvage et d'une mélancolie pénétrante, la timidité et la solitude, développèrent chez cet adolescent de seize ans une sorte de délire qui dura deux années entières. Distrait, triste, ardent, farouche, il ne parlait plus, n'étudiait pas, il fuyait jusqu'à Lucile. Tout entier à ses rêves, il s'enfonçait dans les forêts, écoutant tous les bruits qui sortent des lieux infréquentés, prêtant l'oreille à une voix mystérieuse qui lui criait : « Levez-vous * Vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! i

Il dépensait toutes ses énergies en désirs qu'il mettait aux pieds de l'être imaginaire qu'il appe-

Chateau de Combourg

lait sa sylphide, façonnant déjà son âme triste à désirer toujours, à sentir les souffrances de l'amour et à n'aimer jamais, créant déjà en lui le type immortel de René, toujours « agité, tourmenté et comme possédé par le démon de son cœur. » - La nuit, ne pouvant plus rester dans sa tour, il descendait à travers les ténèbres, ouvrait furtivement la porte du perron, et allait chercher dans l'ombre épaisse des bois le repos qui le fuyait. Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les vents qui m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes folles poursuites, je m'appuyais contre le tronc d'un arbre; je regardais la lune à travers la cime dépouillée des bois, ou les corbeaux que je faisais s'envoler d'un arbre pour se poser sur un autre. Je ne sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit, l'haleine glaciale de l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si, à cette heure, les cloches du village ne s'étaient fait entendre. »

Avec une âme aussi malade, l'envie de mourir devint chez Chateaubriand le sentiment dominant. Sa mère ne le consolait pas ; Lucile était malheureuse ; il manquait de tout, même de vêtements. Son père le faisait trembler ; il l'épiait sans cesse pour le gronder. Lorsque, revenant de ses courses insensées, René l'apercevait sur le perron, on l'aurait plutôt tué que de le faire rentrer au château ; il se glissait dans la salle à manger, s'asseyait tout tremblant sur le coin de sa chaise à table, avec ses habits déchirés, son visage battu pur la pluie et le vent, sa chevelure en désordre. Sous les regards farouches de son père, il n'osait manger, la sueur couvrait son front, et ce qu'il sentait approchait du désespoir. Enfin, un jour, pour en finir, il chargea un fusil de trois balles, et se rendit dans un coin du bois ; il arma le fusil, introduisit le bout du canon dans sa bouche et frappa trois fois avec violence la crosse contre terre : le coup ne partit pas.

Une fièvre violente, fruit de cette vie désordonnée, mit fin à ses tourments. Il fut, six semaines, entre la vie et la mort. Lucile le garda et les soins de cette bien-aimée sœur le sauvèrent. Sa mère vint un jour s'asseoir au bord de son lit ; elle lui dit qu'il était temps de prendre un parti, que son frère aîné pouvait lui obtenir un bénéfice, mais qu'avant d'entrer au séminaire, il fallait bien se consulter. Chateaubriand avait trop le sentiment de l'honneur pour accepter une pareille proposition. Il s'avisa d'une chose toute nouvelle ; il déclara qu'il irait au Canada défricher des forêts ou aux Indes chercher du service. Ce projet aventureux ne choqua pas trop son père : il se décida à faire passer son fils aux Indes. On l'envoya à Saint-Malo, où l'on équipait, en ce moment, un vaisseau. Six mois s'écoulèrent ; le vaisseau ne mit pas à la voile. Sans compagnon, et sans but dans la vie, il marchait des heures entières, le

dans les Natchez ses premières impressions d'un séjour dans la ville qu'on appelait la capitale du monde civilisé. A demi sauvage, il aimait mieux ' la campagne et passait six mois à Fougères chez ses sœurs, tout en paraissant à son régiment. Enfin Lucile et Julie, Mme de Farcy, le déterminèrentà prendre avec elles un appartement à Paris, au haut du faubourg Saint-Denis.

Un littérateur inconnu l'introduisit dans le monde des gens de lettres ; un écrivain oublié, Flins, lui fit connaître Fontanes, qui devint son ami et à qui il doit ce que le génie ne donne pas, la sévérité et la sincérité affectueuses de la critique.

Dans le cours des deux années qui s'écoulèrent, depuis son établissement à Paris jusqu'à l'ouverture des Etats généraux, c'est-à-dire pendant ses 19° et 20° années, Chateaubriand, excessif en tout, essaya d'embrasser l'extrême civilisation avec l'ardeur qu'il mettait dans ses entraînements. Il connut Parny, Chamfort, Ginguené, Lebrun. II eut un instant, pour cette société-là, de l'attrait, au début de la vie ; il en est tout à fait revenu et de très bonne heure.

Il faut mettre à part Fontanes ; quoique leurs relations aient pris naissance en 89, ce ne fut qu'en Angleterre, que Chateaubriand et lui se lièrent d'une amitié accrue par la mauvaise fortune.

Tout ce monde brillant glissa sur l'âme forte du jeune Breton. Il discernait : « que le suprême bon ton était d'être Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée, d'être tout excepté Français. »

Ce fut Malesherbes qui lui laissa la plus durable impression. Cependant en 1790, qui l'eut dit? Chateaubriand débutait dans l'Almanach des Muses, mais surtout il lisait abondamment, y compris les historiens anciens. Pendant qu'il étendait son esprit, la Révolution marchait ; elle l'eût peut-être entraîné, mais la première tête portée au bout d'une pique le fit reculer. Une idée hantait son cerveau, l'idée de passer aux Etats-Unis ; son régiment de Navarre n'existait plus, la littérature traversait de mauvais jours ; aucun attachement ne pouvait alors arrêter ce jeune homme de 20 ans, obsédé par son imagination puissante; il se proposait de découvrir le passage au nord-ouest de l'Amérique. Malesherbes lui montait la tête sur ce voyage. « Si j'étais • plus jeune, lui disait-il, je partirais avec vous. n

Chateaubriand s'embarquait à Saint-Malo, que!- ques jours après la mort de Mirabeau. Il vit Saint-Pierre, Miquelon, les Etats-Unis, salua Washington à Philadelphie, connut l'Ouest encore. inexploré, les coureurs des bois, la région des lacs, les vastes prairies du centre, visita enfin la Louisiane et la Floride. En entrant dans ces immenses forêts, qui n'avaient jamais été abattues, il était pris d'une sorte d'ivresse d'indépendance,: « se livrant à des actes de volonté qui faisaient enrager son guide »

Que fût-ce, lorsqu'il vit de vrais sauvages, barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête, des anneaux passés dans les narines ! C'est dans ces nuits d'Amérique, quand les rayons « gris-perle de la lune descendaient sur la cime indéterminée des bois », que la muse d'Atala et de Céluta apparut à Chateaubriand. « Je recueillis quelques-uns de leurs accents ; je les marquai sur mon livre à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des cérémonies. »

l'oute cette nature éclatante, radieuse, opulente, saturée de lumière, grava des images dans le cerveau de cet enfant de Combourg, si approprié pour les recevoir. Les solitudes américaines, embaumées du parfum des magnolias, des baumiers, des liquidambars, vinrent remplacer les horizons bas et humides des bois de Bretagne, de même que les Floridiennes, qui agrafaient à leur épaule, en guise d'émeraude, une jolie perruche, prenaient dans l'imagination de René la place que la Sylphide y avait occupée.

Le voyageur ne recueillait aucune lumière sur le but principal de son entreprise, mais il était escorté d'un monde de poésie inoubliable, et sa muse revenait chargée de butin. Ce voyage en Amérique apportait un élément nouveau au génie de René.

Il avait repassé les montagnes Bleues et se rapprochait des habitations européennes, lorsqu'en demandant l'hospitalité dans un moulin et en attendant le souper, un journal anglais tomba entre ses mains; il aperçut écrits en grosses lettres : Flight of the King, Fuite du Roi. C'était le récit de l'évasion de Louis XVI et de l'arrestation de l'infortuné monarque à Varennes. Une conversion subite s'opéra dans l'esprit de Chateaubriand. Le 10 décembre 1791, il s'embarquait pour la France. Le capitaine lui donnait son voyage à crédit; sa vie était changée et il rapportait deux sauvages d'une espèce inconnue, Chactas et Atala.

Il retrouve Lucile et sa mère à Saint-Malo; il s'agissait de procurer à René de l'argent pour rejoindre les Princes émigrés. Son voyage avait fait brèche à sa fortune ; sa part de cadet dans le partage des propriétés était presque nulle, par suite de la suppression des droits féodaux. Ce concours de circonstances décida de l'acte le plus grave de sa vie ; on le maria, afin de lui procurer les moyens d'aller se faire tuer au soutien d'une cause qu'au fond il n'aimait pas.