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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre VII

Chapitre VII

Chateaubriand · 19 min de lecture · p. 101–119 · chapitre 9 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lecène, Oudin et cie., 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le 18 avril 1802, un Te Deum solennel, chanté à Notre-Dame, consacrait un grand fait social, le rétablissement du culte catholique. Le matin même; le Concordat avait été publié, dans tous les quartiers de Paris, avec appareil, et par les principales autorités. Pour compléter l'effet que le premier consul avait voulu produire, ce même jour, Fontanes rendait compte, dans le Moniteur, d'un livre nouveau, qui faisait beaucoup de bruit en ce moment : c'était le Génie du Christianisme: L'article portait, inscrit en tête, ce mot de Montesquieu : « Chose admirable ! la Religion chrétienne qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore noire bonheur dans cette vie. »

Comment Chateaubriand avait-il été amené à composer ce livre ? « La mort de ma mère, dit-il, fixa mes convictions religieuses. Je commençais à écrire, en expiation de l'Essai, le Génie du Christianisme. Lorsque, rentré en France, je publiai ce dernier ouvrage, je plaçai dans la préface la confession suivante : Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion et en admirant le Christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur la société que je fréquentais ; mais j'aime mieux me condamner ; je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. »

Lié à un événement mémorable, rattaché aux circonstances qui facilitaient son retentissement, le Génie du Christianisme était attendu C'était comme la frise sculptée autour du grand édifice - que Bonaparte venait d'élever.

L'ouvrage se compose de quatre parties, qui se divisent elles-mêmes en livres. La première traite des dogmes et de la doctrine ; la seconde développe la poétique du Christianisme; la troisième continue l'examen des beaux-arts et de la littérature dans leur rapport avec la religion ; la quatrième parle du culte, c'est à-dire de tout ce qui concerne les cérémonies de l'Eglise et de tout ce qui regarde le clergé. C'est beaucoup moins une apologétique qu'une série de tableaux.

Le christianisme de Chateaubriand, encore que très vivant en lui, n'est pas profond. Le théologien 'et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils échangent et confondent leurs arguments, Ainsi son idée première était de donner Atala et René, comme chapitres du Génie du Christia nisme, ce qui eût été une faute de goût. René lui. même a paru d'abord dans le Génie, il n'en a été détaché qu'en 1805.

C'est la première partie de l'ouvrage qui a justement donné le plus de prise à la critique.

certains arguments, sans faire douter de la sincérité de Chateaubriand, trahissent cependant un oubli de la gravité du sujet. Ailleurs, l'argumentation est insuffisante, presque puérile, si elle n'est pas ridicule. Une vraie chrétienne comme M° la duchesse de Broglie ne s'y est pas trompée ; et l'on peut lire dans le tome Il des Souvenirs de M. de Barante, une lettre d'elle où la faiblesse des développements religieux et théologiques est vivement relevée. Sans doute nous sommes loin de Bossuet et de Pascal. Chateaubriand n'est pas un Père de l'Eglise ; de descriptions en descriptions magnifiques, il arrive à la fin de son livre, où la poésie occupe plus d'espace que la religion. Le vrai titre serait le titre primitif : Beautés de la Religion chrétienne.

Le temps voulait cela. L'auteur s'adressait aux générations du xviI® siècle, plus sensibles aux arguments d'imagination qu'aux raisons du fond. Il s'agissait de charmer et de ramener les cœurs ; on les ramène plus par les larmes que par la logique. chateaubriand lui-même avait pleuré, après avoir iu la lettre de sa sœur Mme de Farcy, lui annonçant la mort de leur mère, et il nous dit que c'est par les larmes qu'il a cru au christianisme. De même la France, en lisant son livre, fut et resta émue. Le christianisme fut victorieux par l'admiration. En eût-il été de même, s'il se fût agi de l'œuvre d'un théologien ou même d'un philosophe ? L'eût-on écouté ?

• Les amis de Chateaubriand, même Mm de Beaumont, savaient bien qu'il avait plus d'imagination brillante que de pensée profonde et vigoureuse ; et, dans la solitude de Savigny, ils l'engageaient à s'appliquer plutôt à glorifier la beauté du christianisme, que d'en prouver la vérité. S'il n'a pas fait un traité, il a presque écrit un poème ; et le poème est une œuvre d'art et de critique d'une haute portée. La poétique du christianisme, qui tient la plus grande place dans l'ouvrage, est en réalité le vrai sujet et la partie la plus neuve, la plus exquise et la plus durable.

• Les idées littéraires de Chateaubriand se ramènent, dans leur cause essentielle, à sa vive répulsion à l'endroit du xvI® siècle. Sur ce point, dès son retour en France, il avait pris position dans une circonstance mémorable : Fontanes, dans des articles du Mercure, avait critiqué l'ouvrage de Mme de Staël sur la Littérature. Celle-ci

Madame de Beaumont

crut devoir y répondre en tête de la seconde édition. Chateaubriand, dans une lettre publique, adressée à son ami, intervint, prit à parlie la doctrine de la perfectibilité et s'en déclara hautement l'adversaire : « Vous n'ignorez pas, disait-il, que ma folie à moi est de voir Jésus•Christ partout, comme Mme de Staël la perfectibilité... Vous savez ce que les philosophes nous reprochent à nous autres gens religieux. Ils disent que nous n'avons pas la tête forte... On m'appellera capucin, mais vous savez que Diderot aimait fort les capucins... » - Après avoir invoqué le nom' de Pascal, Chateaubriand ajoutait: « Vous voyez que je commence à me mettre à l'abri sous un grand nom, afin que vous épargniez un peu mes idées étroites et ma superstition antiphiloso-! phique. »

Ne pas prendre le xvi° siècle pour modèle, tel' est le fond des doctrines de Chateaubriand. Ilrompait avec toute la tradition classique, dont le: xvin° siècle était l'héritier direct, et, nous devons ajouter, l'héritier appauvri. Il se montrait par: conséquent absolument contraire à l'emploi de lamythologie. « Elle rapetisse la nature. C'est le: christianisme qui, en chassant les petites divinités des bois et des eaux, a seul rendu au poète la liberté de représenter les déserts, dans leur liberté première. » Il faisait rentrer dans la littérature la foi religieuse que Boileau en avait exclue, et il demandait un art chrétien, préférant'architecture gothique à l'architecture grecque, en même temps qu'il plaçait la Bible au premier rang des poèmes.

• S'agit-il des rapports de la littérature et de la morale ? Comme le christianisme a eu pour principal 'effet de renouveler le fonds moral de T'homme, Chateaubriand mettait en infériorité la morale antique qui prescrivait la vertu uniquement par estime de soi-même. Non seulement nos grands littérateurs chrétiens, Pascal et nos sermonnaires, sont replacés sur le piédestal, mais l'inspirațion elle-même de noțre littérature classique, puisée dans la morale antique et le stoïcisme, est attaquée dans sa source et considérée comme factice. Les œuvres chrétiennes des maîtres, tel-. les que Polyeucte, Athalie, et même l'Alzire de: Voltaire, contestées à leur apparition, è cause uniquement de leur caractère, sont remises au sommet. En attestant qu'on ne sépare pas son esprit et son âme, son génie et son cœur, Chateaubriand ne faisait que se prendre lui-même pour exemple, et il soulevait, en d'autres termes, la critique de l'art impersonnel. Grave et opportune question !

Certes, il n'avait pas d'efforts à faire pour affirmer que l'écrivain ne peut jamais exprimer autre, chose que ce qu'il est, et que si nos plus grands classiques ont dérobé leurs propres sentiments dans leurs tragédies, c'est avec leur âme qu'ils ont senti ; mais c'est l'unité de la vie littéraire de Chateaubriand, que même dans le livré le plus didactique qu'il ait conçu, les traces de sa personnalité sont visibles. Être moderne, être soi-même, être chrétien, en littérature, c'était, comme doctrine, la plus éclatante rupture avec l'esprit de l'antiquité et avec les écrivains des *vu et xvIn® siècles. C'est en ce sens que le Génie du Christianisme apportait une véritable révoluțion. Qui ne voit que tout le Romantisme, les Méditations poétiques, les Feuilles d'automne, Eloa et bien d'autres œuvres encore, sont sorties de là ?

Chateaubriand n'a retenu du passé qu'un vieux ressort, une machine usée, au service de l'épopée: nous voulons parler du merveilleux. Sur ce point spécial; imitant les anciens, il est remonté au moyen âge, a tenté de ressusciter le merveilleux chrétien, avec Dieu, la Vierge, les anges, et les démons. Il ne s'est pas aperçu qu'il était dans cette tentative en pleine contradiction avec lui-même ; que la foi religieuse est un sentiment personnel dont la sincérité exclut l'artificiel ; qu'autre chose est d'être inspiré par ce sentiment, et autre chose de décrire un paradis, un enfer, un purgatoire, dans un temps de libre examen,. de critique scientifique et de raison absolue. » La vraie poésie chrétienne, à dit M. Faguet, est dans la peinture de ces grandes âmes qu'envahit peu à peu et inonde le mystère redoutable et a infini qu'elles portent en elles. s Le sentiment religieux se suffit à lui-m « me et n'a pas besoin de voir par les yeux le côté extérieur des choses invisibles.

C'est le point faible des idées littéraires de Chateaubriand ; mais dans l'ensemble, leur force, leur originalité, leur fécondité n'en sont pas diminuées. Qu'on ne croie pas que ce soit sous une forme didactique et pédante qu'il les ait exposées. En véritable artiste, pour ne pas fatiguer l'esprit du lecteur, il a composé son livre d'une façon merveilleuse. Nous ne prendrons pas de citations dans les chapitres où le théologien et le peintre échangent et confondent leurs arguments, où, quand la preuve fait défaut, l'image est là pour faire le compte. Au milieu de pages brillantes et ingénieuses, quand l'auteur étale trop son érudition, et elle est souvent incomplète et insuffisante, on a justement signalé, comme offrant une large prise à la critique, des passages entiers. Sans doute Chateaubriand a pris soin d'en élaguer dans les éditions dernières ; mais il reste encore bien des défauts, que l'écrivain recouvre, par places, de beautés de forme qui parfois sentent la rhétorique. Heureusement que le Grand Solitaire et le Célibataire des mondes ont disparu.

Si l'on veut comparer, avec un autre maître dans l'art de peindre, on pourra choisir, en se souvenant de Buffon, ce tableau où Chateaubriand n'est pas inférieur :

« Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées, lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses hymnes à l'Eternel. D'abord il frappe l'écho des brillants éclats du plaisir ; le désordre est dans ses chants. Il saute du grave à l'aigu, du doux au fort; il est lent, il est vif : c'est un cœur que la joie enivre, un cœur qui palpite sous le poids de l'amour. Mais, tout à coup, la voix tombe, l'oiseau se tait. Il recommence ! Que ses accents sont changés ! Quelle tendre mélodie ! Tantôt ce sont des modulations languissantes, quoique variées ; tantôt c'est un air un peu monotone, comme celui de ces vieilles romances françaises, chefs-d'œuvre de simplicité et de mélancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie ! L'oiseau qui a perdu ses petits chante encore; c'est encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un; mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef, et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur. •

Mais nous : préférons montrer Chateaubriand dans l'expression de sentiments qui ne sont qu'à lui :

« Quelle est cette grande dame qui repose ici près de son époux ? L'un et l'autre sont habillés dans toute la pompe gauloise; un coussin supporte leurs fêles, et leurs têtes sont si appesanties par les pavots de la mort, qu'elles ont fait fléchir cet oreiller de pierre; heureux si ces deux époux n'ont point eu de confidences pénibles à se faire sur le lit de leur hymen funèbre! Au fond de cette chapelle retirée, voici quatre écuyers de marbre bardés de fer, armés de toutes pièces, les mains jointes et à genoux aux quatre coins de l'entablement d'un tombeau. Est-ce toi, Bayard, qui rendais la rançon aux vierges, pour les marier à leurs amants? Est-ce toi, Beaumanoir, qui buvais ton sang, à'la bataille des Trente? Est-ce quelque autre chevalier qui sommeille ici? Ces écuyers semblent prier avec ferveur, car ces vaillants hommes, antique honneur du uom français, tout guerriers qu'ils étaient, n'en craignaient pas moins Dieu du fond du cœur ! C'était en criant : Montjoie et Saint-Denis, qu'ils arrachaient la France aux Anglais et faisaient des miracles de vaillance pour l'Eglise, leur Dame et leur Roi. »

• Continuons la lecture de ce titre xi, tome III. Il s'agit des tombeaux de Saint-Denis :

• « Si tout à coup, jetant à l'écart le drap mortuaire qui les couvre, ces monarques allaient se dresser dans leurs sépulcres, et fixer sur nous leurs regards à la lueur de cette lampe !... Oui, nous les voyons tous se lever à demi, ces spectres de rois; nous les reconnaissons, nous osons interroger ces majestés du tombeau. Hé bien ! peuple royal de fantômes, dites le-nous : Voudriez-vous revivre maintenant au prix d'une couronne? Le tr » ne vous tente-t-il encore?.... Mais d'où vient ce profond silence? D'où vient que vous êtes tous muets sous ces voûtes? Vous secouez vos têtes royales, d'où tombe un nuage de poussière ; vos yeux se referment et vous vous recouchez lentement dans vos cercueils ! . • • • •

• Mais où nous entraîne la description de ces tombeaux déjà effacés de la terre? Elles ne sont plus, ces sépultures ! Les petits enfants se sont joués avec les os des puissants monarques; Saint-Denis est désert ; l'oiseau l'a pris pour passage, l'herbe croit sur ses autels brisés, et au lieu du cantique de la mort, qui retentissait sous ses dômes, on n'entend plus que des gouttes de pluie qui tombent par son toit découvert, la chute de quelque pierre qui se détache de ses murs en ruine, ou le son de son horloge, qui va roulant dans les tombeaux vides et les souterrains dévastés. »

Il est un autre côté de son esprit que montre Chateaubriand, dans la seconde et la troisième partie de son beau livre, et qui n'est pas moins digne de remarque.

Sans abandonner sa thèse sur la supériorité du christianisme vis-à-vis de tout ce qui l'a précédé, en littérature, en poésie, en beaux-arts, il a senti l'antiquité et il en a rappris à notre pays le chemin. Sans doute « c'est par l'imagination plutôt que « par la science qu'il y ramenait le public s ; mais qu'importe ? Il a atteint le but, la mode. l'a suivi; la chaîne de la tradition, comme on l'a dit, fut renouée. Il faut se garder de penser que Chaleaubriand soit insuffisant, en traitant un pareil sujet. Les maîtres de la critique reconnaissent que l'expression des sentiments et des beautés classiques n'a pas été poussée plus loin et que Chateaubriand a trouvé pour les apprécier des nuances exquises. Nous ne saurions mieux l'établir qu'en empruntant les phrases saillantes à la comparaison de Virgile et de Racine !

« Ces deux grands poètes ont tant de ressemblances. qu'ils pourraient tromper jusqu'aux yeux de la Muse, comme ces jumeaux de l'Enéide qui causaient de douces méprises à leur mère.

« Tous deux polissent leurs ouvrages avec le même soin, tous deux sont pleins de goût, tous deux hardis, et pourtant naturels dans l'expression, tous deux sublimes dans la peinture de l'amour; et, comme s'ils s'étaient suivis pas à pas, Racine a fait entendre dans Esther je ne sais quelle suave mélodie, dont Virgile a pareillement rempli sa seconde églogue, mais toutefois avec la différence qui se trouve entre la voix de la jeune fille et celle de l'adolescent, entre les soupirs de l'innocence et ceux d'une passion criminelle.

« Voilà peut-être en quoi Virgile et Racine se ressemblaient ; voici peut-être en quoi ils différent :

« Le second est en général supérieur au premier dans l'invention des caractères : Agamemnon, Achille, Oreste, Mithridate, Acomat, sont fort au-dessus des héros de l'Enéide. Enée et Turnus ne sont beaux que dans deux ou trois moments ; Mézence seul est fièrement dessiné. "

« Cependant, dans les peintures douces et tendres; Virgile retrouve son génie : Evandre, ce vieux roi d'Arcadie, qui vit sous le chaume, et que défendent deux chiens de berger, au même lieu où les Césars, entourés des prétoriens, habiteront un jour leur palais ; le jeune Pallas, le beau Nausus, Nisus et Euryale sont des personnages divins.

• Dans les caractères de femmes, Racine reprend la supériorité: Agrippine est plus ambitieuse qu'Amate, Phèdre plus passionnée que Didon.

« Nous ne parlons point d'Athalie, parce que Racine, dans cette pièce, ne peut être comparé à personne : c'est l'œuvre le plus parfait du génie inspiré par la religion.

« Mais, d'un autre côté, Virgile a pour certains lecteurs un avantage sur Racine ; sa voix, si nous osons nous exprimer ainsi, est plus gémissante, et sa lyre plus plaintive. Ce n'est pas que l'auteur de Phèdre n'eût été capable d'éprouver celte sorte de mélodie des soupirs. Le rôle d'Andromaque, Bérénice tout entière, quelques stances des cantiques imités de l'Ecriture, plusieurs strophes des chœurs d'Esther et d'Athalie montrent ce qu'il aurait pu faire dans ce genre ; mais il vécut trop à la ville, pas assez dans la solitude. La cour de Louis XIV, en lui donnant la majesté des formes et en épurant son langage, lui fut peut-être nuisible sous d'autres rapports; elle l'éloigna trop des champs et de la nature.

« Nous avons déjà remarqué qu'une des premières causes de la mélancolie de Virgile fut sans doute le sentiment des malheurs qu'il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du toit paternel, il garda toujours le souvenir de sa Mantoue; mais ce n'était plus le Romain de la République, aimant son pays à la manière dure et âpre des Brutus : c'était le Romain de la monarchie d'Auguste, le rival d'Homère et le nourrisson des Muses. Virgile cultiva ce germe de tristesse, en vivant seul au milieu des bois. Peut-être faut-il encore ajouter à cela des défauts particuliers. Nos défauts moraux ou physiques influent beaucoup sur notre humeur, et sont souvent la cause du ton particulier que prend notre caractère....... Il semble qu'en approchant du tombeau, le cygne de Mantoue mit dans ses accents quelque chose de plus céleste, comme les cygnes de l'Eurotas, consacrés aux Muses, qui avant d'expirer avaient, selon Pythagore, une vision de l'Olympe, et témoignaient leur ravissement par des chants harmonieux.

« Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin parce qu'il a fait Athalie; mais le dernier a quelque chose qui remue plus doucement le cœur. On. admire plus l'un, on aime plus l'autre.

« Le premier a des douleurs trop royales.

• Le second parle davantage à tous les rangs de la ‚société.

« En parcourant les tableaux des vicissitudes humaines tracées par Racine, on croit errer dans les parcs abandonnés de Versailles; ils sont vastes et tristes; mais, à travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts et les vestiges des grandeurs.

« Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent toute la nature; ce sont les profondeurs, l'aspect des montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées regardent en pleurant l'immensité des flots :

Cunctaeque profundum

Pontum adspectabant flentes. »

C'est par ces côtéș, qu'on ne signale plus assez à l'admiration, que Chateaubriand est un grand lettré.

Pascal avait dit qu'à ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il fallait commencer par leur montrer qu'elle est vénérable et en donner respect ; après, la rendre aimable et faire souhaiter qu'elle fût vraie; et puis, montrer par des preuves incontestables qu'elle est vraie. Chateaubriand a satisfait aux deux premières conditions de Pascal; s'il a fait quelques omissions, s'il n'a pas tiré parti pour sa cause du Dante et de Pétrarque, il reconnaît lui-même que dans les arts ce qu'il a dit est étriqué el faux. A cette époque il n'avait vu ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Egypte. II n'a pas fait, comme le lui reproche justement Ginguené, un chapitre sur les services rendus par le sentiment religieux a la musique, « la langue dans laquelle causent les anges ». Il n'a connu ni le Miserere de Palestrina, ni les Psaumes de Marcello, ni le Stabat de Pergolèse, ni même le Requiem d'un de ses contemporains qui s'appelait Mozart. Mais toutes ces obșobservations ne diminuèrent pas l'autorité du Génie du Christianisme. La critique de ce beau livre a été spirituellement faite par Joubert, dans une lettre à Me de Beaumont;

« Dites-lui que c'est plus de son savoir que de son génie qu'on est curieux ; que c'est de la beauté et non de la vérité qu'on cherchera dans son ouvrage ; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune ; qu'enfin il compte sur Chateaubriand, pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand... Notre ami n'est pas un tuyau comme tant d'autres; c'est une source, el je veux que tout paraisse jaillir de lui ; ses citations sont pour la plupart des maladresses ; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans des notes. Ecrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble pas aux autres prosateurs ; par la puissance de sa pensée el de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier ; qu'). nous enchante ! rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie: »

Chateaubriand a suivi le conseil de Joubert, sur un autre point encore. Cet Athénien, touché de la grâce socratique, épris de sainteté et debeau idéal, avait agi, dans ses conversations; sur son ami; il avait incliné son goût vers l'antiquité. Si la poétique de Chateaubriand est chrétienne, il a néanmoins lu l'Iliade et l'Œdipe Roi, Homère et Sophocle, parce qu'il est épris avant tout de noblesse et d'harmonie; il n'a jamais voulu admettre le laid, comme partie intégrante de l'œuvre d'art. La révolution littéraire qu'il a entreprise, ne va pas jusqu'à déformer la tradition, il la renouvelle. Mais s'il soutient la théorie de l'unité dramatique, il combat le mélange du bouffon et du tragique. Ses fils romantiques et surtout le plus célèbre d'entre eux ont dépassé les idées de leur ancêtre, fout en acceptant sa succession.

Chateaubriand n'a pas fléchi davantage jusqu'au bout de son œuvre, dans son antipathie pour l'école voltairienne et pour cette doctrine de la perfectibilité, qu'en vertu de son scepticisme, il avait attaquée dans l'Essai et qu'il réfute dans le Génie du Christianisme, en vertu de sa foi chrétienne : c'est l'idée maîtresse du livre. Il rétablit les vraies distances troublées par l'engouement des contemporains, et rabaisse les noms qui avaient été placés trop haut.

Pour ne pas le quitter, sans en garder une impression de poésie digne de la Grèce, relisons ces lignes empruntées au chapitre où les migrations de certains oiseaux, comme les cygnes, sont comparées à l'émigration des hommes, ces lignes qui sont belles, comme une épigramme de Léonidas de Tarente :

« Ce n'est pas toujours en troupes que les oiseaux visitent nos demeures ; quelquefois deux beaux étrangers, aussi blancs que de la neige, arrivent avec des frimas ; ils descendent au milieu des bruyères, dans un lieu découvert, et dont on ne peut approcher sans être aperçu ; après quelques heures de repos, ils remontent sur les nuages. Vous courez à l'endroit d'où ils sont partis et vous n'y trouvez que quelques plumes, seule marque de leur passage, que le vent a déjà dispersées. Heureux le favori des Muses, qui, comme le cygne, a quitté la terre sans y laisser d'autres débris et d'autres souvenirs que quelques-unes de ses ailes ! »

Nous le reconnaissons à celle grâce exquise : c'est le jeune homme qui emportait dans son sac un Homère en partant pour l'armée des prin• ces ; c'est le frère de Lucile, lorsque, couché dans . les roseaux au bord de l'étang de Combourg, les soirs d'automne, il suivait des yeux, dans le ciel, la longue file des canards sauvages et des hirondelles qui partaient.

Pendant la première moitié de ce siècle, le Génie du Christianisme a été entre toutes les mains ; si la langue n'a pas atteint, dans toutes les pages, la perfection qu'elle aura dans René et les parties saillantes des Martyrs, elle est en continu progrès, et Chateaubriand, à 3% ans, est en pleine possession de la gloire.