Chapitre VI
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Cependant, il était rentré à Paris; il travaillait au Génie du Christianisme, dont il avait apporté les premières feuilles imprimées, lorsque, sur le conseil de ses nouveaux amis de la rue de Luxembourg, il détacha Atala et prit la résolution de la publier. C'était la colombe avant-coureur, envoyée pour consulter l'opinion publique.
La forme du livre n'était pas celle du roman ordinaire. Dans les intentions de Chateaubriand, c'était une sorte de poème en prose, divisé en prologue, récit et épilogue. Il avait, étant encore très jeune, conçu l'idée de faire l'épopée de l'homme de la nature, ou de peindre les mœurs des sauvages, en les liant à quelque événement connu. Atala a été écrite dans les forêts américaines, ainsi que les Natchez. Il n'y a pas d'aventures. C'est le tableau des troubles de l'amour, au milieu du calme des déserts, et le drame ne comporte que trois personnages, « comme le Philoctète », qu'on ne s'attendait guère à trouver cité dans la première préface. Chateaubriand est préoccupé de la Grèce, et il se compare volontiers à l'un de ces rapsodes qui chantaient des fragments de l'Hiape ou de l'Odyssée ». Son but n'est pas d'arracher des larmes. Il lui semble que c'est une dangereuse erreur « avancée, comme tant d'autres, par M. de Voltaire » (l'adversaire du xvIn° siècle se montre déjà), « que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. » L'auteur d'Atala proteste contre cette théorie. « On n'est point un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur. * Ce n'était pas si mal dit, et cette nouvelle poétique d'un grand artiste n'était pas pour déplaire à l'un de ses nouveaux amis, Joubert.
Le succès fut éclatant. Les larmes d'admiration et d'émotion coulèrent, et le nom de Chateaubriand devint célèbre. Il raconte gaîment dans ses Mémoires cette première griserie de la gloire, la seule qui l'ait enivré. Onze éditions se succédèrent ; la douzième, qui parut en 1805, fut revue avec le plus grand soin. La Harpe lui avait dit :
« Si vous voulez vous enfermer avec moi, seulement pendant quelques heures, ce temps nous suffira pour effacer les taches qui font crier si haut vos censeurs. »
Chateaubriand déclare dans la préface de 1805 qu'il a passé « quatre ans à revoir cet épisode, mais aussi qu'il est tel qu'il doit rester. i Il a fait disparaître quelques phrases ridicules, sur « l'homme des anciens jours », qui est aussi « l'homme du rocher », le Père Aubry, phrases qui avaient justement prêté à l'ironie mordante de Marie-Joseph Chénier, et surtout del'abbé Morellet, avec les tripes de roche et les jambons d'ours.
Fontanes, à la veille de la publication d'Atala, avait rendu à son ami le plus signalé service. Chateaubriand lui avait donné lecture de l'ouvrage en manuscrit. Quand il fut arrivé au discours du Père Aubry, au bord du lit de mort d'Atala, Fontanes lui dit brusquement et d'une voix rude : « C'est mauvais ! Refaites cela ! » Il voulait jeter le tout au feu. Il passa depuis huit heures jusqu'à onze heures du soir, assis devant sa table, le front appuyé sur les revers de ses mains étendues et ouvertes sur son papier ; l'inspiration lui revint. Il traça de suite le discours du missionnaire, sans une seule interligne, sans en rayer un seul mot, tel qu'il est resté. Le cœur palpitant, Chateaubriand le porta le matin à Fontanes, qui s'écria: « C'est cela ! c'est cela ! Je vous l'avais bien dit que vous feriez mieux. »
Atala est un de ces ouvrages qu'on ne peut guère analyser. Chactas, vieux, raconte à René la grande aventure de sa jeunesse, comment un jour, dégoûté de la vie des cités, il a voulu reprendre sa vie dechasseur, et a été fait prisonnier par un parti de Muscogu ges et de Siminoles, condamné à être brûlé, lorsqu'Atala apparaît et le sauve. Les 1 seuls. Atala l'aime et le repousse ; sous les ›s redoublés de la foudre, à la lueur des éclairs, lui ouvre son cœur ; elle est chrétienne ; un irable missionnaire, le P. Aubry, les sauve; ¡ Atala s'est empoisonnée pendant l'orage, Tel .e drame.
étrangeté de l'ouvrage ajoutait à la surprise • foule. Ce bariolage de sentiments primitifs, servations raffinées, et de fausse couleur locale, aisaient hausser les épaules aux psychologues ix naturalistes, tout cela placé originairement : le Génie du Christianisme, n'était pas , apporter quelque trace de maniéré, Atala bait au milieu de la littérature pseudo-classique qu'usée et sèche, comme une sorte de producd'un genre tout à fait inconnu. Déchirée par les dévorée avec admiration par les autres, z, au bout de six mois, était traduite dans que toutes les langues de l'Europe, en espagnol, en italien, deux fois en anglais et en mand.
est qu'il y avait un charme qui défiait toutes critiques, « un talisman qui tenait aux ts de l'ouvrier » ; il y avait une originalité dénotait un écrivain d'un siècle nouveau ; et ce sit ni caprice, ni mode. La nature avait donné fet à Chateaubriand ce talisman particulier ¡ lequel il peut y avoir, suivant la parole d'un ire, du travail, de l'effort, du mérite, mais magie, ni poésie. Grâce à lui, les véritables beautés d'Atala n'ont pas vieilli, et le charme opère toujours, même quand, après vingt ans d'intervalle, on rouvre le livre.
Ne demandez pas l'exactitude pittoresque, ou même la fidélité du dessin, l'auteur ne vous les donnerait pas ; il ne les a pas cherchées. Il peint les objets comme il les voit, et il les voit comme il les aime. L'ingéniosité disparaît devant cette façon de sentir et de peindre la nature. La plume de Chateaubriand empruntait à l'immensité des déserts américains le grandiose et l'inattendu, et son imagination donnait à ses moindres compositions un caractère d'œuvre d'art, riche, noble et ciselé, comprenant souvent les époques les plus disparates, mêlant toutes les civilisations, opérant, suivant le mot de son ami Joubert, une vraie transmutation, comme le fameux métal de l'incendie de Corinthe.
S'il y a trop d'excès dans une image, il en adoucît l'effet par l'harmonie des sons, et il tire de certains mots bien placés, comme d'une lyre, des sons mélodieux :
• Les femmes me questionnaient sur ma mère, sur les premiers jours de ma vie; elles voulaient savoir si l'on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables, si les brises m'y balançaient auprès du nid des petits oiseaux. C'étaient ensuite mille questions sur l'état de mon cœur ; elles me demandaient si j'avais vu une biche blanche dans mes songes et si les arbres de la vallée secrète m'avaient conseillé d'aimer:..
• La nuit était délicieuse. Le génie des airs secouait sa chevelure bleue embaumée de la senteur des pins, et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles sous les tamarins des fleuves; la lune brillait d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois ; on eût dit que l'âme de la Solitude soupirait dans toute l'étendue du désert. »
Cette puissance de l'épithète, nous la trouvons dans la cime indéterminée des forêts; la création de l'expression, nous la rencontrons dans maintes phrases, comme celle où Chateaubriand parle des passions que tout favorise, et le secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des ombres. Il ajoute encore aux clairs de lune lorsqu'il dit:
• La lune se leva au milieu de la nuit, comme une blanche Vestale qui vient pleurer sur le cercueil d'une compagne. Bientôt elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. »
Les rythmes propres à la prose française avaient disparu avec la phrase courte de l'école voltairienne ; nous les retrouvons dans Atala :
• Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté leur pays natal ! •
Sans doute Chactas et Atala n'ont pas ce qu'on appelle une physonomie morale, pas même celle de leur patrie; sans doute ils sont trop sauvages pour des prosélytes de la civilisation et trop civilisés pour des sauvages ; sans doute leur langage mêle constamment et sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites etgénérales d'un français du xix° siècle; n'oublions pas non plus que dans chacune des œuvres de Chateaubriand, il y a surtout Chateaubriand ; mais quel souffle ! quelle grandeur ! et comme toutes les critiques sont infécondes devant la suprême beauté !
• Déjà, je m'étais enivré de son souffle, déjà j'avais bu toute la magie de l'amour sur ses lèvres, les yeux levés au ciel ; à la lueur des éclairs, je tenais mon épouse dans mes bras, en présence de l'Eternel. Pompe nuptiale, digne de nos malheurs el de la grandeur de nos amours, superbes forêts qui agitiez vos lianes et vos dômes comme les rideaux et le ciel de notre couche, pins embrasés qui formiez les flambeaux de notre hymen, fleuve débordé, montagnes mugissantes, affreuse et sublime nature, n'étiez-vous donc qu'un appareil préparé pour nous tromper, et ne pûtes-vous cacher un moment dans vos mystérieuses horreur‹ la félicité d'un homme !i
A côté de ce cri, que de pensées originales, et comme le sentiment de la tristesse humaine est formulé dans le plus poétique langage par ce jeune écrivain qui dans cette voie n'avait pas eu de maître !
« Le cœur, ô Chactas, est comme ces sortes d'arbres qui ne donnent un baume pour les blessures des hommes que lorsque le fer les a blessés eux-mêmes. .... Connaissez-vous le cœur de l'homme et pourriez-vous compter les inconstances de son désir? Vous calculeriez « plutôt le nombre des vagues que la mer roule dans une tempête. Les sacrifices, les bienfaits, Atala, ne sont pas des liens éternels. Un jour peut-être, le dégoût fût venu avec la satiété, le passé eût été compté pour rien, et l'on n'eût plus aperçu que les inconvénients d'une union pauvre et méprisée.......
« Homme, tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux; tu n'existes que par le malheur... Tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de ta pensée... »
Jamais la littérature du xvIn® siècle n'aurait fait pousser cette fleur-là, si la Révolution française n'avait pas bouleversé les âmes.
Mais tout ce que nous venons d'admirer s'efface devant l'impression profonde que donnent les funérailles d'Atala, après une nuit de prières, nuit d'une poésie incomparable. On a depuis long-temps fait remarquer combien, dans les moments de douleur, les détails la rendent plus poignante encore, en mêlant la vie à la mort. Ce grand poète qui s'appelle Chateaubriand n'a eu garde, dans cette scène, de négliger les détails. Dès le début de sa glorieuse carrière, celui qu'on a appelé le maître des images montre un art achevé :
« Cependant une barre d'or se forma dans l'Orient. Les éperviers criaient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux des ormes : c'était le signal du convoi d'Atala. Je chargeai le corps sur mes épaules ; l'ermite marchait devant moi, une bêche à la main. Nous commençâmes à descendre de rocher en rocher ; la vieillesse et la mort ralentissaient également nos pas. A la vue du chien qui nous avait trouvés dans la forêt, et qui, maintenant, bondissant de joie, nous traçait une autre route, je me mis à fondre en larmes. Souvent la longue chevelure d'Atala, jouet des brises matinales, étendait son voile d'or sur mes yeux; souvent, pliant sous le fardeau, j'étais obligé de le déposer sur la mousse et de m'asseoir auprès, pour reprendre des forces. Enfin, nous arrivâmes au lieu marqué par ma douleur; nous descendîmes sous l'arche du pont. O mon fils, il eût fallu voir un jeune sauvage et un vieil ermite à genoux, l'un vis-à-vis de l'autre, dans un désert, creusant avec leurs mains un tombeau pour une pauvre fille dont le corps était étendu près de là, dans la ravine desséchée d'un torrent!
« Quand notre ouvrage fut achevé, nous transportâmes la beauté dans son lit d'argile. Hélas! j'avais espéré de préparer une autre couche pour elle ! Prenant alors un peu de poussière dans ma main, et gardant un silence effroyable, j'attachai pour la dernière fois mes yeux sur le visage d'Atala. Ensuite, je répandis la terre du sommeil sur un front de dix-huit printemps: je vis graduellement disparaître les traits de ma sœur et ses grâces 'se cacher sous le rideau de l'éternité ; son sein surmonta quelque temps le sol noirci, comme un lis blanc s'élève du milieu d'une sombre argile « Lopez, m'écriai-je, vois ton fils .inhumer ta fille ! » Et j'achevai de couvrir Atala de la terre du sommeil. »
C'était l'apparition manifeste d'un écrivain de génie, surgissant de la tourmente révolutionnaire.
On a remarqué qu'il y avait plusieurs époques dans la carrière littéraire de Chateaubriand, correspondant aux diverses manières de son style. Celui d'Alala n'est pas encore parfait ; cet éclat souvent fastueux, a coup sûr troublant, s'adoucira dans des teintes plus harmonieuses ; mais « eût-il cent mille défauts, écrivait Joubert « à Mme de Beaumont, il a tant de beautés qu'il réussira. s C'est le jugement définitif que la postérité a ratifié. La profonde émotion qu'allait produire la publication du Génie du Christianisme ne devait que consacrer une gloire naissante. Atala était le début d'un maître.
Tous les critiques, depuis Vinet jusqu'à Sainte-Beuve, ont essayé de mettre en parallèle Paul et Virginie el la pauvre sauvagesse des Florides. Chateaubriand a plus étudié Bernardin de Saint-Pierre, qu'il ne l'a loué. Ils n'étaient pas faits pour s'entendre. Il y a par conséquent, entre les deux livres, toute la différence qu'il faut constater entre le caractère de Bernardin de Saint-Pierre et celui de Chateaubriand.
La personnalité de René est tout entière dans la création d'Atala. Virginie est plus simple, plus délicate, plus tendre, et aussi plus naturelle, avec moins de souffle et de puissance. C'est au milieu des vents impétueux, au bruit de la chute répétée du tonnerre, « qui siffle en s'éteignant dans les eaux », que Chateaubriand place toute la magie de l'amour. Dans ces pompes nuptiales, il n'y a pas de place pour ce mot, dit à demi-voix par Paul à Virginie : « Vous partez dans trois jours ! Mademoiselle ! » Et ce simple mot, avec sa timidité et sa réserve, a plus remué les cœurs que les cris et les emportements de Chaclas.