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L'Enchanteur 1768—1848
Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues [Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], La Seyne, ce 31 mars [1826], La Seyne

Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)

[Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], La Seyne, ce 31 mars [1826], La Seyne

Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues · 4 min de lecture · p. 67–68 · chapitre 41 sur 81

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La Seyne, ce 31 mars [1826].

Je m'aperçois, mon cher ministre, que je ne suis plus qu'une majesté tombée. Il faut convenir cependant que vous êtes le plus ingrat de mes sujets, car Lemoine, mon premier gentilhomme de la chambre, et Henry, mon chancelier, m'ont écrit ; et le dernier surtout, une lettre qui est un chef-d'œuvre, tant il est vrai qu'un cœur loyal n'est jamais sans esprit.

M. de Chateaubriand vous a parlé du pays que j'habite : le plus inconnu de la Chrétienté et qui ne devrait pas l'être, après tout ce qu'il a souffert lors du siège de Toulon et tous les sacrifices des pauvres habitants pour soutenir la cause royale. Il est resté cependant assez ignoré, et surtout assez ignorant des vanités du monde pour que mon arrivée y ait fait sensation; les enfants me suivaient en foule; ils se précipitaient sous les pieds des chevaux et montaient sur les roues pour voir ce qui allait sortir de cette belle boite. Quand ils ont vu que c'était une dame, ils en ont fait de suite une princesse et une reine; le nom de princesse m'est resté ; mais on me traite en reine pour ce qui regarde ma liste civile qu'on croit inépuisable. Je ne puis faire un pas sans être accablée de demandes ou de présents qui me coûtent également cher, mais qui me valent bon nombre de bénédictions.

Du reste, ce pays-ci est beaucoup plus joli que celui d'Hyères. La ville, qui n'est qu'un village, est sur le golfe qui termine la rade de Toulon. Elle est environnée de petits coteaux, bien dessinés, et plantés de vignes, de cyprès et d'oliviers.

Du village, on a la vue de Toulon et de la rade; et, si l'on monte un peu, celle de la pleine mer couverte de vaisseaux qui se croisent et d'une quantité de petits bâtiments et bateaux pêcheurs, montés les uns par d'honnêtes marins, les autres par d'honnêtes forçats, dont les habits rouges sont d'un effet très agréable, tout au travers des voiles.

Mais en vous parlant de ce pays, je ne dois pas oublier ce qu'il renferme de très curieux: c'est une famille de vrais Massillon, qui y vit dans un état de pauvreté tel, que Madame Massillon est obligée de garder la chambre, faute de vêtements. Cette famille est composée du père, de la mère et de deux garçons.

Au mois de juillet dernier, M. le cardinal de Clermont-Tonnerre écrivit à M. le Grand-Maître de l'Université en faveur du plus jeune des deux fils, âgé de quatorze ans, afin de lui obtenir une place dans un collège. Mais cette demande est restée sans réponse; et ce malheureux enfant est encore à la charge de ses parents; il annonce tout plein d'esprit, mais il est totalement dénué d'instruction. L'ainé, âgé de vingt ans, et celui pour lequel je sollicite tout votre intérêt, demande une place dans les douanes ou dans les postes. Je sais bien que ces places ne sont point du département de M. le Grand-Maître de l'Université, mais je suis convaincue qu'il ne refusera pas de se charger de cette cause, et plus convaincue encore que son éloquence, qui me rappelle si bien celle de l'illustre évêque de Clermont, ne plaidera point en vain auprès du Roi. En acquérant des droits à la reconnaissance d'une intéressante famille, il rendra un vrai service à la Monarchie et au Monarque, qui ignore sûrement que des neveux de Massillon meurent de faim sous le règne d'un descendant de Louis AIV.

Je joins ici, mon cher ami, une petite note qui m'a été remise par le jeune Massillon; vous jugerez par la manière dont elle est rédigée de la pauvre éducation du rédacteur. Mais, ce défaut de savoir est balancé par toutes sortes de bonnes qualités, une piété exemplaire et un grand désir de se rendre digne du nom qu'il porte.

Si M. l'Évêque d'Hermopolis pouvait ajouter encore un service, celui de faire placer le jeune frère dans un collège, ce serait en vérité une justice à rendre à cette pauvre famille, je n'ose dire un grand plaisir à me faire.

Je saisis avec empressement cette occasion de renouveler à M. le Grand-Maître tous mes remerciements de l'honneur qu'il a bien voulu me faire en m'envoyant son ouvrage; j'en suis d'autant plus reconnaissante qu'il a eu la bonté d'y mettre son nom. Veuillez, mon cher ministre, être mon interprète auprès de Son Excellence, et recommander ma prière à son obligeance et à sa charité.

Répondez-moi, et le plus tôt possible, car il se peut que je ne tarde pas à me mettre en route pour Neufchâtel, ne me trouvant pas bien de l'air de la Provence, et encore moins de la nourriture qui est détestable pour ma pauvre santé.

Donnez, je vous prie, de mes nouvelles à M. de Chateaubriand auquel je n'écris pas aujourd'hui, et dites-lui de ne pas oublier de m'envoyer l'adresse de l'amie de Mme de Duras, à Lausanne.

On dit que vous viendrez nous voir dans notre exil. Amen! Quoique Français, vous serez reçu par exception.