Appendice Sainte-beuve et Chateaubriand (suite 2)
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Pour cela il consentit à publier, le 15 mai 1844, un article sur la Vie de Rancé : « Le critique, y hit-on, quand il s'agit de M. de Chateaubriand, n'en est plus un ; il se borne à rassembler les fleurs du chemin et à en remplir sa corbeille2. » Mais le bouquet de Sainte-Beuve était négligemment noué: au lieu de juger le livre, il analysait longuement la vie d'Armand-Jean le Bouthillier de Rancé ; puis, revenant au biographe, il évoquait les « images voltigeantes » vers lesquelles l'austérité du sujet avait rejeté Chateaubriand, et il citait les fameuses pages sur les Lettres d'amour, qui ne font pas moins digression dans cet article que dans le livre d'où elles sortaient.
2 Ibid., t. 1, p. 39. ↩
Qui donc aurait le triste courage de reprocher à Sainte-Beuve son indulgence pour Rancé? Le clairvoyant Boileau gardait-il envers Corneille devenu vieux les égards dus au génie, quand il jugeait par une exclamation Agésilas ou Attila ? Combien nous aimons mieux Sainte-Beuve, qui proclame qu'un nouveau livre de Chateaubriand est un événement et qui proteste de « l'avide et affectueuse vénération de tous » pour le grand vieillard, que ses cheveux blancs et sa gloire ont sacré deux fois de majesté3.
' Portraits contemporains, t. III, p. 373.
3 Sainte-Beuve nous apprend que Chateaubriand le remercia de cet article : mais il ne publie pas la lettre, qu'il a perdue, dit-il. Dans la Revue Suisse (juin 1844), il fit quelques réserves sur la valeur littéraire de Rancé, ↩
Ce respect, Sainte-Beuve s'en départira quelques années plus tard; mais s'il fut coupable, l'est-il autant que les maladroits amis de Chateaubriand, qui en ce temps-là rivalisaient, semble-t-il, d'ardeur à le compromettre ? On sait quel scandale causa la publication d'une lettre d'un vicaire de Saint-Thomas-d'Aquin dévoilant les menées de quelques intrigants pour mêler Chateaubriand aux dernières convulsions du parti légitimiste 1. Tant de perversité inconsciente arrachait à Sainte-Beuve des plaintes mélancoliques :
« Grand homme, ou du moins grand poète, génie régnant, vous avez le manteau de pourpre et vous vous y drapez, et nul trône en effet, de nos jours, n'est plus légitime que le vôtre. Et voilà qu'un doigt obscur vient y tracer insensiblement pour tous la corde du tissu et vous tire à vue d'œil par la ficelle... L'effet, il faut l'avouer, est déplorable ?!i
Vers le même temps, s'agitent les basses convoitises autour du fameux ouvrage posthume de Chateaubriand. La Presse obtient, à prix d'argent, le privilège de publier les Mémoires d'Outre-Tomhe ; et la grande loyauté de Chateaubriand se débat en vain contre les hommes d'argent, par lesquels il s'est imprudemment laissé lier les mains. Sainte-Beuve, qui flétrit L'impudence des trafiquants de la Presse, déplore l'abus mais il ajoutait : « C'est un trait honorable pour la presse, en France, que le ton respectueux et l'absence de critique au sujet de Chateaubriand. » Il nous est impossible de voir là, avec M. Biré, un de ces coups doubles auxquels, d'après lui, Sainte-Beuve se complaisait (les Dernières Années de Chateaubriand, p. 367).
1 Voir le Journal des Débats, 30 août 1844.
2 Chroniques parisiennes, p. 252 (5 septembre 1844). étrange que l'on fait d'un grand nom : « Chateaubriand, dit-il, le voilà devenu, presque sans le vouloir, le compère d'une entreprise politique qui lui est antipathique1. »
1 Chroniques parisiennes, p. 283. ↩
Est-ce pour secouer le poids de pareils ennuis que Chateaubriand fit en 1845 le voyage de Venise, où il allait revoir une dernière fois le comte de Chambord ? A son retour, Sainte-Beuve fut parmi les premiers qui l'allèrent saluer : « J'ai vu, l'autre jour, écrivait-il à Collombet le 8 juillet 1845, M. de Chateaubriand revenu de Venise à merveille; » et quelques jours après (16 juillet) il disait encore : « M. de Chateaubriand est revenu assez bien portant de cette caravane dernière, sauf les jambes qui ne comptent plus. »
IV
Jusqu'au dernier jour, Sainte-Beuve suivit avec un intérêt passionné la lutte suprême de ce grand génie aux prises avec la mort. Relevons avec soin dans les lettres à Collombet les témoignages relatifs à cette période, parce qu'ils portent avec eux la marque indiscutable de leur sincérité2. Chateaubriand, le 16 août 1846, fut victime d'un accident de voiture qui devait lui paralyser les jambes. Sainte-Beuve commentait l'événement par ces quelques mots empreints d'une grâce mélancolique et affectueuse : « Nous vieillissons ici ; Chateaubriand, vous l'aurez vu par les journaux, est tombé l'autre jour en montant en voiture. Chacun tombe ou glisse à sa manière .i
2 Les allusions imprimées ont infiniment moins de prix : par exemple, lorsque Sainte-Beuve signale (article du 1er février 1846) l'omission du nom de Chateaubriand dans le discours de réception d'A. de Vigny à l'Académie française, il faut y voir surtout un compliment flatteur à l'adresse de Molé. Cf. Portraits littéraires, t. III, p. 41o. ↩
Sainte-Beuve fut témoin de l'affaissement intellectuel qui précéda la mort de Chateaubriand, et il suivit avec douleur les progrès de cette décadence ; le 7 septembre 1847, il écrit à Collombet : « Chateaubriand est plus muet que jamais ; il est dans les songes. Sa bouche fine sourit encore, ses yeux pleurent, son large front au repos a toute sa majesté. Mais qu'y a-t-il là dedans et là dessous? et y a-t-il quelque chose ? »
Ce témoignage, par sa date, prend une importance capitale. En effet, une discussion s'est élevée entre l'abbé Deguerry, curé de Saint-Eustache, et Sainte-Beuve, sur les derniers moments de Chateaubriand. L'abbé Deguerry, qui assista le grand écrivain à l'heure suprême, écrivit au Journal des Débats le 4 juillet 1848 : « M. de Chateaubriand est mort ce matin à 8 heures un quart. Nous avons recueilli son dernier soupir. Il l'a rendu en pleine connaissance. Une intelligence aussi belle devait dominer la mort et conserver, sous son étreinte, une visible liberté. » Sainte-Beuve protesta contre cette affirmation dans l'appendice de son Chateaubriand : « Il était, dit-il, depuis
4 Lettre à Collombet, 25 septembre 1846. La phrase de Sainte-Beuve est légèrement inexacte ; Chateaubriand descendait de voiture, quand le pied lui manqua, et il se cassa la clavicule. Cf. Souvenirs et Correspondance de Mme Récamier, t. I1, p. 554.
trois ou quatre ans dans un état d'affaiblissement qui avait fini par être une véritable oblitération des facultés. Il ne s'intéressait à rien, ne causait plus, répondait à peine un oui tout court. Sa tête n'était plus assez forte pour suivre une idée. En un mot, il ne vivait plus, il végétait1. »
1 T. I|, p. 398. ↩
L'abbé Deguerry, à son tour, riposta2 ; mais Sainte-Beuve ne jugea pas utile de répliquer.
2 Revue de Bretagne et de Vendée, 1863, t. 11, p. 246 à 2/8. ↩
Dans cette polémique, M. l'abbé Bertrin a pris parti contre Sainte-Beuve, et pour récuser son témoignage il invoque un 'pasage, daté de 1847, dans lequel Sainte-Beuve dit de Chateaubriand : « Ce que j'en apprends me donne une profonde tristesse. » Donc, conclut M. l'abbé Bertrin, Sainte-Beuve, dans les dernières années, ne voyait plus Chateaubriand3. La citation que nous avons faite prouve le contraire. Sans doute Sainte-Beuve n'était pas auprès du lit de mort de Chateaubriand, et il ne sait pas dans quelles dispositions l'auteur du Génie a quitté cette terre; mais il a raison de maintenir qu'en 1848 Chateaubriand ne vivait plus de la vie intellectuelle. N'a-t-il pas, dans cette période finale, recueilli jusqu'aux moindres mots échappés à l'illustre moribond ? le 7 juin 1848, il écrivait à Collombet : « Chateaubriand est comme en un sommeil continuel ; il dit à peine des monosyllabes. Pourtant il disait à Béranger l'autre jour : Eh bien ! vous avez votre république. - Oui, je l'ai, répondit Béranger, mais j'aimerais mieux encore la rêver que la voir. ». Il serait donc téméraire de rejeter sans discussion les notes du Chateaubriand; car les fragments de lettres que nous avons donnés; et qui portent avec eux la garantie de leur probité, ne servent qu'à leur donner une confirmation nouvelle1.
3 Le Correspondnt, 1900, t. 1, p. 920. ↩
1 Victor Hugo écrivait le 5 juillet 1848, le lendemain de la mort de Chateaubriand : « Il était depuis cinq ou six mois atteint d'une paralysie qui avait presque éteint le cerveau... Vers les derniers temps de sa vie, Chateaubriand était presque en enfance. Il n'avait, me disait M. Pilorge, son ancien secrétaire, que deux ou trois heures à peu près lucides par jour. » Choses vues, Nouvelle série, p. 233 et 235. ≥ Il s'agit des sept articles analysés plus haut ; cf. p. 6≥ ↩
V
La correspondance de Sainte-Beuve avec Collombet prouve combien le critique, dans son cours de Liège, eut souci d'être documenté et vrai.
Le 25 février 1849, il écrit à Collombet :
« Dans mon cours sur Chateaubriand, je rencontre, en venant aux Martyrs, la brochure de M. de Place². Je la voudrais bien lire. Y aurait-il moyen de se la procurer? Si vous pouviez me l'avoir, voudriez-vous me la faire parvenir à Paris, rue Montparnasse n° I ter, chez ma mère. J'y serai dans cinq semaines. S'il n'y avait d'autre moyen que de l'acheter, vous pourriez me la faire tenir par les Périsse ; au reste, je laisse le tout à votre amitié. »
En effet, Sainte-Beuve vint à Paris au mois d'avril; il trouva chez sa mère le volume du Bulletin de Lyon contenant les articles du Lyonnais de Place ; à la veille de partir pour Liège il écrit à Collombet :
« Je vais aller reprendre mon collier ; j'emploie ici mes derniers jours à ramasser notes et matériaux. Le volume du Bulletin sera prêt dans deux jours...; je ferai tenir le volume bien empaqueté chez ma mère, et j'attendrai vos derniers ordres à son sujet. - J'espère enfin avoir trouvé le fameux discours de réception, mais je n'en serai bien sûr que quand je le verrai de mes yeux1! - Avez-vous souvenir, dans Bonald, d'une belle page dans laquelle il compare son livre de la Législation primitive, je crois, - avec le Génie du Christianisme ? Lui est comme un guerrier rude et armé de fer, l'autre est comme une reine un jour de fête et dans sa pompe. Je recherche la belle page sans pouvoir la retrouver. Cependant ce qui luit chez Bonald doit sauter aux yeux, car il est plutôt fort et sombre2. »
1 Dans son cours (t. I1, p. 103), Sainte-Beuve cita, de ce discours, « quelques extraits, d'un texte très probable ». ↩
2 Lettre du 18 avril 1849. - Dans le Chateaubriand, la comparaison entre le Génie et la Législation primitive n'est pas développée davantage; t. 1, p. 271. ↩
De ce long travail devait sortir un livre de premier ordre. M. l'abbé Pailhès, dont le volume est plein de promesses sur Chateaubriand, sa femme et ses amis, nous dira exactement ce que fut l'homme ; il affaiblira quelques conclusions de détail de Sainte-Beuve, mais le livre restera dans son ensemble. M. A. Bardoux, qui a écrit de beaux livres sur les amoureuses de Chateaubriand, le disait justement : « Il serait téméraire et puéril, après Sainte-Beuve, d'essayer d'entreprendre sur Chateaubriand une étude nouvelle ; non seulement la moisson est faite, mais les gerbes sont liées. Le grand critique n'a rien laissé à glaner¹ »
Beaucoup de bons esprits, cependant, pour réfuter ce livre magistral ont soutenu que c'était un livre de mauvaise foi. Nous ne le pensons pas. Sainte-Beuve a jugé sans complaisance, même avec mauvaise humeur, l'œuvre et surtout la personne de Chateaubriand; mais il n'a pas eu l'intention systématique de le dénigrer. On peut, semble-t-il, le prouver par de bonnes raisons.
Rappelons d'abord que la mort d'un grand écrivain donne toujours le signal des hostilités contre lui. Chateaubriand a subi cette loi commune, comme l'ont subie plus près de nous Lamartine et Victor Hugo. Et ici la clameur hostile fut d'autant plus forte que Chateaubriand avait en quelque sorte provoqué les polémiques en lançant contre beaucoup de ses contemporains des accusations violentes qui les blessètent au plus vif de leur amour-propre ; les Mémoires d'Outre-Tombe légitimaient toutes les colères : un livre, dans lequel il n'y avait d'épargnés, suivant l'expression de Nisard, que les oubliés2, devait déchaîner une véritable tempête de protestations et de représailles ; de l'horizon politique aussi bien que de l'horizon littéraire accoururent une infinité d'adversaires, qui, importunés par cette voix accusatrice sortant
1 La Comtesse Pauline de Beaumont.
2 Histoire de la littérature française, t. IV, p. 512, 5° édition, 1874. ↩
C. L. 16 d'une tombe, s'acharnèrent sur ce que le mort off'rait encore de vivant à leurs coups, c'est-à-dire sa gloire.
Ces détracteurs avaient des raisons personnelles d'intervenir dans le débat, et la postérité impartiale se défie de leur jugement. Mais combien d'autres, absolument désintéressés dans la question, ont avoué leur désappointement!
Le comte d'Haussonville, qui avait suivi Chateaubriand à Rome comme attaché d'ambassade, traduisait en ces termes l'opinion des admirateurs désabusés du grand homme : « Ce furent les Mémoires d'Outre-Tombe, ce monument élevé par lui-même à sa gloire, qui m'ont mis sur la trace des défauts et des travers qui ont déparé cette grande renommée1!. »
1 Ma Jeunesse, p. 167. ↩
George Sand, un disciple de Chateaubriand, fervente admiratrice de celui qu'elle appelait « le plus grand maître de ce siècle », donnait de sa déception une expression très vive : « Je lis les Mémoires d'Outre-Tombe, et je m'impatiente de tant de grandes poses et de draperies. L'âme y manque, et moi qui ai tant aimé l'auteur je me désole de ne pouvoir aimer l'homme2,
2 Cité par Sainte-Beuve, Chaleaubriand, t. II, p. 436. - Voir, à cet endroit, plusieurs jugements contemporains sur le même ouvrage. ↩
César Cantu, qui admirait l'à-propos du Génie du Christianisme, était sévère aux Mémoires. Il écrivait à Collombet le 7 avril 1851 : « Que M. de Chateaubriand aurait mérité de l'estime s'il avait eu le courage de brûler ses Mémoires d'Outre-Tombe, bavardage sénile, indigne même d'un journal. Quel vide dans la tête ! quelle aridité dans le cœur! Au moins Lamartine, avec sa guitare sentimentale, se fait écouter, quand on n'a rien de mieux1. »
1 Lettre inédite (collection Collombet) ↩
Th. Foisset, un catholique qui se plaisait à proclamer les bienfaits du Génie du Christianisme, ajoutait : « Pourquoi faut-il que les Mémoires d'Outre-Tombe aient épaissi comme à plaisir les ombres qui obscurcissaient à peine l'incomparable éclat de ce livre triomphal? La vaine gloire a été le mauvais génie de M. de Chateaubriand; et il a vérifié une fois de plus par son exemple l'éternelle vérité de cette parole : per quæ peccaverit per hæc puniatur2.i
2 Lettre inédite, 11 avril 1853 (collection Collombet). L'abbé Montfat, rendant compte dans l'Univers, le journal de L. Veuillot, du Chateaubriand de Collombet, disait des Mémoires : « Pourquoi une main amie n'a-t-elle pas brûlé ce livre qui pèse tant sur sa mémoire? » ↩
La publication des Mémoires fit donc baisser Chateaubriand dans l'estime de ses plus chauds admirateurs. Sainte-Beuve subit le contre-coup de cet état d'esprit général; il tourna d'autant plus facilement à l'hostilité contre Chateaubriand qu'il était, en 1848, aigri par les déceptions personnelles, et qu'il n'apportait pas, à juger l'auteur du Génie, la sereine impartialité qu'on était en droit d'attendre de lui.
Cependant, disons tout de suite que les Mémoires d'Outre-Tombe ne renfermaient aucun passage injurieux à l'adresse de Sainte-Beuve ; celui-ci même y était nommé deux fois, avec éloge : dans une note écrite en 1839, Chateaubriand rappelait la part que Sainte-Beuve avait prise à l'édition des OEuvres de Fontanes, « ornant, disait-il, de son ingénieuse notice le fronton du monument1 »; ailleurs Chateaubriand, prononçant le nom de Mme de Charrière, ajoutait que cette femme d'esprit avait été « délicatement observée par M. de Sainte-Beuve² ».
1 Edition Biré, t. II, p. 165. = Ibid., t. IV, p. 303. ↩
Mais, en 1848, Sainte-Beuve était peu disposé à la bienveillance.
D'abord la Révolution de 1848 l'avait troublé dans ses chères habitudes de vie tranquille; et surtout le hasard malencontreux avait voulu que son nom fût porté sur la liste des fonds secrets du gouvernement tombé, que les vainqueurs s'empressaient de publier pour déshonorer les vaincus. Sainte-Beuve qui, en réalité, n'était coupable que d'avoir touché 100 francs pour une réparation faite à la cheminée de son appartement de l'Institut, jugea qu'il devait à sa dignité d'offrir sa démission de conservateur à la Bibliothèque Mazarine. Encore une fois son échafaudage de vie s'écroulait, au moment même où il paraissait enfin s'être arrangé une existence conforme à ses ambitions : « Ecrire de temps en temps des choses agréables, en lire et d'agréables et de sérieuses ; mais surtout ne pas trop écrire ; cultiver ses amis, garder de son esprit pour les relations de chaque jour et savoir en dépenser sans y regarder; donner plus à l'intimité qu'au public; réserver la part la plus fine et la plus tendre, la fleur de soi-même, pour le dedans ; jouir avec modération, dans un doux commerce d'intelligence et de sentiment, des saisons dernières de la jeunesse3. » Tiré brutalement de son rêve, Sainte-Beuve allait recommencer contre les besoins matériels cette lutte où tant de son énergie s'était usée jusque-là ; il allait quitter de nouveau sa patrie, consentir à l'exil de Liège, et provoquer, d'abord en France par son départ, des railleries et même des insultes, puis en Belgique, par son arrivée, une série de polémiques blessantes.
3 Chateaubriand, t. I, p. 6. ↩
En second lieu, Sainte-Beuve, loin de Paris, croyait se devoir à lui-même de se départir du respect que d'ordinaire il professait volontiers pour les grands hommes. Des femmes distinguées, Mme Récamier et Mme d'Arbouville, l'avaient introduit dans une société d'élite; en revanche, il avait accueilli leurs conseils qui l'inclinaient à une critique indulgente, aimable, dégagée de toute amertume : « Voilà ce qui est bon, ce qui est doux entre gens qui s'estiment, lui disait Mme d'Arbouville, tenir à l'approbation morale jusqu'à concurrence de son indépendance ; vouloir plaire et rester libre1. » Dès que ces influences féminines eurent cessé d'agir sur l'esprit de Sainte-Beuve, il s'exagéra la servilité dans laquelle on l'avait tenu jusque-là, et il secoua le joug d'une devise qu'il accusait d'enchaîner sa liberté : « Pour les jugements littéraires, disait-il plus tard, j'ai pensé dès longtemps qu'on ne les aurait tout à fait libres et indépendants sur les hommes de France, qu'en étant à la frontière, à Genève, à Bruxelles, - à Liège2 ». Déjà, dans la Revue Suisse, il s'était émancipé et, quittant le ton serein de la critique, il s'était exercé aux menues anecdotes littéraires, aux commérages, et aux petites méchancetés de la médisance parlée. A Liège, il gardera même dans un cours public quelque chose de l'attitude frondeuse et du sans-gêne du chroniqueur.
1 Chateaubriand, t. 1, p. 6. ↩
2 Sainte-Beuve chroniqueur, par J. Troubat, dans les Chroniques parisiennes, p. 5. Il écrivait à J. Olivier vers 1843 : « Ma position personnelle est très bonne, quand je ne vais pas dans le monde et que je boude. Alors j'ose. ↩
Chateaubriand, nous l'avons vu, fut ménagé par Sainte-Beuve pendant sa collaboration à la Revue Suisse. Mais en 1849 le critique découvrit tout à coup contre lui des griefs, qui le déliaient de son ancienne admiration : « En toute circonstance, dit-il, M. de Chateaubriand s'est montré peu favorable et même contraire à l'ordre d'idées et d'efforts poétiques auxquels ma jeunesse s'est associée et que sa vieillesse était faite pour accueillir, puisque la source avait jailli sous son ombre, et comme entre les pieds du vieux chêne ! » Il serait facile. en effet, de relever dans les œuvres de Chateaubriand des attaques très vives contre la jeune école ; ainsi, désenchanté par ses déceptions politiques, Chateaubriand ne craignait pas d'étendre à la littérature ses plaintes pessimistes : « Il est possible, hasardait-il en 1831, que nous-mêmes, comme nation, nous entrions dans les jours de décrépitude. Tout parait usé : arts, littérature, mœurs, passions; tout se détériore. Les plus nobles délassements de l'esprit sont remplacés par des spectacles grossiers; si l'on pouvait faire renaître les gladiateurs, ils obtiendraient un succès que n'ont point les chefs-d'œuvre de Voltaire, de Racine, de Corneille
Quand j'y retourne, quand je suis repris, alors je deviens plus timide. » (Bibl. univ. et Revue Suisse, 1876, p. 394.)
1 Chateaubriand, préface de 1849, p. 18.
et de Molière1. » Ces reproches grondeurs, dont la vieillesse s'est plu, en tous temps, à poursuivre les jeunes générations, devaient émouvoir Sainte-Beuve lorsqu'il portait les couleurs de Victor Hugo et enrôlait des soldats sous le drapeau romantique; mais, en 1849, les protestations de Sainte-Beuve paraissaient un anachronisme ; en 1837, nous a-t-il dit lui-même, « je n'appartenais plus au groupe étroit des poètes. Je m'étais sensiblement éloigné de Hugo, et ses partisans ardents et nouveaux n'étaient plus, la plupart, de mes amis : ils étaient plutôt le contraire2. » Le transfuge romantique avait-il le droit de se poser en avocat d'une cause qu'il avait trahie lui-même ?
1 Nouvelle proposition relative au bannissement de Charles 1 et de sa famille, 8 décembre 1831 ; Essai sur la littérature anglaise, Épitre dédicatoire en tête des OEuvres de Fontanes (183g), Mémoires d'Outre-Tombe, édition de 1850, t. IV, p. 62), etc. ↩
2 Souvenirs et Indiscrétions, p. 48. ↩
En réalité, Sainte-Beuve détestait en Chateaubriand le champion officiel de la légitimité et de la religion. Déjà, en 1834, il se refusait à juger les brochures politiques de Chateaubriand, se trouvant incapable, comme il disait, « par suite d'habitudes anciennes et de convictions démocratiques, d'entrer dans la fiction des races consacrées et des dynasties de droit3 » Jamais il n'admit que la société moderne trouvât son compte dans le principe caduc de la légitimité que Chateaubriand mettait à honneur de vénérer. De plus, les opinions religieuses de Sainte-Beuve, indécises en 1834, s'étaient définitivement orientées vers la libre-pensée ; et il éprouvait, sans doute, une joie de dilettante à prendre le restaurateur du christianisme en flagrant délit de doute, et même d'impiété. Voilà les raisons qui obscurcirent à l'endroit de Chateaubriand le goût habituellement sûr de Sainte-Beuve. Il combattait dans un camp opposé à celui de Chateaubriand ; la grâce souveraine de Mme Récamier le réconcilia avec son adversaire pendant quelques années : celui-ci mort, il redevint, ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, l'ennemi du grand écrivain royaliste et catholique.
3 Lectures, p. 115. ↩
Il n'eut donc qu'à se laisser aller à sa vraie nature pour le juger avec sévérité. Cette sévérité, il l'exagéra peut-être à cause de la conception spéciale qu'il se faisait de la critique hors frontière ; mais il ne croyait pas manquer aux convenances, outrepasser les privilèges de sa fonction. « Il m'est pénible, écrivait-il à Collombet, d'avoir à me prononcer, si rudement parfois, sur des hommes que j'admire et que j'ai connus. Mais faisant un métier, je ne puis que le faire honnêtement et en toute droiture1 ».
1 Lettre du 4 juillet 1850. ↩
Nous nous refusons donc à incriminer la mauvaise foi de Sainte-Beuve. De même qu'il n'a pas été un faussaire, il n'a pas non plus systématiquement dénigré l'auteur du Génie, devant ses auditeurs de Liège.
N'est-ce pas lui qui, au dire même de M. l'abbé Bertrin, a donné, en faveur de la sincérité religieuse de Chateaubriand, l'argument le plus décisif qu'on puisse invoquer, quand il a publié la fameuse lettre à Fontanes, témoignage irrécusable de sa conversion2?? N'est-ce pas Sainte-Beuve qui, ayant à choisir entre les aveux successifs de Chateaubriand sur les motifs de son voyage en Palestine - voyage de peintre, de pèlerin ou d'amoureux - s'en tient aux motifs littéraires proposés par l'écrivain : « J'allais chercher des images, voilà tout¹ » Le critique que l'on nous peint acharné contre Chateaubriand, au point de lui attribuer faussement une phrase dangereuse, écarte lui-même cette phrase et rejette l'explication piquante, dont son humeur maligne se fût si bien accommodée.
2 La Sincérité, p. 152-157. M. Gustave Michaut a fait ↩
Mais, pour défendre Sainte-Beuve contre ses détracteurs, il suffirait peut-être de remarquer que tous lui ont emprunté des, pages de son Chateaubriand, jugeant inutile de redire autrement ce qu'il avait dit avec tant de bonheur, le premier. Qui mieux que lui a distingué les éléments dont était faite l'âme complexe de René2?? Qui donc a célébré plus magnifiquement la fécondité inépuisable de l'imagination de Chateaubriand3? Qui donc a dit, entraîné par un enthousiasme communicatif : « M. de Chateaubriand est et demeure en définitive le premier écrivain original de notre âge⁴ »? Et l'on sait sur quelle conclusion Sainte-Beuve arrête nos regards : « Ce qu'il faut dire en terminant, c'est qu'il était un grand magicien, un grand enchanteur... celui que notre siècle, jeune
2 T. 1, p. 99- ↩
3 T. 1, p. 200. + T. 1, p. 377• ↩
déjà cette remarque piquante dans une brochure solide, Chateaubriand et Sainte-Beuve, Fribourg, 1900, écrite en réponse à la thèse de M. l'abbé Bertrin.
1 Chateaubriand, t. II, p. 74.
encore, salua et eut raison de saluer comme son Homère1 ».
1 Chateaubriand, t. II, p. 114. ↩
Si ce livre avait paru en 1849, nul doute qu'au lieu de faire scandale, on l'eût considéré comme un monument d'admiration élevé au grand écrivain à l'heure critique de la réaction contre une gloire hier si brillante ; Sainte-Beuve eût fourni des armes aux rares panégyristes restés fidèles au souvenir de Chateaubriand ; de tous les hommages déposés sur la tombe du grand Bé, celui de Sainte-Beuve eût paru le plus délicat, le plus respectueux et le plus élevé.
VI
Malheureusement, la publication de cet ouvrage fut ajournée jusqu'en 1860.
Faut-il voir dans ce retard un calcul de Sainte-Beuve? M. d'Haussonville fait observer que Sainte-Beuve « ne voulut pas soulever d'orage parmi les derniers survivants de l'Abbaye-aux-Bois2? ». Il n'en est rien, car si Sainte-Beuve avait eu l'intention de ménager des susceptibilités légitimes, il n'eût pas publié, quelques mois après, au Constitutionnel, les articles dont nous parlerons bientôt.
2 Sainte-Beuve, p. 216. ↩
Mais il fut absorbé dès sa rentrée en France, par sa collaboration au Constitutionnel; la publication de son Cours, qu'il ne perdait pas de vue, était sans cesse ajournée. Le 14 juin 1851, il écrit à Collombet : « Je compte, vers la fin de l'année, donner mon propre volume sur Chateaubriand, mon cours de Liège tel quel ; mais le temps d'y mettre la dernière main m'a toujours manqué jusqu'ici. » Que l'on se souvienne de la lenteur avec laquelle Sainte-Beuve publia les divers volumes de son Port-Royal, préparé cependant et rédigé à Lausanne : donc il n'est pas besoin d'invoquer ici des scrupules, si honorables qu'on les suppose.
De plus, en 1850, les Mémoires d'Outre-Tombe paraissaient dans la Presse; Sainte-Beuve, toujours à l'affût de l'actualité, ne devait-il pas avoir l'occasion de parler de Chateaubriand dans ses articles hebdomadaires? La prudence lui commandait de ne pas offrir de suite au public tous les matériaux de son Cours.
Ces matériaux, en effet, lui servirent pour les trois articles qu'il publia en 1850, et qui l'ont fait accuser d'avoir « poursuivi avec acharnement la mémoire de Chateaubriand1 ». En réalité, Sainte-Beuve n'a dénigré en Chateaubriand ni le politique, ni l'écrivain, ni même l'homme.
1 M. d'Haussonville, p. 216. ↩
D'abord s'il juge froidement les brusques écarts qui ont porté l'ultra de 1815 dans le camp même des libéraux, il rend hommage au promoteur de la guerre d'Espagne et, au milieu de tant de contradictions, il découvre quelque unité dans la fidélité de Chateaubriand au double culte de la liberté et de l'honneur2.
2 Il ajoute, il est vrai, à propos de la ligne politique suivie par Chateaubriand : « Combien de fois on la verrait brisée par la colère, le ressentiment et les plus chétives des passions. » Pour justifier Sainte Beuve, il suffit de se p. II. La méthode, on le voit par le titre même de ce livre, s'est retournée contre Sainte-Beuve, ↩
Ensuite, est-ce faire tort à l'écrivain que de déplorer dans les Mémoires l'abus de l'imagination, les étrangetés de la pensée, la subtilité et la recherche du trait, les singularités archaïques? Les juges les plus indulgents de cet ouvrage souscriraient à ces critiques, satisfaits d'ailleurs par ce magnifique éloge, sorti de la plume de Sainte-Beuve :
« On y sent à bien des pages le trait du maître, la grille du vieux lion, des élévations soudaines à côté de bizarres puérilités, et des passages d'une grâce, d'une suavité magiques, où se reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur. »