Livre III
Lettres à Mme Récamier (1834-1845)
I
Fontainebleau, mercredi soir (1834).
C'est bien le délicieux désert de Henri IV, mais ce Cadran bleu est abominable. La journée a été froide : enfin si je n'étais pas allé courir déjà une demi-heure dans le parc du château, je serais d'une humeur que votre absence justifie trop.
Il faut finir pour le courrier. J'ai peur qu'au lieu de faire du vieux, je ne me mette en train d'élégie. Je suis déjà assiégé de douze à quinze Muses.
J'attends un cher mot de vous.
II
Fontainebleau, 6 novembre.
La pluie n'a pas cessé de la journée ; si demain vendredi je ne reçois pas un mot de vous pour m'apprendre que vous venez samedi, je pourrais bien, moi, avancer mon retour et partir dimanche. J'ai mis tant bien que mal le temps à profit. Le château, ou les châteaux, c'est l'Italie dans le désert des Gaules. J'étais si en train et si triste, que j'aurais pu faire une seconde partie à René, un vieux René. Il m'a fallu me battre avec la Muse pour écarter cette mauvaise pensée ; encore ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porté au cou ou à la tête. Les Mémoires, je n'ai pu les aborder. Jacques, je n'ai pu le lire ; j'avais bien assez de mes rêves. A vous seule il appartient de chasser toutes ces fées de la forêt qui se sont jetées sur moi pour m'étrangler.
Je devrais mourir de honte d'être comme cela.
Je mets ma honte et mes tendresses à vos pieds. Si votre santé et la pluie ne vous arrêtent pas, donnez-vous garde de descendre au Cadran bleu. Choisissez entre l'hôtel de la Ville de Lyon et l'Aigle.
Sur Jacques : le roman de George Sand.
III
Fontainebleau, vendredi 7 novembre.
Vos petites lignes que j'ai reçues ce matin m'ont fait peine, mais grand plaisir aussi. Je vois que vous ne viendrez pas me chercher. Eh bien ! il faut donc que j'aille à vous. Ainsi, si demain matin samedi, un mot de vous ne m'annonce pas votre arrivée, je partirai. Je serai malheureusement trop tard à Paris pour courir à l'Abbaye ; mais dimanche, à notre heure, j'irai vous conter tout ce que la forêt m'a dit de vous.
Dimanche donc à Paris, ou à demain samedi à Fontainebleau, si vous venez.
IV
Paris, 28 juillet 1835.
Hier a été une journée bien triste sans vous. Je ne savais que faire et que devenir. Une chaleur abominable et des flots de poussière, voilà tout ce que j'ai trouvé dans le triste jardin du Luxembourg et sur le boulevard, où j'ai traîné pendant deux heures ; ces deux heures si bonnes ordinairement, et dont se compose ma vie. Et vous étiez à la promenade, peut-être dans la petite église abandonnée. Le soir vous avez vu la mer et vous avez, j'espère, pensé à moi. Moi, je pense toujours à vous : il le faut bien, puisque je n'ai pas autre chose dans la tête. A huit heures, un orage qui a rendu malade madame de Chateaubriand et qui a terminé la première glorieuse dont je n'avais pas entendu parler. Aviez-vous eu cet orage ? La mer aura été bien belle. Si je l'avais vue avec vous ! Aujourd'hui le canon m'a réveillé ; je l'avais aussi entendu il y a cinq ans, lorsque je vous écrivais aussi à Dieppe. Quand quitterons-nous la France ? Vous devez avoir à Dieppe M. l'archevêque de Paris. Il va déranger des promenades sur la rivière ; on est toujours dérangé dans la vie par quelque chose ; le temps est mon archevêque, il m'importune beaucoup, il ne peut rien contre vous. — C'est toujours le 9 ou le 10 que nous nous retrouverons à Maintenon. Voilà déjà trois jours écoulés dans l'absence. Un peu de courage, nous arriverons au bout. Le cher voyage de Dieppe me restera à jamais comme un charme sur qui nous bâtirons notre avenir ; notre petite société va très-bien ensemble, il faut la fonder à jamais et la perpétuer n'importe où. J'attends demain le hiérophante. J'espère que Christian avance. J'aurais voulu le voir dans sa rue obscure. Enfin, l'héritier de madame de Maintenon, où en est-il de ses recherches ? Je suis sûr qu'il les fait bien. Bonjour, chère, belle et bonne amie ! Voilà le seul bon moment de ma journée passé, puisque je cesse de causer avec vous. Je vous écrirai après-demain jeudi. Vous avez reçu un billet que je vous ai écrit dimanche en arrivant.
Hyacinthe me prie de vous offrir ses respects.
Voilà le reçu de : Oui, madame. Non, madame.
Madame Récamier était partie pour Dieppe. — On parlait souvent à l'Abbaye-au-Bois de fonder une sorte de Port-Royal des Champs : les fondateurs devaient être madame Récamier, MM. de Chateaubriand, Ballanche et Ampère.
V
Paris, 29 juillet 1835.
Je ne devais vous écrire que demain, mais je veux vous dire aujourd'hui que, dans mon faubourg, je n'ai appris l'événement dont les journaux vous ont donné la nouvelle, que par un cocher de fiacre.
Vous voyez que je suis chanceux : j'arrive en 1830 aux journées qui voient tomber la branche aînée ; j'arrive en 1835 aux journées qui ont pensé voir disparaître la branche cadette. Le mal de cela, outre le crime, est de rendre incertaine à tous les yeux l'existence de la monarchie nouvelle, et de porter peut-être le gouvernement à des mesures contre la liberté, et par ces mesures mêmes il augmentera son péril. Après ce petit mot de nouvelles, je n'ai plus qu'à vous dire que je vous regrette ; vous, la mer et votre solitude.
Sur l'événement : l'attentat Fieschi.
VI
Paris, 31 juillet 1835.
Un chien enragé et un étouffement, voilà ce qui m'effraye et m'occupe plus que nos misères de Paris. L'hiérophante est venu nous voir hier au soir ; il avait couru toute la journée et disait ne savoir rien. Les journaux vous tiennent au courant de tout. Demain nous entrerons dans le mois où je dois vous revoir ; voilà mon grand sujet de joie et ma consolation. Vous me direz exactement quand vous partez, pour que je puisse vous rejoindre. M. de Noailles ne viendra-t-il pas au nouveau procès ? J'attends ce matin un petit mot de vous. Je ne fermerai cette lettre qu'après l'heure de la poste de Dieppe. Je n'ai pas beaucoup travaillé : cette aventure sanglante m'a distrait. Si l'on propose quelque loi contre la liberté de la presse, je serai obligé d'écrire : voilà ma grande peine. La chaleur est affreuse ici, et bien qu'il m'en coûte, avec votre santé, je suis presque bien aise que vous receviez ces bonnes brises de mer qui vous font respirer ; et comme je vis de votre vin, il me semble qu'elles me font du bien à cinquante lieues de distance. — Voilà l'heure passée, il n'y a point de lettres ; peut-être en aurai-je une demain. Mais vous m'avez déjà écrit deux fois, et c'est un grand effort. Mille choses à M. Ampère et à tous les amis.
Sur l'hiérophante : Ballanche.
VII
Paris, 2 août 1835.
Vous me demandez des détails ; je n'en sais pas plus que les journaux. Je ne suis guère en train d'aller à Maintenon, mais j'irai puisque vous y serez. Je suis bien triste ici ; j'erre sur mon boulevard solitaire, pour passer mes heures de l'Abbaye ; je rentre ; je soigne madame de Chateaubriand, qui est malade, et je me couche et je ne dors point, et puis je fais du Milton. L'hiérophante est venu hier au soir ; ne vous effrayez pas de sa tristesse. Il est fort animé de sa gloire et se passe de vous à merveille, toute réserve faite à son attachement pour vous. Je suppose que vous partirez jeudi ou vendredi prochain de Dieppe, si vous voulez être à Maintenon le 10. Mandez-moi bien votre marche. Enfin il n'y aura de bonheur pour moi que quand vous serez revenue, quoique vous en puissiez penser dans vos jours d'ingratitude et de calomnie. Où pourrions-nous donc aller mourir en paix ? Je ne m'intéresse plus à une société apathique et légère, qui s'en va au milieu des crimes qu'elle prend pour de purs accidents ; elle se joue dans les abîmes qu'elle ouvre et où elle tombe. Elle ne sera pas demain, ou sera tout autrement qu'elle est : ce lui est égal comme le procès la Roncière. Il faut vous aimer et ne plus penser à rien.
VIII
Paris, 5 août 1835.
Vous êtes une personne intraitable, on ne sait que faire avec vous. Vous ne dites pas un mot de vos plans, de votre départ, de votre arrivée. Je ne sais plus où aller et quand aller vous chercher. Le grand meurtre de Paris n'a donc changé rien à vos plans et à ceux de M. le duc de Noailles ? Je l'espérais presque. Voici des lois contre la presse carliste et républicaine, présentées avec un grand luxe de paroles outrageantes par le brave auditeur du conseil d'état de Bonaparte et grand ami des libertés publiques. Tout cela n'est guère champêtre à Maintenon. Mais enfin, si vous y allez, j'irai. Dans mes calculs, vous devez partir demain ou après-demain, et vous aurez encore le temps de recevoir ma lettre. J'ai vu monsieur et madame***, ils sont tout joyeux, et la France qui a fait la révolution pour la liberté de la presse, va crier à bas cette liberté, et nous nous en allons ainsi en ignominie et en massacre, tantôt pour un parti, tantôt pour un autre, nous disant toujours la première nation du monde. Le refrain éternel de tout cela est de vivre pour vous aimer et d'oublier ce temps de décomposition et de misère.
IX
Samedi 9 novembre 1835.
On laisse tout chez vous quand on y va, cœur, liberté, etc. Voilà, j'espère, un tour bien galant pour vous redemander deux cravates, que j'ai achetées hier en courant et que j'ai posées, enveloppées dans une feuille de papier, sur la table de votre antichambre ; avant-hier, c'est un mouchoir de soie que j'ai laissé chez vous. Renvoyez-moi, je vous prie, tout cela, et faites-moi dire de vos nouvelles. A notre heure ! Je ris en pensant que vous aurez cru à quelque grande nouvelle à l'aspect de ce grand billet.
X
Samedi (juin 1836).
Cette lecture qui ne vous plaît guère m'a trotté toute la nuit dans la cervelle. Je veux l'abréger, nous ne lirons que les choses même de Prague ; je dirai que le reste n'est qu'un voyage qui retombera dans la lecture générale : cela sera plausible. Au fait, le duc de L. n'entendrait rien au poète et à ses rêveries.
Je vous préviens afin de n'être pas contrarié par vous. Vous me soutiendrez contre les compliments et regrets obligés. Bonjour à Béatrix. Dans trois heures, je serai avec elle dans le royaume des ombres.
XI
Je me suis arrêté tout près de vous, comme vous le voyez par cette date. J'ai craint les élections de Dieppe, et, tout compte fait, je suis venu ici. Que n'y êtes-vous avec moi ! J'ai le cœur navré au milieu de cette belle forêt, de ces eaux, de ces jardins abandonnés, remplis des souvenirs du grand Condé et de Bossuet. Si vous voyiez ces trophées d'armes, ces statues héroïques au milieu de ces bois déserts, de ces arbres marqués comme moi pour être bientôt abattus, je vous assure que vous partageriez mes regrets. C'est donc là que devait aboutir la mémoire du vieux connétable ! de Marguerite de Montmorency, du duc son frère, du vainqueur de Lens, du père du duc d'Enghien ! Ce pauvre jeune homme était né à Chantilly, comme le dit son interrogatoire. Oh ! fi des grandes mémoires, des mentions du passé, et de cette gloire si inutile ! Madame de Feuchères au bout de tout cela et des bois du parc, que l'on vend aujourd'hui dans mon auberge à cent et un coquins qui vont m'empêcher de dormir. Je n'ai eu qu'une pensée en me promenant dans ces bois, en voyant de longues percées traversant arbres après arbres, c'était vous. Pourquoi ma vie est-elle si entravée ? Que deviendrai-je ? Que ferons-nous ? Je ne veux plus m'appesantir là-dessus, car j'en crèverais. J'ai pourtant travaillé aujourd'hui et je vais travailler encore une huitaine de jours, pour lever, si je puis, les obstacles matériels.
Je vais laisser passer les six ou sept catafalques. Ensuite je retournerai à Paris. Je vous trouverai établie, quoique bien loin de moi ; mais, n'importe ! j'irai vous chercher. J'espère bientôt entendre votre douce voix. Faites-moi, je vous prie, écrire un mot ici, poste restante. C'est le fidèle Achate qui va mettre l'adresse. Souvenirs aux amis.
XII
Mardi 5 juillet 1838.
Je devais me mettre en route à midi aujourd'hui ; les embarras de madame de Chateaubriand me forcent à ne partir que demain. Puisque je dois vous quitter, je voudrais déjà avoir fait cent lieues et vous revenir ; désormais il n'y a plus pour moi de voyage. Je n'ai plus qu'un sentiment et qu'une joie : achever ma vie auprès de vous. Je meurs de joie de nos arrangements futurs et de n'être plus qu'à dix minutes de votre porte, habitant du passé par mes souvenirs, du présent et de l'avenir avec vous ; je suis déterminé à faire du bonheur de tout, même de vos injustices. Il y a aussi un grand charme à m'en aller protégé par vos paroles et votre attachement. Et puis, Dieu, le ciel et vous par delà la vie.
Si vous voulez m'écrire, que ce soit à Rodez et à Toulouse poste restante. Mille amitiés à MM. Ballanche et Ampère. Ne m'oubliez pas auprès de madame de Boigne. Irez-vous voir ma pauvre vallée votre voisine ?
M. de Chateaubriand venait de prendre rue du Bac l'appartement où il est mort.
XIII
En arrivant ici j'ai trouvé votre lettre du 13. Je suis bien aise que vous ayez souhaité un petit mot bien froid de moi. Je vous ai écrit de Clermont tous mes succès. J'ai traversé depuis toutes les montagnes d'Auvergne ; même succès à Rodez. Ce matin je me suis trouvé en Italie et j'ai vu à Alby une église qui ferait honneur à Venise et à Cologne. Me voilà à Toulouse, et il y a à peine huit jours que j'ai quitté Paris, après avoir passé toutes les nuits et fait tant de chemin. Il est vrai que c'est pour vous revoir le plus tôt possible ; je ne me dis pas cela, mais à vous, je vous le confie.
Ce soir M. de Lavergne, que j'ai vu, dîne avec moi. Nous avons déjà parlé bien de vous et nous allons recommencer. Demain nous courrons dans Toulouse et je partirai après demain pour Nîmes et peut-être après pour Marseille. Je veux vous raconter à la mer qui baigne les côtes de l'Italie. Trouverai-je quelque chose de vous à Montpellier, Nîmes et Marseille ? Je n'ose l'espérer. Ma lettre de Clermont vous aura mise en sûreté sur ma santé. Me pardonnez-vous cette petite gronderie ? J'espère que M. Ballanche m'expliquera mieux son système et que M. Ampère est revenu auprès de vous.
cette lettre de Clermont est perdue.
XIV
Cannes, 28 juillet 1838.
J'ai quitté à Marseille mon bruit pour venir voir le lieu où Bonaparte en débarquant a changé la face du monde et nos destinées. Je vous écris d'une petite chambre sous la fenêtre de laquelle se brise la mer. Le soleil se couche ; c'est l'Italie tout entière qui se retrouve ici.
Dans une heure je vais partir pour aller à deux lieues d'ici, au golfe Juan ; j'y arriverai de nuit, je verrai cette grève déserte où cet homme aborda avec sa petite flotte. Je m'arrangerai de la solitude, des vagues et du ciel. L'homme a passé pour toujours.
Il faut vous revenir : femmes, hommes, ciel, palmiers, tout ce que j'ai vu ne vaut pas un moment passé dans votre douce présence, et il n'y a de repos pour moi que là !
Mais, bon Dieu ! que de choses j'ai aperçues pourtant ! j'en étouffe ; je ne sais si je m'en souviendrai. Je vous conterai ce que j'ai fait, à Marseille, au tombeau du père de notre jeune ami. Adieu, je tombe de lassitude et je vais recommencer ma course. Je serai le 31 à Lyon.
Il fit mettre une croix sur le tombeau du célèbre physicien Ampère, qui était mort à Marseille. Depuis, les soins pieux d'une amitié fidèle ont réuni les restes du père à ceux de son fils au cimetière Montmartre.
XV
Je voulais que ma dernière lettre fût datée de Cannes. Je ne lie bien votre souvenir qu'à un beau ciel et à de grandes choses ; mais le moyen de passer dans la ville où vous êtes née sans vous rappeler la colline que je vois et où vous avez passé l'âge de la petite fille ? Que vous deviez être belle ! Je vous reviens le cœur plein de vous, et je vous rapporte des idées nouvelles, toutes empreintes de votre souvenir. J'ai écrit hier à M. Ampère ; je ne l'ai pas assez remercié ! Remerciez-le encore pour moi. Le philosophe serait à l'aise s'il voulait vendre ce qu'il a ici. Mais voilà ce que c'est que d'être nourri par vous, on s'y plaît.
Je vais achever doucement cette terrible course. Je veux vous arriver délassé, moins noir et moins poudreux. Dans quelques jours je vous reverrai donc !
Sur le philosophe : M. Ballanche.
XVI
Dimanche soir 19 juillet 1840.
Vous êtes partie : je ne sais plus que faire. Paris est le désert, moins sa beauté. Nous n'avons pris aucun parti, et il est probable que nous n'en prendrons pas. Où vous manquez, tout manque, résolution et projet. Si du moins j'avais encore quelque chose sur le métier ! Mais les Mémoires sont finis, vie passée comme vie présente. Savez-vous que la duchesse de Cumberland m'écrivait d'Ems ? Vous ne m'écrivez pas ; moi, je vous écrirai quoique pouvant à peine former une lettre. Le vieux chat ne peut plus jeter sa griffe, qui se retire. Je rentre en moi, mon écriture diminue, mes idées s'effacent ; il n'en reste plus qu'une, c'est vous. Tenons pour l'Italie : ici les intelligences, à quelque opinion qu'elles appartiennent, sont presque tout entières au service du mensonge. Du moins le soleil ne trompe pas ; il réchauffera mes vieilles années, qui se gèlent autour de moi.
Je vous remercie bien de m'avoir envoyé M. David : vos nouvelles sont bonnes. J'espère que M. Ampère, pour qui j'ai du goût et de l'amitié, apportera d'Ems même de bons bulletins. J'ai vu notre ami ; il part avec Dragonneau pour aller chez l'âme exilée. C'est la mienne que vous avez laissée en terre étrangère ; lundi nous irons voir s'il serait possible de nous établir pour un mois à Versailles.
On avait envoyé madame Récamier aux eaux d'Ems. — Notre ami : Ballanche. — Dragonneau : M. de Chateaubriand avait donné ce surnom à la gouvernante de Ballanche. — L'âme exilée : la comtesse d'Hautefeuille.
XVII
Paris, 6 août 1840.
J'ai vu hier M. Ampère ; il est bien triste, il a des craintes pour son prix, et il est inquiet de sa sœur. J'ai écrit à quelques académiciens. Je sais de temps en temps de vos nouvelles. Vous avez d'abord été bien, puis le mieux ne s'est pas soutenu. Ne vous découragez pas ; l'expérience faite, vous reviendrez et nous vous soignerons mieux que vos nouveaux amis des eaux. Vous aurez beaucoup de choses à me dire, moi je n'aurai rien à vous répéter que mon ennuyeuse chanson : que je meurs d'ennui loin de vous et que je ne sais que devenir. Hier j'ai fait une longue course au canal Saint-Martin ; c'est un bout de Paris qui me plaisait, parce que je croyais qu'il avait quelque ressemblance avec les pays d'eaux que vous habitez. J'étais tout charmé d'un haut pont sous lequel passe le canal, et de l'hôpital Saint-Louis, tout noir, ressemblant à un couvent avec des toits pointus à la Henri IV. Je me réfugie dans les combles du temps passé comme une chauve-souris. Voilà des plaisirs qui ne vous tourmenteront pas.
Je fais toujours copier les Mémoires, corrigeant par-ci par-là quelques mots dans ces vieilleries. On ne vient pas me chercher, et je n'envie pas toutes les effarades politiques qui se remuent dans les gazettes et qui ne remuent que cela. Votre nièce doit arriver ces jours-ci, elle est peut-être arrivée. M. David a la bonté de venir me parler de vous ; je lui en sais un gré infini. Ballanche rêvasse chez les d'Hautefeuille.
Êtes-vous charmée de la musique en plein air ? Le pianoteur et la princesse d'Italie continuent-ils toujours à vous plaire ? Voilà ce que c'est que de radoter, j'en suis à ces pauvretés. A quoi sert d'élever son esprit au-dessus d'un haut-de-chausse ? Je ne demande plus de lettres, vous n'écririez pas. Vous m'avez soumis. Je ne suis qu'un pauvre esclave résigné.
Sur le prix : le prix Gobert, qui lui fut donné par l'Académie des inscriptions.
XVIII
Paris, 8 août 1840.
Je vous ai écrit avant-hier. Votre lettre aujourd'hui me fait un extrême plaisir. La nouvelle que M. David nous avait donnée avait inquiété tous vos amis. Vous allez continuer les eaux. Vous faites bien, prenez courage ; n'ayez rien à vous reprocher, de sorte que nous n'ayons plus aucun scrupule de vous retenir parmi nous. Mais revenez et ne voyagez plus. Je vous espère dans les premiers jours de septembre. Vous écrivez comme un charme, je vous lis très-couramment. Moi, je vous prouve en griffonnant que ma pauvre personne s'en va. Mes sentiments demeurent : ils ne sont pas diminués comme mon écriture, et ils sont plus fermes que ma main. Rien de nouveau pour moi, sinon que je suis allé dîner à Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand et Hyacinthe. Je me suis un peu promené dans ces grands bois, où j'ai perdu, il y a longtemps, bien des années. Je ne les y ai pas retrouvées.
Hier, M. Ampère a eu un bon commencement de succès. Nous espérons réussite complète pour vendredi prochain. Je suis toujours à la paix. Le prince Louis Bonaparte vient de tenter un coup de main sur Boulogne ; il a été pris avec tous ses amis.
Mais où avez-vous pris que je me plaignais de votre silence ? Je n'ai pas dit un mot de cela. Je suis le plus soumis, le plus dompté de tous ceux qui vous aiment. On ne peut se séparer de vous. Mille choses à Astolphe.
Hyacinthe Pilorge, son secrétaire. — Astolphe : le marquis de Custine.
XIX
Moulins, dimanche 1er août 1841.
Je voulais vous écrire moi-même ; mais mes douleurs accoutumées et l'agitation de la voiture me font si fort trembler la main que je ne pourrais pas barbouiller un seul mot. Voilà où en est votre pauvre ami. Les autres voyagent et se consolent de l'absence avec leurs jeunes jours et le soleil : ils vont vers la Grèce. Quand je passai à Athènes, il y a tantôt mille ans, je n'étais pas obligé d'aller aux eaux de Néris. Mais enfin je reviendrai vite. Encore une quinzaine, dont j'espère passer la moitié à dormir, si Dieu le permet. Vous me trouverez tout aussi malade probablement que je le suis, mais vous aimant toujours. — La France m'a paru abominable ! Je ne veux plus voyager et je veux m'ennuyer désormais à domicile. Vous sentez bien que je ne sais rien, quoique, selon la coutume, je croie tout changé, bien qu'il n'y ait que trente-six heures que j'aie quitté Paris.
Si vous êtes auprès de madame de Boigne, offrez-lui un million d'hommages. Bien des choses à mon vieil ami et à votre jeune neveu.
XX
Néris, vendredi 6 août 1841.
Voilà ce que c'est que d'aimer une personne trop longtemps. On arrive à ne pouvoir plus lui écrire tout ce que l'on a dans le cœur pour elle et à être obligé d'emprunter la main du voisin. On rougit de ces fadeurs dictées, comme on rougirait en relisant toutes les déclarations de sa jeunesse. Que voulez-vous ? on se ressemble aux deux extrémités de la vie. Il vous faut donc souffrir ma seconde enfance : il me suffit que dans ma première vous m'eussiez accordé un peu plus que de la pitié.
Vous voulez des détails : je n'y entends rien, mais enfin vous le voulez. Fontainebleau me charme toujours ; je remercie le ciel de ce que nos anciens rois aimaient la chasse, cela fait du moins qu'ils ont aimé la solitude et les arbres, sans compter le reste. A Montargis, les chiens m'ont empêché de dormir. Vous savez comment s'est formée la belle histoire, depuis le chien de Pyrrhus jusqu'à celui d'Hermangarde. Des hirondelles bâtissaient leur nid à ma fenêtre, à Pouilly. A Nevers on célébrait encore les trois vieilles passées. De Moulins je vous ai écrit. A Néris, où je suis arrivé malade et gelé, j'ai trouvé madame la duchesse de Narbonne, que je n'avais pas vue depuis Prague. J'ai entrevu ce matin une dame fort malade et fort spirituelle, qui voyage avec un médecin et qui m'a dit qu'elle ne voudrait pas revivre : tout ce qu'il y a de distingué dans le monde dit cela. Je me défends du reste de toute connaissance, quoique je commence à être assiégé.
Je ne sais plus par où m'échapper pour aller vous retrouver. Je peux ne point passer par Bourges, car je suis las des rois qui fuient. Je ne puis pas retourner par Moulins, où le juste-milieu me prépare une ovation : j'ai été prévenu de ce malheur par d'invariables royalistes. Je pourrais peut-être me sauver en passant chez mon ami Hyde de Neuville, si toutefois il existe un chemin pour arriver à Sancerre, seigneurie de votre grand ami le comte Roy. J'oubliais de vous parler de madame la comtesse des Roys, qui avait la bonté de m'attendre auprès de Moulins dans son grand château bâti par les ducs de Bourbon : j'aurais vu avec grand plaisir la spirituelle fille du noble général, si, hormis vous, j'avais du plaisir à voir quelque chose. « Ma tante, si nous n'allions rien voir. » — J'ai rencontré le comte Lanjuinais, espèce de Kalmouk républicain qui ressemble à son père ; il se disputait avec un vieil officier de l'empire, et des ultras les regardaient en haussant les épaules.
Ici j'ai été servi le premier jour par une petite paysanne. « D'où êtes-vous ? de l'Auvergne ou du Berry ? — Je suis de Néris, monsieur. — De ce village là-haut, où il n'y a qu'une église et deux maisons ? — Non pas, monsieur ; je suis née chez ma mère, à la campagne, et je suis venue à Néris ; ce pays-ci est bien triste. » Et la jeune fille a ri et soupiré. — Cherchez donc à rétablir la société dans un pays où une paysanne de Néris trouve que Néris est triste ? Il est vrai que je n'ai vu dans ce village qu'une chèvre qui est venue me demander du pain, une église déserte où il n'y avait pas une âme, et un presbytère délabré où je cherchais le vieux curé, qui me cherchait en même temps à l'auberge des eaux.
Les eaux sont limpides, douces et brûlantes. On m'a frotté les mains et les pieds, en attendant les bains, avec une espèce d'herbe qui croît au fond des sources. Cela ne m'a fait ni bien ni mal. J'espère sortir d'ici plus incrédule en médecine que je ne l'ai jamais été. On dit qu'on vient ici appuyé sur une béquille et que l'on s'en va sans bâton : si je laissais ma béquille partout où j'ai porté une infirmité, j'aurais de quoi former le plus riche musée du monde. Mais le dernier appui ne me manquera pas : j'aurai votre bras. Je m'ennuie de dicter si longuement et de me trouver si bête.
A propos, ne connaissez-vous pas madame de Vatry, mademoiselle Hainguerlot ? Elle prétend que je l'ai fait danser sur mes genoux lorsqu'elle était petite fille. Mes genoux sont bien glorieux ! Je crois l'avoir rencontrée autrefois aux eaux de Cauterets, lorsqu'elle était une vraie lionne, alors que je donnai si stupidement ma démission pour plaire à des hommes qui sont devenus mes ennemis.
Me voilà au post-scriptum. Je reviens de chez le curé, que je n'avais pas trouvé hier. Même désolation. Pour tout être vivant, deux bœufs à l'ombre sous les noyers de la place, la jolie chèvre n'y était plus. J'ai sonné à la porte du presbytère ; le curé est venu lui-même m'ouvrir, et m'a conduit à sa maison, à travers un petit enclos. Je me suis assis dans une chambre où il y avait deux ou trois fauteuils de paille. Je suis reçu comme un frère par ces prêtres, qui m'ont adopté et qui sont si accoutumés à mon nom, qu'ils me traitent comme une vieille connaissance. La servante et moi nous sommes les familiers du curé. Il y a seize ans que ce prêtre vit seul, et il n'a aucun voisin à chercher dans la campagne ; les paysans ne paraissent presque plus à l'église : c'est un gardien laissé au bord de la foi et placé auprès de l'autel auquel il a survécu.
Samedi 7.
J'ai attendu l'arrivée du courrier ce matin pour fermer ce fatras. Il ne m'apporte rien de vous et j'en suis tout triste, comme si je m'étais attendu à quelque chose. Voilà les herbes qu'on m'apporte pour me rendre l'usage de ma main. En se frottant avec certaines plantes, les fées allaient par l'air où elles voulaient. J'aimerais à pouvoir me transporter auprès de vous. Respectueux hommages à madame de Boigne, mille amitiés au philosophe de Lyon. Avez-vous des nouvelles des jeunes Grecs qui font un voyage dans leur patrie ? Il fut décidé par l'aréopage que les abeilles du mont Hymette avaient droit de butin sur toutes les fleurs : on était bien jeune et bien bel esprit à Athènes.
le noble général : Hoche. — Les jeunes Grecs : MM. Lenormant, Ampère et Mérimée, partis ensemble pour la Grèce.
XXI
Néris, lundi 9 août 1841.
J'ai voulu faire disparaître le tiers entre vous et moi ce matin même ; j'ai essayé d'écrire quelques mots, ils sont illisibles. Vous aurez vu par la grande lettre que j'ai dictée avant-hier, que j'ai rempli votre intention. Je n'ai plus rien à vous dire aujourd'hui que mon attachement, ce qui est toujours fort court et fort long. J'ai pris ce pays-ci en horreur. Les eaux et les médecins me sont odieux. Cette grande chaudière que le diable fait perpétuellement bouillir et où l'on puise de l'eau chaude pour les remèdes et pour la cuisine, me gâte tout. Il me semble que nous avons pour cuisinier un pharmacien. Je souffre comme un enragé ; je passe les nuits à tousser, et je me lève brisé pour me jeter sur un vieux sofa. Des vieilles femmes que je ne connais plus, et qui me rappellent leurs admirations âgées de plus de cinquante années, me font fuir la promenade. Ah ! si je pouvais me cacher dans quelque auberge inconnue d'un village abandonné ! Ma seule distraction est de corriger le Congrès de Vérone pour le faire entrer dans les Mémoires. Je juge maintenant cet ouvrage sans partialité. C'est mon vrai titre, comme affaires, à l'avenir, et j'avais vaincu des difficultés bien autres que celles dont M. Thiers s'était vu entouré. Enfin, avant la fin du mois je vous reverrai ; c'est la seule espérance qui me fasse avaler des jours qui me soulèvent le cœur. Quand comptez-vous quitter Châtenay ? Quand serez-vous revenue à la ville ? Je réglerai mon heure sur la vôtre. On m'avait flatté de l'espoir que désormais je n'aurais plus le diable à tirer par la queue. Il y a bien longtemps que je le traîne. Mais je n'entends plus parler de rien.
Adieu, ne m'oubliez pas auprès de madame de Boigne.
XXII
Néris, samedi 6 août 1842.
Je suis troublé de votre lettre ; elle est injuste. Vous supposez que je cherchais un prétexte dans la santé de madame de Chateaubriand, et je venais de recevoir à l'instant même la permission d'aller vous voir à Maintenon ; mais ne parlons plus de cette bêtise. La moindre contrariété me donne aujourd'hui un tremblement, et je ne puis trouver dans mes pauvres doigts assez de fermeté pour vous écrire de ma propre main. Je suis bien malheureux de cette grosse bêtise des journaux, à laquelle heureusement vous n'avez pas cru : mais madame de Chateaubriand, elle, y croira, bien qu'elle ait reçu de moi une lettre tous les jours, et je ne serais pas étonné de la voir accourir ici. Il me faut bien huit jours pour démêler tout cela, et, s'il n'arrive rien d'extraordinaire, si tout s'explique en paix, je partirai pour Maintenon, où j'espère arriver du 17 au 18.
Mille choses aux amis. J'écrirai incessamment à M. de Noailles. Il m'a écrit, je crois vous l'avoir dit.
Les gazettes avaient annoncé que M. de Chateaubriand venait d'éprouver un accident de voiture ; il n'en était rien, heureusement.
XXIII
Néris, lundi 8 août 1842.
Je reçois votre nouvelle bonne lettre du 6, datée de Paris, et je suis désolé de ne pouvoir encore vous en remercier de ma propre main, parce que cette pauvre main, qui commençait à se guérir, est redevenue tout agitée par les inquiétudes que ce misérable article a donné à tous mes amis. Il faudrait, pour se guérir parfaitement aux eaux, vivre sans mouvement de cœur et de tête, et se tenir toujours dans la sainte présence de ses misères ; j'ai peur que ce journal n'ait tout gâté. Quoi qu'il en soit, j'irai vous voir à Maintenon, si vous y êtes encore ; j'y passerai vers le 20. J'attends une dernière lettre de madame de Chateaubriand, qui m'arrivera mercredi 10, et d'après laquelle j'écrirai sur-le-champ à M. le duc de Noailles. Vous dire combien j'ai envie de vous revoir, vous devez l'imaginer. La conclusion de tout cela est celle que vous en tirez. A mon âge, le grand voyage est trop près pour le rapprocher encore par des absences si courtes qu'elles soient. — Je reçois une lettre de Ballanche. Il a quitté Dragonneau pour l'Ame exilée.
XXIV
Néris, samedi matin 13 août 1842.
Les inquiétudes de madame de Chateaubriand m'obligent à hâter mon départ : je partirai d'ici lundi 15 au soir, et peut-être serai-je à Maintenon mercredi ou au plus tard jeudi matin, et je reprendrai après le déjeuner la route de Paris. Vous ne serez plus injuste, j'espère, et vous ne direz plus que je ne vous cherche pas. A jeudi donc 18. J'ai peur que vous ne me trouviez pas aussi guéri que je l'espérais.
XXV
Bourbonne-les-Bains, 4 juillet 1843.
Que vous est-il donc arrivé pour être devenue si aimable ? Encore une lettre de vous, et de votre propre main ! Je ne puis cependant vous répondre aujourd'hui que par la main d'un secrétaire. Les premiers bains m'ont éprouvé d'une manière plus sensible que je ne l'ai dit rue du Bac. Quant à vous, faites tout ce que vous voudrez. Je n'aime pas trop cette mauvaise compagnie que vous voulez aller voir. Mais après tout, qu'importe ce que nous faisons ? tout cela passe si vite.
Je voudrais vous dire ce que je fais : je regarde par la fenêtre, je vois quelques alouettes qui montent au ciel en chantant sur des champs de blé, et la fumée qui sort de la cheminée d'une chaumière. Tout se passait de la sorte du temps de la Romaine qui découvrit ces eaux. On cherche à retrouver le sang que l'on a perdu ; moi, je ne voudrais retrouver le mien que pour vous le donner. Je tâcherai d'achever une saison des eaux, c'est-à-dire vingt jours ; après quoi je retournerai vers l'Abbaye, voyant toujours Venise à l'horizon. Je suis charmé que M. Ampère en ait fini et surtout s'il nous reste. C'est par la tombe de son père que j'ai vue à Marseille que je pense à lui. Mes deux maréchaux Oudinot et Bourmont vont me quitter ; je resterai seul à penser à vous.
Sur « rue du Bac » : à madame de Chateaubriand.
XXVI
Bourbonne-les-Bains, 10 juillet 1843.
Votre petite lettre si méchante me fait pourtant grand plaisir. Votre colère me prouve que vous m'aimez. J'ai pris les douches malgré moi, pour tâcher de ne plus arriver à l'Abbaye-au-Bois comme un pauvre vieux malade à qui il ne manque que son bonnet de nuit. Je commence à croire réellement qu'elles me feront du bien. Convenez que vous ne serez pas fâchée de me voir entrer chez vous un peu plus droit que de coutume ; quand il n'y aurait que l'apparence d'une résurrection, c'est bien quelque chose. Le malheur veut que je vous écrive le matin en sortant de mes horreurs de bains et de douches. Je suis comme un vieux chevreau, qui, de la corniche d'une montagne, aurait dégringolé dans l'eau. Mais laissez faire encore une semaine de ce traitement, et je n'aurai plus à prendre toutes ces immersions qui, si elles ne me guérissent pas, ne laisseront rien en moi du vieil homme.
Vous me contez gaiement que vous ne voyez plus que des femmes qui ne vous plaisent guère. Moi, j'en suis aux curés, qui m'envoient des framboises : si du moins je vous les pouvais envoyer ! Je vis ici sur mon passé, il n'est question que du Génie du christianisme que je barbouillais il y a plus de quarante ans. Allons, il faut que je vous quitte pour aller à la messe à l'hôpital militaire. Je suis très-en rapport avec ces autres camarades.
Un petit mot de ma main, c'est ma signature. Ma main tremble fort du choc de la douche. A bientôt.
XXVII
Blois, 5 heures du soir, 20 septembre 1843.
Je vous écris à mon retour de Chambord, dans une admiration que je ne puis dire de François Ier, et dans un saisissement de tristesse tout aussi inexprimable. On ne connaît pas François Ier quand on n'a pas vu Chambord. Je retourne demain à Paris ; je suis d'une telle fatigue que je puis à peine dicter ces deux ou trois lignes. Mais quel bonheur de vous revoir à la fin du mois !
LES DEUX DERNIERS BILLETS DE SA MAIN
XXVIII
Je veux essayer un mot. — Vous le savez sans que je le barbouille, à vous pour jamais ! Qu'ai-je à faire de mieux que de continuer à vous aimer ?
XXIX
Paris, 28 août.
Quand M. David a envoyé hier chez moi, j'allais vous écrire. Je commence à me voir mourir. Je ne veux pas m'en réjouir pour ne pas vous affliger. Si vous êtes à Saint-Éloi, évitez les grenouilles. Je vous écris du désert de Paris.
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui !
De mes grands jambages d'autrefois, je suis arrivé à ces pattes de mouches ; mais une main de secrétaire ne s'interpose pas entre vous et moi.