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L'Enchanteur 1768—1848

Livre III

L'homme politique

Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand · 25 min de lecture · p. 208–234 · chapitre 12 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je n'ai pas besoin de dire pourquoi je commence par l'examen des opinions politiques de M. de Chateaubriand : c'est sur le terrain des affaires que l'illustre écrivain a rencontré les adversaires les plus sérieux : c'est ' propos de ses luttes de parti qu'il a récriminé avec le plus d'amertume. S'il eût été plus indulgent et plus réservé à l'égard de ceux dont il ne suivait pas le drapeau, s'il eût plus ménagé ses propres amis, on ne se serait pas avisé d'entreprendre l'autopsie de son caractère, et contre des insinuations qui vont jusqu'à l'outrage il eût trouvé des défenseurs plus fermes parmi les hommes de sa couleur. Sachons donc au vrai ce que M. de Chateaubriand a été en politique, et d'abord écartons une fois pour toutes ce jugement général qu' propos de lui on a voulu porter contre l'intervention des poëtes dans les affaires. L'auteur de la Monarchie selon la charte pourrait d'abord répondre : Je ne suis point un poëte et je n'ai jamais prétendu l'être. Il se laissait dire par ses amis qu'il avait les deux instruments, et ses amis avaient raison : M. de Chateaubriand a écrit des vers plus sincèrement beaux qu'aucun de ses contemporains; mais Bossuet aussi a écrit de beaux vers, et il ne mérite pas pour cela la qualification de poëte, surtout quand on en fait un reproche. Le poëte, à proprement parler, est celui qui s'exprime plus naturellement en vers qu'en prose; ce privilége implique des conséquences restrictives pour celui qui le possède : il est nécessairement l'esclave d'une certaine émotion superficielle qui ne laisse pas à l'esprit le calme et la réflexion. Lorsque Cuvier répondait au discours de réception de M. de Lamartine à l'Académie française, il s'efforçait de définir l'inspiration poétique, et l'on s'apercevait à quel point il lui était difficile de se placer dans cette hypothèse; le poëte, à son tour, ne se serait pas logé plus aisément dans l'hypothèse du génie scientifique de Cuvier. M. de Lamartine n'a pas réussi à transporter la poésie dans la politique, parce qu'il y a toujours entre les objets et lui un prisme cha- 1½.

toyant qui les dissimule et les déforme; cela est encore plus vrai de M. Victor Ilugo, qui ne voit et ne peut voir dans la politique qu'une réclame pour sa poésie, et une paire d'échasses pour son orgueil.

Vous êtes séduit un moment par l'éloquence de M. de Lamartine; il a un beau geste, une belle figure, un bel organe : les phrases tombent admirablement moulées de sa bouche; mais si vous cherchez un enchaînement d'idées, vous y perdez votre peine. C'est pour lui surtout que Molière a fait, deux siècles à l'avance, le vers devenu proverbe :

On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé.

M. de Lamartine ne le sait pas lui-même; il s'enivre de ses phrases. Il n'est devenu une puissance politique qu'à mesure qu'on cessait de s'entendre. Après nous avoir poussés dans l'abîme, il lui restera le renom d'avoir été le barde de la nouvelle Babel.

Qu'on jette, au contraire, un regard rétrospectif sur la participation de M. de Chateaubriand aux affaires de la France, il ne sera pas difficile de reconnaître un jour, une époque donnée où il a exprimé dans la prose la plus claire, la plus logique, la plus substantielle, l'opinion soit d'un grand parti, soit de plusieurs partis coalisés, et cela dans un temps où le but que l'on poursuivait était évident, où tous les hommes d'une certaine valeur travaillaient à naturaliser en France le gouvernement représentatif. Il ne s'est pas contenté de prendre la plume: il a été ambassadeur, ministre; il a précédé de vingt-cinq ans M. de Lamartine dans le ministère des relations extérieures. Pour justifier les hésitations de sa politique active, M. de Lamartine peut alléguer la violence des circonstances au milieu desquelles il a dû l'exercer. M. de Chateaubriand, au contraire, a administré pendant une trêve de sécurité et de calme, et si l'on trouve qu'il vante un peu trop les résultats de sa politique, on ne peut nier que ces résultats n'aient donné à la restauration ses meilleures et ses plus honorables années. Il a donc fait de toutes les façons de la politique en prose, et c'est cette prose non poétique que nous avons à apprécier.

M. de Chateaubriand tenait par toutes ses racines au parti royaliste : issu d'une famille illustre, mais d'une branche tombée dans l'oubli; né d'un père qui, possédé de la passion de réhabiliter sa maison; trouvait un moyen de se rehausser en se rapprochant de la cour, contrairement à l'esprit de sa province; plus Breton de race qu'il ne l'était lui-même (il affectait de se croire une origine normande) et moins Breton de sentiment qu'il ne le prétendait dans l'occasion, accouru, sous l'influence de ces idées anciennes et nouvelles, des forêts d'Amérique à l'armée de Condé, gentilhomme dans l'âme, émigré pendant huit anș, M. de Chateaubriand avait reçu de cette origine et de cette éducation des idées dont il n'aurait pu se dépouiller sans une versatilité qui fut toujours étrangère à sa nature. Mais, d'un autre côté, il était né songeur et mécontent; sa sauvagerie naturelle et acquise le jetait directement dans la vieille opposition bretonne. Il avait paru dans les carrosses du roi comme un louveteau mal apprivoisé ; il tirait l'épée avec les gentilshommes tapageurs de sa province contre les gens des communes qui repoussaient l'impôt du fouage. 1789 ne le trouva que mieux disposé à s'associer, par dépit contre l cour, aux préludes de la nuit du 4 août. D'ailleurs, le tourbillon du siècle l'avait entraîné, il avait perdu ses croyances. Quelques années plus tard, écrivant l'Essai sur les révolutions, il philosophait dans le sens du désordre général; enfin, son séjour prolongé en Angleterre avait produit en lui l'effet de ces opérations qui modifient la nature des plantes. Une organisation aussi intelligente et des convictions aussi incertaines n'avaient pu rester indifférentes au spectacle de la vie publique que la Grande-Bretagne déployait alors. Le témoignage qu'il rend lui-même de l'impression que l'Angleterre lui avait faite est précieux à recueillir; voici sous quels traits il se peint l'époque de l'émigration : « Je nourrissais toujours au fond du cœur les regrets et les souvenirs de l'Angleterre; j'avais vécu si longtemps dans ce pays que j'en avais pris les habitudes (il ne les a jamais complétement perdues)... j'étais i Anglais de manières, de goût, et jusqu'à un certain point de pensées; car si, comme on le prétend, lord Byron s'est inspiré quelquefois de René dans son Childe-Harold, il est vrai de dire aussi que huit années de résidence dans la Grande-Bretagne, précédées d'un voyage en Amérique, qu'une longue habitude de parler, d'écrire et même de penser en anglais, avaient nécessairement influé i sur le tour et l'expression de mes idées. » (T. III, p. 371.)

Sans doute si, même après avoir reçu cette forte couche anglaise, il s'était associé d'une manière durable à la fortune du grand homme qui relevait la France, il aurait probablement modifié les idées politiques qu'il avait rapportées de l'exil. Le meurtre du duc d'Enghien, en détruisant les liens passagers qui l'avaient rapproché de Napoléon et en lui donnant une attitude décidément royaliste, le réengagea aussi de bonne heure sous les drapeaux de la liberté constitutionnelle; et c'est ainsi que, parti d'un autre point de l'horizon, il se trouva, au retour des Bourbons, dans le même système politique que les plus illustres ou les mieux doués dans le camp protestant et philosophique : madame de Staël, Benjamin Constant, M. Guizot. Sous ce rapport, il n'était pas sans analogie avec M. Royer-Collard, qui n'avait pas émigré, qui n'était devenu Anglais que de loin, mais qui avait servi en France la cause des princes exilés, et qui se trouvait conduit à proclamer la forme constitutionnelle comme la condition essentielle du gouvernement de la monarchie.

Mais M. de Chateaubriand n'avait rien dans le caractère d'assez communicatif, nous allions dire d'assez commode, pour qu'on s'entendît aisément avec lui sur une marche politique à suivre. La vérité est qu'il resta pendant les onze premiers mois de la monarchie restaurée à bouder contre les ingrats qui n'avaient pas l'air de comprendre que la brochure aujourd'hui si violemment attaquée eût rendu la France aux Bourbons. Après son séjour à Gand et son ministère de l'exil, qui faisaient de plus en plus de lui un héraut d'armes à dalmatique fleurdelisée, le conflit s'engagea entre ses alliés sans le savoir et lui. Ce conflit n'eut qu'une trêve, celle de l'époque où, par mécontentement personnel, réagissant contre son principe, M. de Chateaubriand commit, de son propre aveu, une faute politique qui est devenue fatale i la France. A l'exception de ce rapprochement, qui manquait de franchise comme toutes les coalitions, M. de Chateaubriand et les hommes du système anglais, les doctrinaires, puisqu'il faut les appeler par leur nom, ont été pendant trente ans des adversaires acharnés, et se sont fait une guerre qui, sous beaucoup de rapports, rappelait celle des frères ennemis.

Si je n'étais habitué, par une expérience déjà longue, i ne voir apporter dans les jugements poliliques qu'une passion superficielle, je ne pourrais m'étonner assez de trouver généralement placés dans l'opinion à deux extrémités opposées les deux hommes qui ont travaillé avec le plus de talent, de conviction et de persévérance, à naturaliser en France le système constitutionnel des Anglais : je veux dire M. de Chateaubriand et M. Guizot. A les bien étudier, cependant, il semble qu'ils n'aient fait, pendant toutes les années communes de leur carrière politique, qu'une course à fond de train pour arriver l'un avant l'autre au but qu'ils s'étaient proposé. M. Guizot, quoique le plus jeune, entre le premier aux affaires; il n'y a pas, au fond, d'anachronisme dans l'aversion qui le signale à vingt-cinq ans comme l'homme important du ministère de l'abbé de Montesquiou et qui lui reproche son voyage de Gand : les deux rivaux s'y rencontrèrent et y échangèrent, sous l'influence conciliante de la mauvaise fortune, quelques rapports assez froids. Au retour de l'émigration des cent-jours, ils s'isolèrent de nouveau pour comprendre, chacun à sa manière, l'acclimatation de leur idée favorite. Mais en face du gentilhomme et du catholique se trouvait le plébéien et le protestant : l'un voulait greffer sur la révolution et l'empire, l'autre sur la restauration. Le premier, touché comme il devait l'être des malheurs de ses coreligionnaires dans le Midi, ne voyait dans le parti royaliste qu'une rancune surannée et sans intelligence : il aurait voulu émanciper les Bourbons de la tutelle de leurs amis; le second aurait trouvé monstrueux que la restauration ne s'accomplît pas au profit des victimes de l'émigration et de la Vendée : il ne voyait avec raison de sécurité pour les Bourbons qu'au sein de leur propre parti; mais il aurait voulu, comme ces jardiniers hardis qui transportent des arbres tout venus, planter d'un coup de baguette les idées nouvelles au milieu des vertus royalistes : il considérait ses propres études en Angleterre comme un capital amassé au profit de tous les émigrés, et il le partageait généreusement entre eux, à la condition qu'ils crussent à sa parole.

La différence ne consistait pas seulement dans le choix du terrain : elle portait aussi sur les moyens employer. M. Guizot et ses amis, en adoptant la révolution, étaient conduits d'une manière irrésistible à épouser les traditions administratives de l'empire; d'ailleurs ils avaient la responsabilité du pouvoir, et dans cette position, comic on est plus embarrassé, on est aussi plus timide. De ce côté, ce n'était donc qu'avec une lenteur infinie qu'on prétendait infuser l'élixir constitutionnel dans les veines de la nation. Sous cette influence prudemment administrée, la France devait peu à peu dépouiller ses préjugés de despotisme, et surgir enfin ' la plénitude de la liberté; mais ce système de sevrage, avec un succès très-incertain et des intentions suspectes dans un grand nombre, avait encore l'inconvénient de fermer aux royalistes la porte des affaires, et M. de Chateaubriand, repoussé tout le premier, ne l'entendait pas ainsi. C'est alors que s'emparant avec la force d'un géant et le prestige d'un magicien de l'arme anglaise que M. Guizot gardait pour une meilleure occasion, et que les alliés des doctrinaires ne touchaient que du bout du doigt, il la tourna contre ses adversaires politiques, et enrôla tant bien que mal tous les royalistes; jusque-là désorientés, sous une bannière qu'ils commencèrent trouver bien belle et bien naturelle, puisqu'il plaisait ainsi au médecin des cas désespérés de la monarchie.

Dans ces brusques revirements, il n'était pas étonnant qu'on s'inquiétât peu des mœurs politiques de la nation, puisque de part et d'autre il était convenu qu'elle n'en avait pas, et qu'il s'agissait de lui en faire. M. de Chateaubriand, de son côté, trouvant la transformation peut-être encore plus difficile, n'en mettait que plus d'ardeur à presser l'inoculation de ses idées; et comme on aurait eu quelque droit de lui dire qu'après tout les principes exposés par lui avec tant d'autorité et de séduction appartenaient plus naturellement à ceux qu'il combattait, et qu'entre eux et lui il n'y avait qu'une question d'opportunité, tandis qu'il n'avait pas, pour ainsi dire, un soldat derrière lui qui ne fut prêt à tirer sur son général; alors, pour couvrir l'embarras de sa position, il entrait en plein dans l'inique fiction des mœurs anglaises. Sous prétexte d'opposition systématique, il traitait ses antagonistes avec toute la hauteur de mauvaise foi d'un Junius. Il s'est expliqué à cet égard en termes trop clairs pour que nous hésitions à les rapporter ici « L'idée que j'avais du gouvernement représentatif me conduisit à entrer dans l'opposition ; opposition systématique me semble la seule propre ce gouvernement : l'opposition surnommée de conscience est impuissante. La conscience peut arbitrer un fait moral; elle ne juge point d'un fait intellectuel. Force est de se ranger sous un chef appréciateur des bonnes et des mauvaises lois. N'en est-il pas ainsi alors que tel député prend sa bêtise pour sa conscience et la met dans l'urne? L'opposition dite de conscience consiste à flotter entre les partis, ' ronger son frein, à voter même, selon l'occurrence, pour le ministère, à se faire magnanime en enrageant : opposition d'imbécilités mutines chez les soldats, de capitulations ambitieuses parmi les chefs. Tant que l'Angleterre a été saine, elle n'a jamais eu qu'une opposition systématique... v (T. VII, p. 462.) Tels étaient les sophismes dont on se berçait en 1816 et plus tard, pour faire du pouvoir à tout prix et traiter ses adversaires a outrance.

Iliacos intra muros peccatur, et extra.

'Quoi qu'il en soit, M. de Chateaubriand avait réussi au delà de l'espérance commune et par la seule force de son talent. Le parti royaliste, promptement formé à son école, était entré à pleines voiles dans la carrière constitutionnelle : il n'avait pas tardé à produire ce qu'on attendait le moins de lui, des hommes d'affaires. A leur tête se montrait M. de Villèle, tout à fait supérieur en matières de finances. On s'étonnait de voir ainsi ce bataillon de recrues monter à l'assaut du pouvoir, et revendiquer par des services incontestables le droit pour la vieille France de conduire la nouvelle. Une catastrophe qui révélait les haines implacables de la faction révolutionnaire, l'assassinat de M. le duc de Berry, renversa le dernier obstacle. On a reproché à M. de Chateaubriand d'avoir profité de cet événement; ce reproche est une véritable folie. Après une telle lumière jetée sur l'état des bas-fonds de la société, le succès des royalistes était inévitable; M. de Chateaubriand n'y mit qu'une phrase de trop : c'est souvent un malheur que de savoir faire de belles phrases.

Depuis cette crise, qui ne fit pourtant pas entrer immédiatement au ministère lę rédacteur en chef du Conservateur, jusqu'à l'insulte gratuite par laquelle M. de Villèle lui signifia son expulsion, la part toujours croissante que M. de Chateaubriand prit à la direction des affaires améliora de jour en jour la position de la royauté et de la France. Quoi qu'on dise, il avait une grande et juste idée du rôle de notre pays. Par l'expédition d'Espagne, dont il a raison d'être fier, il donna à la restauration ce qu'elle n'avait pas, une armée, et nous fit, pour la première fois depuis huit ans, respecter au dehors. Cependant il ne pouvait se faire illusion sur les périls de sa position : on excitait habilement contre lui les préventions et la jalousie d'un homme qui, malgré son mérite, n'avait pas de droit de devenir son rival. Déjà d'autres ont livré à la presse le secret de ces tristes intrigues : l'Europe, inquiète de la renaissance française si rapidement opérée par M. de Chateaubriand, poussait au renversement de cet homme d'État. Il semble reprocher, en deux endroits de ses Mémoires, i Louis XVIII d'avoir traité l'empereur Alexandre avec une hauteur toute bourbonienne ; Louis XVIII allait le chasser de son conseil, en grande' partie pour calmer des mécontentements qu'avaient soulevés des procédés du même genre. Le ministre y prêtait d'ailleurs par ses allures, dont on ne pouvait expliquer l'étrangeté. Il avait des besoins de solitude qu'on se hâtait d'interpréter comme des conspirations contre ses collègues : il n'avait pu prendre sur lui d'être naturel avec les princes, et ceux-ci lui en voulaient de l'embarras qu'il leur causait par son silence gourmé. Toutes ces misères étaient activement exploitées par l'envie, puissante dans tous les rangs de la nation française.

Les procédés de Louis XVIII et de M. de Villèle firent du ministre un Coriolan : il voua à la vengeance les imprudents qui l'avaient blessé, et il trouva dans la liberté de la presse et dans son talent une arme d'une puissance terrible. M. de Villèle, malgré l'appui que lui prêtaient les hommes d'affaires de presque toutes les opinions, devait tomber sous ses coups, et il n'y résista pas. On comprend que M. de Chateaubriand n'ait pas profité de sa dépouille, et on doit lui rendre au moins la justice qu'il ne chercha pas à le faire. En se trouvant dans ses attaques sur le même terrain que l'opposition libérale, il ne lui avait aucunement sacrifié ses convictions monarchiques : après avoir vu reconstituer un ministère de sa propre couleur, il s'éloigna pour ne pas entraver sa marche, et à fome, où l'on a conservé le plus honorable souvenir de son ambassade, il ne s'attacha qu'à faire aimer la France et à propager au dehors le prestige rajeuni de la monarchie des Bourbons.

Cependant, l'arrangement conçu sous ses auspices n'avait eu qu'un succès éphémère; les qualités aimables et loyales de M. de Martignac ne suffisaient pas à la difficulté de la tâche; d'un côté, les royalistes, troublés par l'opposition furieuse de leur ancien chef, avaient renoncé leur goût d'emprunt pour le système anglais; de l'autre, le parti hostile aux Bourbons, qui avait pris des forces sous l'élan donné par un talent aussi vigoureux, ne dissimulait pas ses espérances. Le nouveau roi Charles X donnait les mains au mécontentement royaliste qui caressait ses idées; les libéraux cherchaient de misérables chicanes à M. de Martignac :. le moment approchait où devait sonner l'heure fatale de la monarchie.

Ce moment fut signalé par une double et terrible faute : puisque, en présence de la mauvaise foi des adversaires, on voulait donner un nouvel élan à l'opinion royaliste, ce qui peut aujourd'hui très-légitimement se soutenir, il n'y avait qu'un parti salutaire à prendre, c'était de tenter une réconciliation entre M. de Chateaubriand et M. de Villèle, et de les replacer à la tète des affaires. M. de Chateaubriand se serait-il prêté à cette combinaison? Il a l'air de le croire; mais le fait est qu'on n'y pensa même pas. De son côté il eut le tort fort grave a nos yeux de laisser l'opposition de gauche mettre ce qu'on appelle vulgairement un grappin sur lui, et de donner sa démission d'une ambassade dont la politique se mouvait en dehors des tracasseries de l'intérieur. Il trouvait lui-même très-mauvais que des gens qui n'avaient jamais été ses amis disposassent cavalièrement de sa personne et lui dictassent sa conduite : il convient d'ailleurs qu'il y avait au moins de la précipitation à jeter, comme il le fit, sa démission à la face du roi, sur la seule présomption des projets anticonstitutionnels d'un ministre, son ancien ami, et qu'il avait fait appeler lui-même à l'ambassade de Londres. Il n'avait fait aucun pacte avec l'opposition ennemie des Bourbons ; pourquoi se laissa-t-il aller à agir comme s'il lui eût vendu son œuvre?

Les conséquences de cette résolution, dans laquelle l'amour-propre tint malheureusement une grande place, étaient pourtant faciles à pressentir; par la il semblait se résoudre à faire cause commune avec l'opposition qui poussait la monarchie l'épée dans les reins, et il ne fallait pas une grande perspicacité pour s'apercevoir qu'il serait trop tard pour qu'il distinguât ses convictions royalistes du mouvement insurrectionnel, si le jour arrivait où l'existence de la monarchie serait en jeu. En gardant entre les deux aveuglements une neutralité dictée par son dévouement à la cause royaliste, il eût apporte aux tendances du prince de Polignac une heureuse entrave, et il cût offert un point de ralliement honorable et sûr aux hommes qui voulaient résister à la marche de plus en plus révolutionnaire de l'opposition.

Mais M. de Chateaubriand était destiné à ne faire ces réflexions que quand il n'aurait plus qu'à se frapper la poitrine ; quant à M. Guizot, sa position bien plus nette ne lui laissait aucune hésitation : il mi suffisait de se maintenir avec loyauté sur le terrain de la résistance légale; aucun lien particulier ne le rattachait a la monarchie : si celle-ci était décidée à se perdre, il calculait d'avance quel serait le point d'appui que l'on trouverait pour s'opposer a l'entraînement révolutionnaire. On conspirait ouvertement pour M. le duc d'Orléans, et le chef des doctrinaires, tout en s'abstenant avec soin de toute participation à ces entreprises illégales, trouvait dans sa religion, dans ses études et jusque dans ses succès littéraires, des raisons pour ne pas trop s'effrayer d'un second 1688. Après tout, c'était peut-être à ses yeux un pas nécessaire vers la perfection du système constitutionnel, système dans la pure conception duquel n'entre pas une charte octroyée, mais une charte imposée.

Le réveil de juillet 1830 fut terrible pour M. de Chateaubriand; dans son discours d'adieu à la chambre des pairs, il exhala son trouble tout en cachant ses remords. Rentré dans la vie privée, il ne pouvait se dissimuler qu'il avait contribué pour plus de moitié au succès de la conspiration orléaniste; comme il était importun ceux même dont il avait involontairement secondé le triomphe, on laissa passer le moment décisif sans même lui demander la permission de se séparer de lui, et cet inexplicable dédain lui creusa dans l'âme une blessure qui ne se referma plus. Pour résister à l'amertume de sa position, il lui aurait fallu la patience d'un saint; du moment qu'il ne put remporter sur lui cette victoire, son habitude invétérée d'isolement devait le pousser et le poussa en effet aux derniers excès de l'invective. Qu'on ne lui reproche pas d'avoir mis dans cette querelle plus ou moins d'amour-propre : en fait d'amour-propre, j'attends que, la main sur la conscience, on lui jette la première pierre. Il fut injuste, il outra les expressions, il accueillit sans examen les plus mauvaises inventions de la presse; il reprocha à M. Thiers l'orgie de Grand-Vaux; il tonna contre les massacres de Lyon et de la rue Transnonain; il jugea, comme le faubourg Saint-Germain, que M. Louis Blanc avait très-impartialement raconté la révolution de juillet; il gémit sur la presse muselée, sur l'état de siége et sur l'abaissement de la France. Mais n'avait-on pas vu, dans la discussion des lois de septembre, M. Royer-Collard, qui pourtant avait prêté serment à la nouvelle monarchie, tonner avec presque autant d'exagération contre ces mesures, trop justifiées aujourd'hui par ce qu'on a été obligé de faire depuis que nous vivons en république? C'est qu'au fond de l'âme M. Rover-Collard ne se pardonnait pas plus que M. de Chateaubriand d'avoir travaillé, par la roideur de son opposition, à la chute de la monarchie : le vieil agent royaliste se trouvait sous. le législateur de la doctrine. .

Que M. de Chateaubriand, dans ce déluge d'invectives, ait laissé voir un certain degré de faiblesse sénile; qu'avec une puérilité qui n'est pas rare chez les hommes à imagination vive, après avoir cédé à l'attrait du pouvoir, il ait mal supporté le vide qui se fait autour des hommes dont la puissance s'est évanouie; qu'il ait jugé avec d'autant plus de rigueur tout ce qui se faisait sans lui; qu'après avoir • vu à l'œuvre dans sa jeunesse les grands diseurs d'injures de l'école anglaise, il se soit encore une fois trompé sur le génie français, en ornant sa polémique de cette malheureuse importation, je ne connais personne qui puisse contester de tels reproches. Mais quelque regret poignant que j'en éprouve, comme attaché par un devoir d'admiration et de reconnaissance à la mémoire de N. de Chateaubriand, si je laisse de côté les blessures des vivants, hélas ! bientôt fermées par la mort, ce qui absout à mes yeux l'homme d'État, c'est la hauteur de ses vues, c'est l'incroyable sûreté de son jugement. Je n'hésite pas à l'avouer aujourd'hui : quand je lisais ses brochures politiques publiées après 1830, quand dans les parties que je connaissais de ses Mémoires je trouvais l'expression encore plus marquée de ses anathèmes, je m'inquiétais pour lui du contraste fâcheux qui ne pourrait manquer de s'établir entre les événements et ses prédictions. Mais aujourd'hui, retrouvant toute notre histoire récente retracée en traits de feu, plus de quinze ans avant qu'elle ne s'accomplît, je me demande comment il peut prendre fantaisie à des hommes raisonnables de contester désormais la supériorité de son sens politique. Sans doute il s'est trompé sur la possibilité d'acclimater en France le système de la constitution anglaise; mais cette erreur, ne l'a-t-il pas partagée avec ceux qui s'efforcent de le ravaler aujourd'hui? Je dirai plus : il était seul capable de réussir dans cette entreprise; car il y mettait seul les deux conditions obligatoires, le respect de l'hérédité légitime, et pour la presse, dont il a toujours défendu la liberté avec passion, une loi répressive d'une rigueur proportionnée aux dangers qu'elle fait courir.

Du reste, quand il retrempait la vieille fidélité royaliste dans le flot des idées nouvelles, n'avait-il pas raison? Quand il travaillait à effacer par la grandeur de la France le certificat d'origine qu'on ne cessait de reprocher aux Bourbons, n'avait-il pas raison? Quand il a déclaré que l'établissement de Juillet périrait par son propre principe, a-t-il eu tort? Quand il a mesuré l'effrayant progrès des idées démocratiques, s'est-il trompé?

Qui croirait, si nous tous témoins oculaires n'étions pas là pour l'attester; si, en 1845, je n'avais pas moi-même donné en pleine Sorbonne, à cinq cents auditeurs ravis d'enthousiasme, la lecture de la conclusion des Mémoires d'outre-tombe, qui croirait, dis-je, que cette conclusion ait été écrite il y a plus de dix ans, et qu'elle n'ait pas été plutôt dictée par les événements accomplis depuis 1848? Il n'y a pas jusqu'à l'incertitude de son jugement sur un avenir plus éloigné, jusqu'à l'espèce de tenson qu'il établit entre les chances de la monarchie et celles de la république, qui ne réponde merveilleusement à l'incertitude fondamentale des esprits.

On dira peut-être que ces grandes vues tiennent plus de la poésie que de la réalité (beaucoup de gens traitent de poésie toutes les vérités d'un ordre élevé); il a pu, dira-t-on, saisir l'ensemble, mais les détails devaient lui échapper : ou il les dédaignait, ou il était impossible qu'il en eût le sens. J'en demande pardon à ceux que cette richesse de facultés importune ; mais M. de Chateaubriand avait aussi le sens des détails ; le travail ne lui répugnait pas : ses observations étaient justes et multipliées, ses voyages l'attestent; quand il a voulu traiter sérieusement des questions d'érudition, il y a pleinement réussi; ses dépèches aux affaires étrangères sont à la fois belles, justes et soignées. D'ailleurs il était de ces hommes à qui les subordonnés devaient sauver les détails, et tous ceux qui ont travaillé sous ses ordres attesteraient au besoin que le travail avec lui était rendu facile par la promptitude de sa perception et la bien- • veillance de ses procédés. Mais à part quelques collaborateurs fidèles et qui ont mérité de conserver le titre d'amis de M. de Chateaubriand, on aimait mieux le jalouser et le miner en dessous que de le servir; et de là cette chute outrageante d'ou tous les malheurs de la France sont venus.

Je ne conteste pas les admirables qualités de notre nation, mais il y a un vice qui les gâte toutes, c'est l'envie. L'envie, qui inspire les coupables espérances qu'on nourrit dans les classes pauvres, avait d'abord exercé ses ravages parmi ceux que l'éducation et la richesse auraient dû mettre à l'abri de cette triste passion. Si du moins l'expérience pouvait nous servir! mais l'expérience ne profite guère qu'a des individus isolés, incapables d'agir sur les hommes réunis.

Geux qui ont obtenu de grands succès littéraires sont exposés à des dangers d'un genre particulier et dont ils se sauvent rarement : la tète leur tourne inévitablement à la hauteur ou on les place; mais ce n'est point une raison pour les jeter à la porte de la république après les avoir couronnes de fleurs, quand, malgré leur supériorité comme écrivains, ils peuvent rendre dans les affaires des services à leur pays. Si l'on avait la conscience de la vraie supé riorité, si, aprésavoir senti ce que valent les hommes, on se résignait à leur rendre publiquement justice, pourquoi n'userait-on pas, envers ceux que la louange a dû gâter, de ménagements appropriés à leur disposition d'esprit? On convient que Louis XIV avait l'art de discerner les hommes; il avait encore celui de les soutenir et de les employer, non-seulement suivant leur génie, mais encore suivant leur faiblesse; et c'est ainsi seulement que les hommes supérieurs ne deviennent pas, par une juste punition, le fléau de leur pays. Si le ressentiment de M. de Chateaubriand a perdu la monarchie légitime, c'est que la monarchic légitime avait oublié les leçons de Louis XIV.

N'appelons donc ni intraitable, ni insociable celui avec lequel on n'a su ni traiter ni vivre. Si, en dépit d'un abord peu commode et d'une gloire importune pour les grandes vanités des petits hommes, on avait discerné les ressources pratiques qu'offrait le génie de M. de Chateaubriand, et secondé le mouvement qui l'entraînait vers les affaires après avoir épuisé les succès de l'imagination, on aurait eu un grand ministre de plus et deux révolutions de moins.

Dans la conduite de toutes les opinions à l'égard de M. de Chateaubriand, on peut remarquer une double ingratitude et une double maladresse : les uns, après avoir accepté ses services, lui en ont marchandé la récompense, quand ils ne la remplaçaient pas par un outrage; les autres, après l'avoir accepté comme auxiliaire, l'ont abandonné indignement, le but atteint, sur la route. Il a ressenti profondément cette imprudente et coupable conduite ; il a fait éclater surtout sa colère contre ceux qui lui devaient d'autant plus que son association avec eux était moins natur'elle. Je déplore pour M. de Chateaubriand l'effet de ces colères: je l'aimerais mieux plus noblement résigné; mais il y a dans sa vengeance un fonds de justice qui me frappe et qui frappera bien davantage quand l'impartialité de l'histoire ne s'étendra plus que sur des morts.