Livre III
Livre III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Quatre années se sont écoulées depuis que le livre précédent est écrit. Les dernières lignes de ce livre furent tracées sous la tyrannie expirante de Bonaparte; je commence les premiers mots du livre actuel sous le règne du roi ', après l seconde restauration; ces quatre années du règne des Bourbons m'ont ramené sur la scène du monde. J'ai vu de près les rois, et mes chimères politiques se sont évanouies, comme ces chimères plus douces dont je vais continuer le récit. Je dois dire d'abord ce qui me fait reprendre mes mémoires. Le cœur humain est le jouet de tout, et l'on ne saurait prévoir quelle circonstance frivole va causer ses joies ou ses douleurs. Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du Perche. Le château de cette terre appartenant à madame la comtesse de Colbert, a été vendu et démoli pendant la révolution. Il ne reste plus que deux pavillons séparés qui composaient autrefois le logement du concierge. Le parc, qu'on a voulu arranger à l'anglaise, conserve des traces de son ancienne régularité française. Des allées droites, des taillis encadrés dans des charmilles d'où s'élèvent quelques pins, lui donnent un air sérieux : il plaît comme une ruine. Hier au soir, je me promenais seul, le ciel ressemblait à un ciel d'automne; un vent froid soufflait par intervalles; parvenu à la lisière d'un taillis, je m'arrêtai pour regarder le soleil. Il s'empourprait dans des nuages au-dessus de la tour d'Alluye, d'où Gabrielle, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Gabrielle? Ce que je serai devenu moi-même quand ces mémoires seront publiés.
1. Louis XVIII.
Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant ce son magique fit reparaître a mes yeux les champs paternels; je revis ces champs où j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste comme aujourd'hui, mais quelle différence de tristesse! Cette première tristesse était celle qui naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience. La tristesse que j'éprouve maintenant vient du désenchantement dui cœur, quand tout est connu et jugé.
Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg ne m'entretenait que de l'avenir et me promettait une félicité que je croyais bientôt atteindre. Le même chant dans le parc de Montboissier ne me rappelait que le passé et des jours perdus à la poursuite de cette félicité fugitive. Naître, désirer, mourir, c'est donc tout? Désormais je n'ai plus rien apprendre, rien à découvrir dans le voyage! J'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai déjà fait deux ou trois fois le tour de la vie. Le temps fuit et m'entraine, je n'ai pas même la certitude de pouvoir achever ces mémoires. Dans combien de lieux ai-je déjà commencé à les écrire, et dans quel lieu les finirai-je? Combien de temps me promènerai-je au bord des bois? Mettons profit le peu de jours qui me restent, hâtons-nous de peindre ma jeunesse • tandis que j'y touche encore. Le navigateur qui quitte pour jamais un rivage enchanté écrit son journal « la vue de la terre qui s'éloigne et qui va bientôt disparaître.
On a vu à la fin du livre précédent mon retour au château de Combourg et comment je fus accueilli par mon père, ma mère et ma sœur Lucile. On n'a peut-être pas oublié que mes trois autres sœurs s'étaient mariées et qu'elles vivaient dans les terres de leurs nouvelles familles aux environs de Fougères; quant à mon frère, dont l'ambition commençait à se développer, il était plus souvent à Paris qu'à Rennes. Il acheta bientôt une charge de maître des requêtes, que M. de Malesherbes le força de vendre pour entrer au service, comme la véritable carrière d'un homme de son nom, lorsqu'il épousa mademoiselle de Rosambo. A cette époque il s'attacha au corps diplomatique et suivit M. le comte de la Luzerne à Londres. Il était sur le point d'obtenir l'am bassade de Vienne quand la révolution éclata. II sollicita ensuite celle de Constantinople, mais il cut pour concurrent Mirabeau, à qui cette ambassade fut promise pour prix de sa réunion au parti de la cour. Mon frère avait donc à peu près abandonné Combourg au moment où je revenais l'habiter.
Cantonné dans sa seigneurie, mon père ne la quittait presque plus, pas même pendant le temps des états; ma mère allait tous les ans passer deux mois à Saint-Malo pour faire ses pâques; elle attendait ce moment comme celui de sa délivrance, car elle détestait Combourg; un mois avant le voyage tant désiré, on en parlait comme d'une entreprise hasardeuse; on faisait ses préparatifs, on laissait reposer les chevaux. La veille du départ on se couchait à sept heures du soir pour se lever à deux heures du matin. Enfin, ma mère, à sa grande satisfaction, se mettait en route à trois heures, et employait toute la journée pour faire douze lieues.
Lucile, reçue chanoinesse au chapitre de l'Argentière, devait passer dans celui de Remiremont. En attendant ce changement, dont s'occupait l'ambition de mon frère, elle restait ensevelie à Combourg. Pour moi, je déclarai, après mon équipée de Brest, ma volonté ferme d'embrasser l'état ecclésiastique : ma mère fut ravie. Le fait est que je ne cherchais qu'à gagner du temps, car je ne savais pas ce que je voulais. On me fit conduire au collége de Dinan pour achever mes études latines. Je savais mieux le latin que mes maîtres. Dinan n'était qu'à cinq lieues de Combourg, j'y revenais sans cesse sous quelque prétexte. Mon père, qui trouvait économie à me garder auprès de lui, et ma mère, qui désirait vivement que j'entrasse dans les ordres, mais qui se serait fait un scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur mon séjour à Dinan, et je me trouvai insensiblement fixé à Combourg.
J'aimerais encore a me rappeler les mœurs de mes parents, ne fussent-elles qu'un souvenir touchant et agréable pour moi seul. Mais je me plairai d'autant plus à en retracer le tableau, qu'il semblera fait d'après ces vignettes que l'on trouve dans les manuscrits du moyen âge. Du temps présent au temps que je vais peindre, on peut croire qu'il y a trois cents ans.
Chaque membre de ma famille, en s'éloignant, avait laissé dans le château un vide que rien ne pouvait plus remplir. A mon retour de Brest, quatre maîtres, mon père, ma mère, ma sœur et moi, habitaient seuls l'immense édifice; une cuisinière, une femme de chambre, un valet de chambre, un valet de pied, un cocher, composaient tout le domestique; un chien de chasse et deux vieilles juments étaient retranchés dans un coin des écuries . abandonnées. Ces douze êtres vivants disparaissaient dans un manoir où l'on aurait a peine aperçu cinquante chevaliers, leurs écuyers, leurs dames, leurs valets, l'équipage de chasse et la meute du roi Dagobert.
Dans tout le cours de l'année, aucun étranger ne se présentait au château, si ce n'est un ou deux gentilshommes, un marquis de Montcouët, un comte de Goyon Beaufort, qui demandaient l'hospitalité en allant plaider au parlement. Ils arrivaient ordinairement l'hiver, à cheval, pistolets aux arçons, couteaux de chasse au côté, et suivis d'un laquais également i cheval, portant en croupe un porte-manteau de livrée. Mon père, toujours très-cérémonieux, les recevait tête nue sur le perron au milieu de la pluie et du vent. Les campagnards introduits racontaient leur guerre de Hanovre, les affaires de leurs familles et l'histoire de leur procès. Le soir on les conduisait dans la tour du nord, à l'appartement de la reine Christine, chambre d'honneur occupée par un lit de sept pieds carrés, à doubles rideaux de gaze verte et de soie cramoisie, soutenus par quatre amours dorés.
Le lendemain matin, lorsque Lucile et moi descendions dans la grande salle et qu'à travers les fenêtres nous regardions la campagne inondée ou couverte de frimas, nous n'apercevions que deux ou trois voyageurs sur la chaussée solitaire de l'étang : c'était nos hôtes chevauchant vers Rennes.
Ces étrangers ne connaissaient pas beaucoup la vie, et cependant c'était par eux que notre vue s'étendait à quelques lieues au delà de l'horizon de nos bois. Aussitôt qu'ils étaient partis. nous étions réduits toute la semaine au tête-à-tête de la famille et le dimanche à la société des bourgeois du village et des gentilshommes voisins. Ma sœur et moi, nous attendions ce jour-la avec impatience. Quand il faisait beau, nous nous rendions à la paroisse avec ma mère, le long du petit mail, par un chemin champêtre ; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'abomi nable rue de Combourg. Mon père ne paraissait qu'une fois l'an à la paroisse pour faire ses pâques : le reste de l'année il entendait la messe à la chapelle du château. Placés dans le banc du seigneur, nous recevions l'encens et les prières en face d'un grand sépulcre de marbre noir attenant à l'autel : tous les honneurs de l'homme ne seront jamais que quelques grains d'encens brûlés devant un cercueil. Ces distractions du dimanche expiraient avec la journée; elles n'étaient pas même régulières. Souvent, pendant la mauvaise saison, des mois entiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine frappât à la porte de notre retraite.
Si la tristesse était grande sur les bruyères de Combourg, elle était encore plus grande dans le château. On éprouvait en y entrant la même sensation qu'en entrant à la chartreuse de Grenoble : lorsque je visitai celle-ci, je traversai un désert dont • la solitude allait toujours croissant; je crus qu'elle finissait au monastère; mais on me montra dans les murs du couvent les petits jardins des chartreux, encore plus solitaires que les bois. Enfin, au centre du monument religieux, je trouvai enveloppé dans les repli; de toutes ces solitudes, le cimetière des muets cénobites, sanctuaire d'où le silence éternel, comme la divinité du lieu, étendait sa puissance sur les montagnes et sur les forêts d'alentour.
Le calme morne du château était augmenté par l'humeur taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il nous avait dispersés dans tous les coins de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite tour de l'est, et son cabinet dans la petite tour de l'ouest. Les meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et dans une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes, depuis le pistolet jusqu' l'espingole, depuis le couteau de chasse jusqu' l'épée.
L'appartement de ma mère occupait la partie du corps de logis qui se trouvait au-dessus de la grande • salle entre les deux petites tours. Il était orné de glaces de Venise à facettes, et parqueté.
Ma sœur habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là dans le corps de logis des grandes tours. Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée au bout de la tourelle du grand escalier qui communiquait de la cour intérieure à toutes les parties du château; au bout de cet escalier le valet de chambre de mon père et le domestique habitaient des caveaux voûtés, et la cuisinière logeait dans la grosse tour de l'ouest, auprès de l'appartement dont on avait fait les cuisines.
Mon père se levait à quatre heures du matin hiver comme été, et venait dans la cour intérieure appeler son valet de chambre à l'entrée de l'escalier de la tourelle. Le valet de chambre éveillé faisait une tasse de café. Mon père prenait ce café à : cinq heures et travaillait ensuite dans son cabinet jusqu'à midi. Ma mère et ma sœur déjeunaient chacune dans leur chambre à huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe ni pour me lever ni pour déjeuner, j'étais censé étudier jusqu'à midi. La plupart du temps je ne faisais rien.
A onze heures et demie on sonnait le diner, que l'on servait à midi. La grande salle servait à la fois de salle à manger et de salon; on dînait et l'on soupait à l'une de seș extrémités, du côté de l'est, et après les repas on revenait se placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest, devant une énorme cheminée. La grande salle était boisée, peinte en gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François I° jusqu'à Louis XIV. Parmi ces portraits on distinguait ceux de Condé et de Turenne. Un tableau, représentant Hector tué par Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la cheminée.
Après le dîner on restait ensemble jusqu'à deux heures; alors si, l'été, mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses potagers ou se promenait dans l'étendue du vol du chapon ;,si, l'automne ou l'hiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans la chapelle, où elle passait quelques heures en prières. Cette chapelle était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une petite sainte Famille de l'Albane peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle. C'est tout ce qui me reste de Combourg.
Lorsque mon père était parti, et que ma mère était en prières, Lucile s'enfermait dans sa chambre; je regagnais ma cellule ou j'allais courir les champs. A huit heures, la cloche annonçait le souper; après le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron; mon père prenait son fusil et tirait les chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi nous regardions les bois, le ciel, les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures on rentrait et l'on se couchait. Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Après le souper, lorsqu'on était revenu de la table à la cheminée, ma mère se jetait en soupirant sur un vieux lit de jour de siamoise flambée; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je n'asseyais auprès du feu avec Lucile, les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de chambre de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête demi-chauve était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout debout. Lorsque en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie, qu'on ne le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres. Puis il revenait lentement vers la lumière et sortait peu à peu de l'obscurité comme un spectre avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant d'un ton sévère : « De quoi parliez-vous? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien; il continuait sa marche, le reste de la soirée l'oreille n'était plus frappée que du bruit égal et mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent.
Un seul incident variait ces soirées qui figureraient dans un roman du xr° siècle : il arrivait que mon père, interrompant sa promenade, venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous faire l'histoire de la détresse de son enfance et des traverses de sa vie. Il racontait des tempêtes et des périls, un voyage en Italie, un naufrage sur la côte d'Espagne.
Il avait vu Paris; il en parlait comme d'un lieu d'abomination et comme d'un pays étranger. Les Bretons trouvaient que la Chine était dans leur voisinage, mais Paris leur paraissait au bout du monde. J'écoutais avidement mon père. Lorsque j'entendais cet homme si dur à lui-même regretter de n'avoir pas fait assez pour sa famille, se plaindre en paroles courtes mais amères de sa destinée, lorsque je le voyais i la fin de son récit se lever brusquement, s'envelopper dans son manteau, recommencer sa promenade, presser d'abord ses pas, puis les ralentir en les réglant sur les mouvements de son cœur, l'amour filial remplissait mes yeux de larmes; je repassais dans mon esprit les chagrins de mon père, et il me semblait que les souffrances endurées par l'auteur de mes jours n'auraient dû tomber que sur moi.
Dix heures sonnaient enfin à l'horloge du château; mon père s'arrêtait subitement : le même ressort qui avait soulevé le marteau de l'horloge semblait avoir suspendu ses pas; il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait dans la salle, son flambeau à la main, pour se rendre dans sa chambre à coucher, au fond de la petite tour de l'est. Lucile et moi nous tenions sur son passage, tremblants de respect et de frayeur, nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit; il penchait vers nous sa tête vénérable sans nous répondre, continuait sa route, s'enfonçait dans les ombres de la salle, disparaissait dans un corridor et se retirait dans la tour dont nous entendions les portes se refermer sur lui.
Dans ce moment le talisman était rompu. Na. mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles. Si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher, et nous lui reprenions dans un quart d'heure tout ce qu'il nous avait dérobé dans un jour. Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre et je reconduisais ma mère et ma sœur à leur appartement. Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. Tous les contes qui faisaient la tradition du château leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg, mort il y avait deux cents ans, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré plusieurs fois dans le grand escalier de la tourelle. Deux faits mieux prouvés venaient racler pour ma mère et pour Lucile la crainte des voleurs à celle des revenants et de la nuit. Il y avait quelques années que mes quatre sœurs, alors fort jeunes, se trouvaient seules i Combourg avec mon père. Une nuit elles étaient occupées à lire ensemble la mort de Clarisse; déjà tout effrayées des détails de cette mort, elles entendent distinctement des pas d'homme dans l'escalier de la tour qui conduisait à leur appartement. Il était une heure du matin. É'Epouvantées, elles éteignent la lumière et se précipitent dans leurs lits. On approche, on arrive à la porte de leur chambre, on s'arrête un moment comme pour écouter, ensuite on s'engage dans un escalier d'robé qui communiquait à la chambre de mon. père; quelque temps après on revient, on traverse de nouveau l'antichambre, et le bruit des pas s'éloigne, s'évanouit dans la profondeur du château.
Mes sœurs n'osaient parler de l'aventure le lendemain, car elles craignaient que le revenant ou le voleur ne fût mon père lui-même qui avait voulu les surprendre. Il les mit à l'aise en leur demandant si elles n'avaient rien entendu. Il raconta qu'on était venu à la porte de l'escalier secret de sa chambre et qu'on l'eût ouverte sans un coffre qui se trouvait par hasard devant cette porte. Éveillé en sursaut, il avait saisi ses pistolets; mais le bruit cessant, il avait cru s'être trompé et il s'était rendormi. Il est probable qu'on avait voulu l'assassiner. Les soupçons tombèrent sur un de ses domestiques. Il est certain qu'un homme à qui le château eût été inconnu n'aurait pas pu trouver l'escalier dérobé par où l'on descendait dans la chambre de mon père. Une autre fois, dans une soirée du mois de décembre, mon père écrivait auprès du feu dans la grande salle. On ouvre une porte derrière lui; il tourne la tête et aperçoit un homme qui le regardait avec des yeux hagards et étincelants. Mon père tire du feu de grosses pincettes dont on se servait pour remuer les quartiers d'arbres dans le foyer; armé de ces tenailles rougies, il se lève : l'homme s'effraye, sort de la salle, traverse la cour intérieure, se précipite sur le perron et s'échappe à travers la nuit.
Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma sœur; elles se mettaient au lit mourantes de peur. Je me retirais alors dans mon donjon au haut de la tourelle du grand escalier. La cuisinière rentrait dans la grosse tour de l'ouest, les domestiques descendaient dans leur souterrain, et huit personnes ainsi dispersées dans les diverses parties d'une forteresse, sans communication entre elles, sans sonnettes, sans aucun moyen de se faire entendre, s'endormaient comme elles pouvaient aux cris des chouettes et au bruit du vent. La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure. Le jour j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée d'où pendaient des scolopendres et ou croissait un prunier sauvage; quelques martinets, qui durant l'été s'enfonçaient en criant dans les trous des murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit je n'apercevais qu'un petit morceau du ciel et quelques étoiles. Quand la lune brillait et qu'elle s'abaissait à l'ouest, j'en étais averti par ses rayons qui éclairaient mon lit à travers les vitraux de la fenêtre ; des chouettes voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des galeries des tours, je ne perdais pas un des murmures du vent, et ces murmures étaient étranges. Quelquefois le vent semblait courir à pas légers, quelquefois il laissait échapper des plaintes. Tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient des mugissements, puis tous ces bruits expiraient pour recommencer encore. A quatre heures du matin la voix du maître du château appelant le valet de chambre, à l'entrée des voûtes séculaires, se faisait entendre comme la voix du dernier fantôme de la nuit.
Dans mon enfance, ces bruits m'avaient pénétré de terreur : je me cachais sous ma couverture où je suais à grosses gouttes, et je ne m'endormais qu'au • jour. J'avais été bercé de toutes les histoires d'apparitions que les nourrices bretonnes se racontent depuis le temps d'Olivier de Clisson et de Bertrand du Guesclin. Cet entêtement de mon père à faire coucher un enfant seul en haut d'une tour pouvait avoir quelque inconvénient; mais il eut certainement pour moi un avantage : j'appris peu à peu à vaincre mes terreurs. Cette manière violente de me traiter me donna le courage d'un homme sans me faire perdre cette sensibilité d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu de chercher à me convaincre qu'il n'y avait pas de revenants, on me força de les braver. Lorsque mon père me disait avec un sourire ironique : « M. le chevalier a peur ? i il m'aurait fait coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mère me disait : & » Mon enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu, vous n'avez rien à craindre des mauvais esprits tant que vous serez bon chrétien, » j'étais plus rassuré que par tous les arguments de la philosophie. Mon succès fut si complet qu'à l'âge de seize ans, ou j'étais parvenu lorsque je tombai de Brest à Combourg, les vents de la nuit, bien loin de m'épouvanter, ne servaient plus que de jouets à mes caprices, et pour ainsi dire d'ailes à mes songes. • Mon imagination allumée par le feu naissant des passions se jetait sur tous les objets, ne trouvait nulle part assez de nourriture, et aurait dévoré la terre et le ciel. C'est cet état moral qu'il faut maintenant décrire; tout extraordinaire que paraisse cette histoire, elle ne contient pourtant que la pure vérité.
Replongé dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir moi-même dans le passé, de me montrer tel que j'étais, tel peut-être que je regrette de n'être plus, malgré les tourments que j'ai endurés.
Je fus à peine revenu de Brest à Combourg qu'il se fit dans mon existence une révolution complète : l'enfant disparut et l'homme se montra avec ses joies qui passent et ses chagrins qui restent.
D'abord tout devint passion chez moi en attendant les passions véritables. Lorsque, après un dîner silencieux où je n'avais pas osé ouvrir la bouche devant mon père, je parvenais à m'échapper, mes transports étaient incroyables, je ne pouvais descendre le perron d'un seul trait, je me serais précipité, j'étais obligé de m'asseoir sur une marche pour laisser se calmer mon agitation. Mais aussitôt que j'avais atteint la cour verte et les bois, que je me sentais. en liberté, je me mettais à sauter, à courir, à m'éjouir dans les vents, jusqu'à ce que je tombasse épuisé de 'forces, haletant et comme enivré. Mon père me menait quelquefois à la chasse : le goût de la chasse me saisit et je le portai à la fureur. Je vois encore le champ de genêts et la place ou j'ai tué mon premier lièvre. Il m'est souvent arrivé en automne de demeurer quatre et cinq heures dans l'eau jusqu'à la ceinture pour attendre au bord d'un étang des canards sauvages. Même aujourd'hui je ne suis pas de sang-froid quand un chien tombe en arrêt; et quoique je tirc bien, le trouble que me cause une compagnie de perdrix qui s'enlève autour de moi nuit à la justesse de mon coup. Je manque rarement le but à la remise lorsque la pièce de gibier part isolément. Toutefois, dans ma première ardeur pour la chasse, il entrait un fond d'amour pour l'indépendance : franchir les fossés, parcourir les champs, les bois, les marais et les bruyères, me trouver avec un fusil dans un lieu désert, ayant puissance et solitude, c'était pour moi une grande jouissance. Quelquefois je m'emportais si loin dans mes courses, que ne pouvant plus marcher par excès de lassitude, les gardes étaient obligés de me rapporter sur leurs bras.
Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisait plus : à mesure que j'avançais dans la vie il se formait en moi un désir de bonheur que je ne pouvais ni régler ni comprendre : mon esprit et mon cœur s'achevaient de former comme deux temples vides sans autels et sans sacrifices, où l'on ne savait encore quel Dieu serait adoré. Je croissais auprès de ma sœur, et notre amitié était toute notre vie.
Lucile comptait déjà dix-sept ans; elle était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse, son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait souvent au ciel, ou promenait autour d'elle, des regards pleins de tristesse et de feu. Sa démarche, sa voix, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.
Hormis pour nous aimer, nous étions inutiles l'un à l'autre, Lucile et moi; elle ne me pouvait dire ce que j'éprouvais, je ne lui aurais pu dire la raison de son ennui, nous ignorions tout également. Quand nous parlions du monde, c'était de celui que nous portions au dedans de nous, et qui ressemblait bien peu au véritable; elle voyait en moi son protecteur; je voyais en elle une amie; il lui prenait des accès de vapeurs noires que j'avais peine à dissiper. A dix-sept ans. elle déplorait la perte de ses jeunes années, elle se voulait jeter dans un couvent; tout lui était souci, chagrin, blessure, une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite la tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur sa tête comme une statue antique, rêver immobile et inanimée; retirée vers son cœur, sa vie ne paraissait plus au dehors et son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa beauté, elle ressemblait à un génie funèbre. J'essayais alors de la consoler, et l'instant d'après je tombais moi-même dans des désespoirs inexplicables; on raconte l'histoire de deux jumeaux qui étaient malades ensemble, bien portants ensemble, et qui, lorsqu'ils étaient séparés, voyaient intimement ce qui leur arrivait l'un à l'autre ; c'est mon histoire et celle de Lucile, avec cette différence que les deux jumeaux moururent le même jour, et que j'ai survécu à ma sœur.