Livre II
Livre II (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Je regardais passer la valeureuse troupe, lorsqu'un jeune officier perce la foule et se précipite dans mes bras, je reconnus Gesril. Il était singulièrement grandi, mais faible et languissant d'un coup d'épée qu'il avait reçu dans la poitrine. Son projet était de quitter Brest dès le soir mème pour se rendre dans sa famille. Je ne l'ai vu qu'une fois depuis ; c'était peu de temps avant sa mort héroïque : je dirai à quelle occasion. L'apparition de Gesril et son départ me firent prendre une résolution qui a changé le cours de ma vie, il était écrit que ce jeune homme aurait un empire singulier sur ma destinée.
On voit déjà comme mon caractère se formait et quel tour prenaient mes idées. Si, au lieu d'être abandonné à moi-même, j'eusse été, comme les enfants du jour, conduit par un gouverneur, aurais-je été ce que je suis? Jeté dans un moule commun, n'aurais-je pas pris les formes communes? Mon gouverneur m'aurait-il donné les leçons que je recevais seul dans le port de Brest? n'aurait-il pas regardé comme des bizarreries faites pour être corrigées les premières atteintes de mon génie, car j'en puis parler comme d'un mal, quel qu'ait été ce génie, rare ou vulgaire, méritant ou ne méritant pas le nom que je lui donne, faute d'un autre nom pour mieux m'exprimer? mais aussi plus semblable au reste des hommes, j'eusse été beaucoup plus heureux. Celui qui, sans m'ôter l'esprit, fût parvenu à tuer ce qu'on appelle mon talent, m'aurait rendu un grand service.
Lorsque mon oncle me conduisait chez M. Hector, J'en revenais tout bouleversé. Je ne pouvais entendre sans agitation les jeunes et les vieux marins raconter leurs campagnes, parler des pays qu'ils avaient parcourus : l'un arrivait de l'Inde, l'autre de l'Amérique; celui-là devait appareiller pour faire le tour du monde; celui-ci allait rejoindre la station de la Méditerranée et visiter les côtes de la Grèce. Puis venait le récit des combats anciens et nouveaux : les noms des du Couëdic, des d'Estaing, des Suffren n'étaient pas oubliés. J'écoutais tout sans mot dire, le visage rouge, le cœur palpitant. C'en était fait de mon sommeil pour la nuit, je la passais à livrer en imagination des combats, ou à découvrir des terres inconnues. Quoi qu'il en soit, en voyant Gesril retourner chez ses parents, je pensai que rien ne m'empêcherait d'aller retrouver les miens. J'aurais assez aimé le service de la marine, si mon esprit d'indépendance ne m'eût éloigné de tous les genres de services : j'ai toujours eu horreur d'obéir; les voyages me tentaient, il est vrai, mais je sentais que je ne les aimerais que seul, en suivant mes volontés et mes caprices.
Enfin, donnant la première preuve de ma facilité à me dégoûter de tout, sans en avertir mon oncle Ravenel, sans écrire à mes parents, sans en demander la permission à personne, sans attendre mon brevet d'aspirant, je partis un beau matin pour Combourg, où je tombai du ciel.
Je m'étonne encore aujourd'hui qu'avec la frayeur que m'inspirait mon père j'eusse osé prendre une pareille résolution, et ce qu'il y a d'aussi étonnant, c'est la manière dont je fus reçu. Je devais m'attendre a sa colère : je fus accueilli doucement : mon père se contenta de secouer la tête comme pour dire : Voilà une belle équipée! Ma mère m'embrassa de tout son cour en grognant, et ma Lucile avec un ravissement de joie. C'étaient désormais les seuls habitants du château.