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L'Enchanteur 1768—1848

Livre premier

Livre premier

Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 25–47 · chapitre 3 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le valet de chambre de mon père, le bon Lafrance, partageait avec la Villeneuve une partie de mes affections. Mais bientôt je contractai une amitié plus digne, qui fit longtemps le charme et qui fait aujourd'hui le regret de ma vie. Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi; comme la dernière des quatre filles, elle était la plus négligée et la moins aimée. Elle n'avait que la dépouille de ses sœurs. Qu'on se représente une pauvre petite fille maigre, trop grande pour son âge, ayant des bras dégingandés, un air timide et malheureux, languissant dans un coin comme une chevrette malade; qu'on se représente encore cette pauvre petite fille parlant avec difficulté et ne voulant rien apprendre, et qu'on lui mette une robe usée, faite pour une autre taille que la sienne, qu'on renferme sa poitrine dans un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés, qu'on soutienne son long cou par un collier de fer garni de velours brun, des cheveux retroussés sur le haut de la tête, fortement poudrés et pommadés, avec un toquet d'étoffe noire : voilà la pauvre créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n'aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour se montrer en elle. Elle me fut livrée comme un jouet et comme ma servante : je n'abusai point de mon pouvoir. Si quelque chose me faisait m'estimer moi-même, ce serait le sentiment que j'éprouvai à l'âge de six ans pour ma sœur; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur : j'avais le cœur gros lorsque je la voyais plus mal habillée que mes autres sœurs. Quand le maître d'écriture la grondait ou lui donnait des coups de règle sur ses doigts, enflés par les engelures, je me jetais furieux sur le maître. Si on la punissait, il fallait abréger la pénitence ou consentir à entendre mes éternels pleurs. Mon cœur saignait de l'injustice dont ma Lucile était l'objet. Le sentiment le plus prononcé en moi est certainement l'horreur de l'oppression et le désir de secourir la faiblesse. Ce désir m'a sou» vent compromis, car il m'entraîne d'une manière irrésistible; voilà pourquoi les triompheś des méchants, loin de me faire céder, m'ont constamment porté à la résistance. Plus le crime obtient de victoires, moins je capitule. Il m'a quelquefois tenu la baïonnette sur la poitrine, il a mis ma vie et ma fortune au prix de mon silence, mais j'ai toujours, comme d'Assas, crié à ceux qui me suivaient : « A moi, c'est l'ennemi! » • Je croissais donc sans étude dans ma famille: Nous n'habitions plus la maison où je suis né; ma mère occupait un très-bel hôtel en face de la porte de la ville qui s'ouvre sur la chaussée appelée le Sillon, parce qu'elle s'élève en effet comme le dos d'un sillon, au milieu des flots.

Saint-Malo est bâti, comme on sait, dans une île qui n'est jointe à la terre ferme que par la chaussée dont je viens de parler. Cette chaussée a une demi-lieue de long; elle est battue d'un côté par la pleine mer, de l'autre elle est lavée par le flux qui entre dans le port après avoir embrassé la ville. Quand la mer est basse, le port reste à sec, et du • côté de la pleine mer se découvre une grève du plus beau sable, on peut alors faire à pied le tour de la ville. On voit, auprès et au loin, des forts bâtis au milieu de la mer sur des rochers, des îlots déserts, des récifs et des écueils; la ville est ceinte de murs divisés en grands et en petits murs sur lesquels on se promène, et défendue par un château de construction demi-gothique, ouvrage de la duchesse Anne:

C'est donc sur les grèves du côté de la pleine mer, entre le château et un fort appelé le fort Royal, que se rassemblaient les enfants de la ville; c'est là que, conduit par une bonne ou par un domestique, j'ai été élevé comme le compagnon des vents et des flots. Mon grand plaisir était de lutter contre les tempêtes avec les vagues, qui tantôt se retiraient devant moi, tantôt couraient après moi sur la rive. Une autre occupation était de bâtir avec mes camarades des monuments de sable que nous appelions des tours; ils étaient plus ou moins vastes, plus ou moins beaux, selon la force ou le goût des petits architectes. Notre joie était extrême lorsqu'à la mer montante nous voyions s'approcher le premier flot pour envahir nos retranchements, comme Neptune lorsqu'il attaqua la muraille des Grecs. Souvent nous ménagions des ouvertures souterraines par où l'eau entrait dans l'intérieur de nos murs avant de les avoir renversés, le second flot sapait la base du monument, qui disparaissait au troisième. Combien de fois, depuis cette époque, ai-je cru bâtir pour l'éternité des châteaux qui se sont plus vite évanouis que mes palais de sable!

On me conduisait tous les matins avec Lucile chez des espèces de religieuses qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal, je lisais encore plus mal qu'elle. On la grondait, je battais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que ces idées-là entraient dans la tête de mes parents. Mon père disait gravement devant moi en branlant la tête que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des coureurs de lièvres, des ivrognes, des querelleurs; ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma parure. Tout enfant que j'étais, le propos de mon père me révoltait, j'en sentais pour ainsi dire le danger et l'inconvenance. Quand ma mère couronnait sa remontrance par l'éloge de mon frère, qu'elle appelait un Caton, un héros, je me sentais prêt à faire tout le mal qu'on semblait attendre de moi. Il est vrai que je remplissais la maison de tous les polissons de la ville. J'avais fait connaissance avec eux sur la grève, et ils étaient devenus mes plus chers amis. J'étais vêtu comme eux, mes chemises tombaient en lambeaux, je n'avais jamais une paire de bas qui ne fut outrageusement trouée. Je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires, et j'étais si sale qu'on n'osait pas me toucher. Frisés par-dessus l'oreille, mes cheveux, qu'on ne peignait que tous les samedis, devenaient ce qu'ils pouvaient sous une couche de poudre et de pommade. Enfin ma figure était quelquefois si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne pouvait s'empêcher de rire et de s'écrier : Qu'il est laid! › J'aimais et j'ai toujours aimé la propreté et même l'élégance; souvent la nuit j'essayais de raccommoder mon ajustement. La bonne Villeneuve et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette pour m'épargner des pénitences et des gronderies. Mais ces soins ne servaient qu'à rendre mon accoutrement plus bizarre. J'étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants parés de leurs plus beaux habits, à certains jours de l'année. Il y a à Saint-Malo des espèces de foires aux environs de la ville; on s'y rend à pied quand la mer est retirée, ou en bateau lorsqu'elle est pleine. La foule des matelots et des paysans, le con- . cours des marchands, les tentes élevées au bord de la mer, les vaisseaux qui entraient au port ou mouillaient en rade, les salves d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces fêtes le mouvement et la gaieté. J'étais le seul qui 'on partareat pas la joie : j'y paraissais mal vêtu et sans argent pour acheter des jouets ou des gâteaux. Afin d'éviter les mépris qui s'attachent à la mauvaise fortune, j'allais m'asseoir loin de la foule, auprès de ces flaques d'eau que la mer laisse dans la concavité des rochers; je m'amusais à voir voler les oiseaux de mer, ou à ramasser des coquillages; le soir en rentrant, je n'étais guère plus heureux. J'avais le malheur d'avoir pour certains mets une répugnance invincible, on me forçait d'en manger. J'implorais des yeux Lafrance pour qu'il m'enlevât mon assiette lorsque mon père par hasard tournait la tête, car si je laissais ce qu'on m'avait servi, j'allais me coucher sans souper. J'ai souvent ainsi souffert de la faim ; pour le feu, même rigueur : on ne souffrait pas que j'approchasse de la chemi- • née. Il y a loin de la aux soins qu'on donne aux enfants aujourd'hui.

Mais si j'avais des peines qui ne sont pas connues de l'enfance, j'avais aussi des plaisirs qu'elle ignore presque entièrement: on ne sait plus ce que c'est que ces fêtes de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air de se réjouir avec vous. Noël, le premier jour de l'an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, grâce à la religion, étaient pour moi des jours de bonheur. Il n'y a que la Saint-François qu'on ne chômait point. On n'a jamais célébré ma fête, car je n'ai jamais apporté de joie à personne. Comme Job, j'ai maudit le jour où je suis né. Cette petite ville de Saint-Malo, remplie de hardis navigateurs et d'hommes habitués aux périls, se distinguait par sa piété, elle avait de plus quelque chose d'étranger et rappelait singulièrement l'Espagne par ses mœurs et même par le costume de ses habitants. Plusieurs familles en étaient établies à Cadix et plusieurs familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. Saint-Malo lui-même, par sa position dans une presqu'île, par le caractère de son architecture, par sa chaussée, ses citernes, ses murs, ses forts avancés dans la mer, a beaucoup de ressemblance avec Cadix, et quand j'ai vu cette dernière ville je me suis souvenu de la première.

La cathédrale de Saint-Malo, placée au centre de la ville, d'un assez mauvais gothique, est grande, sombre et religieuse, et la multitude des autels, des saints et des chapelles la rend extrêmement dévote. Deux couvents de filles, dont l'un collé aux remparts avait vue sur la mer, un couvent de cordeliers et un autre de bénédictins, l'église d'un très-bel hôpital appelé Saint-Sauveur, quelques petites chapelles isolées où les matelots accomplissaient des vœux après des naufrages, composaient les édifices • religieux de la ville. Il y en avait d'autres dans un faubourg charmant, appelé Saint-Servan , situé en terre ferme, entre le port marchand et le port militaire, à l'embouchure de la Rance. Aux fêtes dont j'ai parlé plus haut, on me conduisait avec mes sœurs à ces diverses églises. Quelquefois c'était le couvent des ursulines, bâti sous les murs de la ville au bord de la mer. Mon oreille était frappée par les douces voix de quelques femmes invisibles dont les paisibles cantiques se mêlaient aux mugissements des vagues, pour louer Celui qui creusa le gouffre des mers et l'abîme du cœur de l'homme; le plus souvent on nous menait à la cathédrale. Lorsque dans l'hiver, à l'heure du salut, la basilique était remplie d'une foule immense, que les autels étaient illuminés de toutes parts, qu'on voyait de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants tenant de petites bougies pour éclairer leur livre de prières, que la multitude, au moment de la bénédiction, chantait en chœur le Tantum ergo, que dans l'intervalle de ces chants on entendait le vent de la mer et les tempêtes de Noël ébranlant les vitraux de l'église, j'éprouvais, tout enfant que j'étais, un sentiment extraordinaire de religion. Je n'avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre mes mains pour prier Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris. Ce que je ne vois aujourd'hui que par les yeux de la foi, je le voyais comme une réalité, Dieu descendant sur l'autel au son de la cloche sacrée, les cicux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux à l'Eternel. Je courbais mon front. - Hélas! il n'était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent quelquefois si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu'on l'a inclinée aux pieds des autels.

Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait • fortifié contre la nuit et les orages, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme de l'église, car le clocher de la cathédrale de Saint-Malo est placé de manière qu'il sert de relèvement aux pilotes pour se diriger à travers les passes dangereuses de la rade. C'est ainsi que la religion et les périls étaient continuellement en présence sur mon écueil paternel, et que leur double image se présentait inséparable à ma pensée. A peine étais-je né, que j'entendis parler de mourir : les nuits, un homme allait avec une sonnette par les rues, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères qui venait de quitter la vie. Je voyais presque toutes les années des vaisseaux se perdre sous mes yeux, et lorsque je jouais avec les flots sur les grèves, la mer roulait quelquefois des cadavres à mes pieds; on avait confié mon éducation à la Providence, elle ne m'épargnait pas les leçons.

Voué à la sainte Vierge, comme je l'ai dit, on avait 'eu soin de me faire connaître et aimer ma protec* trice. Son image était placée au chevet de mon Ilt et je la retrouvais partout, dans les ex-voto et dans les chapelles. La première chose que j'ai su par cœur, c'est un cantique de matelots commençant ainsi :

Je mels ma confiance, Vierge, en votre secours, Servez-moi de défense, Prenez soin de mes jours:

• Et quand ma dernière heure Viendra finir mon sort, Permettez que je meure De la plus sainte mort.

J'ai entenda depuis chanter ce cantique sur la mer dans un naufrage ou je me trouvais moi-même engagé; telles sont les impressions de l'enfance, que je répète encore ces méchantes rimes avec plus de plaisir que les plus beaux vers d'Homère, et qu'une Vierge gothique vêtue d'une robe de soie bleue, garnie d'une dentelle d'argent, m'inspire plus de dévotion que la plus belle Vierge de Raphaël.

Du moins, si ma sainte patronne, si cette étoile des mers, stella maris, qui calme la fureur des flots, avait pu apaiser les troubles de ma vie! Mais il fallait que je fusse agité même dans mon enfance. J'ai dit comment ma révolte contre la maîtresse de Lucile commença ma mauvaise renommée : un camarade, qui devint mon intime ami, acheva de me perdre.

Mon oncle de Chateaubriand du Plessy, établi à Saint-Malo comme son frère, avait comme lui quatre filles et deux garçons. De mes deux cousins, Pierre et Armand, qui formaient d'abord ma société, Pierre devint page de la reine. L'autre, Armand, fut envoyé au collége, comme destiné à l'état ecclésiastique. Pierre, au sortir de page, entra dans la marine et périt dans un voyage « la côte d'Afrique. Armand prit le parti des armes, servit pendant toute l'émigration, fit intrépidement dans une petite chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne et vint enfin mourir pour le roi en 1808, i la plaine de Grenelle. Il a laissé un fils que j'ai placé dans les gardes de Monsieur; sa sœur aînée, qui a pris le voile, est aujourd'hui supérieure des religieuses trappistes.

Privé presque tout de suite de la société de mes cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle. Au second étage de l'hôtel que nous habitions demeurait un gentilhomme nommé Gesril, qui avait un fils et deux filles. Le fils était élevé tout autrement que moi; enfant gâté, tout ce qu'il faisait était trouvé charmant. C'était un véritable démon, il ne se plaisait qu'à se battre et surtout a exciter des querelles dont il se créait le juge; il jouait des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n'était bruit que de ses espiègleries, qu'on transformait en crimes les plus noirs. Le père riait de tout et Gesril n'en était que plus chéri. Gesril avait deux ans de plus que moi : il devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable. Je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement opposé au sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril recherchait les plaisirs de la foule et ne se plaisait qu'au milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : Tu le souffres? A ee mot je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire qui avait osé s'approcher de moi; la taille et l'âge n'y faisaient rien et j'étais souvent battu; mon ami, spectateur du combat, applaudissait à mon courage, mais il ne faisait rien pour me secourir. Quelquefois il formait une armée de tous les petits garçons qu'il rencontrait,. nous nous divisions en deux bandes et nous nous. battions sur la grève à coups de pierres.

Un autre jeu inventé par Gesril était encore plus dangereux. Lorsque la mer était haute et qu'il y avait une tempête, les flots, en se brisant au pied du château du côté de la grande grève, jaillissaient jusqu'aux embrasures des tours à trente pieds d'élévation ; au-dessous de la base de ces tours régnait un parapet étroit, glissant et incliné, par lequel on pouvait communiquer à l'ouvrage extérieur qui défendait le fossé du château : il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues et de passer rapidement dans l'endroit périlleux avant que le flot ne se brisât et ne couvrît la tour. Voici venir une montagne d'eau qui s'avançait en mugissant et qui, si vous tardiez d'une minute, pouvait vous entraîner ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l'aventure, mais j'ai souvent vu des enfants pâlir avant de la tenter.

On pouvait craindre, par le penchant de Gesril à pousser les autres à des combats dont il restait spectateur, qu'il ne déployât pas dans la suite un caractère fort généreux ; c'est lui pourtant qui, sur un petit • théâtre, a peut-être surpassé l'héroïsme de Régulus. Devenu officier de marine, il fut pris à l'effire de Quiberon. Le combat étant fini et les vaisseaux anglais continuant de tirer sur l'armée républicaine, Gesril se jeta à la nage, gagna les vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu en leur annonçant le malheur de la capitulation des émigrés; on voulut du moins le sauver en lui jetant une corde et l'engageant à monter à bord : a Je suis prisonnier sur parole s, cria-t-il du milieu des flots ; et il retourna à terre à la nage. Il fut fusillé avec ses nobles compagnons.

Je pense avec orgueil que cet homme a été mon premier ami, et que tous les deux, mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour, et que c'est dans le coin le plus obscur de la monarchie, sur un misérable rocher, que sont nés ensemble et presque sous le même toit deux hommes dont les noms ne seront peut-être pas tout à fait inconnus dans les annales de l'honneur et de la fidélité.

Les malédictions dont les bonnes frappaient Gesril rejaillissaient sur son ami et augmentaient considérablement ma mauvaise réputation. On me fit surtout un crime d'une chose dont j'étais innocent : les méprises sont communes dans la vie.

Nous étions tous, un dimanche, sur la grande grève : c'était l'heure du flux. On voit au pied du château et le long de la chaussée qui unit Saint-Malo à la terre ferme, de gros pieux enfoncés dans le sable et destinés à rompre l'impétuosité des vagues ; un de nos grands plaisirs était de monter en haut de ces pieux, de nous y asseoir et de voir passer au-dessous de nous les premiers flots de la mer montante. Nous avions tous pris nos places comme de coutume, plusieurs petites filles avaient grimpé sur les pieux avec nous, et nous étions une vingtaine d'enfants assis et rangés à la file. J'étais le plus avancé vers la pleine • mer, et je n'avais au-dessous de moi qu'une jolie petite fille, qui riait de plaisir et qui pleurait de peur. Gesril se trouvait à l'autre extrémité de la file, du côté de la terre. La mer arrivait, il faisait du vent, déjà on entendait les bonnes et les domestiques qui criaient : « Descendez, mademoiselle! descendez, monsieur! » Gesril attend une grosse lame ; lorsqu'elle passe au-dessous de nous, il pousse tout à coup l'enfant qui était assis devant lui, celui-là se renverse sur un autre et celui-ci sur un autre, toute la file s'abat comme des moines de cartes; mais chacun est retenu par son voisin; il n'y eut que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je tombai et qui, n'étant appuyée par personne, fut jetée dans la mer; la lame l'entraîna en se retirant. Aussitôt mille cris. Toutes les bonnes retroussent leurs robes jusqu'aux genoux et tripotant dans la mer, chacune saisissant son enfant et lui donnant une tappe. La petite fille fut repêchée : mais elle dit que c'était moi qui l'avais jetée en bas. Les bonnes fondent sur moi; je leur échappe. Je cours me cacher dans la cave de la maison. L'armée femelle arrive hurlant; mon père et ma mère étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflète l'ennemi le p'us avancé. Le véritable auteur du mal, Gesril, riant à mourir quand il m'avait vu poursuivi par les bonnes, me prêta pourtant du secours; il monte chez lui, et avec ses deux sœurs il jette par la • fenêtre de l'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siége à l'entrée de la nuit, mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de sept ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces méchants garnements dont saint Aleth avait purgé son rocher.

Une autre aventure mit fin à cette premiere partie de mon histoire et produisit un changement considérable dans le système de mon éducation.

J'allais un jour à Saint-Servan avec Gesril; ce joli faubourg dont j'ai déjà parlé est en terre ferme et séparé de Saint-Malo par le port marchand. Pour y arriver lorsque la mer est retirée, on passe des courants d'eau sur de petits ponts de pierre fort étroits, que la mer couvre au moment du flux. Les deux domestiques qui nous accompagnaient étaient restés assez loin derrière nous. Nous apercevions a l'extrémité d'un des ponts deux grands mousses qui venaient à notre rencontre. Gesril me dit : « Laisserons-nous passer ces gueux-la? » et aussitôt il leur crie : « A l'eau, canards! » Ceux-ci, qui étaient les plus forts, et qui, en qualité de mousses, n'entendaient pas la raillerie, avancent fièrement. Gesril recule avec moi, nous nous plaçons à l'extrémité du • pont, et saisissant des pierres, nous les jetons à la tête des mousses. Ils courent sur nous, nous forcent à abandonner notre poste, s'arment eux-mêmes de cailloux et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve, c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas comme Horatius Coclés frappé à l'œil, mais à l'oreille. Un galet m'atteignit si rudement que mon oreille droite à moitié déchirée tombait sur mon épaule. Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour à la maison paternelle. Quand mon ami rentrait avec un œil poché, une culotte déchirée, il était plaint, choyé, habillé; moi, j'étais grondé, mis en pénitence, et je demeurais tout nu. Le coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais Lafrance ne put me persuader de rentrer chez mes parents, tant j'étais effrayé. Je m'allai cacher au second étage ' chez Gesril, qui m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train, elle lui représenta une mitre : il me transforma en évêque et me fit chanter la grand'messe avec lui et ses sœurs jusqu'à l'heure du souper ; le pauvre pontife fut alors obligé de descendre. Le cœur me battait de frayeur. Mon père, surpris de ma figure et me voyant tout barbouillé de sang, ne dit pas un mot; ma mère poussa un cri, Lafrance conta mon histoire en m'excusant. Je n'en fus pas moins grondé, on pansa mon oreille, mais il fut résolu qu'on me séparerait de Gesril et qu'on me ferait sortir de Saint-Malo le plus tôt possible.

Tels furent les jeux et les premiers attachements de mon enfance. Je ne sais si une éducation aussi rude est bonne en principe, mais elle fut adoptée par mes parents sans système et seulement par une suite naturelle de leur humeur. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a pu donner à mes idées quelque chose de moins semblable à celle des autres hommes. Ce qu'il y a de plus certain encore, c'est qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de tristesse, né chez moi de l'habitude de souffrir, même physiquement, pendant mon enfance. Dira-t-on que cette manière de m'élever aurait pu me conduire à détester mes parents et à devenir mauvais fils? loin de là; le souvenir de leur rigueur m'est presque agréable. J'estime et honore les grandes qualités des auteurs de mes jours. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment de Navarre furent témoins de mes regrets. C'est à ma mère que je dois la gloire et le bonheur de ma vie, puisque c'est d'elle surtout que je tiens ma religion. Aurait-on moins développé mes talents naturels en me jetant de bonne heure dans des études communes aux autres hommes? J'en doute. Les flots, les vents, cette solitude qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à la nature de mon esprit et de mon cœur. Peut-être dois-je à cette éducation sauvage quelques vertus que j'aurais ignorées.

La vérité est qu'aucun système d'éducation n'est préférable à l'autre. Les enfants aiment-ils mieux leurs parents, aujourd'hui qu'ils les tutoient et ne les craignent plus? Gesril était gâté dans la même maison où j'étais battu; nous avons été tous deux d'honnêtes gens et des fils tendres et respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise devient celle même qui rend voire enfant distingué ; telle autre qui vous semblait bonne fait de votre fils un homme commun. Dieu fait bien ce qu'il fait, et c'est sa providence qui nous dirige lorsqu'elle nous réserve pour jouer un role sur la scène du monde.

Une occasion de quitter Saint-Malo se présenta tout naturellement. Je touchais à ma huitième année

et mon père me conduisit à Plancouët, afin d'être relevé du vœu que ma nourrice avait fait pour moi à la Vierge de Nazareth. Nous descendîmes chez ma grand'mère, madame de Bédée.

Si j'ai vu le bonheur sur la terre, c'était certainement dans cette maison. Ma grand'mère occupait, dans l'unique rue du hameau de l'Abbaye, une jolie petite maison dont les jardins descendaient en terrasse sur une vallée et au bout desquels se trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bédée ne marchait plus; mais à cela près, elle n'avait aucun des inconvénients de son âge; c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre; l'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à pli a l'antique et une coiffe noire de dentelle nouée sous le menton. Elle avait l'esprit orné, la conversation grave, l'humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, qui avait dû l'épouser, avait ensuite violé se promesse. Ma tante, délaissée, s'était consolée en chantant ses amours, car elle était poëte. Je me rappelle lui avoir souvent entendu chantonner en nasillant, et les lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait des manchettes à deux rangs pour șa sœur, un apologue qui commençait ainsi :

Un épervier aimait une fauvette, Et, ce dit-on, il en était aimé.

Ce qui m'a toujours paru singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :

Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure?

Turelure, lure!