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L'Enchanteur 1768—1848

Livre III

Livre III (suite 2)

Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 142–164 · chapitre 9 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La vie que l'on menait à Combourg était bien propre à augmenter l'exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal plaisir consistait à nous promener ensemble dans les grands bois, pendant l'automne; nous marchions l'un auprès de l'autre, prêtant l'oreille au murmure du vent dans les arbres dépouillés, ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions sous nos pas. Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant un jour lui parler avec ravissement de la solitude, me dit : « Tu devrais peindre tout cela. Ce mot fut une révélation. Je me sentis naître à une existence nouvelle, il me sembla qu'un vide immense se comblait dans mon sein; je ne sais quel souffle divin passa sur moi, et je me mis à bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue naturelle; jour et nuit je chantais mes plaisirs, c'est-à-dire mes bois et mes vallons. Je composai alors la petite pièce sur la forêt : Forêt silencieuse, que l'on trouve dans mes ouvrages. J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose; bien qu'à l'époque où je les composais, l'affectation et le mauvais goût de Dorât eussent envahi le Parnasse, M. de Fontanes, bon juge en cette matière, disait que j'avais reçu les deux instruments, et que j'aurais pu aller aussi loin dans la poésie que dans la prose, si je m'étais attaché uniquement à la première; on en peut juger par Moïse.

Dans les enchantements de l'inspiration, j'invitais. Lucile a m'imiter; elle me crut et elle se mit de son côté à écrire. Nous passions les jours à nous consulter mutuellement, à nous communiquer ce que nous avions fait et ce que nous comptions faire ; nous entreprenions des ouvrages en commun, et guidés par notre instinct nous traduisions les plus beaux et les plus tristes passages de Job et de Lucrèce sur la vie.

Lucile était née avec du génie. Des pensées qui n'étaient que des sentiments sortaient avec difficulté . de son âme ; mais quand elle parvenait à les exprimer, il n'y avait rien au-dessus. L'élévation et la douleur faisaient le caractère dominant de.ses écrits. Il est impossible de lire ce qu'elle a laissé et surtout ses lettres, sans être bouleversé jusqu'au fond du cœur. Lucile vint à Paris avec moi: et ma sœur de Farcy en 1789. Elle fut admirée par tout ce qui la connut, depuis M. de Malesherbes jusqu'à Chamfort. Après mon émigration, elle se retira en Bretagne, fut jetée dans les cachots, épousa en 1793, pour se soustraire aux persécutions révolutionnaires, le comte de Caud, vieillard qui la laissa veuve après un an de mariage; elle vit aussi mourir ma mere et ma sœur Julie qu'elle adorait. A ma rentrée en France en 1800, elle me rejoignit à Paris. Je ne trouvai rien de changé en elle, si ce n'est que sa mélancolie avait augmenté et qu'elle croyait, comme Rousseau, qu'on s'était ligué pour la persécuter.

Toujours attendant et désirant la mort, elle fut enlevée subitement par cette mort qu'elle avait tant appelée. Voici quelques-unes de ses dernières lettres; je ne les relis jamais sans me demander pourquoi je traîne encore dans ce monde ma misérable vie

Paris (billet sans date).

« Mon ami, je ferme pour jamais le livre de ma destinée „et je le scelle du 'sceau de ma raison. Je n'en consulterai plus les pages; je me jetterai à corps perdu dans tous les événements de mon passage dans ce monde! Quelle pitié que l'attention que je me porte 1 Je ne fais plus qu'un souhait, c'est que le ciel te rende aussi heureux que tu le mérites, et que tu continues juger des hommes d'après ton cœur et non d'après les lumières de ton esprit. Sans doute qu'une pénétration trop attentive est le plus cruel de tous les dons de la nature. Je ne puis te dire combien je suis touchée de ta parfaite et si aimable bonté envers moi, et combien je t'aime. Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi; je le remercie du précieux, bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne, et d'avoir conservé ma vie sans tache : voilà tous mes trésors; je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage avec cette devise : Souvent obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon ami; tu seras peut-être étonné de mon changement de langage, depuis hier matin que j'étais si agitée : depuis t'avoir vu, mon cœur s'est élevé vers Dieu et je l'ai placé tout entier au pied de la croix, sa seule et véritable place. »

Paris (autre billet sans date).

« Mon ami, je suis contente de mon courage; je ne fais nulle attention à mon chagrin et à l'espèce de défaillance intérieure que j'éprouve : je me suis délaissée. Continue à être toujours aimable envers moi : ce sera humanité ces jours-ci. »

Paris (dernière lettre sans date). « Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres ni de ma présence, pense que tu seras bientôt délivré pour toujours de mes importunités; car ma vie jette sa dernière clarté, comme une lampe qui s'est consumée dans les ténèbres d'une longue nuit et qui voit naître l'aurore où elle va mourir. Souviens-toi, mon frère, des premiers moments de notre existence; rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur les mêmes genoux et pressés sur le même sein; que déjà tu donnais des larmes aux miennes, que tu m'as défendue et protégée dès les premiers jours de ta vie; que nos jeux nous réunissaient, que j'ai partagé tes premières études. Je ne te parlerai pas de notre jeunesse, de la tendresse de nos sentiments, de l'innocence de nos pensées et de nos joies, et du besoin mutuel que nous avions de nous voir sans cesse; si je te retrace le passé, je l'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me faire revivre dans ton cœur. Lorsque tu partis de la France pour la seconde fois, j'entrai dans les lieux destinés aux seules victimes dévouées à la mort; dans les prisons je n'ai eu d'inquiétude que sur ton sort : sans cesse j'interrogeais sur toi les pressentiments de mon cœur; lorsque j'eus recouvré la liberté, au milieu des maux qui vinrent m'accabler, la seule pensée de notre réunion m'a soutenue. Aujourd'hui que je perds sans retour l'espoir de couler mes jours auprès de toi, souffre mes chagrins. Je me résignerai à ma destinée, et ce n'est que parce que je dispute encore avec elle, que j'éprouve de si cruels déchirements. Mais quand je me serai soumise à mon sort... et quel sort ! Où sont mes amis? mes protecteurs? mes richesses ? à qui importe maintenant mon existence ? cette existence délaissée de tous et qui pèse tout entière sur elle-même. Mon Dieu, n'est-ce pas assez pour ma faiblesse que mes maux présents, sans y joindre encore l'effroi de l'avenir?

» Pardon, trop cher ami, je me résignerai, je m'endormirai d'un sommeil de mort; mais pendant le peu de jours que j'ai encore à passer à Paris, laisse-moi penser que ma présence t'est douce. Crois que parmi tous les cœurs qui t'aiment, rien n'approche de la sincérité et de la tendresse de mon impuissante amitié pour toi; remplis ma mémoire de souvenirs agréables qui prolongent loin de toi mon existence; hier au soir tu me semblais inquiet et sérieux, tandis que tes paroles étaient affectueuses : quoi! mon frère, serais-je pour toi un objet d'éloignement et d'ennui? Montre-toi avec franchise, je n'ai point de courage contre tes politesses. Je t'ai écrit, certaine que je n'aurais pas le courage de te dire un seul mot de ce que contient cette lettre. »

Elle n'est plus! Je n'ai pas passé un seul jour sans la pleurer; ma douleur, timide et pudique comme Lucile, a rarement éclaté au dehors, car je ne trouve personne digne d'entendre parler de l'amie de ma jeunesse. Lucile aimait à se cacher; je lui ai fait une solitude dans mon cœur d'ou elle ne sortira que quand je cesserai de vivre, et alors nous serons • l'un et l'autre oubliés. Mais tel est mon destin !

J'étais absent de Paris lorsque ma sœur mourut; elle était inconnue et malheureuse : personne ne suivit ses funérailles; on la jeta dans un cimetière ou il fut impossible de retrouver sa sépulture. Je la cherchai longtemps avec le fossoyeur; il me montrait des tombes fraîchement remuées sans pouvoir se déterminer pour aucune. Déjà on ne savait plus où reposaient les restes d'un des êtres les plus parfaits que jamais le ciel eût exilé sur cette terre. Je regardais avec un mélange d'horreur et d'envie cet homme du cimetière dont la main était la dernière main qui eût touché la sainte dépouille de Lucile. La recherche du raccoleur des morts fut inutile : il fallut tout perdre, jusqu'à l'espoir d'être enseveli auprès de ma sœur.

Je me demande aujourd'hui avec étonnement comment toutes les facultés de mon âme n'étaient pas remplies Combourg par cette créature céleste qui, vingt ans après nos promenades et nos études, m'en rappelait si tendrement le souvenir. Auprès de cette femme supérieure, comment désirais-je encore quelque chose?... C'est que j'étais fait pour connaître toutes les misères. C'est que, formé du mème sang que Lucile, j'étais né comme elle pour me tourmenter et me détruire; c'est que jeune homme, et jeune homme passionné, la nature me ' forçait à chercher hors de moi le complément de inon existence, et que si nia sœur m'offrait les plus beaux traits d'une femme, je ne la voyais que comme un ange!

Le goût que Lucile m'avait inspiré pour la poésie, ou plutôt l'instinct qu'elle m'avait révélé, ne fut que de l'huile jetée sur le feu. Tous mes sentiments prirent un nouveau degré de force; il me passa par l'esprit des vanités de renommée, je crus un moment à mon talent; mais bientôt revenu à une juste méfiance de moi-même, je me mis à douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours douté depuis. Je regardai mon travail comme une mauvaise tentation; j'en voulus à Lucile d'avoir fait naître en moi ce penchant malheureux; je cessai d'écrire et je me mis à pleurer ma gloire à venir, comme on pleurerait sa gloire passée.

Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davantage ce qui manquait à ma jeunesse. J'étais pour moi-même un vrai mystère : je ne pouvais voir une femme sans être troublé, je rougissais si elle m'adressait la parole; ma timidité déjà excessive avec tout le monde était si grande avec une femme, que j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui de demeurer seul avec elle. Elle n'était pas plus tôt partie que je tombai dans des adorations.

Ce sentiment avait la délicatesse et l'exaltation de la chevalerie. Les peintures de Virgile et de Massillon se présentaient bien à ma mémoire, mais l'image de Lucile, sans cesse au fond de mon cœur, couvrait de sa pureté l'image des autres femmes et épaississait autour de moi les voiles que la nature cherchait à soulever. Je ne voyais les femmes que comme des êtres faibles et charmants qui commandaient à la fois mon respect et ma protection. L tendresse fraternelle me trompait sur une tendresse moins désintéressée. Quand on m'aurait livré les plus belles esclaves du sérail, je n'aurais su que leur demander. Le hasard m'éclaira.

Un gentilhomme voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le village, on courut à l'une des fenêtres de la grande salle pour regarder; j'arrivai le premier, l'étrangère se précipita après moi, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle; elle me barra le chemin et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passait autour de moi, mais mon air extraordinaire frappa sans doute cette jeune femme, car elle appuya deux ou trois fois șon sein contre ma poitrine en me demandant d'un air effrayé ce que j'avais.

Dès ce moment, j'entrevis que d'aimer et d'être aimé, d'une manière qui m'était inconnue, devait être la félicité suprême. Si j'avais fait ce que font les autres hommes, si je m'étais attaché à une femme, j'aurais bientôt appris les peines et les plaisirs de la passion dont je portais le germe; mais tout prenait en moi un caractère extraordinaire. L'ardeur de mon imagination, ma timidité, la solitude, l'absence de femmes firent qu'au lieu de me jeter au dehors, je me repliai sur moi-même. Faute d'objet réel, je me créai par la puissance de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais sil'histoire du cœur humain offre un autre exemple de cette nature.

Je me composai donc une femme des traits divers de toutes les femmes que j'avais vues. Elle avait le génie et l'innocence de ma sœur, la tendresse de ma mère; la taille, les cheveux et le sourire de la charmante étrangère qui m'avait pressé sur son sein; je lui donnais les yeux de telle jeune fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des grandes dames du temps de François 1er, d'llenri IV et de Louis XIV, qui ornaient le salon, m'avaient fourni d'autres traits et j'avais dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendus dans les églises.

Cette jeune fille enchantée me suivait partout invisible, je m'entretenais avec elle comme avec un être réel; elle variait au gré de ma folie. Tantôt c'était une nymphe coquette, tantôt une Vénus passionnée. Elle était sévère comme Diane ou attrayante comme Hébé. Souvent elle devenait une fée qui me soumettait la nature. Je retouchais sans cesse mon tableau; j'enlevais un attrait à ma beauté pour le remplacer par un autre; puis, quand j'avais fait un chef-d'œuvre, j'éparpillais de nouveau toutes ces graces; ma femme unique se transformait en une multitude de femmes dans lesquelles j'adorais séparément les charmes que j'avais adorés réunis.

Pygmalion fut moins amoureux de sa statue. Mon embarras était de plaire à mon idole; je ne me trouvais rien de ce qu'il me fallait pour être aimé, alors je me donnais à moi-même tout ce qui me manquait; je montais à cheval comme Castor et Pollux; je jouais de la lyre comme Apollon; Mars maniait les armes avec moins de force et de grâce. J'étais la Hire, Xaintrailles, Bayard. Mais quand je venais à me retrouver un pauvre petit gentilhomme obscur, sans grâce, sans beauté, sans talent, qui n'attirerait jamais les regards de personne, qui pas serait ignoré, qu'aucune femme n'aimerait jamais, je tombais dans une sorte de désespoir et je n'osais plus lever les yeux sur l'image séduisante attachée à mes pas. Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles toutes les facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation; je parlais peu, je ne parlai plus; j'étudiais encore, je jetai là mes livres. Mon goût pour la solitude redoubla; j'avais tous les symptômes d'une passion violente : je maigrissais, je ne dormais plus, j'étais distrait, triste, ardent, farouche; je fuyais jusqu'à ma sœur, à laquelle je ne révélais pas ma folie, car j'avais honte de moi-même et j'étais sérieusement jaloux de l'être que j'avais créé. Dans la crainte de le perdre, je voulais qu'il ne fut connu que de moi. Mes jours s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant pleine de délices.

Il y avait au nord du château une lande semée de grosses pierres, j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. Tout ce qui servait à embellir cette pompe, la cime dorée des bois, les nuages couleur de rose, l'étoile du soir, me ramenaient mes songes, j'aurais voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal objet de mes désirs. Je suivais en pensée l'astre du jour dans les régions où il portait la lumière, je lui donnais ma beauté à conduire pour la présenter avec lui aux hommages de l'univers. Le vent du soir, qui brisait les réseaux tendus par l'insecte sur la pointe des herbes; une alouette de bruyère, qui venait se percher sur une pierre à mes côtés, suffisaient pour m'arracher à ma rêverie ; je me trouvais seul alors et je reprenais le chemin du village, le cœur serré et le visage abattu. Les jours d'orage en été, je montais en haut de la grosse tour de l'ouest, je voyais les nuages venir lentement des hauteurs de Bécherel, envahir les coteaux, la prairie, l'étang. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des tours, l'éclair qui sillonnait la nue et faisait paraître des flammes sur les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme. Comme Ismen sur les remparts de Jérusalem, j'appelais l'orage, j'espérais qu'il m'apporterait Armide.

Le ciel était-il serein? je traversais le grand bois au bout duquel on trouvait des prairies arrosées par un ruisseau et divisées par des haies plantées de saules; j'avais établi un siége, comme un nid, dans un de ces saules. La, complétement isolé, entre la terre et le ciel, je passais des heures délicieuses avec les fauvettes. Ma nymphe était à mes côtés; j'associais également son image à la beauté de ces nuits de printemps, toutes remplies de la clarté des étoiles, du chant du rossignol, du murmure des brises et du parfum des fleurs.

D'autres fois je m'enfonçais dans les bois, je suivais un chemin abandonné, un ruisseau sans nom un petit oiseau qui voletait avec sa compagne de buisson en buisson. Le rouge-gorge qui chantait le soir sur un toit de chaume m'attendrissait; la lumière lointaine qui brillait dans une ferme écartée me faisait faire mille projets de retraite et de bonheur; je supposais que ce que je cherchais habitait vers les distantes collines, dans le hameau dont j'apercevais le clocher champêtre, j'écoutais tous les bruits qui sortent des lieux infréquentés, et prêtais l'oreille à chaque arbre; je voulais chanter ces plaisirs, mais les paroles expiraient sur mes lèvres.

Plus la saison était triste, plus j'étais heureux : j'ai toujours aimé l'automne. La pluie, les vents, les frimas, en rendant les communications moins faciles, isolent les habitants des campagnes. On se sent à l'abri des hommes. Je voyais avec un plaisir toujours nouveau s'approcher la saison des tempêtes, les corneilles se rassembler dans la prairie de l'étang en innombrables bataillons, et venir se percher à l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes des grands bois.

Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour d'une forêt et que j'entendais tomber les feuilles, j'étais alors dans la disposition la plus naturelle à mon cœur. Si, en regagnant le château, je rencontrais quelque laboureur à l'orée d'un champ, je m'arrêtais pour contempler cet homme né parmi les gerbes où il devait être moissonné, et qui, pour ainsi dire, retournant la terre de son tombeau avec le soc de sa charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l'automne. Le sillon qu'il venait de creuser était le monument destiné lui survivre; J'ai vu les pyramides du désert et ces sillons abandonnés sous mes bruyères; les uns comme les autres n'attestent que les travaux et la rapidité des jours de l'homme.

Mais une de mes grandes joies en automne était de m'embarquer sur l'étang et d'aller seul dans le bateau me placer au milieu des joncs ou se rassemblaient les hirondelles prêtes à partir. Je les voyais se jouer dans l'eau au coucher du soleil, poursuivre les insectes en poussant de petits cris, s'élancer toutes ensemble dans les airs comme pour éprouver leur force, puis se rabattre à la surface du lac et venir enfin se percher sur les roseaux que leurs pieds légers courbaient peine et qu'elles remplissaient de leur ramage confus. Pendant ce temps, des poules d'eau, des plongeons, des sarcelles nageaient autour de mon bateau; on eût dit que ces roseaux étaient le rendez-vous d'une caravane emplumée qui faisait les préparatifs de son départ. J'écoutais le gazouillement de l'hirondelle comme Tavernier enfant aurait prêté l'oreille au récit d'un vieux voyageur. J'enviais le sort de ces oiseaux, qui ni ne sèment ni ne labourent et qui, bien différents des hommes sur la terre, traversent les plaines du ciel sans y laisser de tristes marques de leur passage.

La nuit descendait, les roseaux s'agitaient, le lac battait ses bords, les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des bois. J'échouais mon bateau au rivage, je retournais au château; dix heures sonnaient, trop tard pour mon impatience; à peine retiré dans ma chambre, ouvrant ma fenêtre et fixant mes regards sur les nuages qui volaient au-dessus de la petite cour, les facultés de mon âme s'exaltaient jusqu'au délire : je montais avec ma magicienne sur les nuages; roulé dans ses cheveux, dans ses voiles, j'allais au gré des tempêtes agiter la cime des forêts, ébranler le sommet des montagnes ou tourbillonner sur les mers, nageant, plongeant dans les espaces, descendant du trône aux portes de l'abîme. Les mondes étaient livrés « la puissance de mes amours; au milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la pensée du danger à celle du plaisir; les souffles de l'aquilon ne m'apportaient que les soupirs de la volupté. Le murmure de la pluie m'invitait au sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais a cette femme auraient rendu des sens à la vieillesse et réchauffé le marbre des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante, Eve innocente, Ève tombée, l'enchanteresse par qui me venait ma folie était un mélange ineffable de mystère et de passion. Je la plaçais sur un autel, et je l'adorais; l'orgueil d'être aimé d'elle augmentait encore mon amour. Marchait-elle? je me prosternais pour être foulé sous ses pas ou pour en baiser la trace; je me troublais son sourire, je tremblais au doux son de sa voix; je frissonnais de désir si je touchais ce qu'elle avait touché; l'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang; un seul de ses regards m'eût fait voler au bout de la terre. Quel désert ne m'eût suffi avec elle? A ses côtés l'antre des lions se fût changé en palais, et des milliers de siècles • eussent été trop courts pour épuiser les feux dont je me sentais embrasé. A cette fureur de l'amour se joignait une idolâtrie morale; car, par un autre jeu de mon imagination, cette Phryné aux lèvres de laquelle j'aurais voulu rester suspendu une éternité tout entière, cette bayadère séduisante qui m'attirait mollement sur ses genoux et m'enlaçait dans ses bras, était aussi pour moi la gloire et surtout l'honneur. La vertu 'lorqu'elle accomplit les plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante la pensée la plus rare, donnent è peine une idée de cette autre sorte de bonheur : je retrouvais à la fois dans ma création merveilleuse tous les enchante ments des sens, toutes les jouissances de l'âme. Accablé et comme submergé par ces doubles délices; je ne savais plus quelle était ma véritable existence ; j'étais homme et n'étais plus homme : je devenais le nuage, le vent, le bruit! J'étais un pur esprit, un être aérien chantant la souveraine félicité, je me dépouillais de ma nature pour me confondre avec la fille de mes désirs, pour me transformer en elle, pour toucher plus intimement la beauté, pour être à la fois la passion reçue et donnée, l'amour et l'ob jet de l'amour.

Tout à coup, frappé de ma folie, des cris involontaires s'échappaient de mon sein. Je me précipitais sur ma couche, je l'arrosais de larmes. cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient en secret pour un néant. Bientôt je ne pouvais plus rester dans ma tour, je descendais travers les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron comme un meurtrier, et j'allais chercher dans les grands bois le repos qui me fuyait. Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les vents qui m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes folles poursuites, je m'appuyais contre le tronc d'un chêne; je regardais la lune à travers la cime dépouillée des bois, ou les corbeaux que je faisais s'envoler d'un arbre pour se poser sur un autre. Je ne sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit. L'haleine glaciale de l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si, à cette heure, les cloches du village ne s'étaient fait entendre.

Dans la plupart des hameaux de la Bretagne, c'est ordinairement la pointe du jour que l'on sonne pour les trépassés. Cette sonnerie, composée de trois notes répétées sans fin, forme un petit air monotone, mélancolique et champêtre ; rien ne convenait mieux à mon âme malade et blessée que d'être rendue aux misères de la vie par la cloche qui annonçait la mort. Je me représentais le pâtre expiré dans sa cabane inconnue et déposé pour jamais dans un cimetière non moins ignoré. Qu'était-il venu faire sur la terre?... moi-même, que ferais-je dans ce monde, puisque enfin je devais passer à l'éternité? Ne valait-il pas mieux partir au matin et arriver de bonne heure, que d'achever le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour? Cette pensée me faisait monter le rouge au visage; un profond désir de la tombe me saisissait. Dans les passions qui ont agité ma jeunesse, j'ai souvent souhaité de ne pas survivre à l'instant du bonheur. Si j'étais aimé, je craignais qu'on ne m'abandonnât, l'idée de l'inconstance humaine venait empoisonner ma joie : plus je sentais mon cœur inépuisable, plus je me persuadais que le cœur qui s'était donné à moi serait bientôt tari. Comment ne pas se fatiguer de la redite de mes tendresses, de la perpétuité de mon culte? il m'eût donc semblé heureux de m'en aller en pleine illusion; il y a dans le succès de l'amour un degré de félicité qui me faisait désirer la mort.

Me voici parvenu à un moment de ma vie où il faut de la force pour confesser ma faiblesse. Je dirai tout. L'ivresse dont je n'ai tracé qu'une faible peinture altéra enfin ma raison; l'envie de mourir devint chez moi le sentiment dominant. De plus en plus attaché à mon fantôme, ne pouvant jouir de ce qui n'existait pas, j'étais comme les hommes mutilés qui rêvent avec désespoir un bonheur insaisissable et qui se créent des passions dont les délices ressemblent aux tortures de l'enfer. J'avais de plus le pressentiment des tribulations de mes futures destinées. Ingénieux à me tourmenter, je m'étais placé entre deux désespoirs; quelquefois je ne me croyais qu'un être nul, incapable de s'élever au-dessus de la classe commune; quelquefois il me semblait sentir en moi des qualités supérieures qui ne seraient jamais appréciées. Un secret instinct m'avertissait qu'en avançant dans le monde je ne trouverais rien de ce que je cherchais : tout nourrissait l'amertume de mes dégoûts. Lucile était malheureuse, ma mère ne me consolait pas ; je manquais de tout, même de vêtements. Mon père me faisait trembler; son humeur et sa mélancolie augmentaient avec l'age, la vieillesse roidissait son âme comme son corps; il m'épiait sans cesse pour me gronder. Lorsque je revenais de mes courses sauvages et que je l'apercevais sur le perron, on m'aurait plutôt tué que de me faire rentrer au château; ce n'était pourtant que différer mon supplice, car j'étais obligé de paraître au souper; je m'asseyais tout tremblant sur le coin de ma chaise à table, avec mes habits déchirés, mon visage battu par la pluie et les vents, ma chevelure en désordre. Sous les regards farouches de mon père, je n'osais manger, la sueur couvrait mon front, et ce que je sentais approchait du désespoir. Enfin j'oubliai ma religion et j'essayai une chose affreuse. Je possédais pour tout bien un petit fusil dont la détente usée partait souvent au repos. Je chargeai le fusil de trois balles et je me rendis dans un coin du bois. J'armai le fusil, j'introduisis le bout du canon dans ma bouche et je me dis : Si le coup part, c'est que le destin veut que je meure; si le coup ne part pas, c'est que l'instant de ma mort n'est pas encore arrivé. Je frappai trois fois avec violence la crosse contre terre, je réitérai deux fois cette épreuve en tenant toujours le bout du fusil dans ma bouche, et le coup ne partit pas.