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L'Enchanteur 1768—1848

Livre III

L'homme religieux

Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand · 35 min de lecture · p. 273–310 · chapitre 14 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En abordant la partie la plus difficile de ma tâche, je commence par écarter, ou du moins par atténuer un reproche qui n'a pas plus manqué au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand qu'à ses productions les plus célèbres. On se rappelle que, lors de l'apparition du Génie du christianisme, ce livre, qui devait seconder d'une manière si efficace le rétablissement des autels, avait rencontré dans le clergé des juges extrêmement sévères : il en fut de même pour les Martyrs. Les procédés de l'auteur et la liberté de tons et de tableaux qu'il conservait dans l'appréciation des vérités de la religion et dans la peinture de ses beautés, causaient du trouble et de l'inquiétude : on n'avait jamais rencontré un apologiste de cette sorte, et quelques-uns, par des considérations rigides, étaient prêts à le rejeter parmi les adversaires. Il fallut la grandeur du succès, la profondeur de l'impression, l'évidence des avantages que la religion en retirait, pour faire taire les scrupules.

Que M. de Chateaubriand les réveille encore une fois ou qu'ils soient excités par d'autres circonstances, toujours est-il que la piété des Français revient avec peine des habitudes qu'elle a prises sous l'influence, ouverte et latente, du jansénisme. Cette influence de cent cinquante ans a été si forte, elle a trouvé un aliment si docile dans la tournure logique de notre caractère national, qu'on peut voir à chaque instant les hommes qui se croient les mieux revenus à la doctrine romaine tomber dans des exagérations que le bon sens du reste de l'Église catholique a toujours soigneusement rejetées. On poursuit ce qu'on appelle le paganisme avec le même zèle que les sectaires du xviI° siècle dé= ployaient contre la corruption de notre nature déchue; on condamne absolument les choses à cause de l'abus qu'on peut en faire, et on se laisse aller ainsi, sans s'en douter, sur la pente de ceux qui, dans les premiers temps de l'Église, mutilaient le corps afin de lui ôter les occasions de pécher: Parce que, dans le domaine des arts et du goût, l'esprit humain a conservé l'empreinte et gardé • l'héritage des temps ou l'on avait fait de l'imitation embellie de la nature un enchantement universel, ce que l'aspect extérieur de la société moderne a conservé ou repris de cette physionomie antique devient l'objet d'anathèmes extravagants; on prête au spectacle de certaines choses et à l'effet de certaines habitudes une importance et une efficacité qu'elles n'ont pas. Rome, avec la splendeur de ses souvenirs et la richesse attrayante de ses musées, mériterait, à ce compte, d'être traitée comme le faisaient les protestants quand ils ne voyaient dans les beautés dont elle brille que des ornements de la prostituée de Babylone.

Quand bien même on retrancherait des Mémoires d'outre-tombe quelques pages et surtout quelques citations qui n'auraient jamais du y trouver place, l'ouvrage n'en continuerait pas moins d'inquiéter et d'irriter les successeurs de ceux qui traitaient de profanation une grande partie des beautés du Génie du christianisme et des Martyrs. On donnerait volontiers aux Mémoires d'outre-tombe le titre d'une des pièces de Shakespeare, Comedy of errors. Du moment qu'un peintre, j'allais dire, pour me servir d'une expression favorite de David, un imagier comme M. de Chateaubriand, avait entrepris de. raconter sa vie, il lui aurait été impossible d'empêcher une variété infinie de formes et de couleurs de se produire sous sa plume. On n'est pas impunément un artiste, et celui qui jouit des beautés de l'art pour elles-mêmes trouve une source d'instruction plus solide qu'on ne pense là où la plupart des hommes diraient volontiers, comme le marquis de Ximenés au rossignol : Te tairas-tu, vilaine bête!

Laissons donc de côté ceux qui, par un redoublement de sévérité, renouvellent, è l'occasion des Mémoires, une querelle depuis longtemps décidée par l'expérience, le goût et le bon sens. Ge que des critiques plus sérieux, des âmes plus légitimement inquiètes reprochent à M. de Chateaubriand, ce n'est pas seulement d'avoir prodigué les ornements profanes, c'est d'avoir souvent ou subordonné ou méconnu les vérités religieuses; c'est d'avoir parfois proféré des paroles qui laissent un doute sur la fermeté de sa foi; c'est de s'être arrêté, en quelque sorte, a moitié du chemin qu'il avait lui-même tracé; c'est d'avoir fourni, par son exemple, des motifs d'hésitation et de tiédeur à ceux que sa parole avait enthousiasmes; c'est, enfin, d'avoir étalé le spectacle d'une âme ou le christianisme ne semble avoir laissé qu'une impression superficielle, et d'avoir ainsi autorisé à croire que, pour lui, la religion n'était qu'un vêtement extérieur, créé par les angoisses de notre nature, embelli par l'imagination, et sous lequel la réalité se cache avec sa désespérante sécheresse. Pour savoir si ces conclusions sont fondées, il fut se rendre compte et des temps où M. de Chateaubriand était né, et de l'éducation qu'il avait reçue, et des circonstances qui, après l'avoir rangé sous les lois de la religion, la laissèrent néanmoins, à certains égards, dans des limbes indécis.

M. de Chateaubriand avait déjà publié à Londres l'Essai sur les révolutions, et dens l'exubérance de sa verve et de ses souvenirs, il avait entassé l'énorme manuscrit des Natchez; il était donc déjà auteur et philosophe; les impressions d'une éducation chrétienne s'étaient en partie oblitérées dans son âme; le contact d'un siècle où la foi semblait prèle s'éteindre, ses lectures et la voix des passions qui l'avaient longtemps ravagé en secret, avant de faire explosion au dehors, tout avait contribué à le lancer dans le torrent du xvII° siècle; passant en Amérique avec des missionnaires, loin d'être touché de ce dévouement dont nous voyons aujourd'hui les fruits, il avait cherché, c'est lui-même qui le raconte (t. II, p. 113), à détourner de la voie droite un Anglais récemment converti au catholicisme, lorsqu'il reçut à Londres; de sa sœur, madame de Farcy, une lettre à laquelle nous devons les ouvrages qu'il a composés pour la défense et la gloire de la religion. Cette sœur, un peu plus âgée que lui, et qui, par conséquent, n'avait pas été comme Lucile au niveau de son enfance, n'en avait conservé que plus d'empire sur son esprit. Il l'avait trouvée à Paris, dans tout l'éclat de la beauté et des grâces, enivrée du monde dans lequel, en sortant d'un sombre manoir de Bretagne, elle avait pris place, avec cette assurance qui fait souvent des femmes de sa province des perfections improvisées. Cette sœur, qui jouissait de tout parce qu'elle avait autant de cœur que de charmes, avait vaincu la première cette sauvagerie bretonne qui faisait pour lui de la société un supplice, et dont il ne put jamais complétement guérir; mais frappée par la révolution au milieu même de ces plaisirs, traînée en prison à la suite de sa mère, elle en était sortie avec un trait de la grâce plus profondément enfoncé dans le cœur qu'il n'appartient à la plupart des hommes. Dès ce moment avait commencé pour elle une vie de pénitence et d'expiation qui la conduisit rapidement à une sainte mort. Mais avant de donner sur son lit de douleurs un de ces exemples qui ne s'effacent pas dans la mémoire des chrétiens, elle avait vu elle-même sa vieille mère expirer sur un grabat, l'âme navrée des erreurs de son fils, et détestant le siècle qui en avait fait un philosophe incroyant. Le 1er juillet 1798, un an seulement avant qu'elle ne mourût elle-même, madame de Farcy adressait de Saint-Servan, à son frère, une lettre qui ne lui parvint, dit-il, que longtemps après, et quand cette sainte avait cessé de vivre. Nous reproduisons le texte de cette lettre, parce qu'elle est comme le nœud d'une existence environnée de tant de gloire :

» Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères; je t'annonce à regret ce coup funeste. Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mere, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non-seulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à l'ouvrir les veux, à te faire renoncer à écrire; et si le ciel, touché de nos vœux, permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut rencontrer sur la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour nous, tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être inquiètes de ton sort. › (T. III, p. 267.) - Quand la lettre de ma sœur me parvint au delà des mers, disait M. de Chateaubriand dans la préface de la première édition du Génie du christiai nisme, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conviction est sortie du cœur; j'ai pleuré et j'ai cru. » Il ajoutait dans ses Mémoires : Je m'exagérais ma faute; l'Essai n'était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur. A travers les ténèbres de cet ouvrage se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur mon berceau. Il ne fallait pas un grand effort pour revenir du scepticisme de l'Essai « la certitude du Génie du christianisme. » (T. III, p. 270.)

Les situations me semblent bien marquées en tout ceci. Madame de Chateaubriand, avec la sollicitude d'une chrétienne et les craintes d'une personne dont la vie s'était écoulée dans la retraite, après avoir suivi de loin son fils au milieu des orages et des dangers, avait vu dans la publication de l'Essai le point culminant de ses erreurs; elle aurait voulu qu'il cessât d'écrire et qu'il revînt se confiner en Bretagne. Julie, qui elle-même, dans la ferveur de sa pénitence, avait brûlé ses poésies (car la muse aVait visité tout ce dernier ban, tout ce regain de la nombreuse famille des Chateaubriand de Combourg), Julie ne voyait de salut pour son frère que dans un sacrifice semblable, et après s'être condamnée elle-même à expier une vie mondaine, elle souhaitait que la voix d'une mère mourante obtînt le retour à Dien d'un frère dont les erreurs avaient été bien plus graves. Elles réussirent l'une et l'autre quant au point le plus important de leur entreprise : l'écrivain atteint par Voltaire et enrôlé à la suite de Montesquieu et de Rousseau devint un défenseur de la religion; l'effet de la voix maternelle fut magique, et quand M. de Chateaubriand n'aurait rendu d'autre service que de tuer le ridicule qu'on était parvenu à attacher au culte le plus beau et le plus sympathique, en restituant ainsi au christianisme sa prééminence intellectuelle, il faudrait toujours s'agenouiller devant la force surnaturelle que Dieu prêta à la voix de deux pauvres femmes.

Mais l'avertissement du Ciel et de la mort avait rendu en même temps à l'auteur de l'Essai un service littéraire essentiel; il avait montré une route fixe au vague de son esprit; il l'avait mis d'accord avec lui-même. S'il fallait, comme il le dit, peu d'effort pour revenir du scepticisme de l'Essai à la certitude du Génie du christianisme, la transition était encore plus facile du manuscrit des Natchez à la glorification de l'Église catholique. Le chaos lumineux des Natchez, si important à étudier quand on veut remonter à la source du talent de M. de Chateaubriand, brille déjà de toutes les beautés poétiques de la religion; et c'est le sentiment de ces beautés, bien plus que le mérite de la démonstration, qui fait la puissance du Génie du christianisme. Les Natchez étaient un ouvrage heureusement inconséquent, où l'auteur se montrait chrétien malgré ses propres opinions. En insérant dans le Génie du christianisme deux épisodes où l'on retrouve le vague rêveur et l'alliage impur des Natchez, en faisant même de ces deux épisodes qu'il publia d'abord un moyen d'habituer les lecteurs du xvi° siècle à un ouvrage écrit pour glorifier la religion, M. de Chateaubriand introduisit dans cet ouvrage une inconséquence regrettable, je dirai même une contradiction que la publication des Natchez a pu seule expliquer.

A partir du moment où il revint à la religion, M. de Chateaubriand sembla ne plus s'appartenir tout à fait à lui-même. Au retour de l'Amérique, où le sentiment de la grandeur des missions avait pénétré comme malgré lui dans son âme, un cantique familier à son enfance, qu'il entendit tout à coup au milieu des terreurs d'une tempête, l'avait ramené violemment des sécheresses de la philosophie à toutes les émotions d'un cœur chrétien. L'Église exilée et environnée de respects en Angleterre lui montra une puissance morale qu'il avait presque oubliée; enfin le coup qu'il reçut par la lettre de madame de Farcy acheva de l'entraîner. Il a raconté comment, au sortir de sa premiere enfance, après avoir été voué à la sainte Vierge, le religieux qui le relevait de ce vœu dans une humble chapelle consacrée à Notre-Dame de Nazareth lui dit « qu'il visiterait peut-être un jour dans la Palestine cette Vierge de Nazareth à qui il devait la vie par l'intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu. » (T. I, p. 59.) Ces paroles, que ses oreilles enfantines avaient retenues, ne s'effacèrent jamais de sa mémoire, et quand le désir tout littéraire de pouvoir peindre d'après nature les lieux où il plaçait la scène des Martyrs le poussa vers l'Orient, il obéit encore, au fond de l'âme, à cet appel des premiers jours de sa vie. Ceux qui ont étudié de près les sentiments de M. de Chateaubriand ont pu s'apercevoir qu'il y avait dans sa disposition religieuse quelque chose de naturel et de candide qui contrastait avec les habitudes ordinaires de son caractère et de son esprit. C'est là un des signes les plus ordinaires de la religion. Notre amour-propre se plaît à attribuer tout ce que nous sommes à nous-mêmes; mais pour peu que nous nous regardions passer, nous voyons aisément que la tradition nous domine et que nous dépendons d'influences inconnues, de protections mystérieuses qui tiennent les principaux fils de notre existence. Lorsqu' ces premiers gages de la faveur du ciel vinrent se joindre les prières d'une mère mourante et le regard d'une sainte de plus dans le ciel, M. de Cliateaubriand, en dépit de toutes ses faiblesses, fut bien forcé de demeurer l'homme de la religion.

Il n'en devait pas rester à la superficie : c'eût été en définitive pour lui un sort déplorable que de remplir l'office de la cymbale qui répercute le son qu'on lui imprime, sans posséder en elle-même l'harmonie qu'elle exhale. Dans co rôle passif et pour ainsi dire impersonnel, ceux qui ne souffrent la religion que comme poésie, et qui la repoussent comme règle, auraient trop bien trouvé leur compte. Je me figure que beaucoup de gens durent être étonnés lorsqu'ils lurent, en 184¾, la dédicace de la Vie de Rancé : A la mémoire de l'abbé Séguin, prêtre de Saint-Sulpice, et quand ils trouvèrent dans la préface de ce livre que c'était « pour obéir aux ordres du directeur de sa vie s que M. de . Chateaubriand l'avait écrit. C'est par un besoin impérieux de sa conscience qu'il a laissé ce témoignage d'où résulte un point capital du jugement qu'on doit porter de lui.

Mais il n'était pas seulement de ceux qui se font trop libéralement pour eux-mêmes des provisions de repentir; il eut aussi, dans ses rapports avec le monde, quelques-unes des faiblesses du respect humain. Il aurait fait volontiers comme ces femmes du grand monde qui, au commencement de ce siècle, tout en remplissant leurs devoirs religieux, n'osaient se compromettre en prononçant le mot de confessionnal. M. de Chateaubriand aussi s'abstenait de communiquer ces secrets de piété personnelle qui le soutenaient au fond de l'âme. Dans ses écrits, il a toujours une tendance. à parler de la religion au passé, tendance qui tient à l'embarras qu'il éprouvait dans le monde.

Au reste, pour le comprendre et l'excuser sur ce point, il faut se reporter à l'époque où parut son apologie de la religion. Quand il citait alors des usages familiers au catholicisme, les fêtes, les vœux, les pèlerinages, il parlait à des gens pour lesquels toutes ces vieilleries semblaient reléguées dans un passé à jamais éteint; et comme sa vie s'écoulait au . milieu d'un monde ou l'ignorance absolue des faits religieux est une fatuité habituelle, il finissait par croire lui-même que rien n'avait surnagé de tous ces trésors d'une poésie naïve et touchante. Sa nourrice l'avait voué, tout enfant, à Notre-Dame de Nazareth : c'étaient la les us et coutumes du bon vieux temps; on aurait dit qu'il ignorait à quel point cette pratique était journalière dans les populations catholiques. » « Le vœu de la paysanne bretonne n'est plus de notre siècle, dit-il: c'était toutefois une chose touchante que l'intervention d'une mère divine placée entre l'enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre. » (T. I, p. 42).

Lorsqu'un réveil sérieux succéda au demi-sommeil dans lequel languissait l'Église française, M. de Chateaubriand était trop vieux, trop retiré en lui-même, trop volontairement ennemi de tout mouvement dont il ne pouvait plus prendre la direction, pour s'associer à ces découvertes du monde religieux dans lesquelles les hommes de notre âge ont fait des expéditions aussi étonnées que les voyages du capitaine Cook au milieu des sauvages de la iner du Sud. Il était toujours touché de la générosité des sentiments : il applaudissait à ce qui était bon et élevé; mais le terrain sur lequel on s'était placé lui était resté trop inconnu pendant toute sa vie pour qu'il comprît l'utilité de s'y mettre. Il laissait faire, et outrant la disposition des vieillards, il aimait mieux croire que le monde finissait avec lui.

Il avait manqué d'ailleurs à l'éducation de M. de Chateaubriand un élément essentiel pour effacer de ses convictions toute impression contradictoire : • l'esprit de son temps l'avait empêché en grande partie de connaître l'Église et de l'aimer de la passion qu'on a pour elle quand on la connait. M. de Chateaubriand, qui fut deux fois enfanté à la religion par sa mère, dit, en passant, qu'elle s'était vivement intéressée toutes les questions religieuses de son temps, et « qu'elle s'était jetée à corps perdu dans l'affaire de la Chalotais. » Était-ce pour ou contre le trop célèbre procureur général au parle-' ment de Bretagne? Je ne sais : mais le monde dévot d'alors nous apparaît toujours comme suspect de jansénisme. Ainsi, par exemple, dans l'admirable récit que M. de Chateaubriand fait de sa première communion, on trouve cette impression de terreur qui nous poursuivait encore au commencement du SIX° siècle, quand nous recevions les instructions • de prêtres vénérables, échappés à la faux révolutionnaire. Nos enfants à nous se sont approchés de Dieu avec plus de calme, plus de confiance, et je pense que ce n'a pas été un malheur. Il suffit, du reste, d'étudier les ouvrages historiques de M. de Chateaubriand, pour savoir à quel point l'autorité de Fleury était restée incontestable à ses yeux.

Pour un homme qui s'était imbu de semblables idées, c'est encore une chose étonnante que la fermeté avec laquelle il a rendu justice dans ses ouvrages aux ordres religieux, même au plus calomnié de tous. Une des choses certainement qui font peine dans son livre, c'est le mal qu'il se donne pour faire voir combien il avait subi, même après la cataștrophe de 1830, la prévention moutonnière contre les jésuites, c'est le récit qu'il fait de ses efforts pour combattre la direction religieuse qu'on donnait à l'éducation de M. le duc de Bordeaux. Passe encore pour Mademoiselle, lorsque, entendant traiter ces grandes questions, elle s'écriait avec sa gravité d'enlant : t Ce serait bien impopulaire! » Mais M. de Chateaubriand!

Toutefois son bon sens n'était pas toujours dominé par cette routine, et il s'en dégageait souvent avec une fermeté inattendue. M. de Montlosier, dans T'entrain de sa croisade à rebours, entassait, en lui écrivant, tous les lieux communs de la crédulité et de la calomnie : « Mon cher ami, vous et moi n'avons cessé depuis longues années de combattre. C'est de la prépondérance ecclésiastique, se disant religieuse, qu'il nous reste à préserver le roi et l'État. Dans les anciennes situations, le mal avec ses racines était au dedans de nous : on pouvait le circonscrire et s'en rendre maître. Aujourd'hui les rameaux qui nous couvrent au dedans ont leurs racines au dehors. Des doctrines couvertes du i sang de Louis XVI et de Charles I° ont consenti à laisser leur place à des doctrines teintes du sang d'Henri IV et d'Henri III. Ni vous ni moi ne supporterons forcément cet état de choses : c'est pour m'unir à vous, c'est pour recevoir de vous une approbation qui m'encourage, c'est pour vous offrir, comme soldat, mon cœur et mes vœux, que je vous écris. s (T. VIII, p. 45.) Avec une perfidie aussi bien calculée, l'ancien défenseur du clergé devant la Constituante avait tâché de raviver la plaie de M. de Chateaubriand contre ceux qui l'avaient chassé du ministère, alin de mieux l'exciter à se déclarer pour la persécution religieuse. Quand on touchait la corde de sa disgrâce, on était sûr de faire vibrer une terrible colère, et c'est dans la réponse « M. de Montlosier que se trouvent en effet ces paroles irritées contre M. de Villèle que j'ai précédemment rapportées. Lorsqu'il s'explique sur le sujet principal de sa lettre, M. de Chateaubriand n'est.pas encore calmé, il a l'air de s'en prendre de son affront à tout le monde; mais le sentiment de la justice et de la raison le retient sur la pente où l'on voudrait l'entraîner : « J'ai peur de ne pas m'entendre avec vous sur des objets graves, et j'en serais désolé! Je veux la charte, toute la charte, les libertés publiques dans toute leur étendue : les voulez-vous? Je veux la religion comme vous, je hais comme vous la congrégation et ces associations d'hypocrites qui transforment mes domestiques en espions, et qui ne cherchent à l'autel que le pouvoir. Mais je pense que le clergé, débarrassé de ces plantes parasites, peut très-bien entrer dans un régime constitutionnel, et devenir même le soutien de nos institutions nouvelles. Ne voulez-vous pas trop le séparer de l'ordre politique? Ici je vous donne une preuve de mon extrême impartialité. Le i clergé, qui, j'ose le dire, me doit tant, ne m'aime point, ne m'a jamais défendu ni rendu aucun seri vice. Mais qu'importe? il s'agit d'être juste et de voir ce qui convient à la religion et à la monarchie. » (T. VIII, p. 48). Et en effet, M. de Chateaubriand fut préservé par la sincérité de son libéralisme et la fermeté de ses convictions de toute participation aux entreprises irréligieuses qui préparèrent le renversement de la monarchie.

Il ne s'en trouva pas moins chargé de soutenir auprès de Léon XII les fatales ordonnances de 1828. De toutes les révélations politiques que renferme son livre, il n'y en a pas de plus intéressante que ses conversations avec ce pontife, digne des anciens jours, auquel le xix° siècle doit le raffermissement de la discipline. M. de Chateaubriand s'y montre animé des intentions les plus chrétiennes; mais en mêlant ses préjugés français à la sincérité de ses protestations, il ne s'aperçoit pas de la douleur qu'il répand dans l'âne du successeur de saint Pierre. C'a été la destinée de Rome, pendant plus de deux siècles, de ne pas trouver en France un catholique qui la comprît, et de maintenir les doctrines qui font la force et la vie de l'Eglise, sans espoir de trouver plus d'écho parmi les fidèles de la France que dans les pays subjugués par le protestantisme. Mabillon et les plus illustres bénédictins étaient partis de Rome sans avoir baisé les pieds du glorieux confesseur de la foi, Innocent XI, coupable, i leurs yeux, de n'avoir pas cédé à Louis XIV. Léon XII voyait devant lui l'auteur du Génie du christianisme, et, dés qu'il s'agissait des affaires de la religion en France, un abîme les séparait; ils ne parlaient plus la même langue. Au sortir de la conférence où le ' pape n'avait répondu à ces coups répétés que par des paroles d'une commisération paternelle; M. de Chateaubriand écrivait au loyal M. de la Ferronnays « que le roi pouvait compter entièrement sur la cour de Rome. » Un mois après, le pape expirait, et laissait son successeur les difficultés terribles qu'allait susciter la révolution de juillet.

Cependant l'ambassadeur de Charles X eut l'émotion affairée d'un conclave; il fit ou crut faire un pape, et parmi les griefs qui le rendent si violent contre M. le comte Portalis, il faut compter l'humeur que lui causa la disposition de ce ministre intérimaire à lui laisser voir qu'il ne croyait pas la responsabilité de l'ambassadeur si engagée dans la besogne. Ici, et toujours par les mêmes causes, il est encore pénible de trouver M. de Chateaubriand si éloigné de l'attitude d'un envoyé du roi très-chrétien, s'occupant, avec une gravité qui fait sourire, de lancer l'exclusion de la France au lieu de lui faire une gloire de la parfaite liberté de l'élection, achetant fort cher et donnant pour un trésor de mauvais commérages sur le caractère des membres du conclave, et obligé, en fin de compte, de faire sa cour au cardinal Albani, devenu secrétaire d'État de • Pie VIII, après avoir réussi à l'écarter du trône pontifical. Il appelait cela encore un succès, et M. Portalis n'avait pas l'air d'y croire : aussi ce dernier recevait-il de l'irascible diplomate une dépêche comme il n'y en a pas sans doute une seconde aux Affaires étrangères.

Dans cette disposition d'esprit, M. de Chateaubriand était tout prêt à concevoir des impressions fâcheuses sur les personnes les plus dignes d'éveiller son intérêt et même d'exciter son admiration : « Les « conclavistes qui accompagnent nos cardinaux, diisait-il au ministre, m'ont paru des hommes raisonnables : le seul abbé Coudrin, dont rous m'avez » parlé, est un de ces esprits compactes et rétrécis dans lesquels rien ne peut entrer, un de ces hommes qui se sont trompés de profession. Vous n'ignorez pas qu'il est moine, chef d'ordre, et i qu'il a même des bulles d'institution : cela ne s'accorde guère avec nos lois civiles et nos institutions politiques. » (T. IX, p. 9.) .

Cet abbé Coudrin, moine, chef d'ordre, et qui portait ses bulles d'institution dans sa poche, était un des hommes qui, par leur dévouement, leurs vertus, leur persévérance, avaient déjà rétabli les autels avant que M. de Chateaubriand n'eût répandu les fleurs de sa poésie sur ce nouveau triomphe de Jésus-Christ. J'aurais voulu qu'au moment où il traçait du pieux conclaviste un portrait si peu flatté, on lui eût apporté la Vie de M. Coudrin, livre où l'inexpérience du style ne fait que mieux ressortir la grandeur des services rendus à la religion par le fondateur de la congrégation de Picpus. Si on lui avait dit en même temps que les ordonnances de 1828, dont il présentait naguère l'apologie à Léon Xll, avaient contraint, sans que personne, pour ainsi dire, en sût rien ou s'en souciât en France (car on ne pensait qu'aux jésuites), avaient contraint, dis-je, cette congrégation de fermer du jour au lendemain douze colléges de plein exercice, où plus de deux mille jeunes gens recevaient une éducation simple, solide et chrétienne, et répandaient chaque année dans la société une nouvelle tribu de citoyens utiles et ennemis des révolutions, il se serait moin: étonné du peu de condescendance de l'abbé Coudrin pour les idées en faveur, et au lieu de laisser dans ses Mémoires un triste témoignage de son injustice, il eût célébré par quelques belles pages le pieux conclaviste comme un des héros de la religion. Peu de temps après, il rencontrait, « entre les bains de Titus et le Colisée, une pension de jeunes garçons ; un maître à chapeau rabattu, à robe trainante et déchirée, r'ressemblant a un pauvre frère de la Doctrine chrétienne, les conduisait. Passant i près de lui, ajoute-t-il, je le regarde, je lui trouve un faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand; mais je n'osais en croire mes yeux. Il me r'regarde à son tour, et sans montrer aucune surprise, il me dit : Mon oncle ! Je me précipite tout ému et je le serre dans mes bras. D'un geste de la ø main il arrête devant lui son troupeau obéissant et silencieux. Christian était à la fois pâle et noirci, miné par la fièvre et brûlé par le soleil. Il m'apprit qu'il était chargé de la préfecture des études au collége des jésuites, alors en vacance à Tivoli. Il avait presque oublié sa langue, il s'énonçait difficilement en français, ne parlant et n'enseignant qu'en italien. Je contemplais, les yeux pleins de larmes, ce fils de mon frère devenu étranger, vêtu d'une souquenille noire, poudreuse, maître d'école à Rome, et couvrant d'un feutre de cénobite son noble front qui portait si bien le casque. › (T. IV, p. 113.) M. de Chateaubriand a beau faire, il faut toujours que des saints de sa famille lui barrent le chemin. Qu'aurait-il eu à dire contre la résolution de ce jeune homme, devenu jésuite à une époque ou l'on poursuivait son ordre avec un redoublement d'injustice? Il l'avait connu dès sa naissance; il l'avait vu sacrifier tous les avantages de la noblesse et de la fortune pour embrasser la pauvreté et l'opprobre; et ce pauvre prêtre errant sur les ruines de Rome avec une aussi chétive apparence lui rappelait le sang de son frère qui s'était mêlé sur l'échafaud e celui du défenseur de Louis XVI. « Je le regarde comme un saint, dit-il, je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes œuvres, unies à celles de ma mère et de ma sœur Julie, m'obtiendront grâce auprès du souverain juge. (P. 118.) Voilà le vrai langage de M. de Chateaubriand, voilà celui qui sort de son âme, et non toutes ces passes de bel esprit dont il a la faiblesse de faire parade devant le siècle.

J'ai déjà montré, à la grande surprise de quelques-uns, je n'en doute pas, ce caractère hautain et qu'anime parfois toute la rébellion de l'orgueil, endormi comme un enfant dans les bras de la foi : je ferai voir maintenant la froideur de son dédain employée à repousser les attaques et à déjouer les petites manœuvres, les flatteries intéressées de ces amis philosophes qui ne semblaient lui faire la cour que pour l'amener tout doucement à l'apostasie. Ce n'est pas qu'il ne fût quelquefois rudement averti. Car comment comprendre ces prédilections pour des hommes qui faisaient profession de haïr le christianisme d'où venait toute sa gloire ? Un vieux chevalier de Saint-Louis qui lui était inconnu, c'est lui-même qui le raconte, lui écrivait du fond de sa tourelle, à propos de son amitié pour Béranger : « Réijouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui qui » a souffleté votre Dieu et votre roi ! » « Très-bien, » mon brave gentilhomme, ajoutait-il en s'efforçant › de sourire, vous êtes poëte aussi ! v (T. X, p. 56.) Ouf, vraiment poëte, pour vous principalement, qui ne séparez pas la vérité de la poésie; vous laissez votre ami rouler à vos pieds ses écailles de couleuvre, et vous consignez dans votre testament littéraire la sentence poétique du vieux chevalier de Saint-Louis, comme le cri de votre propre conscience.

Que le lecteur avance avec nous dans le livre, et qu'il ne s'offusque plus de cette compagnie mauvaise qui entoure trop souvent le fauteuil du vieil athlète. La vivacité croissante de ses antipathies politiques l'a conduit à se faire d'Armand Carrel un personnage idéal; il voit ce caractère doué d'élévation et de talent s'endurcir rapidement sous le souffle de l'esprit de faction; mais il a juré de l'aimer de toute l'aversion qu'il a pour d'autres, et sous sa plume le duelliste malheureux devient une sorte de P lyeucte républicain. Mais c'est en vain qu'il se fourvoie dans cette alliance; la sollicitude d'un cœur chrétien s'élève en faveur de cette pauvre âme égarée, il recueille quelques signes de spiritualisme échappés de sa plume et les offre comme un holocauste digne de la miséricorde de Dieu. « Les funérailles eurent lieu le mardi 26. Le père et le frère de M. Carrel étaient arrivés de Rouen. Je les trouvai renfermés dans une petite chambre avec trois ou quatre des plus intimes compagnons de l'homme dont nous déplorions la perte. Ils m'embrassèrent, et le père de M. Carrel me dit : t Armand aurait été chrétien comme son père, sa mère, ses frères et ses sœurs; l'aiguille n'avait plus que quelques heures parcourir pour arriver au même point du cadran. › Je regretterai éternellement de n'avoir pu voir Carrel sur son lit de mort : je n'aurais pas désespéré au moment suprême de faire parcourir à l'aiguille l'espar« au delà duquel elle se fût arrêtée sur l'heure du chrétien. » (T. X, p. 386.)

Dans sa complaisance parfois excessive pour les fantaisies du siècle, il s'était ¡pris d'admiration pour Léka. On ne se rappelle guère aujourd'hui qu'il a été de mode de faire les grands bras et de lever les yeux au ciel en signe d'hommage à propos de ce roman. M. de Chateaubriand, qui ne lisait plus depuis longtemps, était toujours prenable par les qualités du style; il ouvrait un livre, en voyait quelques phrases, et portait une sentence presque toujours sans appel : c'est ainsi qu'on se souvient de lui avoir entendu prophétiser la grande destinée littéraire du P. Lacordaire. Sur le bruit qu'on faisait de Lélia, il en effleura quelques chapitres, et comme G. Sand est un maître dans l'art d'écrire, il parut approuver sans beaucoup de réflexion l'engouement d'un certain public. Cela mit l'écrivain en goût de se faire délivrer par l'auteur des Martyrs . des bulles d'institution, comme en avait déjà celui de la Bacchante. Une entrevue fut ménagée par d'excellentes personnes que G. Sand laissait travailler à son salut; mais Alcine n'y eut point de charmes à son service, et nous devons a cette tentative avortée un des plus beaux jugements qui soi tombé de la plume de M. de Chateaubriand : « Le genre humain refuse des applaudissements unanimes à ce qui blesse la morale, oreiller sur lequel dort le faible et le juste ; on n'associe guère à tous les souvenirs de sa vie des livres qui ont causé notre première rougeur, et dont on n'a point appris les pages par cœur en descendant du berceau; des livres qu'on n'a lus qu'à la dérobée, qui n'ont point été nos compagnons avoués et chéris, qui ne se sont mêlés ni à la candeur de nos sentiments ni à l'intégrité de notre innocence. La Providence a renfermé dans d'étroites limites les succès qui n'ont pas leur source dans le bien, et elle a donné la gloire universelle pour encouragement la vertu. » (T. X, p. 402.)

Voici venir ensuite avec un air fort doux, sauf un affreux pli dans le front, avec une élocution élégante et châtiée, et cette empreinte sacerdotale qui ne s'efface pas, mais qu'on traîne après soi comme un remords quand elle n'est plus le signe d'une auguste consécration, voici venir l'homme pour lequel on a le plus prié dans l'Église de France. M. de Chateaubriand, sans se soucier de l'intention qui l'amène et de l'effort qu'on tente sur l'intégrité de ses sentiments, laisse se dérouler les arguments de la philosophie interprétative des dogmes du christianisme, el quand l'artisan de la révolte est retourné à son officine, le vieux soldat de la religion laisse tomber ces paroles pleines de regrets et d'inquiétudes : Quelle puissance de vie ! dit-il après avoir dépeint l'influence dont M. de Lamennais aurait joui s'il fût resté fidèle; l'intelligence, la religion, la liberté, représentées dans un prêtre ! Mais, ajoute-t-il, Dieu ne l'a pas voulu; la lumière a tout à coup manqué à celui qui était la lumière; le guide, en se dérobant, a laissé le troupeau dans la nuit. A mon compatriote, dont la carrière est interrompue, restera toujours la supériorité privée et la prééminence des dons naturels. Dans l'ordre des temps il doit me survivre : je l'ajourne à mon lit de mort pour agiter nos grands contestes à ces portes que l'on ne repasse plus; j'aimerais à voir son génie répandre sur moi l'absolution que sa main avait autrefois le droit de faire descendre sur ma tête. Nous avons été bercés en naissant par les mêmes flots; qu'il soit permis à mon ardente foi et à mon admiration sincère d'espérer que je rencontrerai encore mon ami réconcilié sur le o même rivage des choses éternelles. › (T. X, p. 483.) M. de Lamennais n'a point répondu à l'ajournement; il était loin de ce lit où une main moins illustre, mais plus digne, faisait descendre la rosée céleste sur le front illuminé du chrétien mourant.

Dans les derniers mois de la vie de l'illustre écrivain, une famille arriva de Marseille pour voir à Paris M. de Chateaubriand. C'étaient des gens simples et pieux qui s'étaient enivrés de ses ouvrages, et qui, jugeant de lui d'après ce qu'il avait écrit, s'imaginaient qu'il devait jouir d'une éternelle jeunesse. M. de Chateaubriand ne recevait plus; à force de sollicitations, ils obtinrent la permission de se placer dans un angle noir, tandis que l'objet de leur admiration passerait pour sortir. A l'heure dite, ils virent, porté sur les bras de ses domestiques, un vieillard impotent, dont la belle tête déjà presque éteinte se penchait douloureusement sur la poitrine : un spectacle aussi triste fit fondre en larmes ces inconnus. Ce n'était plus le temps où, avec une ponctualité qui en avait fait l'horloge de ses voisins, on le voyait passer leste, pimpant, recherché dans sa mise, une badine à la main, heureux de ne parler à personne et de faire tous les jours invariablement la même chose; alors il avait ces rêveries douces qu'il dépeint comme l'état le plus heureux de son humeur. Un homme fait pour ces jouissances innocentes, quelles que fussent d'ailleurs sa susceptibilité et ses faiblesses, n'avait besoin ni du monde, ni des honneurs, ni du bruit. Mais quand, parmi les démonstrations dont il était l'objet, il rencontrait des témoignages rassurants pour sa conscience, il avait alors la joie du bon ouvrier qui reçoit son sahaire. « Le plaisir le plus vif que j'aie éprouvé, dit-il en racontant l'effet que produișit le Génie du christianisme, c'est de m'ètre senti honoré en France et chez l'étranger des marques d'un intérêt . » sérieux. Il m'est arrivé quelquefois, tandis que je me reposais dans une auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m'amenaient, me disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Était-ce l'amour-propre qui me donnait alors ce plaisir dont je parle? Qu'importait à ma vanité que d'obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendait? Ce qui me touchait, du moins j'ose le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien, consolé quelques affligés, fait renaître au fond des entrailles d'une mere l'espérance d'élever un fils chrétien, c'est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Aurais-je goûté cette joie pure si j'eusse écrit un livre dont les mœurs et la religion auraient eu à gémir? (T. IV, p. 30.) Ges succès, si dignes d'envie, s'étaient prolongés pour lui jusque dans la vieillesse: « Partout ou je vais, dit-il encore, parmi les chrétiens, les curés m'arrivent; ensuite les mères m'amènent leurs enfants; ceux-ci me récilent mon chapitre sur la première communion. Puis se présentent des personnes malheureuses qui me disent le bien que j'ai eu le bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est annoncé comme celui d'un missionnaire ou d'un médecin. Je suis touché de cette double réputation : c'est le seul souvenir agréable de moi que je conserve : je me déplais dans tout le reste o de ma personne et de ma renommée. s (T. Vl, p. 410.)

Il n'avait donc pas besoin qu'on lui indiquât ni ses véritables amis ni ses titres solides auprès de Dieu. « Dieu de grandeur et de miséricorde ! s'écriait-il, vous ne nous avez point jetés sur la terre pour des chagrins peu dignes et pour un misérable bonheur! Notre désenchantement inévitable nous avertit que nos destinées sont plus sublimes. Quelles qu'aient été nos erreurs, si nous avons conservé une âme sérieuse et pensé à vous au milieu de nos faiblesses, nous serons transportés, quand votre bonté nous délivrera, dans cette région où les attachements sont éternels. » (T. IV, p. 11.) Grâce à ses combats rendus pour Jésus-Christ, il se sentait avec bonheur englobé dans la prière universelle des chrétiens. Après une appréciation du Génie du christianisme faite au point de vue de l'age mûr, il ajoute : « Si l'influence de mon travail ne se » bornait pas au changement que depuis quarante » années il a produit parmi les générations vivantes ; » s'il servait encore à ranimer chez les tard venus • » une étincelle des vérités civilisatrices de la terre; » si le léger symptôme de vie que l'on croit aper ceroir s'y soutenait dans les générations à venir, je m'en "irais plein d'espérance dans la misé- » ricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie » pas dans tes prières, quand je serai parti; mes » fautes m'arrêteront peut-être à ces portes ou ma » charité avait crié pour toi : Ouvrez-vous les portes s éternelles ! Elevamini portœ œternales! » (T. IV, p. 69.)

Parmi les personnages dont la destinée nous touche et dont le nom seul nous émeut, je trouve deux classes bien distinctes : les uns ont vaincu la nature, et le secours de la grâce les a élevés au-dessus de l'atmosphère où s'agite le commun des hommes : la palme dans les mains, la couronne au front, ils nous montrent avec un sourire ce que l'homme peut contre lui-même; et quand on lit leur histoire, l'âme transportée sent se renouveler ces voyages à travers les sphères célestes où Béatrice ravissait son ami : on aime les saints, on les invoque, on les prie. D'autres athlètes n'ont eu ni la • même force ni le même bonheur; leurs pas se sont arrêtés dans les obstacles ; on les a vus à terre, puis debout, puis retombant encore. Images de la destinée de la plupart des hommes qui sont plus faibles . que méchants, si la marque d'une noble origine les a distingués, s'ils ont paru à certains moments tout prêts de toucher le but, s'ils ont montré à d'autres cette carrière qu'ils ne devaient eux-mêmes parcourir qu'à demi, on se sent pris pour eux d'un intérêt profond, on les aime aussi, mais d'un amour plein d'angoisse ; on prie pour eux.

Parmi les personnages qui ne se montrent pas à nous environnés de l'auréole céleste, quoiqu'ils aient été marqués pendant leur vie d'un sceau divin, il n'en est aucun à qui notre cœur s'attache plus qu'à Jeanne d'Arc, la libératrice de la France. Les marques de la faiblesse humaine qui ont empêché que son martyre ne se transformât en un culte public la recommandent, si j'ose ainsi parler, plus étroitement à notre cœur; c'est ce qu'éprouvait, vingt ans après sa mort, l'un des juges qui, après s'être courbé sous la tyrannie des Anglais, s'étaient refusé néanmoins à prononcer une sentence inique, et dont l'intégrité nous a conservé si miraculeusement les réponses de l'héroïne. Ce juge, appelé maître Guillaume Manchon, racontait à d'autres juges, ceux du procès de réhabilitation, les derniers moments de la vierge de Domremy, auxquels il avait assisté : • Et dit le déposant (c'est le texte du document original) que jamais ne ploura tant pour chose qui luy advint, et que par ung mois après ne s'en povoit bonnement appaiser. Pour quoy d'une partie de l'argent qu'il avoit eu du procez, il acheta un petit Messel, qu'il a encores, affin qu'il eût cause de prier pour elle. » Je ne me prévaux pas du soin que j'ai pris de recueillir les vraies paroles que, du fond de la tombe, M. de Chateaubriand oppose à des juges qui répondront aussi de leur sentence devant le tribunal de la conscience publique : ma reconnaissance et mon affection m'y conviaient; mais après avoir étudié de plus près ce tableau d'une vie glorieuse et agitée, le sentiment d'admiration et de pitié qu'exprimait si naïvement de doctear du xv° siècle est aussi celui que j'éprouve. En voyant l'injustice des hommes, je me console par la pensée de la justice de Dieu. La où tout se pèse avec une impartialité véritable, la hauteur des vertus, la grandeur des services sont d'un poids qui me rassure. M'emparant, pour l'ennoblir, d'un mot devenu célèbre, je suis tenté de dire : « Dieu y regardera à deux fois avant de condamner un homme tel que M. de Chateaubriand ! »

Lettres. DE

M. de Chateaubriand