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L'Enchanteur 1768—1848

Livre premier

Livre premier

Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. VIE–24 · chapitre 2 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je me suis souvent dit : Je n'écrirai point les mémoires de ma vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs, et compromettent ta paix des familles.

Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux et pour me faire illusion voici comment je pallie mon inconséquence.

D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein formel de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce qui concerne ma vie privée; j'écris principalement pour rendre compte de moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux, je n'ai jamais atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec une persévérance qui tient à l'ardeur naturelle de mon âme; personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur : la plupart des sentiments y sont restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que. je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie je descends vers la tombe, je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire lorsque ma plume sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs. En rentrant au sein de ma famille qui n'est plus, en rappelant des illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger. Ce sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des études pénibles, et quand je me sentirai las de tracer les tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écrivant l'histoire de mes songes.

Je considère ensuite que, ma vie appartenant au public par un côté, je n'aurais pu échapper à tous les faiseurs de mémoires, à tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le papier ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai eu des succès littéraires, j'ai attaqué toutes les erreurs de mon temps, j'ai démasqué les hommes, blessé une multitude d'intérêts; je dois donc avoir réuni contre moi la double phalange des ennemis littéraires et politiques. Ils ne manqueront pas de me peindre à leur manière; et ne l'ont-ils pas déjà fait! Dans un siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les haines les. plus violentes, dans un siècle corrompu, où les bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, oi les plus grossières calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit, pour l défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on puisse le juger.

Mais avec cette idée, je vais peut-être me montrer • meilleur que je ne suis? j'en serai peut-ère tenté? A présent, je ne le crois pas; je suis résolu à dire toute la vérité. Comme j'entreprends d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments, plutôt que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi, ce sera de bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de mes préventions personnelles.

Commençons donc, et parlons d'abord de ma famille; c'est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation. Cependant si j'avais écrit ces mémoires avant la révolution, j'aurais peut-être évité de parler long-temps de mon origine : né avec un sentiment absolu d'indépendance, je n'estimais peut-être pas assez autrefois l'avantage d'être sorti d'une ancienne maison; mais depuis qu'on a voulu prouver que la noblesse n'était rien, j'ai senti qu'elle valait quelque chose, et j'aime à présent é retrouver le gentilhomme sous la plume de Montesquieu, comme a sentir la chevalerie sous la lance de Bayard.

Je descends d'une des plus anciennes familles de la Bretagne et de la monarchie française. Si elle n'a pas l'éclat de celle des Rohan et des Montmorency-Laval, avec lesquelles elle rivalise de grandeur et d'ancienneté, c'est que, renfermée dans sa province, elle a rarement été revêtue des grandes charges de la couronne. Les Chateaubriand se montrent dans notre histoire comme de très-vaillants chevaliers, des barons puissants et généreux, dont la devise ' était : Je sème l'or; comme des seigneurs d'un sang si illustre, qu'ils signaient dans les actes des ducs de Bretagne et se faisaient quelquefois garants de leurs traités, ainsi qu'il arriva dans les fameux démêlés de Jean Il et du connétable de Clisson. Mais ils paraissent avoir eu peu d'ambition et s'être bornés à vivre dans leurs châteaux, en réputation d'honneur, d'hospitalité et de piété. - Les historiens et les généalogistes varient sur leur origine. Les deux branches aînées des Chateaubriand étant éteintes, la troisième continua le nom en Bretagne. Elle descendait de ce Pierre de Chateaubriand, fils de Geoffroy IV de Laroche Baritaut, dont le Père Anselme fait mention et dont il ignorait la descendance. Cette branche fut d'abord très-riche et très-puissante, et comme on la retrouve pendant plusieurs siècles possédant sans altération les quatre terres de Beaufort, de la Guérande, de Combourg, de Portrie en Bretagne', sa ligne se trouve marquée par une possession irrécusable. Lorsque Chérin vit nos titres pour ma présentation à Louis XVI, et pour faire les preuves de ma sœur Lucile au chapitre de Largentière et ensuite à celui de Re- 'miremont, il déclara qu'il n'avait jamais eu entre les mains une plus belle et plus complète généalogie. Cette branche fournit un illustre compagnon à du Guesclin; elle prit les fleurs de lis sans nombre au lieu du croissant, et passa à la réformation des états de Bretagne en 1666. Nos titres ont échappé au vandalisme révolutionnaire et appartiennent aujourd'hui à mon neveu Louis, comme ainé de ma famille.

Cependant les terres immenses des deux branches* aînées des Chateaubriand étant passées, par des femmes, dans des maisons étrangères, la troisième branche tomba peu à peu dans la pauvreté par des subdivisions de partage. Les aînés emportant toujours les deux tiers des biens et ne laissant pour recueillir leur succession que des filles, il arriva que les cadets se trouvèrent bientôt sans fortune ; il ne leur resta que leurs parchemins, leur entrée aux états de Bretagne qui attestait leur noble origine, leur épée de fer, de l'orgueil et un nom oublié.

1. Les mémoires du cabinet généalogique mentionnent comme possédées par divers membres de la branche des Chateaubriand de Beaufort, les terres de Beaufort, de Guérande, de Marousière, de Portrie et de Balestre, mais sans que cette possession paraisse constante et uniforme, sinon pour Beaufort. Quant à la date du chef de nom et d'armes de la famille dont parle un peu plus loin l'auteur des mémoires, il n'y a pas moyen de la préciser, et nous croyons qu'elle doit rester vague. L'auteur a écrit « en 1?... • comme pour dire : « au xvIIe siècle ».

Le chef de nom et d'armes de la famille des Chateaubriand était en 17... un chevalier de Chateaubriand de la Guérande, ivrogne décidé, veuf d'une femme noble dont il n'avait eu qu'une, fille. Ce chevalier passait ses jours a boire dans sa gentilhommière, jurant quand il était ivre : Foi de Chateaubriand ! vivant dans le désordre avec ses servantes et mettant les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.

En même temps que ce chevalier de Chateaubriand de la Guérande, vivait un arrière-cadet, cousin de ce chevalier et plus pauvre encore que lui, car il possédait en tout cinq cents livres de rente : c'était le père de mon père. Il avait épousé Pétronille Lamour de Langégu, d'une ancienne famille de Bretagne. Il mourut assez jeune.

Ma grand'mère, que j'ai connue dans mon enfance et qui a quatre-vingts ans était belle encore, se trouva, au décès de mon grand-père, chargée de quatre fils, dont mon père, René de Chateaubriand, était le troisième ;elle habitait dans la plus grande détresse un petit manoir aux environs de Dinan. Pour comble de malheur, elle fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils aînés. Celui à qui le magnifique héritage était dévolu, comme chef de la famille, se trouva avoir le goût des lettres. A l'âge de vingt ans il partit à pied pour Paris et s'ensevelit dans une bibliothèque. Sa mère lui envoyait tous les ans 250 francs, la moitié juste du revenu paternel. Il mourut inconnu au milieu des livres. Il s'occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier une lettre à sa mère; c'est le seul signe d'existence qu'il donnât jamais à ses parents. -L'autre fils, qui suivait immédiatement ce fils aîné, avait été envoyé au collége de Dinan. Ma grand'mère voulait le faire entrer dans l'Église et comptait sur lui, pour le soutien de ses frères. Il se fit prêtre en effet : mais au lieu de chercher des bénéfices, que son nom lui aurait facilement procurés, il ne voulut jamais rien demander, par fierté et par insouciance. Il se fit curé de campagne; il avait la passion de la poésie : ses vers, dont j'ai vu un grand nombre, avaient la mollesse de ceux de Chaulieu, avec un léger ton épigrammatique. Ce singulier curé fut adoré de ses paroissiens. Son nom, illustre en Bretagne, excitait d'abord l'étonnement; ensuite son caractère joyeux, le culte que cette autre espèce de Rabelais avait voué aux Muses dans un presbytère attirait à lui, on venait le voir de toutes parts; il donnait tout ce qu'il avait, et n'était, à la lettre, pas maître chez lui; il mourut . insolvable, et ma grand'mère n'osa prendre sa chétive succession que sous bénéfice d'inventaire. Les paysans s'assemblèrent, déclarèrent qu'on faisait injure à la mémoire de leur curé, et se chargèrent d'acquitter ses dettes; en conséquence, ils l'enterrèrent à leurs frais, liquidèrent sa succession et envoyèrent à sa famille le peu qu'il avait laissé.

Quelle singulière destinée avait donné aux descendants des barons de Chateaubriand le goût des lettres, à la fois pour les perdre et les consoler!

Voilà mes deux oncles, l'un érudit et l'autre poëte; mon frère aîné faisait agréablement les vers; une de mes sœurs, madame de F'Farcy, avait un véritable talent pour la poésie; une autre de mes sœurs, la chanoinesse, sera connue par quelques écrits admirables; moi, j'ai barbouillé du papier. Mon frère a péri sur l'échafaud; mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas de mourir à l'ôhpital.

Ma grand'mère, s'étant inutilement épuisée pour • faire quelque chose de ses deux fils aînés, ne pouvait plus rien pour les deux cadets. A l'époque de la naissance de mon père, presque aucun Breton ne servait; madame de Sévigné remarque que son fils était pour ainsi dire le seul gentilhomme breton qui se trouvât dans l'armée. Il faut excepter de cette remarque les autres grands barons qui, n'ayant pas, comme ceux de mon nom, perdu leur fortune, étaient devenus Français, pour parler comme on parle en Bretagne, et ne vivaient plus en province. Cette antipathie des Bretons pour le service de terre subsistait encore en partie au commencement de la révolution, et nous nous regardions toujours un peu comme des étrangers dans les armées du roi de France.

Ma grand'mère ne pouvait donc pas avoir l'idée, contre les mœurs et l'esprit de sa province, de placer ses fils cadets dans des régiments. Comment d'ailleurs les eût-elle envoyés au service? elle n'avait pas même la petite somme nécessaire pour les vêtir. • Cette famille, qui avait semé l'or, voyait de son toit de chaume les grands châteaux qui jadis appartenaient à ses pères. Elle avait présidé les états de Bretagne comme possédant une des grandes baronnies, elle avait signé aux traités des souverains et elle n'aurait pas eu le crédit d'obtenir une sous-lieutenance pour l'héritier de son nom. Ensuite à cette épo que les armes de france avaient perdu leur gloire : nul espoir de réussir par ses talents militaires auprès d'une cour qui regardait elle-même la guerre comme un fléau et la noblesse comme un préjugé.

Il r'estait à la pauvre noblesse bretonne une ressource : la marine royale. Ma grand'mère essaya d'en profiter pour son fils René : il avait alors douze ans; mais il fallait d'abord se rendre à Brest, y vivre, s'y équiper, acheter l'uniforme, les armes, les livres nécessaires à un officier de marine; ma grand'mère fit de vains efforts, elle ne put parvenir à équiper son fils, quoiqu'elle vendît pour cela son linge, quelques dentelles et jusqu'à son anneau de mariage. Le brevet demandé au ministre de la marine n'arriva point, faute de protecteur pour en solliciter l'expédition, enfin tout manqua, et ma malheureuse grand'mère tomba malade de chagrin.

Ce fut alors que mon père donna la premiere marque de ce caractère ferme et pour ainsi dire terrible que je lui ai connu : il avait environ treize ans; s'étant aperçu du chagrin de sa mère, il approcha du lit où elle était couchée et lui dit : Ma mère, ayez bon courage, je ne veux plus vous affliger et être un fardeau pour vous ! laissez-moi aller faire fortune... Sur cela ma grand'mère se prit à pleurer; c'est à mon père lui-même que j'ai cent fois entendu raconter cette scène « René, répondit ma grand'mère, que veux-tu faire? Laboure ton champ avec moi. - Il ne peut pas nous nourrir, dit mon père. Laissez-moi partir, je m'embarquerai, je ferai fortune et je viendrai vous secourir. - Eh bien, dit la mère pleurant toujours, va donc où Dieu veut que tu ailles! Et elle embrassa l'enfant avec des sanglots. Le soir même, mon père fit un petit paquet de ses hardes, lé mit sur son dos, quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une parente de sa mère lui donna une lettre pour un armateur de Saint-Malo. L'armateur l'accueillit avec bonté et le fit embarquer comme volontaire sur une goëlette armée qui mit à la voile quelques jours après..

La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l'honneur du pavillon français et se montrait la digne patrie de Jacques Cartier et de • du Guay-Trouin. Des sa première course mon père fut blessé deux fois dans un dé ces combats dont l'obscurité laisse au péril toute sa grandeur et à la valeur tout son mérite. La goélette fut prise et mon père mené prisonnier en Angleterre; de là il revint en France, moins riche et moins heureux que jamais, se rembarqua, fit naufrage sur la côte d'Espagne, traversa à pied ce noble pays que son fils devait parcourir un jour, poussé par d'autres passions et d'autres malheurs, fut attaqué par des voleurs dans la Galice, passa à Bayonne sur un vaisseau, et surgit encore au toit paternel. Son courage, son esprit d'ordre l'avaient fait connaître; de riches colons s'intéressèrent à son sort, il fut envoyé aux Iles et commença à jeter les fondements de la nouvelle fortune de sa famille.

‚Ma grand'mère fut dans la joie. Elle confia à son fils René son dernier fils Pierre, surnommé M. de Chateaubriand du Plessis et dont nous avons vu le fils, Armand de Chateaubriand, fusillé par Bonaparte le vendredi saint de l'année 1808. Mon infortuné cousin est, pour ainsi dire, le dernier gentilhomme français mort pour la cause de la monarchie. Mon père se chargea volontiers du soin de son frère, ' quoiqu'il eût contracté par l'habitude de souffrir un caractère qu'il conserva toute sa vie. Le non ignara mali n'est pas toujours vrai, le malheur a ses duretés comme ses tendresses. Mon père était grand et sec, il avait le nez aquilin, les lèvres pâles, les yeux bleus et petits. Je n'ai jamais vu un pareil regard : dans la colère ses yeux lançaient véritablement des flammes; une seule passion le dominait, celle de son nom; il ne vivait que pour rendre à sa famille l'éclat qu'elle avait perdu ; son orgueil blessé par sa premiere position, par le sentiment de l'injustice humaine, dégénéra dans une tristesse profonde que l'âge ne lit qu'augmenter, et dans un silence dont il ne sortait que par des explosions de colère; du reste, les qualités du gentilhomme, le courage, la probité, l'honneur, brillaient chez lui au suprême degré. Avare, dans l'espoir de rétablir son nom et de laisser à sa famille une vaste fortune, il avait dans l'occasion et tout naturellement les plus grandes manières, il était presque toujours magnifiquement vêtu. Hautain aux états de Bretagne avec les gentilshommes, despotique avec ses vassaux, taciturne et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le voyant c'était la crainte; s'il eût vécu jusqu'à la révolution, et s'il eût été plus jeune, il aurait joué un grand rôle ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie, et je ne doute pas qu'à la tête de l'administration ou des armées, c'eût été un homme extraordinaire.

' Ce fut au retour d'une de ses courses, lorsqu'il commençait à être moins malheureux, qu'il songea à se marier. Apolline de Bédée, ma mère, était la quatrième fille d'un ancien gentilhomme qui vivait à la campagne dans une terre auprès de Plancouët, village charmant situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. La grand'mère de ma mère avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon, elle avait soigné l'éducation de ses filles et petites-filles. Ma mère, douée de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse, avait été nourrie dans son enfance de la lecture de Fénelon, de Racine et de madame de Sévigné, et instruite par son aïeule de toutes les anecdotes de la cour de Louis XIV : elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bédée n'était pas jolie, elle était au contraire petite et laide, mais elle avait les plus beaux yeux du monde. Rien ne contrastait davantage que l'élégance de ses manières et l'allure vive de son humeur, avec la rudesse et le calme menaçant de mon père. Aimant la société autant qu'il aimait la solitude, aussi pétulante qu'il était froid, elle n'avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari; la contrariété qu'elle éprouva dans ses penchants la rendit peu à peu rêveuse et mélancolique, de légère et gaie qu'elle était par caractère. Obligée de se taire quand elle aurait voulu parler, elle s'en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompait seule la tristesse muette de m » n père : pour la piété ma mère était un ange.

Mon père était âgé de trente-cinq ans lorsqu'il épousa Apolline de Bédée. Comme elle n'avait presque rien, que lui-même ne possédait rien encore, il s'établit avec elle à Saint-Malo, d'où il était parti pour lutter contre la fortune; ma mere mit au monde un fils qui mourut au berceau et qui fut nommé Geoffroi ou Geffroy, comme tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d'un autre fils et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois. Ces quatre enfants périrent par la même cause : d'un épanchement de sang au cerveau. Enfin ma mere accoucha d'un troisième garçon qu'on appela Jean-Baptiste; c'est lui qui devint dans la suite le petit-gendre de M. de Malesherbes et qui eut l'honneur de monter sur l'échafaud avec cet homme illustre. Après Jean-Baptiste, quatre filles, Marianne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d'une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu avec moi aux orages de la révolution. Je fus dans l'ordre de naissance le dernier de ces infortunés. Je vins au monde le 4 octobre de l'année 1798. La maison dans laquelle je suis né appartenait alors à M. de Boisgarriau, père de la princesse de Carignan. Cette maison est située dans une petite rue de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs; la chambre où ma mère accoucha domine les murs déserts de la ville et donne sur une mer qui s'étend à perte de vue, en se brisant parmi des écueils. J'eus pour parrain mon malheureux frère, et pour marraine madame la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. Je fus nommé François du jour où j'étais né, et René i cause de mon père. J'étais presque mort quand je sortis du sein maternel, et les mugissements des vagues battues par une tempête d'équinoxe empêchaient d'entendre mes cris. Mes sœurs, me tenant encore enfant dans leurs bras à la fenêtre de la chambre de ma mère, m'ont souvent raconté les circonstances de ma naissance. La tristesse de ces premières impressions ne s'est jamais effacée de ma mémoire, et il n'y a pas de jour encore où, en rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère me fit le funeste présent de la vie, la tempête et les flots dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai presque toujours traîné dans le malheur. C'est à moi que s'appliquent trop bien les vers de Lucréce :

Tum porro puer, ut sævis projectus ab undis

Navita, nudus humi jacet, infans, indigus omni

Vitali auxilio, cum primum in luminis oras

Piscibus ex alvo matris natura profudit.

Il semble que le ciel ait voulu rassembler toutes ces circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées et me faire pressentir que je ne serais qu'un voyageur livré au caprice des vents et du sort.

Je fus mis en nourrice à ce joli village de Plancouët dont j'ai parlé. L'unique frère de ma mère, le comte de Bédée, avait près de ce village un chateau très-agréable qu'il avait nommé Mon Choix. Les biens de ma grand'mère maternelle se trouvaient dans les environs; ma grand'mère elle-même vivait retirée avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, dans un hameau qui n'était séparé du village de Plancouët que par un pont et qu'on appelait l'Abbaye, à cause d'une abbaye de bénédictines consa-' crée dans ce lieu à Notre-Dame de Nazareth. La première nourrice qu'on me donna se trouva stérile; on ne s'en aperçut pas d'abord, je pensai mourir; ma bizarre destinée s'obstinait à me faire vivre; une pauvre femme amie de ma nourrice et nouvellement accouchée me prit sur son sein avec son nourrisson, croyant que j'allais expirer. Elle me voua à la patronne du hameau, à Notre-Dame de Nazareth, et promit que si j'en revenais je porterais le bleu et le blanc jusqu'à l'âge de sept ans en l'honneur de la sainte Vierge. Ma mère ratifia son vœu : je fus sauvé. Si l'on m'eût laissé mourir, on m'eût rendu un grand service; mais il entrait dans les desseins de Dieu d'accorder au vœu de l'obscurité et de l'innocence la conservation d'une vie qu'une vaine renommée devait atteindre et que devaient troubler tant de passions.

A quatre ans, je fus reporté à Saint-Malo chez ma mère. Mon père venait d'acheter le vieux chateau de Combourg, dont madame de Sévigné a vante les bois. Mon père désirait surtout rentrer dans les biens qui avaient appartenu à ses ancêtres; mais ne pouvant traiter pour la baronnie de Chatéaubriand, passée dans la maison de Condé, il s'était déterminé à faire l'acquisition de Combourg, que plusieurs branches de notre famille avait jadis possédé. Combourg, dans l'origine, formait une partie de l'immense héritage d'Eudon, père du premier Briand; et dès l'an 1100, il y avait un château dans ce lieu; de plus le maréchal de Duras, qui vendit Combourg à mon père, le tenait par succession d'une dame de Coëtquen, notre proche parente. Ce fut le même maréchal qui, comme notre allié, nous pré- -senta dans la suite i Louis XVI, mon frère et moi.

Tandis que le comte de Chateaubriand poursuivait ses plans pour le rétablissement de sa famille et commençait à en rassembler les titres dans sa gothique demeure, il fixait le sort de ses enfants; une charge de conseiller au parlement de Bretagne devait être le lot de mon frère, qui avait onze ans de plus que moi; je fus destiné à la marine royale. On sera étonné peut-être de voir un homme dévoré de l'orgueil de son nom choisir pour son fils aîné une carrière si peu éclatante, mais c'étaient là les idées de tous les gentilshommes bretons. Le fils aîné dans le parlement qui était noble, le second fils dans la marine, et le troisième, quand il y en avait un, dans l'Église; l'éloignement ou plutôt la haine du service de la cour était, comme je l'ai déjà dit, naturel tout Breton et particulièrement à mon père. L'aristocratie de nos états fortifiait en lui ce sentiment, et l'abaissement de sa famille, qui avait rendu de si grands services à la couronne sous saint Louis, Charles Vet Henri IV, lui faisait regarder les rois de France comme une race d'ingrats. Il est curieux de remarquer cet esprit d'indépendance de ma province jusque dans la nouvelle constitution de la France, les Bretons sont presque tous dans l'opposition; toujours loyaux envers le prince, ils n'ont jamais pu souffrir les ministres.

Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise et de mathématiques paraissaient plus que suffisantes pour l'éducation d'un cadet voué d'avance à la rude vie d'un marin. Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père commençait à faire de fréquents voyages à Combourg, où il finit par se fixer avec sa famille. Mon frère était au collége de Saint-Brieuc, et mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère. Toute la tendresse de celle-ci était portée sur son fils aîné, non qu'elle n'aimât pas ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J'avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme chevalier (c'était ainsi qu'on m'appelait) quelques priviléges sur mes sœurs, mais en dernier résultat j'étais abandonné aux soins des domestiques; ma mère, d'ailleurs pleine d'esprit et de vertus, était préoccupée par son amour pour mon frère, par les soins de la société et par les devoirs de la religion. 'La comtesse de Plouër, ma marraine, était son amie intime; elle voyait aussi beaucoup les parents de Maupertuis et de l'abbé Trublet, tous deux nés à Saint-Malo; elle aimait la politique, le bruit, le monde : elle s'était jetée avec chaleur dans l'affaire de M. de Lachalotais; elle rapportait dans son intérieur une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie et de chicane qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l'ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre; avec de la générosité, elle avait l'apparence de l'avarice; avec de la douceur d'âme, elle grondait toujours; mon père était la terreur des domestiques, ma mère en était le fléau.

De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je trouve un charme triste à remonter du présent a la source de mes penchants, et à me demander quelles furent les personnes que j'aimai aussitôt que je sentis mon existence. Hélas ! dans l'enfance même, les tendresses sont mêlées de larmes, l'homme ne s'attache à quelque chose que pour être malheureux.

Mon premier penchant ne fut pas bien noble, ce ne fut point ma famille qui l'obtint, ceci pourra faire faire des réflexions aux pères et mères : j'aimai avec fureur celle qui prit soin de moi; c'était une bonne fille appelée la Villeneuve, dont j'écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, tantôt bonne d'enfant, tantôt à l'office, tantôt à la cuisine; me portant partout dans ses bras, me donnant à la dérobée tout ce qu'elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C'est celui-là qui ne sera pas fier, qui a un bon cœur, qui aime les pauvres gens; tiens! petit garçon! i Et elle me bourrait de vin et de sucre. Je ne pouvais quitter cette femme. Je poussais des cris aigus s'il fallait m'en séparer; ayant été une fois renvoyée par ma mère, on fut obligé de la faire revenir ou je serais mort. Je restai pâmé de douleur une journée entière, refusant toute nourriture. En me rappelant la violence de mon chagrin, je vois que les enfants sont capables d'aimer plus fortement qu'on ne pense.