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L'Enchanteur 1768—1848

Livre premier

Livre premier

Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand · 15 min de lecture · p. 48–63 · chapitre 4 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Que de choses finissent dans le monde comme les amours de ma pauvre tante, par turelure, lure!

Ma grand'mère se reposait sur sa sœur du soin de toute sa maison; elle dînait à onze heures du matin, dormait deux heures après son dîner. A une heure elle se réveillait ; on la portait dans son jardin, où elle prenait l'air, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants. A quatre heures, elle rentrait dans son salon, on mettait une table de jeu, mademoiselle de Boisteilleul frappait avec la pincette contre la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l'appel de ma tante. Ces trois sours, dont la plus jeune avait cinquante-huit ans, se nommaient les demoiselles Vildéneuf. Filles d'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son petit héritage, elles en avaient joui en commun, ne s'ć- taient jamais quittées, et n'étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand'mère, elles logeaient porte à porte, et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur vieille amie. Le jeu commençait, les bonnes dames se querellaient : c'était le seul événement de leur vie et le seul moment où l'égalité de leur humeur fût altérée; huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bédée, frère de ma mère, avec son fils et ses trois filles, assistaient au souper de l'aïeule; celle-ci, animée par cette réunion, faisait mille contes du vieux temps; mon oncle racontait à son tour la bataille de Fontenoy, ou il avait été blessé, et finissait par des histoires un peu franches qui faisaient pâmer de rire les bonnes dames. A neuf heures, le souper étant fini, les domestiques entraient; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait la prière. A dix heures, tout dormait ‹ans la maison, excepté ma grand'mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin.

Cette société, la première que j'ai observée dans la vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre, puis une autre qui ne se rouvrait plus. J'ai vu ma grand'mère forcée de renoncer à sa partie de jeu, faute des partenaires accoutumés. J'ai vu diminuer le nombre de ses vieilles amies jusqu'au jour où mademoiselle de Boisteilleul tomba la dernière. Je suis peut-être le seul homme au monde qui se souvienne ou qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois depuis cette époque j'ai fait la même observation, et vingt fois, sans être très-vieux, des sociétés se sont formées et se sont dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de notre cercueil, qui s'étend sur notre maison et sur notre tombe, me ramènent sans cesse à la nécessité de l'isolement dans la vie; toute main est bonne pour nous donner le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu'elle ne nous soit pas trop chère! car comment abandonner sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on voudrait tenir éternellement sur son cœur !

Le château de mon oncle, le comte de Bédée, était situé à une lieue de Plancouët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie : l'hilarité de mon oncle était inépuisable; il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de la Bouëtardais, conseiller au parlement, qui partageait son épanouissement de cœur. Mon Choix était toujours rempli des gentilshommes du voisinage; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bédée, qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement, mais on ne l'écoutait pas ; sa mauvaise humeur augmentait au contraire la bonne humeur de sa famille, d'autant que ma tante elle-même était sujette à bien des manies; elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux, couché dans son giron, et un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j'arrivais de la maison paternelle, sombre et silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste surtout devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne. Passer de Combourg à Mon Choix, c'était passer du désert dans le monde, du donjon d'un vieux baron gaulois « la villa d'un prince romain.

Le 4 octobre de l'année 1775, je partis de chez ma grand'mère avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bédée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour être relevé du vœu de ma nourrice, a Notre-Dame de Nazareth. J'avais un habit blanc tout neuf, une écharpe de soie bleue, des souliers, des gants et un chapeau blancs. C'était la première fois de ma vie que j'étais décemment habillé. Je devais tout devoir à la religion, même la propreté, que saint Augustin appelle une demi-vertu. Nous montâmes à l'abbaye à dix heures du matin; l'église était placée au bord du chemin et environnée de grands ormes; les habitants du village de Plancouët et ceux des environs étaient accourus à cette cérémonie. Deja les religieux occupaient les stalles du chœur et l'autel était illuminé. A l'instant où j'entrai dans l'église avec ma famille, on entonna l'Ave maris stella. Les bedeaux vinrent me prendre en cérémonie et me conduisirent dans le chœur, en face de l'autel; on avait préparé trois siéges; je me plaçai dans celui du milieu, ma nourrice se mit à ma gauche et mon frère de lait à ma droite. La religion, qui ne connaît pas les rangs et qui donne toujours des leçons, ne voyait dans celte cérémonie que la pauvre femme dont la charité m'avait sauvé de la mort, et l'enfant qui avait sucé le même lait que moi; la grande dame ma mère était à la porte, la paysanne dans le sanctuaire.

La messe commença; elle fut chantée au son de l'orgue et sous l'invocation de la sainte Vierge. A l'offertoire, deux religieux me conduisirent avec ma nourrice et mon frère de lait au pied de l'autel; nous nous mîmes tous les trois à genoux; le célébrant se tourna vers moi, lut sur ma tête des prières en m'imposant les mains, après quoi on me dépouilla de mon habit blanc, de ma ceinture bleue et de mon scapulaire, qui furent suspendus en ex-voto danș la chapelle devant l'image de la Vierge. On me revêtit d'un habit de couleur. Le prieur prononça alors un discours sur la sainteté et l'efficacité des vœux. Il rappela l'histoire de ce comte de Chateaubriand qui, passé dans l'Orient avec saint Louis, accomplit à son retour un vœu qu'il avait fait pendant son esclavage chez les Sarrasins. Il me dit que • je visiterais peut-être aussi dans la terre sainte cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l'intercession et les prières des pauvres, toujours agréables à Dieu; il m'exhorta à vivre en bon chrétien, en honnête homme, comme cet ancien gentilhomme mon parent. Quand cela fut fait, on acheva de célébrer la messe ; ma mère communia après le prêtre, et très-certainement ses vœux cherchèrent à détourner sur moi les grâces que cette communion devait répandre sur elle. Combien il est essentiel de frapper l'imagination des enfants par des actes de religion! Jamais dans le cours de ma vie je n'ai oublié le relèvement de mon vœu. Il s'est présenté à ma mémoire au milieu des plus grands égarements de ma jeunesse; je m'y sentais attaché comme à un point fixe autour duquel je tournais sans pouvoir me déprendre. Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir. Il est certain que la plupart des actes religieux, nobles par eux-mêmes, laissent au fond du cœur de nobles souvenirs, nourrissent l'âme de sentiments élevés et disposent à aimer les choses belles et touchantes ; que de droits la religion n'avait-elle donc pas sur moi! Ne devait-elle pas me dire : «'Tu m'as été consacré dans ta jeunesse, je ne t'ai rendu à la vie que pour que tu devinsses mon défenseur. La dépouille de ton innocence, trempée des larmes de ta mere, repose encore sur mes autels; ce ne sont pas tes vêtements qu'il faut suspendre à mes temples, ce sont tes passions. Consacre-moi ton cœur et tes chagrins, je bénirai ta nouvelle offrande » Sainte religion, voilà ton langage; toi seule pourrais remplir le vide que j'ai toujours senti en moi, et guérir cette tristesse qui me suit. Tout sujet m'y replonge ou m'y ramène; je n'écris pas un mot qu'elle ne soit prête à déborder comme un torrent; je ne suis occupé qu'à la renfermer, pour ne pas me rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet écrit qui ne paraîtra qu'après moi, que j'ai entrepris pour me soulager, pour donner une issue aux sentiments . qui m'étouffent, pourquoi me contraindrais-je? Rassasions-nous de nos peines secrètes, que mon âme malade et blessée puisse à son gré repasser ses chimères et se noyer dans ses souvenirs !

Au mois d'octobre, nous retournâmes a saint-Malo; on arrêta définitivement le nouveau mode de mon éducation. Ma mère avait toujours désiré qu'on me donnât une éducation classique : elle pensait avec raison que l'état d'officier de marine auquel on me destinait ne serait peut-être pas dans mes goûts, et qu'il était bon, à tout événement, de me rendre capable de suivre une autre carrière. Sa piété lui faisait désirer que je me décidasse pour l'Église. Elle proposa donc de me mettre dans un collége où j'apprendrais les mathématiques, le dessin, les armes, la langue anglaise, sous des maîtres réguliers, et ou je serais surveillé par des supérieurs pieux et sévères. Elle ne parla point de grec ni de latin, de peur d'effaroucher mon père, mais elle comptait me le faire enseigner d'abord secrètement, ensuite à découvert, lorsque j'aurais fait des progrès sensibles et qu'il n'y aurait plus moyen de reculer. Mon père agréa la proposition de ma mère : il fut résolu qu'on me mettrait au collége de Doi; cette ville eut la préférence parce qu'elle se trouvait sur la route de Saint-Malo à Combourg. L'hiver se passa en préparatifs de départ. Le feu prit à l'hôtel où nous demeurions; je pensai être la proie des flammes, et je fus sauvé par ma sœur aînée, qui m'emporta dans ses bras. Nous retournâmes alors pour quelques moments dans cette triste maison de la rue des Juifs où j'étais né; mon père se retira dans son vieux château et appela bientôt ma mère auprès de lui; il fallait obéir et s'établir désormais au milieu des bois, sauf pendant quelques mois de la mauvaise saison, que ma mère revenait à Saint-Malo avec ses filles.

Le départ pour Combourg, qui fut une grande peine pour ma mère, fut une grande joie pour sa petite famille; les enfants aiment la campagne. Je devais accompagner mes sœurs au château et être ensuite ramené au collége. Nous partîmes dans la première quinzaine de mai; le printemps en Bretagne est beaucoup plus beau qu'aux environs de Paris et commence trois semaines plus tôt. La terre se couvre d'une multitude de primevères, d'hyacinthes des champs et de fleurs sauvages; le pays, entrecoupé de haies plantées d'arbres, offre l'aspect d'une continuelle forêt et rappelle singulièrement l'Angleterre; des vallons profonds où coulent de petites rivières non navigables présentent des perspectives riantes et solitaires; les bruyères, les rochers, les sables qui séparent ces vallons entre eux en font mieux sentir la fraîcheur et l'agrément.

Nous partîmes de Saint-Malo au lever du soleil; ma mère, mes quatre sœurs et moi nous étions dans une énorme berline dorée, traînée par huit chevaux, parés comme les mulets en Espagne, avec des sonnettes et des houppes de laine de diverses couleurs. Tandis que ma mère soupirait en silence, mes sœurs parlaient à perdre haleine; pour moi, j'ouvrais de grands yeux, j'écoutais de toutes mes oreilles, je m'émerveillais à chaque tour de roue. En me rappelant le premier voyage d'un homme qui devait voyager toute sa vie, j'ai fait des réflexions sur les vicissitudes de la fortune et les changements plus déplorables qui arrivent dans le cœur de l'homme.

Nous nous arrêtâmes, pour laisser reposer les chevaux, à un village à l'entrée des marais de Dol; nous repartîmes ensuite, traversant la triste ville de Dol, et passâmes à la porte même du college ou j'allais bientôt revenir, et suivant le grand chemin qui mène a Combourg. Nous commençâmes a nous enfoncer dans l'intérieur du pays. Pendant l'espace de six lieues nous n'aperçûmes que des landes bordées de forêts, des champs à peine cultivés, des paysans qui ressemblaient à des sauvages; enfin du haut d'une colline nous découvrîmes une vallée de toutes parts fermée par des bois; du fond de cette vallée s'élevait, au bord d'une espèce de lac, le clocher d'une grosse bourgade; l'extrémité occidentale de cette bourgade paraissait, sur un terrain élevé, un château gothique dont les tours se perdaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le soleil couchant.

J'ai été obligé de m'arrêter après avoir tracé ces dernières lignes; mon cœur battait au point de faire trembler ma main et de repousser la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'accablent par leur force et leur multitude ; mais n'interrompons pas mon récit, et que chaque souffrance vienne dans son ordre et à sa place.

Descendus de la colline, nous franchîmes un ruisseau, et, après avoir marché une demi-heure, nous quittâmes le chemin pour gagner une futaie voisine; la voiture roula bientôt dans une allée de vieilles charmilles dont les cimes s'unissaient en berceau une grande hauteur au-dessus de nos têtes. Je me souviens encore du moment où j'entrai sous cet ombrage et de la joie mêlée de crainte que j'éprouvai en sortant de l'obscurité de ce bois. Nous atteignîmes une avant-cour plantée de noyers, de la nous pénétrâmes par une porte bâtie dans une vaste cour de gazon appelée la cour verte. J'aperçus à droite de longues écuries et un bouquet de vieux marronniers, à gauche un autre bouquet de marronniers; au tond de la cour, dont le terrain s'élevait insensiblement, le château se montrait entre les deux groupes d'arbres. Sa triste et sévère façade présentait un corps de logis ou plutôt une courtine portant une galerie denticulée et couverte; cette courtine liait ensemble deux tours inégales de hauteur et de grosseur, lesquelles tours se terminaient par des créneaux surmontés d'un toit pointu comme un bonnet posé sur une couronne gothique; quelques fenêtres grillées, d'un goût mauresque, apparaissaient çà et la sur la nudité des murs. Un large perron droit, de vingt-neuf marches sans rampe et sans garde-fou, remplaçant sur les fossés comblés l'ancien pontlevís, servait à monter à la porte du château, percée au milieu de la courtince à égale distane des deux tours; au-dessus de cette porte se voyaient les armes des seigneurs de Combourg, sculptées dans la pierre, et les longues et étroites ouvertures par ou sortaient jadis les bras et les chaînes du pont-levis.

La voiture s'arrêta au pied du perron, mon père vint au-devant de nous; l'arrivée de sa famille dans un lieu où il vivait selon ses goûts adoucit tellement son humeur pour le moment, qu'il nous fit sa mine la plus gracieuse. Nous montâmes avec lui le grand perron, nous entrâmes dans un vestibule voûté, et de ce vestibule dans une petite cour intérieure. Cette cour était formée par la courtine ou le corps de logis de l'entrée, par un autre corps de logis parallèle à celui-ci, qui réunissait également deux tours, mais plus petites que les premières, et par deux autres courtines qui liaient la grande et la grosse tour aux deux petites tours; le château entier présentait la forme d'un char à quatre roues.

Nous franchîmes la petite cour, où l'on remarquait un puits d'une profondeur immense, une tourelle formant la cage d'un magnifique escalier de granit en spirale par lequel on atteignait à toutes les parties du château. De la cour intérieure, pénétrant dans le corps de logis des deux petites tours, nous entrâmes de plain-pied dans une longue salle appelée autrefois la salle des gardes. Trois fenêtres s'ouvraient à chaque extrémité de cette salle, deux autres coupaient la ligne latérale. Pour agrandir les quatre fenêtres, il avait fallu creuser des murs de dix à douze pieds d'épaisseur pratiqués dans le massif de la maçonnerie. Deux corridors à plan incliné, comme le corridor de la grande pyramide en Égypte, partaient des deux angles de la salle et conduisaient aux deux petites tours. Un escalier, serpentant dans l'une de ces tours, établissait des communications entre la salle des gardes, la galerie et l'étage supérieur. Tel était ce corps de logis.

Celui de la façade des grandes tours du côté de la cour verte se composait : d'une espèce de dortoir servant de cuisine, du vestibule, du perron et d'une chapelle. Au-dessus de ces pièces se trouvait un appartement appelé le salon des chevaliers, ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons découpés en - losange : cet appartement se rattachait aux chambres de la grosse tour. Deux petites fenêtres en ogive éclairaient à peine les chambres, et les embrasures de ces fenêtres étaient si profondes qu'elles formaient des espèces de cabinets autour desquels régnait un banc de granit. Mêlez à cela, dans les diverses parties de l'édifice, des passages tournants, des escaliers secrets, des cachots, des donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des chambres abandonnées, des souterrains, les uns murés, les autres ouverts, dont les ramifications sont inconnues. Partout silence, obscurité et visage de pierre, voilà le château de Combourg!

Un large et bon souper servi dans la grande salle, où je mangeai sans frayeur et sans contrainte, termina pour moi la premiere journée heureuse de ma vie : c'était le bonheur à peu de frais.

A peine fus-je éveillé le lendemain que j'allai visiter les dehors du château et prendre possession de la solitude. Le perron faisait face au nord; quand on était assis sur le perron, on avait devant soi la cour verte, au delà de cette cour un immense et long potager étendu entre deux futaies : l'une, à droite, s'appelait le petit mail, et c'était celle qui rejoignait le chemin de Dol; l'autre, à gauche, était connue sous le nom de grand mail. Gelle-ci, où j'ai passé ma première jeunesse, était un grand bois de chênes, de hêtres, d'ormes et de châtaigniers. Ma- . dame de Sévigné vantait, en 1669, ces vieux ombrages; depuis cette époque, cent quarante années avaient été ajoutées à leur beauté.

Du côté opposé, c'est-à-dire du côté du midi, le paysage offrait un tout autre tableau. Par les fenêtres de la grande salle on apercevait le haut clocher • de la paroisse et les maisons confuses de Combourg.; ensuite un étang aussi grand qu'un lac, la chaussée de cet étang sur laquelle passait le grand chemin de Rennes, un moulin, une plaine couverte de troupeaux, séparée de l'étang par la chaussée, et le long de cette prairie un joli hameau dépendant d'une abbaye. Depuis l'étang, le terrain, s'élevant par degrés, formait un amphithéâtre de forêts d'où sortaient des clochers de villages et les tourelles de quelques gentilhommières. Sur un dernier plan de l'horizon, entre le couchant et le midi, les hauteurs de Bécherel se profilaient comme une petite montagne isolée. Une terrasse bordait le pied du château de ce côté, passait en tournant derrière les écuries, et allait rejoindre le jardin des bains, qui communiquait à la grande futaie.

Ma première apparition à Combourg fut de courte durée : quinze jours s'étaient à peine écoulés que je vis arriver l'abbé Porcher, principal du collége de Dol. On me remit entre ses mains et je le suivis malgré mes pleurs.