Livre III
Livre III (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Que ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'admirer ces folies, que ceux qui s'attacheraient à moi par mes songes, que ceux-là se souviennent qu'ils n'entendent que la voix d'un mort, et qu'au moment où ils lisent ceci j'ai cessé d'être.
De cette énergie qui animait ma jeunesse, de ces pensées qui s'emparaient de mon esprit, de ces sentiments qui sortaient de mon cœur, rien n'est demeuré. La trace de mes pas s'est effacée de la terre et il ne reste de moi que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant, qui m'a jugé.
Une maladie extraordinaire, fruit de cette vie désordonnée, mit fin aux tourments par lesquels s'annonçaient les premières inspirations de la muse et les premières atteintes des passions; ces passions vagues et encore sans objets ressemblaient à ces sortes de tempêtes de mer qui viennent de tous les points de l'horizon. Malheureux pilote, je ne savais de quel côté présenter la voile à des vents indéterminés. Ma poitrine se gonfla, une fièvre violente et irrégulière me saisit, on envoya chercher à Bazouches, village éloigné de Combourg de cinq à six lieues, un très-bon médecin nommé Cheftel, dont le fils a joué un rôle dans l'affaire du marquis de la Rouërie. Il m'examina attentivement, ordonna des remèdes et déclara à mes parents qu'il était surtout nécessaire de me faire sortir de Combourg aussitôt que je serais guéri.
• Je fus six semaines entre la vie et la mort; Lucile me garda et les soins de cette sœur, chérie me sauvèrent. Ma mère vint un jour s'asseoir au bord de mon lit, elle me dit qu'il était temps de songer à prendre un parti; que mon frère pouvait m'obtenir un bénéfice, mais qu'avant d'entrer au séminaire il fallait bien me consulter; car, ajouta-t-elle, si je désire que vous
• embrassiez l'état ecclésiastique, j'aime encore mieux vous voir homme du monde, que prêtre scandaleux et sacrilége. Après ce qu'on vient de lire, on juge si la proposition de ma pieuse mère tombait à propos. Dans les événements de ma vie, j'ai toujours été prompt à me déterminer : un mouvement de conscience et d'honneur me pousse, je sais ce que je dois faire quand il s'agit d'une résolution d'honnête homme. Tandis que ma mère m'avait parlé, j'étais descendu dans mon cœur, je ne me dissimulais pas que ma religion s'était affaiblie; si je me considérais comme abbé, je me paraissais ridicule; comment plaire « une femme avec un petit collet? Quel moyen d'acquérir de la gloire pour se faire aimer, autrement qu'en uniforme, ou en étant libre et célèbre? Si je me regardais comme évêque, j'étais frappé de la grandeur de mes devoirs; la majesté du sacerdoce m'imposait et je reculais avec un saint respect devant l'autel. Ferais-je comme évêque des efforts pour acquérir des vertus, ou me contenterais-je de cacher mes vices? Je me sentais trop faible pour le premier parti, trop franc pour le second. Ceux qui m'ont traité d'hypocrite et d'ambitieux m'ont bien peu connu. Il ne m'a manqué pour réussir dans le monde qu'une passion et un vice, l'ambition et l'hypocrisie. La première n'a jamais été chez moi que de l'amour-propre piqué; j'aurais voulu quelquefois être ministre ou roi pour désoler mes ennemis, mais vingt-quatre heures après j'aurais jeté mon portefeuille ou ma couronne par la fenêtre. Je renonçai donc à l'état ecclésiastique.
C'était déjà la seconde fois que je variais dans mes projets : je n'avais point voulu me faire marin, je ne voulais pas être prêtre; restait la carrière militaire. Je l'aimais, mais comment supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la discipline européenne? Je m'avisai d'une chose toute nouvelle, je déclarai que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du service. Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un projet aventureux. Il gronda ma'mère de mon changement de résolution, mais il se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo, où l'on préparait en ce moment un vaisseau. Six mois s'écoulèrent, le vaisseau ne mit point à la voile. Je me retrouvai seul dans ma ville natale : il n'y restait plus personne de ma famille; les amis de mon enfance n'y étaient plus ; la maison où j'étais né était devenue une auberge; je n'avais que dix-sept ans, et déjà tout un monde était passé pour moi, déjà j'étais étranger dans les lieux où j'avais reçu le jour; en me voyant on se demandait qui j'étais; telle est la vie! Désormais sans compagnons, je cheminais solitaire sur les grèves où j'avais bâti mes châteaux de sable. Je marchais des heures entières le long des vagues, regardant fuir quelque vaisseau. Que l'homme change vite de chimères! Je contemplais encore la mer pendant les tempêtes là où je m'exposais avec Gesril à la fureur des flots, mais c'était à présent pour me livrer à des pensées funestes que j'avais rapportées des bois de Combourg; mes jeux étaient des passions, terribles jeux! Un cap qui s'avance dans la mer et qu'on nomme Lavarde était le terme de mes courses. Assis sur la pointe de ce cap, je m'y abandonnais aux pensées les plus amères. Je mne souvenais que dans mon enfance les mêmes rocher's servaient à me cacher les jours de fête : j'y venais pleurer tandis que mes petits camarades nageaient dans la joie. Parvenu à l'âge d'homme, je ne me sentais ni plus heureux ni plus aimé; dans quelques jours j'allais quitter ma patrie pour languir sous un cie! étranger; ces réflexions me navraient à mort. Accablé d'une existence si courte et pourtant si pesante, j'étais tenté de me laisser tomber dans les flots.
Tout à coup je reçois une lettre de ma mère qui me rappelle à Combourg; j'obéis, j arrive, je soupe avec ma famille; mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît consternée. A dix heures on se retire. J'interroge ma sœur; elle ne savait pas ce qu'on voulait faire de moi, mais elle m'apprit que je devais partir le lendemain. En effet, le lendemain à huit heures du matin, on m'envoie chercher : mon père m'attendait dans son cabinet : Monsieur le chevalier, me dit-il, j'ai décidé de votre sort : il faut renoncer à vos folies. Votre frère a obtenu pour vous un brevet de lieutenant au régiment de Navarre infanterie. Vous allez partir à l'instant pour Rennes et de la pour Cambrai, où votre régiment est maintenant en garnison; voilà cent louis, ménagez-les; je suis vieux et malade, je n'ai pas longtemps « vivre. Conduisez-vous en homme de bien, ne déshonorez ni votre nom ni ma mémoire. i
Mon père m'embrassa; je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec émotion contre le mien; c'était pour moi le dernier embrassement paternel. Le comte de Chateaubriand, si redoutable à mes yeux, ne me parut dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai sur sa main maigre et décharnée, que j'arrosai de mes larmes. Il commençait à être attaqué d'une paralysie qui, quatre mois après, le conduisit au tombeau. Son bras gauche avait un mouvement convulsif tel qu'il était obligé de le contenir avec sa main droite; ce fut en retenant ainsi son bras, et après m'avoir donné sa vieille épée, que, sans me laisser le temps de me reconnaître, il me conduisit au cabriolet qui m'attendait dans la cour verte; il m'y fit monter devant lui ; le postillon partit, tandis que je saluais encore de la main ma mère et ma sœur qui pleuraient sur le perron. Lucile était la plus à plaindre : elle demeurait seule; elle perdait le premier et le dernier compagnon de sa vie.
Je passai sur la chaussée de l'étang, je vis les roseaux de mes hirondelles, le ruisseau du moulin, la prairie; je mis la tête à la portière, je jetai un dernier regard sur le château; alors comme Adam, après son péché, je m'avançai sur la terre inconnue, et le monde désert s'ouvrit devant moi.
Depuis cette époque je n'ai revu Combourg que trois fois. Une fois, après la mort de mon père, nous nous y trouvâmes tous en deuil, pour nous dire adieu et partager notre héritage. Une autre fois j'accompagnai ma mère à Combourg; elle voulait meubler le château parce qu'elle y attendait mon frère, qui devait y mener sa femme : mon frère ne vint point en Bretagne, et bientôt après il monta sur l'échafaud avec sa jeune femme, pour laquelle ma mère avait vainement préparé le lit nuptial. Enfin, je passai une troisième fois à Combourg en allant m'embarquer pour l'Amérique : le château était abandonné, je fus obligé de descendre chez le régisseur. Lorsque, errant dans le grand bois, j'aperçus du fond d'une allée obscure le perron désert, la porte et les fenêtres fermées, je me trouvai mal : je regagnai avec peine le village et je partis au milieu de la nuit.
Après quinze ans d'absence, avant de quitter de nouveau la France pour passer en terre sainte, j'allai embrasser le reste de ma famille à Fougères. Je n'eus pas le courage d'entreprendre le pèlerinage de ces champs paternels ou la meilleure et la plus grande partie de mon existence semble attachée. C'est au bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis, que j'ai commencé à sentir la première atteinte du mal que j'ai porté le reste de ma vie, de cette vague tristesse qui a fait a la fois mon tourment et ma félicité; c'est là que j'ai cherché un cœur qui pût entendre le mien; c'est là que j'ai vu se réunir,. puis se disperser, ma famille. Mon père y rêva son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée, autre chimère que le temps et la révolution ont dissipée.
Des six enfants que nous étions, nous ne restons plus que trois. Mon frère, Julie et Lucile ne sont plus; ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont été arrachées de son tombeau et jetées aux vents.
Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom après moi, peut-être un jour un voyageur, guidé par ces mémoires, voudra-t-il visiter les lieux que j'ai peints; mais il cherchera vainement le grand bois : le berceau de mes songes a disparu comme ces songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l'antique donjon semble pleurer les chênes, vieux compagnons qui l'environnaient et le protégeaient contre les tempêtes. Isolé comme lui, j'ai vu, comme lui, tomber la famille qui embellissait mes jours et me prêtait un abri. Heureusement ma vie n'est pas bâtie sur la terre aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse, et l'homme résiste moins aux orages que les monuments élevés par ses mains.
M. de Chateaubriand
ET