Livre III
M. de Chateaubriand et ses Mémoires, par Ch. Lenormant : l'écrivain
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Il se passe en ce moment, dans le monde littéraire, un véritable phénomène : la publication de l'œuvre favorite du premier écrivain de notre époque ne semble avoir fait qu'une médiocre sensation; c'est à peine si quelques recueils se permettent des annonces écourtées ou de froides analyses. On n'a trouvé jusqu'ici d'ardeur et de décision que pour une espèce d'exécution en règle des Mémoires d'outre-tombe. Cette exécution, concertée sans doute dans des salons ou l'on avait lieu de se trouver blessé de quelques-unes des appréciations de M. de Chateaubriand, s'est opérée avec un air d'assurance qui prouve qu'on ne doutait pas du succès; on a dit son mot, fait sa morsure, lancé son arrêt, et puis l'on a feint de penser i autre chose, comme si l'on avait soufflé sur une poussière.
Après cette justice sommaire, l'attitude du public ou plutôt celle de la critique a paru justifier l'assurance de ceux qui l'avaient faite. Pas un champion ne s'est élevé en faveur du combattant sublime, si longtemps maître de l'arène. En vain le ton voltairien de plusieurs attaques montrait-il aux hommes religieux que c'était leur chef et leur maître qu'en grande partie on se flattait d'avoir à jamais renversé ; dès scrupules, d'ailleurs trop justifiés, un froissement involontaire ont retenu ceux que leurs convictions et leurs talents appelaient naturellement sur la brèche. Il en a été de même des hommes principalement politiques; personne n'ayant trouvé tout à fait son compte dans les jugements si divers, quelquefois si excessifs, de l'auteur de la Monarchie selon la charte, chacun n'a songé qu'à sa propre blessure. Les orléanistes restaient sous le coup d'une véritable malédiction; les royalistes s'offensaient des prédictions républicaines et des avances faites au parti du National; les républicains, à leur tour, se souciaient fort peu d'un livre qui frappe d'un stigmate indélébile l'infamie des crimes révolutionnaires, qui fait. ressortir, de la manière la plus touchante, les vertus des princes de la maison de Bourbon, et qui réfute, avec une évidence irrésistible, quelques-unes des calomnies sous lesquelles a succombé le gouvernement de la restauration; enfin, malgré quelques pages qui sont peut-être pour le génie de Napoléon la plus belle couronne qu'il ait pu ambitionner, qu'est-ce que les résurrectionnistes de l'empire auraient pu revendiquer d'un livre où, en face de l'homme qui, aux derniers jours de sa vie, se vantait encore, pour ainsi dire, d'avoir fait mettre à mort le duc d'Enghien, se place fièrement l'auteur du pamphlet de Bonaparte et les Bourbons, soutenant qu'il n'avait pas eu tort, dans la crise de 1814, de traîner aux gémonies l'auteur du Code civil et le vainqueur d'Austerlitz?
Contre cette conjuration du silence, il aurait fallu la voix qui finit toujours par devenir la plus puissante, celle du grand inconnu qui s'appelle à la fois personne et tout le monde. Ge juge ne manquera pas, nous en sommes convaincu, aux Mémoires d'outre-tombe; nous avions déjà étudié l'effet de l'ouvrage sur quelques-uns de ceux qui se laissent toucher de ce qu'ils lisent sans se croire obligés de le raconter en toute hâte au public, et à cette première intumescence des flots, pour parler comme notre barde immortel, nous avons compris que l'admiration publique ne tarderait pas à se soulever de manière à couvrir tous les petits calculs de la colère ou de l'envie.
Toutefois, nous comprenons que cet effet se fasse encore attendre, et nous allons expliquer d'où vient ce retard. Tout homme qui sait écrire est artiste, et qui a mieux mérité ce nom que celui qui depuis Platon a le plus complétement possédé le secret de communiquer à la simple prose l'énergie des formes de la statuaire et la vivacité des couleurs de la peinture? Or; tout artiste calcule le lieu où il placera son ouvrage, le jour sous lequel il devra le faire voir. M. de Chateaubriand, qui avait sous ce rapport un instinct de premier ordre, et qui d'ailleurs avait su se soumettre de bonne heure à des avis d'autant plus sûrs qu'ils provenaient de personnes d'une organisation différente de la sienne, M. de Chateaubriand, en composant ses Mémoires, s'était justement préoccupé de la manière dont il les montrerait au public. « Ces Mémoires, dit-il dans son avant-propos, ont été composés différentes dates et dans différents pays... Les formes changeantes de ma vie sont ainsi entrées les unes dans les autres... Ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d'expérience attristant mes années légères ; les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu' son couchant, se croisant et se confondant, ont produit dans mes récits une sorte de confusion, ou, si l'on veut, une sorte d'unité indéfinissable... J'ignore si ce mélange, auquel je ne puis apporter remède, plaira ou déplaira; il est le fruit des inconstances de mon sort... s (T. I, p. 3.) Un ouvrage à ondes changeantes, qui réunit tous les tons, comme un drame de Shakespeare, sans les fondre autrement que par une harmonie supérieure, est comme ces marbres chargés de veines capricieuses, dont la beauté consiste principalement dans la disparité des éléments qui en forment l'agrégation ; arrachez-les à leur gîte, séparez-les de la gangue qui les unit, au lieu d'une pierre précieuse vous n'aurez souvent dans la main qu'un caillou sans intérêt et sans valeur.
L'idée du morcellement est essentiellement antipathique à un tel ouvrage. Nous sommes convaincu que M. de Chateaubriand n'aurait pas même accepté l'idée d'une division par livraisons de plusieurs volumes : il tenait et il devait tenir à se montrer à la fois tout entier au public. Quand la société qui s'était formée, dans un instant de généreuse ardeur, pour acheter le manuscrit des Mémoires d'outre-tombe, commençant à trouver peut-être que son illustre pensionnaire durait bien longtemps, se fut laissé prendre à l'appât d'un bénéfice de 100,000 fr., et qu'il fut question de déchiqueter dans les feuilletons de la Presse cette œuvre de longue haleine, M. de Chateaubriand, quoique déjà fort affaibli par l'age, laissa éclater une répugnance, et je dirais presque une indignation qu'il a consignée dans deux codicilles. Il faut le dire : c'était, de la part des divers contractants de ce marché, un déplorable calcul. D'un côté, les acheteurs oubliaient l'expérience qu'ils ont dû acquérir dans le genre de spéculations. littéraires le plus déplorable ; ils connaissaient tous les artifices employés par les faiseurs de feuilletons pour soutenir et exciter l'attention du public. Comment ont-ils pu s'imaginer un seul instant que les qualités vraies du style, mème de celui que colore l'imagination la plus brillante, suppléeraient à ces effets d'optique et à ces changements à vue? Est-ce que le plus éclatant des Rubens pourrait, au jour de la rampe, soutenir la comparaison avec les monstruosités calculées de la brosse d'un peintre de décors? D'un autre côté, les propriétaires des Mémoires eussent-ils considéré ce livre uniquement sous le point de vue de la spéculation, n'auraient pas dû ignorer qu'en l'abandonnant à cette exhibition défavorable, à ce faux jour qui devait en dérober les beautés et en faire ressortir les défauts, ils défloreraient eux-mêmes leur marchandise et s'exposeraient, par impatience, à réduire énormément les avantages qu'il leur faut pour rentrer dans leurs longues avances.
A ces considérations purement matérielles s'en joignaient d'autres d'un ordre plus élevé. Des action« naires comme ceux dont on lit les noms en tête du premier volume n'étaient pas sans savoir, je pense, que M. de Chateaubriand s'était exprimé avec une rude liberté sur le compte de ses amis comme de ses rivaux politiques. Cette franchise, activée par la passion qui possède chacun des acteurs de la grande scène publique, passion qui, de notoriété commune, n'était pas médiocre chez M. de Chateaubriand, est le plus grand obstacle à la publication immédiate des mémoires personnels. L'illustre auteur le sentait bien lui-même, et ce n'était pas sans une répugnance sincère qu'il laissait exposés à tous les inconvénients de la publicité des hommes que le silence de la tombe n'a pas mis encore à l'abri de ces blessures. Pour ceux qui ont eu l'honneur d'approcher de M. de Chateaubriand, il n'y a rien qui rende mieux ses vrais sentiments que ces phrases amères de l'avant-propos : « La triste nécessité, qui m'a « toujours tenu le pied sur la gorge, m'a forcé à » vendre mes Mémoires. Personne ne peut savoir ce i que j'ai souffert d'avoir été obligé d'hypothéquer » ma tombe; mais je devais ce dernier sacrifice « mes serments et l'unité de ma conduite... Enôn, « si j'étais encore maître de ces Mémoires, ou je les » garderais en manuscrit, ou j'en retarderais l'apparition de cinquante années. s (T. 1, p. 2.) Puisque M. de Chateaubriand (j'énonce ici une vérité dure mais nécessaire) était d'un parti où l'on n'a pu relever la misère d'un grand homme sans joindre une spéculation aux honneurs rendus à sa vieillesse, • au moins aurait-il fallu avoir assez conscience de la responsabilité qu'on assumait par une publication immédiate, pour donner à l'expression de cette pensée, si souvent irritée, la gravité qui appartient i un livre de longue haleine, et qui se dissipe inévitablement dans un feuilleton. Des pages qui s'expliquent et se protégent, en quelque sorte, les unes par les autres, n'auraient point dû être semées au hasard sous les colonnes d'un journal dont la propre témérité déteint sur les hardiesses qu'on lui a données pour cortége. C'est une sensation très-pénible que celle qu'on éprouve quand on trouve son nom ou celui de ses proches qualifié dans un ouvrage en douze volumes; mais l'impression n'est-elle pas cent fois plus cruelle quand on pense que cette mention désobligeante va traîner sur toutes les tables des lieux publics?
Au reste, il a fallu toute l'infatuation créée par la littérature des feuilletons, avant la catastrophe de 1848, pour causer une illusion aussi générale sur le déplorable effet que ne pouvait manquer de produire la dissémination des Mémoires d'outre-tombe dans les numéros d'un journal « Croyez-moi, disait » une personne haut placée dans la considération » publique à un ami de M. de Chateaubriand qui s'inquiétait d'avance du fâcheux effet que produirait ce mode de publication, croyez-moi, on ne lit plus que les feuilletons. D'où il faudrait conclure que, depuis qu'une mesure fiscale a fait taire cette muse éhontée, la nation française en serait réduite à ne rien lire du tout, pas même les souvenirs de l'écrivain qui l'a charmée pendant cinquante ans. Mais laissons là ces misères; nous en avons vu bien d'autres : il est seulement fâcheux qu'un tel génie et un tel ouvrage aient été les victimes d'une pareille méprise.
En tous cas, l'épreuve a été complète, et jamais peut-être la légèreté française n'a mieux servi la malignité de l'envie. On ne nous croirait plus déj si nous citions les noms des personnes qui, au milieu des distractions causées par nos tempêtes, pour avoir jeté un regard sur quelque feuilleton de la Presse pendant qu'elle déroulait ce long manuscrit, ont prononcé des jugements sans appel contre M. de Chateaubriand. Dans ces sentences, qui rappelaient un peu celles du tribunal révolutionnaire, une boutade de mauvaise humeur était réputée un signe de noirceur, une fantaisie d'artiste devenait un crime contre la religion, un trait acéré contre quelqu'une de nos misères morales passait sans rémission pour un enrôlement sous la bannière du socialisme; on se débarrassait enfin d'une admiration si lourde à porter. Je gagerais, tant la satisfaction d'avoir renversé un autel de la gloire humaine était grande, qu'aucun de ses accusateurs n'a eu la pensée de s'éclairer davantage en recourant à l'ouvrage lui-même, enfin réuni en volumes, afin de se convaincre s'il était vrai qu'un homme dont la dignité morale s'était si hautement soutenue pendant une longue carrière et au milieu des écueils où tant d'autres se sont brisés, eût fini par souiller sa vieillesse en abjurant après sa mort l'estime à laquelle, durant sa vie, il avait toujours si énergiquement prétendu. Pour revenir ainsi sur le tort de ces accusations injustes et frivoles, il a fallu des âmes honnêtes et sans prétention qui prissent sur elles de lire de suite et dans leur vrai jour ces tableaux, ces jugements, ce monde à la fois tumultueux et serein de pensées hautes, hardies, vraies, humaines, dont se composent les Mémoires d'outre-tombe; et alors nous savons ce qui est arrivé à ces courageux contempteurs des préjugés de circonstance, semblables à ce contemporain de la vieillesse du grand roi, qui avait reçu pour pénitence, dans des jeux innocents, de lire la tragédie d'Athalie, tombée tout à plat à Saint-Cyr. Inquiets de son absence, ses compagnons vinrent enfin savoir ce qu'il devenait : « Ah! laissez-moi, dit-il : tous les » plaisirs du monde ne valent pas celui de découvrir » un chef-d'œuvre. i Il en arrivera autant, nous ne craignons pas de le dire, à ceux qui ne croiront pas, • sur la foi de critiques intéressées, que l'auteur de René ait fini par un Pertharite, et que, dans la décadence de son propre goût, il ait considéré comme l'objet de sa prédilection un ouvrage capable non-seulement d'obscurcir, mais d'effacer ses autres titres de gloire. Afin de nous rendre digne de la confiance de nos lecteurs, nous venons de lire tout d'une haleine ces douze volumes que nous avions suivis pendant longtemps phrase à phrase ; nous n'avons plus le visage en quelque sorte collé sur les pierres de l'édifice; notre regard en suit'les contours, en embrasse les proportions : après cette épreuve, notre admiration augmente, et l'ouvrage nous semble digne d'une immortelle renommée.
Pour nous exprimer avec tant d'assurance, il nous suffît d'interroger les phases précédentes de la carrière de M. de Chateaubriand, et de rappeler à l'étonnement de nos lecteurs que les Martyrs, lors de leur apparition, n'avaient pas reçu un meilleur accueil que les Mémoires d'outre-tombe n'en rencontrent aujourd'hui. Le témoignage de l'illustre écrivain sur ce sujet est curieux à recueillir. Après avoir rappelé le soin particulier avec lequel il avait travaillé cet ouvrage « celui de tous ses écrits où la langue est la plus correcte ›, il ajoute : « Je croyais donc ne pas nourrir des espérances par trop folles, mais j'oubliais la réussite de mon premier ouvrage (le Génie du christianisme); dans ce pays, ne comptez jamais sur deux succès rapprochés; l'un détruit l'autre... Les amours-propres alarmés, les envies surprises par le début heureux d'un autre, se coalisent et guettent la seconde publication du poëte, pour prendre une éclatante revanche... L'exécuteur de la justice des vanités fut M. Hoffmann, à qui Dieu fasse paix!... Il était • » trop excellent catholique pour ne pas s'indigner du rapprochement profane des vérités du christianisme et des fables de la mythologie. Velléda ne me sauvait pas... et ne voilà-t-il pas que les chrétiens de France s'avisèrent de se scandaliser sur i la parole évangélique de N. Hoffmann!... Je crus de bonne foi l'ouvrage tombé; la violence de l'attaque avait ébranlé ma conviction d'auteur. Quelques amis me consolaient, ils soutenaient que la proscription n'était pas justifiée, que le public tôt ou tard porterait un autre arrêt; M. de l'ontanes surtout était ferme... il ne cessait de me dire : « Ils y reviendront. » Sa persuasion à cet égard était si profonde, qu'elle lui inspira les stances charmantes :
Le Tasse errant de ville en ville, etc., etc.
» sans crainte de compromettre son goût et l'autorité de son jugement. En effet, les Martyrs se sont relevés... v (T. V, p. 106.)
Chose singulière! malgré cette intrépidité de bonne opinion qu'on se plaît à reprocher à M. de Chateaubriand, il lui est resté jusqu'au bout quelque impression de ces premières attaques; sa confiance n'est pas entière dans l'ordonnance de son • ouvrage ou dans le mérite de ses fictions ; il a l'air de demander grâce pour quelques parties d'un livre qui possède le mérité suprême de ne languir jamais, et qui montre un art de composition, une harmonie de toutes les parties d'autant plus remarquable que, des qualités qui constituent l'écrivain de premier ordre, c'est l'enchaînement et la continuité du tissu qui manquent le plus habituellement l'auteur. On dirait qu'il ignore que pour le don de la création idéale des personnages qui, dans le domaine de l'art, est le plus rare peut-être, en dehors des écrivains dramatiques, il n'a eu pour devancier, entre les anciens qu'Homère, et parmi les modernes que le Tasse; qu'on se sent vivre aussi naturellement avec Velléda, Eudore et Cymodocée qu'avec Clorinde, . Armide ou Tancrède; que par la variété des tons et la fermeté du contour il a résolu mieux que personne le problème, insoluble en théorie, de la prose poétique; qu'à lui appartient le privilége de s'emparer des jeunes imaginations, de les élever sans trouble jusqu'aux régions les plus sublimes; qu'après avoir été l'enchanteur de la jeunesse, il reste le compagnon de l'âge mûr, et qu'enfin par tous ces 'avantages il a fait pâlir le Télémaque lui-même, cette perle sans prix de notre littérature classique.
Puisqu'une telle erreur a été commise à l'occasion des Martyrs, ne nous inquiétons pas outre mesure de ces juges austères qui trouvent maussade ou immorale la production favorite de la vieillesse de M. de Chateaubriand. Il n'y aurait rien d'étonnant sans doute à ce qu'épuisé par tant de travaux, après avoir dépensé dans les régions ingrates de la politique les succès de sa maturité, l'illustre auteur se fût affaissé sous ses efforts suprêmes, et alors sa prédilection pour l'enfant de ses derniers jours ne prouverait qu'une de ces faiblesses séniles qui ont produit dans Corneille la décrépitude littéraire et qui ont atteint jusqu'à la superbe raison de Voltaire. S'il en était ainsi, il aurait beau, comme Titien nonagénaire, écrire d'une main tremblante et courroucée sur son dernier tableau : Titianus pinxit, pinxit, pinxit, le public ferait bien de détourner la tête, et, pour garder son admiration intacte, d'en revenir à l'âge du Saint Pierre martyr et de l'Assomption. Mais, Dieu merci! nous n'en sommes pas réduits a ces vaines déplorations. Les Mémoires d'outre-tombe n'ont que bien peu de traits communs, soit avec la traduction de Milton, bizarre entreprise où M. de Chateaubriand, qui pendant plusieurs années avait parlé l'anglais comme sa propre langue, s'est imaginé que pour rendre son modèle il lui fallait mettre sous le mot anglais d'origine française l'expression correspondante, dont l'acception est presque toujours chez nous absolument différente; ni avec la Vie de Rancé, ouvrage commencé beaucoup trop tard, dont les matériaux amasses à la hâte n'ont point subi l'épreuve de la critique, et la mise en œuvre desquels il manque presque partout ce ciment qui fait le lien de la construction, et dont M. de Chateaubriand, dans ses meilleurs jours, n'a jamais possédé qu'une dose assez restreinte : de façon qu'on dirait d'un de ces amas de rochers cyclopéens, avec de petites pierres brusquement fourrées dans les interstices, comme on en voit à Tirynthe; sorte de construction qui ne saurait soutenir la comparaison avec les assises régulières de la belle époque, mais qui ne laissent pas de parler à l'imagination par une impression de puissance. Les personnes que la lecture de la Vie de Rancé a le plus désappointées peuvent faire l'épreuve de ma dernière observation : elles n'ont qu'à isoler des phrases de ce livre si imparfait dans son ensemble; elles s'apercevront que l'effet en est aussi puissant que celui d'aucune des citations de cet écrivain, si précieuses à enchâsser dans le discours, quand on veut le rendre plus savoureux et plus ferme.
Cette remarque, qui doit empêcher qu'on ne rejette trop dédaigneusement la Vie de Rancé, s'appliquerait tout au plus à quelques parties des Mémoires d'outre-tombe écrites à la dernière époque; mais comme la composition de cet ouvrage remonte jusqu'au temps ou M. de Chateaubriand, loin d'avoir perdu ses plus précieuses qualités, en faisait l'application à ceux de ses écrits qui, sous le rapport du style, ont désarmé les critiques les plus sévères, je veux parler de sa polémique dans les journaux, il serait difficile de croire qu'il eût précisément réservé alors les signes de sa décadence pour le travail auquel sa pensée se complaisait davantage : supposition absurde, si l'on songe qu'en retraçant les souvenirs d'une vie errante et agitée, il ne faisait que continuer ce qu'il avait déjà accompli dans l'Itinéraire, aux applaudissements de toute la France. Ce dernier livre, où pour la première fois l'auteur a parlé lui-même à découvert, montrait à quel point son instrument était susceptible de cette harmonie changeante qui est le mode adopté pour les Mémoires.
En rappelant l'Itinéraire, nous n'oublions pas que cet excellent voyage est resté quelque chose de suspect pour ceux qui s'imaginent que, quand les couleurs ont une telle beauté, elles ne sauraient être naturelles, et j'avoue que je crains qu'il en soit de même pour beaucoup de traits des Mémoires. Parce qu'ils sont peints avec un talent qui les idéalise, beaucoup ne voudront y voir qu'une fiction de poëte ; mais ceux à qui l'épreuve de l'Itinéraire faite sur les lieux a pu donner confiance dans ses observations, ceux qui savent par leur expérience personnelle que ce voyage est non-seulement le plus poétique, mais le plus vrai, ceux-l surtout entreront plus facilement dans la réalité des Mémoires d'outre-tombe. On apprendra alors à reconnaître avec nous que M. de Chateaubriand n'avait besoin de rien arranger, parce que les choses elles-mêmes lui apparaissaient sous leur aspect le plus saisissant, et l'on s'apercevra en même temps que de toutes les qualités qui lui ont assuré dans notre littérature une place si originale et si prééminente, il n'en est aucune qu'il ait conservée plus intacte jusqu'au dernier jour de sa vie; témoins ses voyages d'Allemagne et d'Italie, qu'on trouve dans les derniers volumes des Mémoires, et dont la touche a autant de liberté, le parfum autant de fraîcheur que dans les pages exu- 'bérantes des Natchez, où la nature du nouveau monde revit tout entière.
Après ces remarques, il nous sera inutile de revenir sur les imperfections d'un livre dont les défauts les plus considérables se trouvent déjà dans les ouvrages de la jeunesse de M. de Chateaubriand, ce qui ne les a pas empêchés de conquérir une assez belle place dans l'estime publique. Nous conviendrons sans difficulté que l'expression n'en est pas toujours naturelle, et qu'avec une palette déjà si riche l'auteur a trop souvent recours un néologisme inutile; nous y reconnaîtrons tant qu'on voudra un entassement de citations incohérentes et un abus d'allusions presque toujours fondées sur une érudition d'emprunt; nous déplorerons autant que personne cette absence de transitions, ce procédé de-' sultoire qui trop souvent produit une obscurité presque impénétrable. Faut-il hésiter à avouer que ces défauts sont plus choquants dans un genre d'ouvrage qui, d'après les habitudes communes, réclame plus d'abandon et de naturel? Qui pourrait nier que, malgré tant de feu et de vie conservés encore sous les glaces de l'age, on aperçoit à bien des reprises la main lourde et tremblante de la vieillesse?
M. de Chateaubriand a souvent répété qu'il doutait de son talent : malgré ce que cette formule a d'affecté, il s'en faut qu'elle ne soit pas sincère. Si M. de Chateaubriand avait eu plus de confiance dans ce qu'il faisait, on ne l'aurait pas vu remettre perpétuellement ses phrases sous l'enclume, comme s'il lui eût été impossible de réaliser le type qu'il s'était fait dans son esprit : cette inquiétude devenait dangereuse à mesure que l'âge pesait sur lui, que la mémoire le quittait, et que la roideur succédait à l'ancienne souplesse de sa diction. Il est telle partie de ses Mémoires, comme le récit de sa jeunesse, qu'on aurait bien fait, je pense, de lui soustraire il y a une vingtaine d'années.
Mais toutes ces remarques et celles que j'omets, parce que le lecteur expérimenté pourra les faire lui-même, ne diminuent que d'une manière peu sensible la valeur de création de l'ouvrage; ces défauts, du genre de ceux qu'on retrouve dans toutes les œuvres humaines (il y en a sans doute dans Homère que nous n'apercevons pas à cause de la distance et du respect), n'empêchent pas ce don de la vie, qui est le premier de tous et qui fait les écrivains du premier ordre. Cette vie précieuse, incomparable, elle surabonde dans les Mémoires; elle donne à tous les personnages, à tous les faits, à tous les tableaux une animation, une précision qui les fixe dans la mémoire d'une manière indélébile, et qui poursuit ceux même dont la mauvaise humeur • voudrait en rejeter l'empire.
Je n'ignore pas que ce sont là des beautés perdues pour beaucoup de lecteurs. En fait de goût, notre pays a subi une transformation fâcheuse pour un génie de cette trempe; à force de donner au style français de la raison et de la logique, de l'approprier, par la clarté de ses définitions et la simplicité de son allure, à l'expression des sciences exactes, on l'a dépouillé de la sève abondante qu'il possédait encore à la fin du xvII° siècle. De cette épuration exagérée est née la théorie négative qui a prétendu s'établir tyranniquement à l'époque des Daunou et des Ginguené, ces implacables ennemis de Chateaubriand, aussi bien sur le terrain de la littérature que sur celui de la religion. Tout en croyant porter a la perfection une qualité toute française, nous nous sommes ainsi rapprochés des Anglais, qui, à force de retrancher le superflu du discours, ont fini par n'avoir généralement pour toute prose qu'une espèce d'algèbre qui n'a ni qualités ni défauts. Le prosaïsme croissant des habitudes a favorisé la domination de ce système : tandis que les derniers sectateurs de l'imagination s'égaraient dans des inventions bizarres ou immondes, l'autre camp, celui des sages et des purs, se réduisait chaque jour davantage au strict nécessaire : comme Diogène, ils auraient jeté leur écuelle en voyant un pauvre boire dans sa main. On conçoit ce qu'aurait été la fortune littéraire d'un Chateaubriand s'il n'avait pas eu d'autres juges; mais ceux dont il avait humilié les théories par ses triomphes, en acceptant les faits accomplis, se sont toujours réservé de faire un nouvel usage de leurs forces dans l'inévitable incertitude du public à l'apparition d'un autre ouvrage. On les a vus chaque fois crier au scandale en citant des phrases, des mots isolés; et comme le nombre de ceux qui sentent par eux-mêmes est très-restreint, surtout dans les rangs où l'on vit d'une existence factice, où la nature ne pénètre qu'à travers toutes les conventions sociales, où les affaires, étant la principale occupation, dessèchent l'imagination en flétrissant le cœur, on a toujours eu beau jeu à présenter comme des monstruosités, à ces coteries pédantes, les fantaisies dans lesquelles se joue en toute liberté un génie. dont le propre est de refléter les aspects poétiques de toutes choses.
Ce qu'il y a de curieux, toutefois, c'est que parmi les hommes qui, sans plus de cérémonie, traitent de rapsodie informe les Mémoires d'outre-tombe, et qui, joignant aux scrupules du goût les susceptibilités de la morale et de l'équité, s'imaginent que pour quelques sévérités de jugement poussées jusqu'à l'excès la France va répudier une gloire qui l'honore et laisser tomber dans l'oubli un livre sur lequel l'auteur a fondé l'une de ses plus fermes espérances d'avenir, il s'en trouve qui depuis vingt ans n'ont pas cessé d'être prosternés devant l'éternel rabâchage d'un gentilhomme mécontent, qui, trop dominé par l'humeur et les préjugés pour garder le respect de la vérité, a tracé à course de plume le roman satirique du siècle de Louis XIV. En général, les personnes dont je parle ne gardent aucune mesure dans leur admiration pour le duc de Saint-Simon : ce n'est pas seulement pour eux, comme pour M. de Chateaubriand, un homme qui écrit à la diable des pages immortelles : c'est le phénix de la littérature française, de même que le type de l'honnêteté historique : ils ne jurent que par lui, ils acceptent ses calomnies les plus brutales, ils brûleraient volontiers en son honneur les modèles de la prose française.
Il est vrai, tout se tait dans la tombe, et les victimes de Saint-Simon ne sont plus là pour réclamer contre leur bourreau. Ce qu'on admire dans Saint-Simon pourtant, ne le passera-t-on pas à M. de Chateaubriand? ne lui permettra-t-on pas de s'abandonner la vivacité de ses impressions et de pousser ses récriminations jusqu'à la cruauté, si l'on réfléchit que du moins il a raisonné juste, si l'on avoue enfin qu'il a poursuivi le bien avec une passion inflexible, si l'on reconnaît qu'au lieu de ces préjugés surannés qui troublent le jugement de Saint-Simon, il a porté dans l'appréciation des choses de son temps une liberté d'esprit qui l'élevait constamment au-dessus de ses impressions de naissance et de ses engagements de parti? Ne s'apercevra-t-on pas que contre des opinions qui descendent de si haut (à la différence de Saint-Simon qui n'a d'autre piédestal que son implacable vanité), il y a quelque ridicule à relever la tête d'un ton si vertueusement fâché, et qu'on pourrait à cette occasion se souvenir de ceux à qui le poëte Lebrun reprochait de :
Burlesquement roidir leurs petits bras Pour étouffer si haute renommée?
Je n'admettrais d'exception que pour ceux qui, se sentant directement blessés, ou, ce qui est plus sensible encore, blessés dans leurs proches, obéiraient à la violence naturelle qui ressort d'une situation aussi digne d'intérêt : mais alors je ferais remarquer à ces légitimes colères à quel point il leur est facile de heurter leurs griefs particuliers contre l'opinion toujours plus calme du public. Nul n'est juge dans sa propre cause; c'est un principe de la jurisprudence dont personne ne met la sagesse en doute. Et s'il est permis, que dis-je? s'il est du devoir des personnes atteintes dans leur propre considération ou dans celle de leur famille, de présenter leur apologie et d'opposer, s'ils le peuvent, des faits exacts à l'impétueuse prévention de leur adversaire, on s'apercevra sans peine que ces réclamations, toujours bien accueillies du public, n'excitent jamais plus d'intérêt que lorsqu'elles se bornent à leur objet, en s'abstenant avec soin de toute récrimination inutile; tandis que si, à propos d'un procès particulier, on voit les gens. engager une affaire générale, et s'égarer au point de nier la trempe des armes du guerrier, parce que ces armes les ont blessés en passant, on se prend à déplorer, surtout pour ceux qui les ont commis, ces excès d'un sentiment respectable dans son principe.
Les gens du monde, n'ayant pas le sentiment littéraire, mesurent mal les forces de l'adversaire qu'ils croient pouvoir renverser d'un seul coup; il y aurait moyen, toutefois, pour eux de s'éclairer sur ce point, si les littérateurs qu'ils consultent parlaient avec franchise : mais les écrivains sincères sont rarement i la portée des gens du monde, et ceux qui se glissent dans un coin de leurs salons se gardent bien de révéler les secrets du métier. Outre qu'en dépit du progrès des mœurs démocratiques il leur faut toujours user de quelque complaisance envers leurs protecteurs, ils n'aiment pas à faire des renommées, et sont charmés, quand ils le peu» vent, de démolir celles qui sont faites. Un grand homme vivant, quand il lui suffit de sa force personnelle pour opposer une digue à l'envie, et quand son commerce peut aider à se pousser dans le monde, est toujours sur de trouver dans les hommes dont je parle les plus fervents et les plus humbles adorateurs : ils lui serviront de l'admiration et des louanges plus qu'il n'en voudra lui-même, quelque goût qu'y ait sa faiblesse; mais un homme mort, c'est autre chose : il n'y a que les dévots qui respectent les morts. Dès ce moment, pour peu qu'on rencontre des esprits aigris et blessés contre une mémoire respectable, on se fera une étude d'attiser ces mécontentements, on se mettra à leur service, expiant ainsi par une autre courtisanerie celle qu'on avait affichée quand elle rapportait quelque chose.
Pour peu qu'on ait écrit soi-même et qu'on possède quelque expérience de la critique littéraire, on n'a pas de peine à trouver dans les grands talents comme dans les caractères d'une certaine énergie le défaut de la cuirasse. On se rappelle cette anecdote attribuée très-faussement sans doute au cardinal du Perron, qui venait de faire devant Henri IV une magnifique démonstration de la vérité du christianisme : « Maintenant, sire, aurait ajouté le docte » prélat, si cela vous fait plaisir, je suis prêt à vous prouver le contraire. › Eh bien ! ce qui n'est qu'un pauvre cancan philosophique s'applique très-naturellement à ceux qui, selon leur intérêt ou leur passion du moment, se mettent ainsi à tourner leurs armes contre ceux dont ils ont été longtemps les clients prosternés. Ils se garderaient bien d'avouer que leur ancienne admiration était juste et qu'ils n'y ont pas renoncé; à portes closes, ils reliront en enrageant ces pages où se révèlent à qui s'y entend tous les secrets de l'art d'écrire : mais devant le monde, on les verra composer leur visage, faire les dégoûtes, mettre perfidement en saille tout ce qui peut donner le change sur la véritable valeur des choses. Quand on a accompli de main de maître une de ces bonnes perfidies, on se frotte les mains, on se croit de la puissance, et l'on ne réfléchit pas que le succès en ce genre n'est jamais que passager, et que l'esprit le plus délié ne saurait parvenir à dissimuler la passion qui l'anime : au bout de quelque temps, il ne reste de ces odieuses campagnes ceux qui les ont entreprises qu'un renom d'ingratitude et un certificat d'impuissance.
Au reste, je ne me propose pas dans cet article de traiter plus au long ce qui concerne le mérite littéraire des Mémoires d'outre-tombe. M. de Chateaubriand est bien comme le philosophe à qui l'on niait le mouvement : il marche. On peut détourner quelques badauds de lire ses Mémoires : tous les sophismes du monde n'empêcheront pas celui qui aura pris le livre de le dévorer jusqu'à la dernière syllabe. Pour quiconque a commencé à se soumettre à lui, M. de Chateaubriand est un maître impérieux: il ne souffre pas qu'on lui échappe. Ainsi, depuis son début jusqu'à la fin de sa carrière, et même après sa mort, il lui aura fallu enlever ses succès à la pointe de l'épée. Il le sentait bien, lorsqu'à propos des génies créateurs de chaque littérature, entre lesquels il se savait une place assurée, il écrivit à l'adresse des Zoïles cette page qui n'est pas la moins frappante de ses prophéties : « On renie souvent ces maîtres suprêmes; on se révolte contre eux; on compte leurs défauts, on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout se teint de leurs couleurs; partout s'impriment leurs traces; ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples ; leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d'ou jaillissent des faisceaux de lumière; ils sèment des idées germes de mille autres; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles a tous les arts : leurs œuvres sont les mines ou les entrailles de l'esprit humain, s
Ce que j'ai omis d'ailleurs d'essentiel, quant à l'appréciation littéraire, se retrouvera çà et là dans les autres parties de ce travail. Maintenant je laisse de côté l'écrivain, et puisque c'est surtout l'homme politique et l'homme privé qui, depuis l'apparition des Mémoires d'outre-tombe, ont été l'objet d'accusations violentes, j'envisagerai d'abord dans M. de Chateaubriand l'homme politique, puis l'homme privé; ensuite j'étudierai l'ouvrage sous le rapport religieux, et je m'efforcerai d'expliquer ceux pour lesquels j'écris principalement quelques-uns des doutes et des scrupules que la lecture des Mémoires a dû éveiller dans leur esprit.