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L'Enchanteur 1768—1848

Livre II

Livre II

Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 65–88 · chapitre 5 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En arrivant au collége, je fus confié aux soins particuliers de l'abbé Leprince, qui professait la rhétorique et possédait à fond la géométrie; c'était un homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts et peignant assez bien le portrait. Il se chargea de m'apprendre mon Bezout. L'abbé Legay, régent de troisième, devint mon maître de latin ; j'étudiais les mathématiques dans une chambre auprès de l'appartement de l'abbé Leprince, et j'allais travail ler au latin à la salle d'études.

Il fallut quelque temps à un sauvage de mon espèce pour s'accoutumer à la servitude d'un collége et pour régler ses mouvements au son d'une cloche. Je ne pouvais avoir les prompts amis que donne sur-le-champ la fortune, car il n'y avait rien à gagner avec un pauvre polisson qui n'avait pas même d'argent de semaine. Je ne m'enrôlai point non plus dans une clientèle; car je hais les protecteurs. Dans les jeux, je ne prétendais mener personne, mais aussi je ne voulais pas être mené. Je n'étais bon ni pour tyran ni pour esclave, et je suis resté tel toute ma vie. Il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de réunion; j'ai éprouvé dans la suite mon régiment la même chose : simple sous-lieutenant que j'étais, les vieux officiers venaient volontiers passer la soirée chez moi et pré-. feraient mon appartement au café. Je ne sais à quoi cela tient, si ce n'est peut-être à ma facilité à entrer dans l'esprit et à prendre les mœurs des autres : j'aime autant à chasser, courir, danser, fumer une pipe au bivouac, jouer au domino dans un café, que j'aime à étudier et à écrire. Il m'est indifférent de parler des choses les plus triviales, ou de causer sur les sujets les plus relevés. Je suis très-peu sensible à l'esprit, et j'ai horreur des prétentions; aucun défaut ne me choque. Je trouve que les autres ont toujours sur moi une supériorité quelconque. Si je me sens par hasard un avantage, j'en suis tout embarrassé; depuis que j'ai acquis une malheureuse célébrité, il m'est arrivé de passer des jours, des mois entiers avec des personnes qui ne se souvenaient plus que j'avais fait des livres; moi-même, je l'oubliais si bien, que cela nous paraissait à tous une chose de l'autre monde. Écrire aujourd'hui m'est odieux, non que j'affecte un sot dédain pour les lettres, mais c'est que je doute plus que jamais de mon talent, et que les lettres ont si cruellement troublé ma vie que j'ai pris mes ouvrages en aversion.

Quelques qualités naturelles que ma première éducation avait laissé dormir en moi s'éveillèrent au collége. Ma facilité de travail était remarquable et ma mémoire extraordinaire; je fis des progrès rapides en mathématiques, où j'apportais une clarté de conception qui étonnait l'abbé Leprince. Je montrais en même temps un goût décidé pour les langues. Le rudiment, supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre. J'attendais l'heure des leçons de latin avec une sorte d'impatience, comme un délassement de mes chiffres et de mes figures de géométrie; en moins d'un an, je devins fort en cinquième. Une chose assez singulière, c'est que ma phrase latine se formait si naturellement en pentamètres, que l'abbé Leprince m'appelait en riant l'Élégiaque; ce nom pensa me rester parmi mes camarades.

Quant à ma mémoire, en voici deux traits : j'appris par cœur la table des logarithmes de Kepler.

Après la prière du soir, que l'on disait en commun à la chapelle du collége, le principal faisait une lecture; un des enfants choisi au hasard était obligé de rendre compte de ce qu'on avait lu. Ordinairement, nous arrivions fatigués de jouer et mourant de sommeil à la prière; nous nous jetions sur les bancs de la nef, tâchant de nous enfoncer dans quelque coin obscur pour y dormir, n'être pas aperçus et conséquemment pas interrogés. Il y avait surtout un confessionnal que nous nous disputions comme une retraite assurée; un soir, j'avais eu le bonheur de gagner le port et je m'y croyais en sûreté contre le principal. Malheureusement il m'aperçut et résolut de faire un exemple; il lut longuement et lentement le second point d'un sermon de Massillon : chacun s'endormit. Je ne sais par quel hasard je restai éveillé dans mon confessionnal. Le principal, qui ne me voyait que le bout des pieds, crut que je ronflais comme les autres, et tout à coup m'apostrophant il me demanda ce qu'il avait lu.

Le second point du sermon contenait, autant qu'il m'en souvient, une énumération de la manière dont on pourrait bien offenser Dieu. Non-seulement je • dis le fond de la chose, mais je repris les divisions dans leur ordre et répétai presque mot e mot plusieurs pages d'une prose mystique, peu intéressante et presque inintelligible pour un enfant. Un murmure d'approbation se fit entendre dans la chapelle. Le principal m'appela, me donna un petit coup sur la joue et me permit pour récompense de ne me lever le lendemain qu'à l'heure du déjeuner. Je me dérobai modestement à l'admiration de mes camarades, et je profitai de la grâce accordée; car j'ai toujours été grand dormeur. Cette mémoire des mots, qui ne m'est pas entièrement restée, a fait place chez moi à une autre sorte de mémoire plus singulière, dont j'aurai peut-être occasion de parler dans la suite.

J'allai passer le temps des vacances à Combourg : ces deux mois ne furent pour moi qu'un seul accès de jeu. La vie de château aux environs de Paris ne peut donner aucune idée de la vie de chateau qu'un seigneur d'autrefois menait dans une province reculée. La terre de Combourg n'avait pour tout domaine que des landes incultes, quelques moulins et les deux grandes forêts de Bourgouët et de l'anoern, dans un pays où le bois est presque sans valeur. Mais Combourg était riche en droits féodaux . et en droits honorifiques. Cinquante-deux paroisses relevaient de son château; son revenu annuel avant la révolution s'est élevé quelquefois, par le produit des lots de ventes, à soixante-dix et quatre-vingt mille francs, et il est tombé au-dessous de dix mille après la suppression des droits féodaux. Ces droits étaient de diverses sortes : les uns déterminaient certaines redevances pour certaines concessions, ou fixaient des usages nés de l'ancien ordre politique; les autres ne semblaient avoir été dès l'origine que des divertissements pour le seigneur et ses vassaux.

Mon père, en arrivant à Combourg, avait fait revivre quelques-uns de ces anciens droits pour prévenir la prescription; lorsque la famille était encore réunie, nous prenions une grande part à ces amusements gothiques. Les trois principaux étaient le saut des poissonniers, la quintaine, et une toire appelée l'angevine.

Ce saut des poissonniers tirait son nom d'un droit par lequel les marchands de poisson étaient obligés, à la Saint-Jean, de sauter dans l'étang du château et de lutter ensemble plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture. Des paysans en sabots, en braies, en sayons de peaux de brebis ou de peaux de chèvre, les cheveux longs et épars, hommes d'une France qui n'est plus, regardaient ces jeux d'un autre siècle. Il y avait un prix pour le vainqueur, une amende pour le vaincu.

La quintaine conservait la tradition des tournois : _ elle avait sans doute quelque rapport avec l'ancien service militaire des fiefs; elle est très-bien décrite dans du Cange.

Tous les nouveaux mariés de l'année dans la mouvance de Combourg étaient obligés, au mois de mai, de venir rompre une lance de bois contre un poteau placé dans un chemin creux qui passait au haut du grand mail; les jouteurs étaient à cheval; le baillif, juge du camp, examinait la lance, déclarait qu'il n'y avait ni fraude ni dol dans les armes : on pouvait courir trois fois contre le poteau, mais au troisième tour, si la lance n'était pas rompue, les gabeurs du tournois champêtre accablaient de plaisanteries le joutier maladroit, qui payait un petit écu au seigneur. La foire appelée l'angevine se tenait dans la grande prairie de l'étang, le 4 septembre de chaque année. Les vassaux étaient obligés de prendre les armes, ils venaient au château avec la bannière du seigneur, de là ils se rendaient à la foire pour établir l'ordre et maintenir un péage de bestiaux dû aux comtes de Combourg, espèce de droit de souveraineté. A cette époque, mon père tenait table ouverte; on dansait pendant trois jours, les maîtres dans la grande salle, au raclement d'un violon, les vassaux dans la cour verte, au son d'une. musette; on chantait, on poussait des acclamations, on tirait des coups de fusil; ces bruits se mêlaient aux mugissements des troupeaux de la foire; la foule se répandait dans les jardins et dans les bois, et du inoins une fois l'an on voyait à Combourg quelque chose qui ressemblait à de la joie.

Ainsi j'ai été placé assez singulièrement dans la vie pour pouvoir assister aux courses de la quintaine et à la proclamation des droits de l'homme, pour . avoir vu flotter la bannière des comtes de Combourg et le drapeau de la révolution. Je suis comme le dernier témoin des mœurs féodales : c'est de l'impression qu'elles ont faites sur mon éducation et du caractère de mon esprit en contradiction avec ces mœurs, que ș'est formé en moi le mélange d'idées chevaleresques et de sentiments indépendants que j'ai répandus dans mes ouvrages. Gentilhomme et écrivain, j'ai été royaliste par raison, bourboniste par honneur, et républicain par goût.

La société que l'on voyait au château șe composait des bourgeois du village et des gentilshommes voisins. Que de fois, sur un théâtre plus éclatant, • j'ai regretté le petit monde où se cacha ma jeunesse! Quand le ciel eût disposé de moi à douze ans, il ne m'eût dérobé qu'une renommée qui m'ennuie et des chagrins dont je ne vois point le terme. Et pourquoi rougirais-je de parler des honnêtes gens qui furent mes premiers amis Combourg? Notre vanité met trop de prix au rôle que nous jouons dans le monde. Le bourgeois de Paris rit du bourgeois d'une petite ville, la noblesse de cour se moque de la noblesse de province, l'homme connu dédaigne l'homme ignoré, sans songer que le temps fait également justice de leurs prétentions, et qu'ils sont lous également ridicules ou indifférents aux yeux des générations qui se succèdent.

Le premier habitant de Combourg était un M. Potelet, ancien capitaine de vaisseau de la compagnie des Indes, qui redisait de grandes histoires de Pondichéry. Comme il les racontait les coudes appuyés sur la table, mon père avait toujours envie de lui jeter son assiette à la tête. Venait ensuite l'entrepositaire des tabacs, M. de la Billardière, père de famille, qui comptait douze enfants, comme Jacob, neuf filles très-laides et trois garçons, dont le plus jeune, David, était mon camarade de jeux. Le bonhomme s'avisa de vouloir être noble en 1789 : il prenait bien son temps! Dans cette maison il y avait force joie et beaucoup de dettes. Le sénéchal Gerbert, dont le fils est devenu pendant quelque temps mon secrétaire; le procureur fiscal, Petit; le receveur, Courvoisier; le chapelain, l'abbé Charmel : voilà la société de Combourg. On se souvient peut-être que je n'ai pas rencontré à Athènes de personnages beaucoup plus célèbres. MM. du Petitbois, de Château-d'Assie, de Tinténiac, descendant du fameux l'Tinténiac du combat des Trente, un ou deux autres gentilshommes des environs venaient le dimanche entendre la messe à la paroisse et dîner ensuite au château. Nous étions plus particulièrement liés avec la famille de M. de Trémaudan; cette famille se composait du mari, de la femme, extrêmement belle, d'une sœur et de plusieurs enfants; elle était pauvre et habitait une espèce de métairie qui n'attestait sa noblesse que par un vieux colombier. Les Trémaudan vivent encore dans une extrême vieillesse. Plus sages et plus heureux que moi, ils n'ont point perdu de vue les tours du château que j'ai quitté depuis trente ans, ils font encore ce qu'ils faisaient lorsque j'allais manger du pain bis à leur table hospitalière ; ils ne sont point sortis du port dans lequel je ne rentrerai plus; peut-être parlent-ils de moi au moment même où j'écris cette page : je me reproche comme une sorte de crime de tirer leur nom de sa protectrice obscurité. Je sais qu'ils ont douté longtemps que l'homme dont ils entendaient parler fût le petit chevalier qu'ils avaient connu. Le curé de Combourg, qui est encore celui dont j'écoutais les prônes, a montré la même incrédulité : il ne pouvait se persuader que le polisson, ami des paysans et des gardes-chasse, fût le défenseur de la religion. Il a fini par le croire, et me cite dans ses sermons après m'avoir le nu sur ses genoux. Ces dignes gens, qui ne mêlent à mon image aucune idée étrangère, qui me voient tel que j'étais dans mon enfance et dans ma jeunesse, me reconnaitraient-ils aujourd'hui a travers le temps et l'adversité? Je serais peut-être obligé de leur dire mon nom avant qu'ils voulussent me presser dans leurs bras.

Je porte malheur à mes amis. Un garde-chasse appelé Raulx, qui s'était particulièrement attaché à moi pendant mes premières vacances à Combourg, fut tué par un braconnier. Ce meurtre me fit une impression extraordinaire. Quel étrange mystère dans le sacrifice humain? Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande gloire soient de verser le sang de l'homme? Mon imagination me représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se traînant à une chaumière prochaine où il expira. Je conçus l'idée de la vengeance; j'aurais voulu me battre contre l'assassin. Sous ce rapport, je suis singulièrement né : dans le premier moment d'une offense, je la sens à peine; mais elle se grave dans ma mémoire; son souvenir, au lieu de décroître, s'augmente avec le temps; il dort dans mon cœur des mois, des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur fais aucun mal : je suis rancunier, je ne suis pas vindicatif. Ai-je la puissance de me venger? A l'instant j'en perds l'envie, je ne suis dangereux que dans le malheur. Ceux qui ont cru me faire céder en m'opprimant se sont étrangement trompés. L'adversité est pour moi ce qu'était la terre pour Antée; je reprends de nouvelles forces dans le sein de ma mère : si le bonheur m'avait enlevé dans ses bras, il m'eût étouffé.

Je retournai à Dol, à mon grand regret.

L'année suivante, le projet de descente en Angleterre fit former un camp auprès de Saint-Malo; des troupes furent cantonnées a Combourg. Mon père voulut bien, par courtoisie, donner un appartement dans son château aux colonels des régiments de Touraine et de Conti. L'un était le marquis de Saint-Simon, et l'autre le comte de Causans1; j'ai éprouvé un sensible plaisir en retrouvant ce dernier, distingué par ses vertus chrétiennes, dans cette chambre des députés qui fera à jamais l'honneur et les regrets de la France, quand le temps des factions sera passé et celui de la justice venu; dans cette Chambre que la Providence avait envoyée pour sauver la France et l'Europe, qui n'a pu être cassée que par un véritable crime politique, et dont la gloire survivra à la renommée des misérables ministres qui s'en firent les persécuteurs.

1. L'ordonnance de dissolution de l'assemblée de 1815, connue sous le nom de chambre introuvable, à laquelle il est fait ici allusion, est du 3 septembre 1816. Il semble donc qu'on peut assigner comme date à la rédaction de ce second livre des Mémoires la fin de 1816, ou plutôt le commencement de 1817, époque où M. de Chateaubriand publiait la Monarchie selon la charte. ↩

L'orgueil de mon père était plus grand que son avarice. Vrai seigneur de château, trente officiers étaient tous les jours invités à sa table. Ces hôtes étrangers dérangèrent mes plaisirs pendant les vacances. Les plaisanteries des officiers me déplaisaient, les soldats troublaient la paix de mes bois. C'est pour avoir vu un jour le colonel du régiment de Conti, le marquis de Wignacourt, galoper sous des arbres, que des idées vagues de voyage me passèrent par la tête. L'accent des soldats gascons et auvergnats me faisait aussi une grande impression; je me figurais que ces gens-là venaient du bout de la terre. Quand j'entendais quelque officier parler de Paris et de la cour, je devenais triste, je cherchais à deviner ce que c'était que la société : j'entrevoyais quelque chose de confus et de lointain, je supposais des choses cachées, des mystères, mais bientôt je me troublais : des tranquilles régions de l'innocence, en jetant les yeux sur le monde, j'avais des vertiges, comme la tête tourne lorsqu'on regarde la terre du haut de tours qui se perdent dans le ciel. Je reculais effrayé el me retrouvais avec joie le petit François dans la retraite de mes bois, à l'abri de l'amitié de mes sœurs et sous l'aile de ma mère.

La troisième année de mon séjour au collége de Dol fut marquée par quelques changements dans l'intérieur de ma famille. Mes deux sœurs aînées se marièrent. Marianne épousa le comte de Marigny, et Bénigne le comte de Guébriac; elles suivirent leurs maris à Fougères. Ce fut le commencement de la séparation d'une nombreuse famille, dont tous les membres devaient bientôt se disperser comme des oiseaux qui s'envolent pour jamais du nid paternel. Mes sœurs furent mariées le même jour, à la même heure, au même autel. Elles pleuraient, ma mère pleurait aussi; je fus frappé de cette douleur dans une cérémonie qui semblait ne devoir respirer que la joie. Je comprends aujourd'hui cette tristesse, et je n'assiste pas à un baptême, à un mariage, sans sourire amèrement ou sans éprouver un serrement de cœur : après le malheur de naître, je n'en connais pas un plus grand que celui de donner le jour a un homme.

Cette année commença une révolution dans mes idées comme dans ma famille. Le hasard fit tomber entre mes mains deux livres bien différents par leur nature. L'un était un Horace non châtié; l'autre, une histoire effrayante des confessions mal faites; le bouleversement que ces deux livres firent dans ma tête est incroyable. Un monde mystérieux s'éleva autour de moi; je découvrais d'un côté des secrets incompréhensibles à mon âge, je soupçonnais une autre existence que la mienne, d'autres plaisirs que ceux de mes jeux, des charmes inconnus, où je n'avais vu qu'une mère et une sœur. D'un autre côté, des spectres traînant des chaînes m'annonçaient les supplices éternels pour un seul péché dissimulé. Je perdis le sommeil, je fus saisi de terreurs. La nuit, je croyais voir des mains noires passer à travers mes rideaux, ou je poursuivais des images moins terribles, mais plus dangereuses. Je vins à penser avec raison que ces derniers fantômes étaient réprouvés par la religion, et cette idée accrut les frayeurs que j'avais des choses infernales. Je cachai profondément et mes espérances et mes craintes ; je devins rêveur et mélancolique, mes yeux se creusèrent, ma voix s'altéra. Je cherchais dans le ciel et dans l'enfer l'explication d'un double mystère, et, frappé à la fois au moral et au physique, je luttais encore avec mon innocence contre les premiers orages d'une passion prématurée et les terreurs de la superstition.

Des lors je sentis en moi les premieres étincelles d'un feu que rien n'a pu éteindre. J'expliquais le quatrième livre de l'Énéide et je lisais le Télémaque. Tout à coup je découvris dans Didon et dans Eucharis des beautés qui me ravirent; je devins sensible à l'harmonie de ces vers admirables et de cette prose antique. Je traduisis un jour à livre ouvert l'Ærneadum genitrix de Lucrèce avec tant de vivacité que M. Égaux, étonné, m'ôta brusquement le poème, et me jeta dans les racines grecques. J'attrapai un Tibulle : quand j'arrivai aux vers enchanteurs de la première élégie :

Quam juvat immites ventos audire cubantem...

ce double sentiment de volupté et de mélancolie sembla me révéler ma propre nature. Tout devient poison dans le vase qui commence à s'altérer. Les volumes de Massillon qui contenaient les sermons de la Pécheresse et de l'Enfant prodigue ne sortaient plus de mes mains. On me les laissait lire, ‹ar on ne pouvait pas se douter de ce que j'y trouvais. Je dérobais de petits bouts de cierge dans la chapelle pour lire la nuit ces descriptions trop séduisantes du désordre des passions. Je m'endormais en balbutiant des phrases incohérentes où je tâchais de mettre le nombre, la douceur et la grâce d'un des plus grands peintres du cœur humain.

Si j'ai moi-même dans la suite peint avec quelque vérité les passions mêlées aux sentiments religieux, je suis persuadé que j'ai dû ce succès au hasard qui me fit connaître deux empires si divers et toujours ennemis. Les ravages que fit en moi un mauvais livre furent balancés et arrêtés par les frayeurs qu'un autre livre m'inspira, et celles-ci furent comme adoucies par les molles pensées que m'avaient laissées des tableaux criminels. Une nature triste et tendre comme la mienne était propre à recevoir de pareils germes. Aussi se développèrent-ils avec énergie.

Ce qu'on dit d'un malheur qu'il n'arrive jamais seul, on peut le dire des passions : elles viennent ensemble, comme les Muses ou comme les l'Furies. Avec le vague penchant qui commençait à me tourmenter naquit chez moi le sentiment de l'honneur, principe exalté, qui élève un simple besoin à la dignité d'un sentiment, et maintient le cœur incorruptible au milieu de la corruption; sorte de passion réparative que la nature a placée auprès d'une passion dévorante, comme la source inépuisable des prodiges que l'amour demande et des sacrifices qu'il exige.

Lorsque le temps était beau, les pensionnaires du collége sortaient le jeudi et le dimanche sous fa conduite du préfet de semaine. Nous allions souvent nous promener à une petite montagne isolée au milieu des marais, appelée le mont Dol, du haut duquel on voit des ruines druidiques. Du sommet du mont Dol on aperçoit la mer et les vastes marais couverts d'une multitude de feux follets pendant la nuit. Un autre but de nos promenades était le séminaire d'eudistes dont j'ai parlé.

Un jour donc on nous avait conduits à ce séminaire; on était au mois de mai. On nous laissait une grande liberté de jeu, mais il était expressément défendu de monter sur les arbres pour dénicher des œufs d'oiseaux. Le préfet de semaine, qui se trouvait être l'abbé Égaux, nous avait établis dans une prairie et s'était éloigné du bruit pour dire son bréviaire. La prairie était bordée d'arbres, et tout en haut du plus grand était un nid de pie, sur lequel nous voyions la mère. Nous voilà tous dans l'admiration, nous montrant mutuellement la pie, et pressés du plus vif désir de saisir une si belle proie. Mais qui oserait tenter l'entreprise? L'ordre était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut! Tous les yeux se tournent sur moi, car je grimpais aux arbres comme un chat. J'hésite un moment: enfin l'honneur l'emporte. Je me dépouille de mon habit, j'embrasse l'arbre fatal et je commence à monter. Le tronc était sans branches, excepté vers la cime, où il formait une fourche dont une des pointes portait le nid. Mes camarades étaient assemblés sous l'arbre, applaudissant à mes efforts, me regardant, regardant vers l'endroit d'où pouvait venir le préfet, sautant de joie dans l'espoir des œufs, mourant de peur dans l'attente du châtiment. J'arrive à la cime de l'arbre, la pie s'était envolée; je saisis les six œufs que je mets dans ma chemise et je commence a descendre.

Malheureusement, je me laisse glisser dans la fourche, où je reste à califourchon sans pouvoir en sortir. L'arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer mes pieds ni à droite ni à gauche pour me soulever et reprendre les dehors du tronc. Je demeure donc ainsi suspendu dans l'air à soixante pieds. Tout à coup mes camarades me crient : Voici le préfet! et dans l'instant je me vois abandonné de mes amis, comme cela arrive dans la mauvaise fortune.

Il n'y en eut qu'un, appelé le Gobbien, qui essaya de monter pour me porter secours, mais il fut bientôt obligé de renoncer à sa généreuse entreprise. Le danger me donna du courage; il n'y avait qu'un moyen de sortir de la position où je me trouvais : c'était d'embrasser une des branches de la fourche, de m'y suspendre en dehors par les mains; et de tâcher de saisir avec mes pieds le tronc de l'arbre au-dessous de sa bifurcation.

J'exécutai cette manœuvre au péril de ma vie, et je réussis. Au milieu de mes tribulations, je n'avais point renoncé à mon trésor, j'aurais pourtant mieux fait de le jeter, car en me laissant glisser le long du tronc, je me déchirai les mains, les jambes et la poitrine, et j'écrasai les œufs dans ma chemise. Ce fut ce qui me perdit. Le préfet ne m'avait pas vu sur l'arbre, je lui cachai assez bien mon sang, mais il n'y eut pas moyen de lui dérober la belle couleur d'or dont j'étais barbouillé. « Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez le fouet. »

Je ne doute pas que si cet homme m'eût annoncé à l'instant qu'il commuait la peine du fouet en celle de la mort, je n'eusse éprouvé une véritable joie. Jamais, dans mon éducation sauvage, l'idée de la honte n'était approchée de moi. A tous les âges de ma vie, il n'y a point de supplices que je n'eusse préféré à l'horreur d'avoir à rougir devant les hommes. L'indignation s'éleva tout à coup dans mon cœur; je répondis à l'abbé Égaux avec l'accent, non d'un enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne lèverait la main sur moi. Cette réponse l'anima; il m'appela rebelle et promit de faire un exemple. « Nous verrons! » répliquai-je, et je me mis à jouer à la balle avec un sang-froid qui le confondit.

Vous retournâmes au collége; le régent me fit entrer chez lui et m'ordonna de me soumettre à la punition si je ne voulais pas la rendre plus sévère. Mes sentiments exaltés firent place à des torrents de larmes. Dans aucun temps de ma vie, je n'ai été plus éloquent; je représentai à l'abbé Égaux qu'il m'avait appris le latin, que j'étais son écolier, son disciple, son enfant; qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève, me rendre la vue de mes compagnons insupportable; qu'il pourrait me mettre en prison, au pain et à l'eau, me priver de récréations, tripler mes devoirs; que je lui saurais gré de cette clémence et l'en aimerais davantage. Je tombai à ses genoux; dans mon désespoir, je joignis les mains et je le suppliai par Jésus-Christ de m'épargner. Il tenait sa verge levée et, sourd à mes prières, il me criait de me soumettre. Je me relevai plein de rage : « Hé bien ! lui dis-je, voyons! vous êtes le plus fort, mais c'est égal. » Et en même temps je lui lançai dans les jambes un coup de pied si rude qu'il poussa un cri. Il court à la porte de sa chambre et la ferme à double tour, il revient sur moi pour me saisir; je me retranche derrière son lit et lui jette à la tête son bonnet de nuit, son oreiller et son pot-à-l'eau. Il m'allonge de grands coups de verge sur les mains et sur le visage; je m'entortille dans sa couverture, ét m'animant au combat je m'écrie :

macte animo, generose puer!

Cette érudition de grimaud si bizarrement placée fit rire, malgré lui, mon ennemi : il parla d'armistice et de suspension d'armes. Nous conclûmes un traité par lequel je convins de m'en rapporter au principal. Celui-ci, sans me donner gain de cause, voulut bien me soustraire à la punition du fouet. Quand cet excellent homme me remit ce honteux châtiment, je lui baisai les mains avec une telle effusion de cœur et de reconnaissance qu'il ne put s'empêcher de me donner sa bénédiction.