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L'Enchanteur 1768—1848

Livre III

L'homme privé

Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand · 35 min de lecture · p. 235–272 · chapitre 13 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Des mémoires ne sont pas des confessions; dans la pensée de tout le monde, cette dernière dénomination ne s'applique qu'à deux ouvrages placés aux deux pôles opposés : les Confessions de saint Augustin et celles de J.-J. Rousseau. Le livre de l'évêque d'Hippone était resté pendant quatorze siècles un modèle et un guide, quand le philosophe de Genève écrivit le sien. Avant et depuis saint Augustin, personne n'avait entrepris de se révéler ainsi au monde jusque dans les plus secrets replis du cœur, et Jean-Jacques prétendit en faire autant; mais ni les moyens ni le but ne se ressemblèrent. Saint Augustin, en portant le scalpel dans l'analyse de ses propres sentiments, ne raconte avec précision qu'un petit nombre de circonstances; il gémit sur l'abîme dans lequel il était tombé ; il montre ce qu'il a fallu que la grâce lui fit faire de chemin pour arriver à une vie pleinement chrétienne : mais tout en se livrant lui-même au lecteur, sa discrétion et sa pudeur sont telles qu'on ne devine pas toujours quels sont les désordres qu'il se reproche, et qu'on craint, avec une pensée moins pure que la sienne, de soupçonner plus de mal qu'il n'y en cut, en effet, dans les erreurs de sa jeunesse. Ces réticences qui déroutent les lecteurs auxquels il prend fantaisie de faire des Confessions du saint évêque une étude de mœurs ou pis encore, ont leur principe dans deux sentiments également respectables. Saint Augustin savait qu'une conclusion morale n'efface pas le. danger des peintures du désordre; il savait aussi qu'en s'accusant lui-même d'une manière plus expresse il eût chargé d'ignominie d'autres mémoires que la sienne; et, sous ce rapport, quand même la révélation d'une faute pourrait produire quelque bien, il faudrait s'en abstenir encore par respect pour des existences qui ne nous appartiennent pas.

Saint Augustin voulait, par son exemple, tirer l'homme de l'abîme : J.-J. Rousseau, par son exemple aussi, travaille à l'y laisser; chez l'un, l'humilité du chrétien sauvé éclate en transports de reconnaissance : chez l'autre, un orgueil satanique se complaît dans la chute, et, par l'ostentation de plaies hideuses, s'attache à rassurer contre l'utilité du repentir et ceux qui font pis et ceux qui ne font pas si mal. Un tel calcul conduit inévitablement à attirer dans le récit tous les vices et toutes les faiblesses qui se sont trouvés en complicité avec le philosophe : car, si la prétention à un respect soutenu des lois de la morale n'est qu'une hypocrisie, comme Jean-Jacques tient à le prouver, le prochain n'a rien à cacher, et vous avez autant de droit de voir clair dans ses actions que vous lui en donnez à la connaissance des vôtres.

M. de Chateaubriand n'a voulu faire de Confessions ni dans le sens de saint Augustin ni dans celui de Rousseau. Il écrivait de Rome à M. Joubert, peu de temps après la mort d'une personne qu'il ne connut pas longtemps et qui n'en tint pas moins une grande place dans sa vie : « Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui seul peut apporter de l'adoucissement mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie... Soyez tranquille : ce ne seront point des confessions pénibles pour nies amis; si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses : je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme et, j'ose le dire, à l'élévation de mon cœur. Il n' fut présenter au monde que ce qui est beau : ce n'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils « des sentiments nobles et généreux. Ce n'est pas qu'au fond j'aie rien à cacher : je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants trouvés; mais j'ai eu mes faiblesses, mes abattements de cœur; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout? On ne manque pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine. » (T. IV, p. 211.) Dans l'exécution de son plan, M. de Chateaubriand est-il toujours resté fidèle à ce programme? Ge qui est certain, c'est qu'il n'en a dévié en rien d'essentiel, et que la délicatesse dont il faisait profession en 1803 n'a cessé d'être la règle de sa conduite et de ses écrits. Il n'a pas, d'ailleurs, composé ses Mémoires dans un but de morale et de philosophie ; il a obéi au besoin que chacun éprouve de perpétuer son existence; il s'est complu dans ses souvenirs, et il a espéré que d'autres y trouveraient à leur tour un plaisir correspondant au sien. Il a tenu, d'ailleurs, à s'expliquer lui-même et à jeter un jour sur l'origine de ses inspirations. Tous ces sentiments sont de l'ordre le plus naturel, et il n'est pas besoin, pour expliquer l pensée des Mémoires, d'y faire intervenir ou plus d'orgueil ou plus de calcul qu'on n'en trouve dans le commun des hommes.

De tels récits, contenus dans les bornes de la bienséance, ne font pas le compte de ceux qui cons tinuent sur les autres l'application de la thèse de Rousseau. Ces bonnes âmes, que M. de Chateaubriand a eu quelquefois le tort d'affriander par des demi-aveux ou des phrases obscurément poétiques; lui en veulent de ce qu'il n'a pas tout dit, et pour que le public ne perde rien à cette réserve, ils s'efforcent de faire le supplément scandaleux des Mémoires. Il s'en faut de peu que, grâce à leurs investigations, nous n'ayons déjà l'équivalent de la longue liste de Leporello dans Don Juan, et l'on gourmande l'auteur de n'avoir. pas mieux seconde ces intentions indiscrètes. Il suffit déjà de cette curiosité grossière, à laquelle on convie effrontément le public en jetant au hasard quelques noms dont on ne connaît ni le rôle ni la valeur véritables, pour faire ressortir à quel point le caractère de M. de Chateaubriand s'élevait au-dessus du monde corrompu au niveau duquel on voudrait le ravaler. « Je n'attends, disait-il i dans un accès d'humeur, des générations nouvelles que le dédain, et je le leur rends; elles n'ont pas de quoi me comprendre; elles ignorent la foi à la chose jurée, l'amour des institutions généreuses, le respect de ses propres opinions, le mépris du succès et de l'or, la félicité des sacrifices, le culte de la faiblesse et du malheur. » (T. X, p. 181.) Cette séparation entre lui-même et ceux qui l'ont suivi dans la vie, M. de Chateaubriand ne l'appliquait qu'à la politique; mais pour nous qui comparons ce qu'il était réellement avec l'interprétation subalterne que l'on fait de son caractère, nous sommes frappés de la justesse de l'anathème qu'il a lancé, sans le savoir, sur des hommes qui semblent ne l'avoir approché assidûment pendant sa vie que pour pouvoir le disséquer après sa mort.

Si l'on vivait toujours avec des gens d'un commerce sûr, et si l'on ne parlait qu' des chrétiens, il y aurait moins d'inconvénient pour l'auteur des Mémoires, tantôt à s'accuser vaguement de ses faiblesses et de ses abattements de cœur, tantôt à traiter soi-mème ses défauts comme il traite ceux des autres, c'est-à-dire avec une évidente exagération. D'une part ce sont les gémissements inévitables de la nature humaine accablée sous le poids de sa fragilité; de l'autre il faut passer quelque chose à la fantaisie poétique, qui augmente involontairement la mesure des sentiments et des objets. Mais quand ces aveux, qui manquent à la fois de précision et de mesure, tombent en de mauvaises mains, on ne sait plus ce qu'il ne faudra pas défendre contre les interprétations d'une honteuse malignité. Le danger devient plus grand encore quand il s'opère une transformation sociale et quand les mœurs qui régnaient à une époque pasșent à l'état de souvenirs. La sociabilité poussée en France jusqu'à l'excès, avait produit des relations toutes particulières et qui tendent à s'effacer : nous ne disons pas que M. de Chateaubriand n'ait eu que de ces rapports où la préférence arrive jusqu'à la passion, l'amitié jusqu'à la participation de tous les secrets, sans que l'oubli des devoirs conduise au repentir : mais ce que nous osons affirmer, même pour les époques que nous ne connaissons que par les récits de M. de Chateaubriand, c'est qu'il n'est jamais descendu jusqu'à la pensée de revêtir d'un voile de convention des souvenirs qu'il n'aurait pu rappeler sans remuer la poussière de ses complices ou de ses victimes, et que la mention qu'il a faite de certaines personnes a été de sa part comme un certificat de r'respect.

Après le désordre de mœurs, il n'y a rien qui, de notre temps, ait plus compromis les hommes d'une certaine célébrité que le désordre de la fortune. On a fait, sous ce rapport, à M. de Chateaubriand une réputation qu'il n'a jamais méritée, bien qu'll ait semblé quelquefois en tirer une espèce de vanité. Tel est ce passage du voyage de Prague où il se fait dire par le roi Charles X : « Combien, Chateaubriand, vous faudrait-il pour être riche? - Sire, » vous y perdriez votre temps : vous me donneriez » quatre millions ce matin, que je n'aurais pas un • patard ce soir. » (T. X, p. 420.) La plaisanterie est charmante; mais quiconque la prendrait au mot commettrait une erreur capitale. L'auteur d'Atala parle de quatre millions : mais il n'a eu à sa disposition dans sa vie que des sommes peu considérables en comparaison de cette hyperbole. N'ayant recueilli de l'héritage paternel qu'une part de cadet, dissipée. presque immédiatement par la révolution, et ayant vu s'évanouir en fumée, par la même cause, la fortune qu'on avait voulu lui faire trouver dans son mariage, après avoir, pendant l'émigration, éprouvé toutes les angoisses d'un extrême dénûment, à son retour en France il commença à vivre de sa plume, et l'aisance qu'il en tira aboutit à lui permettre de bâtir et d'habiter pendant huit ans une maison de campagne originale et charmante en son genre, parce qu'il l'avait créée, mais, en réalité, d'une modestie qui humilierait la plupart de nos coryphées littéraires. Quand il se fut aventuré sur la scène politique, il suffit de la suppression de son traitement de • ministre d'État, après la publication de la Monarchie selon la charte, pour le forcer de mettre en vente sa maison de la Vallée-aux-Loups ; ses traitements d'ambassadeur et de ministre, qu'il dépensait consciencieusement et au delà, le mirent néanmoins en mesure de fonder à crédit l'infirmerie de Marie-Thérese, auprès de laquelle on l'a vu assez longtemps occuper une modeste maison. Ayant, après la chute de M. de Villèle, accepté l'ambassade de Rome, il crut pouvoir se promettre d'y rester longtemps, et comme il voyait ce poste sous un aspect grandiose, après une hospitalité splendide prodiguée pour ainsi dire à toute l'Europe, il se mettait en mesure de se montrer plus magnifique encore, lorsque l'avénement du ministère Polignac et la résolution qu'il prit de donner sa démission le plongèrent dans les plus grands embarras. C'est alors qu'il vendit ses œuvres pour une somme qui, en réalité, se trouva bien au-dessous de l'annonce nominale, mais qui néanmoins lui permit de rembourser des obligations pour lesquelles il payait depuis longtemps des intérêts ruineux. Après avoir ainsi mis ordre à ses affaires, il serait retombé dans la pauvreté sans la rente viagère que lui assura la société des Mémoires d'outre-tombe, et cette ressource même serait restée insuffisante si M. le comte de Chambord ne l'eût en quelque sorte contraint de subir son ancienne pension de ministre d'État.

Excepté dans les occasions officielles et lorsqu'il s'agissait de représenter la France, jamais existence n'a été plus étrangère aux recherches du luxe que celle de M. de Chateaubriand. Il n'avait non plus aucune de ces dépenses, fruit de honteuses faiblesses, qui minent sourdement tant de situations. Mais il tenait à une certaine dignité extérieure dont il avait pris le goût en Angleterre, que l'habitude avait fortifiée pendant ses charges et qu'il a continuée jusqu'au bout, par un sentiment de respect pour lui-même et pour ce qu'il avait été. Il poussait d'ailleurs, à l'égard de ce qui l'entourait, la bonté jusqu'à la faiblesse; il s'accommodait, dans le cortége de sa bonne comme de sa mauvaise fortune, d'une certaine fidélité gâcheuse avec laquelle il montait et descendait, au détriment de l'ordre de sa maison.

Cette largeur d'habitudes et cette générosité de procédés auraient dû lui rendre plus sensibles les. revirements de fortune qui ont signalé son existence : c'est une raison pour admirer davantage le désintéressement absolu dont il a fourni des preuves si éclatantes. On a prétendu, à propos de la démission qu'il donna lors du meurtre du duc d'Enghien, que le sacrifice qu'il fit alors de sa position n'était pas sincère, et que, déjà fatigué de la carrière diplomatique, il ne cherchait qu'un prétexte pour recouvrer sa liberté : on le traite ainsi comme ces gens de lettres qui retournent gaiement, après quelques bombances passagères, à leur cinquième étage et à leur pension bourgeoise. Mais on oublie que dès lors, obéissant plus qu'il ne le croyait lui-même à l'esprit de sa famille, il avait pris dans la société la plus élevée des habitudes d'élégance auxquelles un certain état de maison était devenu nécessaire : on ne se souvient pas qu'il n'aurait pas admis un moment la pensée que madame de Chateaubriand eût des privations à supporter. Il est peut-être le seul homme de notre temps qui, éprouvant le besoin de l'aisance, n'ait pas, sous ce rapport, capitulé avec sa propre conscience; j'ajoute même qu'il se consolait de ses disgrâces par le haut prix qu'il attachait à la gloire de son désintéressement, et on l'aurait profondément étonné si l'on s'était de son vivant permis un doute sur la qualité morale par laquelle il s'élevait le plus au-dessus des autres.

Enfin personne n'a peut-être montré plus de suite et de fidélité dans ses affections. Comme les hommes sur lesquels les attachements passagers no • prennent aucun empire, incapable d'engouement, et porté au dédain beaucoup plus par passion de la solitude que par orgueil, il se donnait très-sérieusement et pour ainsi dire sans retour. On citerait difficilement un de ses amis dont il ait été séparé autrement que par la mort. Ceux qui veulent à tout prix le travestir aux yeux du public ont été chercher dans les papiers de Chênedollé, auteur de quelques beaux vers qui n'a pu parvenir à être poëte, des traces de mécontentement, des plaintes sur la perte de l'affection de M. de Chateaubriand; mais la question est de savoir s'il en avait été véritablement l'ami. Il se donnait pour tel, comme il arrive aux hommes de second ordre qui veulent se rattacher à ceux du premier, et M. de Chateaubriand, qui l'estimait personnellement, le laissait faire ; mais avec le temps et la séparation, ces liens factices se relâchèrent, et il n'est pas étonnant que M. de Chateaubriand eût peu à peu oublié cette muse provinciale égarée dans les bureaux de l'université.

Pour ceux même qu'il élevait à la hauteur de son amitié, il était exposé à de cruels mécomptes; non pas que ceux-ci lui fussent ingrats, il les avait bien • choisis; mais la politique et les tentations de la fortune les entraînaient l'un après l'autre loin du sentier solitaire où l'indépendance maintenait l'auteur des Martyrs. C'est ainsi que M. de Fontanes lui échappa pour se dévouer à la puissance impériale, et entraîna dans son orbite le spirituel et excellent' M. Joubert, qui, devenu conseiller de l'université, finissait par trouver que tout allait bien dans cette main mise du despotisme sur les consciences. Plus tard, M. Bertin l'aîné, en se ralliant contre la branche aînée au principe de la révolution, s'éloigna encore de son vieux compagnon de route. M. de Chateaubriand, si amer pour ses rivaux en politique, laisse voir à peine qu'il ait souffert de ces séparations d'avec ses amis : vivants il les excuse, morts il les relève et s'occupe de recommander leur mémoire aux générations nouvelles. Sans lui, sans le soin qu'il prit d'offrir au public un premier choix des Pensées de M. Joubert, il est probable que ce moraliste serait resté à peu près inconnu. M. Bertin l'aîné avait un tact littéraire des plus sûrs, et M. de Chateaubriand s'est toujours bien trouvé de ses avis; mais qu'est-ce qui ferait soupçonner ce mérite dans le vieux rédacteur du Journal des Débats, si son ami n'eût pris le soin de le proclamer? Quant › ce qu'il dit de M. de Fontanes, qui dans ce genre lui avait rendu encore de plus grands services, qui, bien qu'attaché à des doctrines si différentes des siennes, comprit sa supériorité et travailla à la dégager de ses scories sans rien lui faire perdre de sa trempe originale, où trouver un écrivain qui ait exprimé avec un sentiment plus vrai l'heureuse influence qu'un autre avait exercée sur son talent? Ce rapport si doux, si honorable, si bien équilibré, de Fontanes et de Chateaubriand, rappelle les illustres amitiés des gens de lettres pendant le siècle de Louis XIV, et laisse dans la boue toutes les relations fausses et tracassières du XVIII® siècle.

Il en est de même de l'attachement qu'il professa pour quelques femmes distinguées, et c'est ici surtout que l'équivoque, propagée par ceux auxquels il faut à tout prix un Chateaubriand coupable, a besoin d'être éclaircie. Je ne choisirai qu'un exemple, parce qu'il s'agit d'une personne inconnue à la génération présente, et à l'occasion de laquelle l'erreur est par conséquent plus facile. Madame de Beaumont a tenu une grande place dans la vie de M. de Chateaubriand. S'étant lié avec elle à son retour de l'émigration, il la perdit très-peu de temps après; il cut la douleur et en même temps la consolation de la voir mourir presque dans ses bras; il lui rendit les derniers devoirs, lui fit élever un monument Rome, ou clle était morte, et voua des lors à sa mémoire un culte d'attachement et de respect. Il a raconté ses rapports d'amitié avec madame de Beaumont; il a laissé voir la préférence exaltée qu'elle lui témoignait : il permet de croire que c'était lui qu'elle était venue retrouver è Rome, pendant qu'il 'tait attaché à la légation du cardinal Feșch, et il se pare avec une prédilection marquée de cet attachement aux yeux du monde. Trouvons-nous ici un abus de la royauté littéraire dans l'étalage scandaleux d'une liaison coupable, et, nouveau Louis XIV, le prince des écrivains de notre temps a-t-il conçu la folle pensée d'imposer au monde ce que, dans l'ancienne cour, on appelait une maîtresse reconnue? Alors il y aurait, j'en conviens, une profanation de toutes les choses saintes qui soulèverait l'âme et qui imprimerait une véritable dégradation sur le caractère de M. de Chateaubriand. Il ne compromettrait pas seulement la femme qui l'aurait aimé, il ferait de ses amis les plus respectables, de ses proches, de sa sœur, de sa femme, les complices de son désordre.

Qu'on lise dans cet esprit le tableau qu'il fait de son séjour d'été à Savigny, auprès de madame de Beaumont; c'est une des peintures les plus fraîches et les plus douces que renferme cette galerie si variée : « Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri de l'amitié : nous nous réunissions, au retour de la promenade, auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le potager; madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc; le fils de madame Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse : cet enfant a déjà disparu; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l'exil, après avoir passé huit ans dans un abandon profond, excepté quelques jours promptement écoulés ! C'était ordinairement dans ces soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages ; je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du nouveau monde. La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaitre. Depuis que je l'ai perdue, non loin de son tombeau à Rome, j'ai plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées; je les ai aperçues brillant au-dessus des montagnes de la Sabine; le rayon prolongé de ces astres venait frapper la surface du Tibre. Le lieu où je les ai vues sur les bois de Savigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout cela brisait mon cœur. » (T. IV, p. 30.) C'est dans ce cercle qu'après avoir montré madame Joubert, M. de Chateaubriand introduit sa femme, séparée de lui aussitôt après son mariage par les tempêtes de la révolution, et qui vint se réunir à lui dans le cours du même été; puis nous voyons apparaître sa dernière sœur, Lucile, devenue la comtesse de Caud, et qui se prit d'un attachement passionné pour madame de Beaumont. Cette société formée sous de si doux auspices se rompit bientôt. Lucile, dont le génie avait de l'analogie avec celui de son frère, mais dont le caractère singulier tournait peu à peu à la folie, reprit le cours d'une vie errante et inquiète; M. de Chateaubriand partit lui-même pour Rome, et madame de Beaumont, i qui les médecins avaient conseillé l'air du Midi, ne tarda pas à l'y rejoindre. C'était une lampe à demi éteinte qui jetait ses dernières clartés : peu de jours après son arrivée, il * fallut songer à la mort, et la religion vint consoler ses derniers instants.

Songeons qu'il s'agit d'un homme qui a écrit le Génie du christianisme; qu'un prêtre intervient au nom de Dieu ; qu'après avoir recueilli les aveux de la mourante, il laisse auprès d'elle cet ami qui l'a fait appeler et qui sera le témoin de ses dernières pensées. Cette femme qui expirait, et dont on lui reproche d'avoir décrit l'agonie avec une cruelle vérité, avait vu son père, M. de Montmorin, et tous ses proches, périr sur l'échafaud. On lit sur sa tombe, à Rome, les paroles du prophète : Et noluit consolari, quia non sunt. Ces terribles émotions avaient en effet abrégé sa vie; ceux qui se la rappellent encore, ou qui se la rappelaient il y a quelques années, la représentent comme sans beauté, détruite et d'une effrayante maigreur, mais avec une physionomie très-touchante et un esprit d'une étonnante supériorité. Telle fut la femme au sort de laquelle tout ce que Rome renfermait de distingué et de respectable prit l'intérêt le plus vif, et dont les funérailles furent, en quelque sorte, un deuil public. Qu'on lise sans prévention tout ce récit : comment une âme délicate pourra-t-elle consentir à admettre que celle au tombeau de laquelle M. de Chateaubriand a vu prier Léon XII, ait eu à expier autre chose que l'excès d'un pur attachement? N'oublions pas que madame de Beaumont avait été dans les secrets du Génie du christianisme; qu'à Savigny elle copiait les passages dont l'auteur avait besoin ; souvenons-nous aussi que, tout en convenant de ses faiblesses, M. de Chateaubriand a prononcé ces paroles à la face des hommes : « M'eût-il été facile d'abuser d'une illusion passagère, l'idée d'une volupté advenue par les voies chastes de la religion révoltait ma sincérité : être aimé à travers le Génie du christianisme, aimé pour l'extrême-onction, pour la fête des morts! je n'aurais jamais été ce honteux Tartuffe. i (T. IV, p. 10.)

Mais, dit-on, il a donné la mesure de la sécheresse de son âme, en se complaisant à décrire comme un poëte les derniers combats de son amie contre la mort : nous ne croyons pas à l'ostentation de sa douleur. - Ces frivoles reproches méconnaissent la vraie nature de M. de Chateaubriand : il a fait pour cette mort, qui l'avait si profondément touché, ce qu'il a fait pour tout ce qui le frappait vivement; il a rendu ses souvenirs avec une fidélité merveilleuse. Il sentait bien, d'ailleurs, que madame de Beaumont ne vivrait que par lui, et l'on voit la consolation qu'il éprouvait à lui élever, dans ses écrits, une statue immortelle, pour prix de l'affection qu'elle lui avait prodiguée, de cette affection si vraie, si entière, si précieuse à un exilé, qui, quelques années auparavant, mourait de faim dans un grenier de Londres. En vérité, c'est un malheur de bien dire : car, alors, les juges superficiels ou prévenus ne voient que de belles phrases dans la supériorité de votre langage, et c'est pourquoi il en est si souvent, pour M. de Chateaubriand, de ses sentiments comme de ses observations de voyageur. On y croirait plus facilement si l'on avait pour garant de son exactitude la platitude de l'expression.

Pour que les gens de bonne foi reconnaissent que le souvenir de madame de Beaumont était resté dans l'âme de M. de Chaleaubriand l'objet d'un culte pieux, je n'irai pas chercher ce qu'il dit d'un cyprès planté par elle, et dont il allait reconnaître la cime sur le boulevard du Mont-Parnasse. Cette prolongation d'une rêverie romanesque ne paraîtrait pas assez sérieuse; je me sens bien plus touché du soin qu'il a pris de rappeler ses relations avec un homme que les rares visiteurs de son Infirmerie rencontraient constamment le soir à son foyer. Cet excellent homme, qui s'appelait M. Lemoine, était bien, au jugement de ceux qui le trouvaient chez M. de Chateaubriand, le moins divertissant et le plus ordinaire qu'il fut possible de voir ; on ne s'expliquait pas comment un génie de cette portée s'accommodait d'une société aussi terne, et nous avons bien pu, alors, come beaucoup d'autres, expliquer cette préférence par le goût que montrent trop souvent les hommes supérieurs pour des relations subalternes. J'avoue qu'en lisant dans les Mémoires ce qu'était M. Lemoine pour l'ami de madame de Beaumont, je ne suis reproché la témérité de mon premier jugement. P'Parlant de ses promenades au cimetière du Sud, M. de Chateaubriand énumère les souvenirs qu'il y rencontre : « Dans cet exil nouveau, j'ai déjà » d'anciens amis : M. Lemoine y repose. Secrétaire de M. de Montmorin, il m'avait été légué par madame de Beaumont; il m'apportait presque tous les soirs, quand j'étais à Paris, la simple conversation qui me plaît tant quand elle s'unit à la bonté du cœur et à la sûreté du caractère. Mon esprit fatigué et malade se délasse avec un esprit sain et reposé. › (T. X, p. 304.) Qui, connaissant le motif, ne serait pas touché de la petite exagération de cette oraison funèbre?

J'ai insisté sur la liaison de M. de Chateaubriand avec madame de Beaumont, parce que la fausseté de la position des deux personnages, à une époque oi l'ordre moral commençait à peine à se rétablir dans la société, aurait pu tromper les lecteurs qui n'auraient lu que superficiellement les Mémoires d'outre-tombe; en tout cas, ces explications ne sont indignes ni de M.. de Chateaubriand, ni de son amie; mais je rougirais d'étendre l'apologie i des circonstances douloureuses qui peuvent étonner après la lecture des Mémoires, où le respect et le chagrin retiennent la plume de l'écrivain et abrégent ses développements. Il suffît de lire ce que M. de Chateaubriand a cité des lettres de Lucile pour rejeter loin de soi toute supposition qui porterait atteinte à l'angélique pureté de cette sœur. Il arrive au sentiment fraternel, comme à toutes les affections légitimes, de prendre dans certaines personnes une tournure romanesque qui fait le malheur de la vie : c'est ce qu'on voit dans les lettres de Lucile, où l'humeur noire qui la dominait empoisonne ses relations avec le compagnon de son enfance. Si M. de Chateaubriand était moins discret, on sentirait mieux à quel point la folie de Lucile était congénitale et invétérée, et le secret fort triste et fort naturel du malheur qui la poursuivait empêcherait la pensée de s'égarer dans des suppositions cent fois plus tristes. La conception de René est étrange et pénible; mais René avait paru du vivant de madame de Caud, et si cette femme, d'une piété parfaite, y eût reconnu le plus imperceptible reflet de ses sentiments ou de ceux de son frère, elle aurait méprisé ce frère pour lequel son admiration et sa confiance s'expriment en termes si touchants.

Ce que nous avons dit jusqu'ici montre dans M. de Chateaubriand une exquise délicatesse de sentiments, un désintéressement à toute épreuve, une constance et une rectitude remarquables dans le commerce de l'amitié. A ces vertus j'en joindrais volontiers une quatrième, le travail. On ne réfléchit pas assez souvent que la vertu du travail est un des aspects les plus importants de la probité. C'est le ressort de l'âme, qui, loin de se laisser abattre sous les obstacles, lutte avec une énergie sans cesse renouvelée contre la tendance • de notre nature à se relâcher et à faiblir. La paresse à son tour, la paresse signalée comme un péché capital, est cette pusillanimité chronique que les théologiens scolastiques appelaient acedia, et que nous retrouvons désignée sous le même nom dans l'Enfer du Dante. Il y a des acediosi dans toutes les carrières de la vie, et particulièrement parmi les gens de lettres. C'est ce qui produit le charlataniane et cause ordinairement la décadence des littératures : l'insolence avec laquelle certains écrivains abusent de leur renom pour jeter au public des ouvrages à peine ébauchés, ou même les produits d'autres plumes engagées à leur service, est une des formes les plus notables de l'acedia : M. de Chateaubriand n'a jamais rien eu de semblable à se reprocher. Il fait remarquer lui-même que son opiniâtreté à l'ouvrage était extrême : « Dans ma jeunesse, dil-il, » j'ai souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où j'étais assis, raturant et recomposant dix fois la même page. L'âge ne m'a rien fait perdre de cette faculté d'application. Aujourd'hui, mes correspondances diplomatiques, qui n'interrompent point mes compositions littéraires, sont entièrement de ma main. s (I. Il, p. 232.) Ces révélations n'ont rien d'exagéré. M. de Chateaubriand avait des habitudes méthodiques qui contrastaient avec l'idée qu'on se fait d'ordinaire des entraînements de son imagination : chaque matin il se remettait à l'ouvrage avec la ponctualité. et l'acharnement d'un bon ouvrier; jamais il n'a rien présenté au public qu'il n'eût travaillé, revu, corrigé avec une persévérance merveilleuse. C'était presque un malheur, je l'ai déjà dit, qu'un manuscrit restât longtemps entre ses mains; car, force de chercher le mieux, il effaçait des beautés réelles, surtout avec cette disposition singulière qui l'empêchait d'avoir confiance dans rien de ce qu'il eût écrit. Ses préfaces, ses avant-propos, ses moindres notes le montrent tout entier. Jamais il n'aurait souffert que personne écrivit une ligne pour lui. Ce respect de soi-mème et du public est devenu assez rare pour qu'on en fasse un des mérites essentiels de M. de Chateaubriand.

Une chose encore qu'il faut toujours relever dans les hommes qui, par leur position, leurs talents ou leurs charges, ont pu influer sur le sort de leurs semblables, c'est cet éloignement de toute offense, cette compassion des faibles qui lui ont attiré tant de bénédictions de la part des déshérités de ce monde. Toutes les fois qu'il parle de lui, soit en bien, soit en mal (et nous verrons qu'il ne s'épargne guère), on est frappé de la justesse des expressions que lui dicte sa conscience. « Et moi aussi, tel que les puissantes urnes des fleuves, j'ai répandu le petit cours de ma vie, tantôt d'un côlé de la montagne, tantôt de l'autre; capricieux dans mes erreurs, jamais malfaisant. › (T. II, p. 279.) C'est la stricte vérité. A côté de ces haines presque toujours généreuses qu'il concevait contre ceux dans lesquels il avait cru reconnaître un obstacle au bien, et qui ne se sont jamais plus vivement prononcées que contre le représentant le plus célèbre, dans notre siècle, de la politique des intérêts, le prince de Talleyrand, il avait une douceur habituelle qui aurait été la plus charmante des qualités si elle n'avait été accompagnée d'une assez forte dose d'indifférence; avec une bonté rare il manquait de sensibilité. Mais ici je m'aperçois que j'entre dans les aspects défavorables du caractère, et, avant de m'y engager, j'ai besoin d'opposer à ceux qui ne voient en lui qu'une vanité sans bornes, une soif de bruit que rien n'aurait pu satisfaire, une de ces phrases-portraits dans lesquelles il se découvre si nettement : « Ce que j'aurais aimé, » avant tout, eût été une vie glorieuse par un résultat éclatant, et obscure par la destinée. i (T. IV, p. 135.) Et en effet, la lutte de tous les instants lui était antipathique : il ne changeait de place que pour échapper à ce que les événements avaient fait de lui; c'était, par-dessus tout, un homme d'habitudes régulières; il y trouvait le seul remède à une amertume qu'il portait au fond de l'âme comme un mal héréditaire; et si la Providence, qui le destinait à un rôle si élevé, eût voulu qu'après une grande chose accomplie, tel qu'aurait été le passage au nord-ouest de l'Amérique, que, dans sa jeunesse, il ambitionnait de découvrir, il coulât une vie obscure et fortunée auprès d'une femme d'un caractère calme et doux, dans le fond d'un comté de l'Angleterre, il se serait peut-être ennuyé beaucoup (car l'ennui le poursuivait partout, même dans le repos), mais à coup sûr' il eût joui de tout le bonheur compatible avec sa nature.

J'aborde enfin le secret le plus triste de ce caractère exceptionnel, et en le faisant, j'ai besoin d'écarter le prétexte sous lequel des gens d'un caractère tout différent ont trouvé moyen de se gâter, en singeant ces abîmes de l'âme dont il a trop parlé, et où tout s'aigrit comme dans le fond d'un vase mal préparé. M. de Chateaubriand avait hérité de la roideur paternelle et des souffrances comprimées de sa pieuse mère une maladie morale qui fut nourrie par l'isolement dans lequel on laissa s'écouler les années de sa jeunesse. Sous ce rapport, on remarque une frappante analogie entre lui et sa sœur Lucile, si ce n'est que par la force de son tempérament et l'activité de sa vie il avait de bonne heure • échappé aux conséquences extrêmes de cette fâcheuse disposition. Que les produits de son imagination se soient imprégnés de cette mélancolie ( « prendre ce nom dans sa véritable acception de bile noire), c'est un point qu'on ne saurait mettre en doute : mais il ne s'ensuit pas qu'il faille être mélancolique pour trouver la poésie, et certes ce n'était pas un mélancolique que le plus grand poëte du monde, ce chantre aveugle, dans lequel s'était reflétée, comme dans M. de Chateaubriand, l'image vraie de toutes choses. Je dirai plus, si sa mélancolie eût été moindre, il se serait montré plus sensible dans ses écrits comme dans sa vie : car l'humeur noire pousse à l'égoïsme.

Nous nous sommes habitués à le voir, en termes admirables, mais sans masque, peindre les dispositions de son âme : après avoir résumé par quelques mots frappants ses bonnes qualités, il va nous révéler les malheurs de sa nature. « La faute en est à mon organisation, dit-il quelque part : je ne sais profiter d'aucune fortune : je ne m'intéresse à quoi que ce soit qui intéresse les autres. Hors en religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Tout me lasse : je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vic. (T. II, p. 279.) - Je me reconnais effrontément l'aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur l'obstacle qui s'oppose en moi à ma réussite complète. Cet obstacle ne vient pas de la muse; il naît de mon indifférence de tout. Avec ce défaut, il est impossible d'arriver à rien d'achevé dans la vie pratique. (T. IX, p. 90.) - J'allai faire ma cour au i roi à Saint-Cloud : il me demanda quand je retournais à Rome. Il était persuadé que j'avais un bon cœur et une mauvaise tête. Le fait est que j'étais précisément l'inverse de ce que Charles X pensait de moi : j'avais une tête très-froide en soi, bonne tête, et le cœur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain. » (T. IX, p. 126.)

C'est cette disposition malheureuse qui le guidait dans ses rapports avec les femmes, et qui le portait à tourmenter les personnes qui prenaient à lui un intérêt passionné; il avait trouvé les premières et les plus douces consolations auprès de sa mère; il avait eu dans sa sœur Lucile une confidente exaltée; plus tard madame de Beaumont lui subordonna toutes ses pensées, et c'est ainsi qu'il contracta l'habitude de corriger l'ennui par la domination. Une fois sur cette pente, il arrivait à des duretés désolantes envers les personnes dont il s'était fait aimer, duretés dont il ne se repentait que quand il n'en était plus temps, « Depuis que j'ai perdu cette personne si généreuse », dit-il en pariant de madame la duchesse de Duras, autre amie d'un dévouement sans bornes pour lui,& « cette personne d'une âme si noble, d'un esprit qui réunissait quelque chose de la force de la pensée de madame de Staël à la grâce du talent de madame de la Fayette, je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des cœurs i qui m'étaient dévoués. Veillons bien sur notre caractère! Songeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de tout notre sang. Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur mort. v (T. VI, p. 395.) Il avait, en effet, des tristesses qui dégénéraient en morne silence et dont il avait le tort de se servir comme d'un moyen de conserver son empire. Cependant, en se rappelant une faute qu'il attribue à sa taciturnité, il entre plus avant dans son propre caractère, et jamais miroir, selon nous, n'aura mieux reflété la réalité des objets : « En aucun temps il ne m'a été possible de surmonter cette espèce de retenue et de solitude intérieure qui m'empêche de causer de ce qui me touche. Personne ne saurait affirmer, sans mentir, que j'aie raconté ce que la plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de vanité. Un nom, une confession de quelque gravité ne sort point ou ne sort que rarement de ma bouche. Je n'entretiens jamais les passants de mes intérêts, de mes desseins, de mes travaux, de mes idées, de mes attachements, de mes joies, de mes chagrins, persuadé de l'ennui profond que l'on cause aux autres en leur parlant de soi. Sincère et véridique, je manque d'ouverture de cœur : mon âme tend incessamment à se fermer: je ne dis point une chose entière, et je n'ai laissé passer ma vie complète que dans ces Mémoires. Si j'essaye de commencer un récit, soudain l'idée de sa longueur m'épouvante; au bout de quatre paroles, le son de ma voix me devient l'insupportable et je me tais. Comme je ne crois à rien, excepté en religion, je me défie de tout : la malveillance et le dénigrement sont les deux caractères de l'esprit français; la moquerie et la calomnie, le résultat certain d'une confidence.

i Mais qu'ai-je gagné à ma nature réservée? d'être devenu, parce que j'étais impénétrable, un je ne sais quoi de fantaisie qui n'a aucun rapport avec la réalité. Mes amis mêmes se trompent sur moi, en croyant me faire mieux connaître et en m'embellissant des illusions de leur attachement. Toutes les médiocrités d'antichambre, de bureaux, de gazettes, de cafés, m'ont supposé de l'ambition, et je n'en ai aucune. Froid el sec en matière usuelle, je n'ai rien de l'enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l'homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m'entraîner, d'idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus hauts événements, me déjoue moi-même; le côté petit et ridicule des objets m'apparaît tout d'abord; de grands génies et de grandes choses, il n'en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, admiratif pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon mépris caché rit et place sur tous ces visages enfumés d'encens des masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l'existence inx térieure et théorique, je suis l'homme de tous les songes; dans l'existence extérieure et pratique, l'homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé; androgyne bizarre, pétri des songes divers de ma mère et de mon père.

» Les portraits qu'on a faits de moi, hors de toute ressemblance, sont principalement dus à la réticence de mes paroles. La foule est trop légère, trop inattentive pour se donner le temps, lorsqu'elle n'est pas avertie, de voir les individus tels i qu'ils sont. Quand, par hasard, j'ai essayé de redresser quelques-uns de ces faux jugements dans mes préfaces, on ne m'a pas cru. En dernier réi sultat, tout m'étant égal, je n'insistais pas; un comme vous voudrez m'a toujours débarrassé de l'ennui de persuader personne ou de chercher à établir une vérité : je rentre dans mon for intérieur, comme un lièvre dans son gîte; là, je me mets à contempler la feuille qui remue ou le brin d'herbe qui s'incline.

» Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant qu'involontaire : si elle n'est pas une fausseté, elle en a l'apparence; elle n'est pas en harmonie avec des natures plus heureuses, plus aimables, plus faciles, plus naïves, plus abondantes, plus communicatives que la mienne. » (T, III, p. 121 et suiv.)

Ecce homo : voilà l'homme! Est-ce le chrétien? Oui, car il a appris à se connaître; non, car il n'a pas fait l'effort suffisant pour triompher de son mauvais penchant, Quelquefois il est implacable comme un païen : « M. de Villèle, que j'aimais sincèrement, cordialement, a non-seulement manqué aux dei voirs de l'amitié, aux marques publiques d'attachement que je lui ai données, aux sacrifices que j'avais faits pour lui, mais encore aux plus simples procédés. Le roi n'avait plus besoin de mes services; rien de plus naturel que de m'éloigner de ses conseils; mais la manière est tout pour un galant homme, et comme je n'avais pas volé la montre du roi sur sa cheminée, je ne devais pas être chassé comme je l'ai été... J'ai été ami sincère, je resterai ennemi irréconciliable. Je suis malheureusement né : les blessures que l'on me fait ne se ferment jamais, » (T. VIII, p. 47.) Voilà ce qu'il disait dans une lettre à M. de Montlosier; et plus tard, en s'adressant au roi Charles X : « Les ministres sont mes ennemis : je suis le leur ; jo leur pardonne comme chrétien : mais je ne leur pardonnerai jamais comme homme.i (T. VII, p. 77.) Les préjugés du monde le dominent; l'orgueil est le plus fort : s'il ne se complaît pas dans son endurcissement, il ne se croit pas du moins la force d'en sortir : « Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement je suis sujet à faillir; je n'ai point la perfection évangélique; si un homme me donnait un soufflet, je ne tendrais pas l'autre joue. » (T. VIII, p. 99.) Après voir recueilli ces tristes paroles, on ne s'étonne plus que ceux qui renient l'Évangile réclament comme un des leurs l'auteur du Génie du christianisme. On dirait de ces esprits de l'abîme qui, dans les compositions du moyen âge, attendent les âmes au passage, et se flattent d'avance, à la vue de certaines taches, de pouvoir emporter leur proie : mais de l'autre côté est l'ange qui dispute à Satan sa conquête; et la sentence du juge ne se fonde pas toujours sur les griefs de l'accusateur. Il nous reste une énigme pénible : nous ne pouvons la résoudre qu'en étudiant dans M. de Chateaubriand l'homme religieux.

IV