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L'Enchanteur 1768—1848

Livre II

Livre II (suite 2)

Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand · 24 min de lecture · p. 89–113 · chapitre 6 sur 15

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Tel fut le premier combat que me fit rendre cet honneur qui est devenu l'idole de ma vie et auquel j'ai tant de fois sacrifié mon repos, mon bonheur et ma fortune.

Les vacances ou j'entrai dans ma douzième année furent tristes. L'abbé Leprince m'accompagna à Combourg pour me fortifier dans les mathématiques. Je ne jouis plus de ma liberté. Je ne sortais presque plus qu'avec mon précepteur, je faisais avec lui de longues promenades dans les bois. Il se mourait de la poitrine. Il était triste et silencieux, je n'étais pas beaucoup plus gai; je le suivais en rêvant et, pendant des heures entières, nous marchions à la suite l'un de l'autre sans prononcer une parole. Un jour nous nous égarâmes dans une forêt. M. Leprince se tourna vers moi et me dit : « Quel chemin faut-il prendre? v Je lui répondis sans hésiter : a Le soleil se couche ; il frappe à présent la fenêtre de la grosse tour : marchons par la! » M. Leprince fut charmé, et raconta le soir ce trait à mon père. Le futur voyageur se montra dans ce jugement. Plus d'une fois, en voyant le soleil se coucher ans les déserts de l'Amérique, je me suis souvenu de la petite aventure de la forêt de Combourg.

M. Leprince aurait bien désiré que l'on me donnât un cheval; mais dans les idées de mon père un officier de marine ne devait savoir manier que son vaisseau. J'étais donc réduit à monter à la dérobée de grosses juments de carrosse et un grand cheval pie, extrêmement méchant, à qui j'aimais à faire sauter des fossés au risque de me rompre le col; au reste, je ne me suis jamais beaucoup soucié des chevaux, quoique j'aie mené la vie d'un Tartare, et • contre l'effet que ma première éducation aurait dû produire, je monte à cheval avec plus d'élégance que de solidité.

La fièvre tierce dont j'avais apporté le germe des marais de Dol me débarrassa de M. Leprince. Pour mon malheur un marchand d'orviétan passa dans le village. Mon père, qui ne croyait pas aux médecins, croyait aux charlatans; c'est l'histoire de bien des hommes. Il envoya chercher l'aventurier; celui-ci m'examina et déclara qu'il me guérirait dans vingt-quatre heures. Il revint le lendemain, comme on en était convenu. Je le vois encore entrer dans ma chambre : il avait un habit vert, galonné en or, une large perruque poudrée, de grandes manchettes de mousseline sales, de faux brillants aux doigts, une culotte de satin noir, des bas de soie d'un blanc bleuâtre et des souliers avec des boucles énormes.

Il ouvrit mes rideaux en présence de mon père en faisant mille singeries, me tâta le pouls, me fit tirer la langue, baragouina avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me purger, et me donna à manger un petit morceau de caramel. Mon père était charmé; il prétendait que toutes les maladies venaient d'indigestion, et que pour toute espèce de maux il fallait purger un homme jusqu'au sang. Les principes du signor lui parurent excellents, et il me laissa entre ses mains. Il n'y avait pas une demi-heure que j'avais mangé le caramel que je fus pris de vomissements effroyables. On avertit mon père, qui voulait faire jeter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci, épouvanté, perd la tête; il jette son habit, retrousse les manches de sa chemise et se met à faire les gestes les plus grotesques. A chaque mouvement sa perruque tournait en tous sens; il répétait mes cris et ajoutait après : Che, monsou Lvandier? Ce monsou Lavandier était l'apothicaire du village qu'on avait appelé au secours. Je ne savais, au milieu de mes douleurs, si cet homme ne me ferait pas mourir à force de rire. On arrêta enfin les vomissements.

Je fus renvoyé au collége. Je passai l'hiver uniquement occupé du latin et du grec; ce qui n'était pas donné à l'étude était consacré à ces jeux du commencement de la vie pareils en tous lieux. Ces jeux m'ont fait faire par la suite des réflexions tristes el qui n'étaient pas sans charme.

Partout ou j'ai voyagé, chez les peuples civilisés comme chez les peuples sauvages, j'ai retrouvé chez. les enfants les mêmes amusements : j'ai vu le petit Anglais, le petit Allemand, le petit Italien, le petit Espagnol, le petit Iroquois, le petit Bédouin rouler le cerceau et lancer la balle. En reconnaissant les amusements de mes premières années, je me demandais pourquoi je me rapprochais si fort de ces enfants dans mon enfance, et pourquoi, dans mon âge mûr, j'avais si peu de rapports à ce qu'ils seraient un jour. Frères d'une grande famille, les enfants sont in-' struits par leur commune mère, la nature. Ils ne cessent de se ressembler qu'en perdant l'innocence, l même en tout pays et le signe primitif de l'homme. Alors les passions modifiées par les climats, les gouvernements, les mœurs, font les nations diverses; le genre humain cesse de s'entendre et de parler le même langage. C'est la société qui est la véritable tour de Babel.

Un matin que j'étais très-animé à une partie de barres dans la grande cour du collége, on vint me dire qu'on me demandait. Je suivis le domestique à la porte extérieure; je vis un gros homme, rouge de visage, les manières brusques et impatientes, le ton farouche, ayant un bâton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane déchirée et retroussée dans ses poches, des souliers poudreux, des bas percés aux talons. « Petit polisson, me dit-il, n'êtes-vous pas le chevalier de Chateaubriand de Combourg? - Oui, monsieur, répondis-je tout étonné de l'apostrophe. - Et moi, reprit-il presque en fureur, je suis le dernier aîné de votre famille. Je suis l'abbé de Chateaubriand des Roches Barriteaux. Regardez-moi bien ! Souvenez-vous que vous êtes aussi noble que le roi! » En disant cela, le fier abbé lève un coin de sa soutane, met sa main dans la poche d'une vieille culotte de panne, tire un écu de six francs moisi, enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez et continue à pied son voyage en marmottant ses malines d'un air furibond. Je ne l'ai jamais revu. J'ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce pauvre abbé d'être le précepteur du duc de Bourbon. L'orgueilleux gentilhomme répondit insolemment que le prince qui possédait la baronnie de Chateaubriand devait savoir qu'un Chateaubriand pouvait avoir des précepteurs, mais qu'il n'était le précepteur de personne. Cette hauteur était le défaut de toute ma famille : elle dominait dans mon père; mon frère la poussait jusqu'au ridicule, et je ne suis pas bien sûr, malgré mon penchant pour les idées républicaines, d'y avoir complétement échappé.

L'époque de ma première communion était arrivée; c'était ordinairement le moment où l'on décidait dans la famille de l'état futur de l'enfant.

Cette cérémonie religieuse remplaçait pour les jeunes chrétiens la prise de l robe virile pour les Romains. Madame⁠ de Chateaubriand était venue de Combourg à Dol pour assister à la première communion de son fils, qui, après s'être uni à Dieu, allait se séparer de sa mère. Que de sentiments réunis pour une femme chrétienne!

On entrait dans la semaine sainte; ma piété par'aissait sincère; j'édifiais tout le collége. Mais mes regards étaient ardents et mes abstinences assez répétées pour donner de l'inquiétude mes maîtres. On craignait l'excès de ma dévotion, et une religion éclairée cherchait à tempérer ma ferveur.

J'avais pour confesseur le supérieur du séminaire des eudistes. C'était un homme de cinquante ans, d'un aspect rigide. Toutes les fois que je me présentais au tribunal de la pénitence, il m'interrogeait avec anxiété. Surpris de la légèreté de mes fautes, il ne savait comment accorder mon trouble avec le peu d'importance des secrets que je déposais dans son sein. Plus le moment de la communion approchait, plus ses prières étaient pressantes. « Ne me cachez-vous rien? » me disait-il. Je répondais : « Non, mon père. » - «'avez-vous pas fait cette faute? » - on, mon père », et toujours, non mon père. Il me renvoyait en doutant et soupirant, en me regardant jusqu'au fond de l'âme, et moi, je sortais de sa présence pâle et défiguré comme un criminel. Je devais recevoir l'absolution le samedi saint. Je passai la nuit du vendredi au samedi en prières et à lire avec les plus étranges terreurs le livre des confessions mal faites. Le samedi à trois heures de l'après-midi, nous partîmes pour le séminaire. Nos parents nous accompagnaient. Je marchais auprès de ma mère. Toute la vaine gloire qui s'est depuis attachée à mon nom et dont cette sainte mère n'a pas été le témoin, ne lui aurait pas donné un seul instant de l'orgueil qu'elle éprouvait comme chrétienne et comme mère en voyant son fils prêt à participer au grand mystère de la religion.

• En arrivant dans l'église, je me prosternai sur le pavé du sanctuaire; j'y restai un moment comme anéanti. Quand je me levai pour me rendre a la sacristie, où m'attendait le supérieur, mes genoux tremblaient sous moi. Je me jetai aux pieds du prêtre de Jésus-Christ. Ce ne fut que de la voix la plus altérée que je parvins a prononcer mon confitcor. a Hé bien! n'avez-vous rien oublié? » me dit l'homme de Dieu. Je demeurai muet, ses questions recommencèrent, et toujours le fatal non, mon père, sortit de ma bouche. Il se recueillit un moment : il cut l'air de demander des conseils à Celui qui sonde les reins et les cœurs et qui conféra aux apôtres le pouvoir de lier et de délier les âmes. Alors, faisant comme un effort, il se prépara à me donner l'absolution. La foudre que le ciel eût lancée sur moi m'aurait causé moins d'épouvante. Je m'écriai : « Je n'ai pas tout dit! » Le redoutable juge, le délégué du souverain arbitre dont le visage m'inspirait tant de craintes, devient le pasteur le plus tendre. Il me jette les bras autour du col et fond en larmes. « Bon Dieu, dit-il, c'est toi qui as parlé au cœur de cet enfant! Allons, mon cher fils, du courage! » Je n'aurai jamais un tel moment dans ma vie. Si l'on m'eût débarrassé du poids d'une montagne, on ne m'au-- rait pas plus soulagé. Je sanglotais de bonheur. J'ose dire que c'est dès ce moment que j'ai été créé honnête homme. Je sentis que je ne survivrais jamais à un remords. Grand Dieu! quel doit donc être celui du crime, si j'ai pu tant souffrir pour avoir caché les faiblesses d'un enfant! Mais combien elle est divine cette religion qui peut s'emparer ainsi du cœur de l'homme! Et quels préceptes de morale suppléeront jamais à ces institutions chrétiennes!

Le premier aveu fait, rien ne me coûta plus. Mes fautes cachées, peu considérables aux yeux du monde, parurent graves à ceux de la religion. Le supérieur se trouva dans une grande perplexité : il aurait bien voulu retarder ma communion; mais j'allais quitter le collége de Dol et entrer au service dans la marine. Il vit les écueils ou je briserais mon . vaisseau. C'est le premier homme qui ait pénétré le secret de ce que je pouvais être; il devina mes futures passions, il ne me cacha pas ce qu'il croyait voir de bon en moi, mais en même temps il me prédit mes maux à venir, et m'annonça que je n'aurais jamais de plus grand ennemi que moi-même.

i Enfin, ajouta-t-il, le temps manque à votre pénitence, mais vous êtes dans ce moment lavé de vos péchés par votre repentir, par l'aveu tardif, mais courageux de vos fautes. Souvenez-vous, si vous oubliez jamais votre Créateur, de ce qui vous arrive en ce moment. Songez que par une grâce particulière, au lieu d'une communion sacrilége qui aurait pu vous perdre dans cette vie et dans l'autre, vous allez recevoir une communion qui vous tiendra toujours ouvertes les portes du ciel, et continuera à faire de vous dans ce monde un honnête homme. « l leva la main pour m'absoudre. Cette seconde fois, le bras foudroyant ne fit descendre sur ma tête que la rosée céleste. J'inclinai mon front pour la recevoir, elle pénétra dans mon cœur; ce que je sentais participait de la félicité des anges. J'allai me précipiter dans le sein de ma mère qui m'attendait au pied de • l'autel. Je ne parus plus le même à mes maîtres et à mes camarades; je marchais d'un pas léger, la tête haute, l'air radieux, dans tout le triomphe du repentir.

Je parus le lendemain à cette cérémonie touchante et sublime, dont j'ai vainement essayé de tracer le tableau dans le Génie du christianisme. J'aurais pu y retrouver mes petites humiliations accoutumées : mon bouquet et mes habits étaient moins beaux que ceux de mes compagnons; mais ce jour-là tout fut à Dieu et pour Dieu. J'approchai de la sainte table avec une telle ferveur que je ne voyais rien autour de moi. Je sais parfaitement ce que c'est que la foi par ce que je sentis alors. La présence réelle dans le saint sacrement m'était aussi sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut déposée sur mes lèvres; je me sentis comme tout éclairé en dedans. Je tremblais de respect, et la seule chose matérielle qui m'occupât était la crainte de profaner le pain sacré en le laissant toucher à mon palais comme une autre nourriture. Je conçus encore le courage des martyrs; car j'aurais pu dans ce moment confesser la foi au milieu des plus cruels supplices. J'aime aujourd'hui à me rappeler ces saintes félicités qui précédèrent de bien peu d'instants dans mon âme les tribulations du monde.

En comparant ces pieuses ardeurs aux transports insensés que je vais peindre, en voyant le même cœur éprouver dans l'intervalle de quelques mois tout ce que l'innocence et la religion ont de plus doux, de plus salutaire, et tout ce que les passions ont de plus séduisant et de plus funește, on choisira des deux joies, et l'on verra de quel côté il faut chercher le bonheur et surtout le repos.

Huit jours après ma première communion, je quittai le collége de Dol. Il me reste de cette maison un agréable souvenir : quelque chose de notre • enfance s'attache aux lieux embellis par elle, comme une fleur communique son parfum aux objets qu'elle a touchés.

Je m'attendris encore aujourd'hui en songeant a la dispersion de mes premiers camarades et de mes premiers maîtres. L'abbé Leprince, nommé à un bénéfice auprès de Rouen, ne vécut que peu d'années. L'abbé Égaux obtint une cure considérable dans le diocèse de Saint-Malo, et j'ai vu mourir le bon principal Porcher, chanoine de Dol, au commencement de la révolution. Il était instruit, doux et simple de cœur; la mémoire de cet obscur Rollin me sera toujours chère et vénérable.

Je trouvai en arrivant à Combourg de quoi nourrir ma piété : c'était une mission. J'en suivis les exercices, et je reçus la confirmation sur le perron du château, avec les petits paysans et les petites paysannes, de la main de l'évêque de Saint-Malo. Après cela on planta une croix en souvenir de la mission. J'aidai à la soutenir tandis qu'on la fixait sur sa base. Elle existe encore; de tout ce que j'ai planté à Combourg, une croix seule est restée debout, comme si je ne pouvais rien créer de durable que pour la douleur, ni marquer mon passage sur la terre autrement que par des monuments de tristesse. La croix de la mission s'élève devant la tour ou est mort mon père. Depuis trente années, elle n'a vu paraître personne aux fenêtres de cette tour, elle n'est plus saluée par les enfants du château. Elle attend en vain, chaque printemps, le retour du père et de la mère; elle ne voit revenir au toit de la famille que les hirondelles, compagnes de mon enfance et plus fidèles a leur nid que l'homme a sa maison. Heureux si, sans chercher ailleurs des orages, ma vie s'était écoulée inconnue au pied de la croix de la mission, et si mes cheveux n'eussent été blanchis que par le temps qui a couvert de mousse les branches de cette croix !

Je ne tardai pas à partir pour le collége de Rennes, ou je devais poursuivre mes études et surtout me fortifier dans les mathématiques sous un excellent maître, afin de subir ensuite l'examen à Brest pour être reçu garde de la marine.

M. de Fayolle était alors principal du collége de Rennes. On y comptait trois professeurs distingués : l'abbé de Châteaugiron pour la seconde, l'abbé Germé pour la rhétorique, et l'abbé Lemarchand pour la physique.

Le pensionnat était nombreux et les externes plus nombreux encore. Les études étaient fortes et bien suivies. Dans les derniers temps, Geoffroy et Ginguené, sortis de ce collége, auraient fait honneur à Sainte-Barbe ou au Plessis. Une chose assez singulière, c'est que le chevalier de Parny avait aussi étudié à Rennes, et que j'héritai de son lit dans la chambre qui me fut assignée.

Rennes fut pour moi une Babylone et le collége un monde. La multitude des écoliers, le nombre des maîtres, la grandeur des bâtiments, du jardin et des cours me paraissaient incroyables.

Je m'y habituai pourtant et je pris bientôt sur mes nouveaux camarades l'ascendant que j'avais eu à Dol sur mes anciens compagnons; il m'en coûta quelques combats : les petits Bretons sont d'une humeur fort belligérante. On se donnait des rendez-vous pour les jours de promenade dans le jardin des bénédictins appelé le Thabor; là on se battait : c'étaient de véritables duels. Nous nous servions de compas de mathématiques attachés au bout d'une canne, et nous en venions à une lutte corps à corps, plus ou moins dangereuse selon la gravité des cas; il y avait des juges du camp qui décidaient s'il échéait gage, et de quelle manière les champions devaient mener des mains. Pour que le combat cessât, il fallait qu'une des deux parties s'avouât vaincue. - Je retrouvai au collége mon ami Gesril, qui présidait, comme à Saint-Malo, à ces engagements. Il fut témoin pour moi dans une affaire que j'eus avec Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui eut l'honneur d'être la première victime de la révolution. II fut tué dans les rues de Rennes en se rendant avec son père à la chambre de la noblesse.

Je tombai sous Saint-Riveul ; je ne voulus jamais demander grâce, et je fus tellement maltraité que la peau de ma tête, décollée du crâne, était à demi arrachée avec mes cheveux. Je rencontrai aussi à ce collége deux hommes devenus depuis bien différemment célèbres : Moreau, le fameux général, et Limoëlan, auteur de la machine infernale, aujourd'hui prêtre en Amérique. Moreau avait cinq ou six ans de plus que moi et il était externe. Limoëlan, pensionnaire, était à peu près de mon ûge.. Saint-Riveul, Limoëlan, Gesril et moi, nous nous liâmes d'une étroite amitié. On a rarement trouvé à la même époque, dans une même province, dans une même petite ville et rassemblés sous le même toit, d'aussi singulières destinées. Je ne puis m'empêcher de raconter ici un tour d'écolier que joua au préfet de semaine mon camarade Limoëlan.

Le préfet avait coutume de faire sa ronde tous les soirs dans les corridors après la retraite, pour voir si tout était bien et si nous dormions paisiblement; il regardait à cet effet par un trou pratiqué dans chaque porte. Limoëlan, Gesril, Saint-Riveul et moi, nous couchions dans la même chambre.

D'animaux malfaisants c'était un fort bon plat.

Vainement avions-nous plusieurs fois bouché le fatal trou avec du papier; le préfet poussait le papier avec son doigt et nous surprenait sautant sur nos lits et cassant nos chaises.

Un soir Limoëlan, sans ‚nous communiquer son projet, nous engage à nous coucher et à éteindre la lumière. L'instant d'après nous l'entendons se lever, aller à la porte et puis se remettre au lit. Un quart d'heure après, voici venir le préfet sur la pointe du pied. Comme avec raison nous lui étions fort suspects, il s'arrête à notre porte, écoute, regarde, n'aperçoit point de lumière, croit le trou bouché, y'enfonce imprudemment le doigt..... Qu'on juge de sa colère! « Qui a fait cela? » s'écrie-t-il en se précipitant dans la chambre. Limoëlan d'éclater de rire et Gesril de dire en nasillant avec un air moitié niais, moitié goguenard : « Qu'est-ce donc, monsieur le préfet? Quand nous sûmes ce que c'était, nous voilà, Saint-Riveul et moi, à nous pâmer de rire comme Limoëlan, à nous boucher le nez et à nous cacher sous nos couvertures, tandis que Gesril, se levant en chemise, offrit gravement au préfet sa cuvette et son pot a l'eau. On ne put rien tirer de nous : nous fûmes héroïques. Limoëlan, en vrai conspirateur, avait bien jugé nos caractères. Il ne nous avait pas fait part de son dessein, dans la crainte que nous ne l'eussions désapprouvé. Mais il était sûr qu'une fois exécuté nous embrasserions sa fortune. Il n'affecta point non plus de se dénoncer lui-même, comme en pareil cas, si nous eussions été coupables, il se serait laissé soupçonner pour nous sauver. Il trouva tout simple que pour lui rendre le même service nous attirassions sur nous une partie du soupçon. Nous fûmes mis tous quatre en prison, au caveau, espèce de cellier humide et noir. On fut bientôt obligé de nous rendre la liberté. Saint-Riveul fit un trou sous une porte qui communiquait à la basse-cour, et engagea sa tête dans ce trou sans pouvoir la retirer. Un cochon accourut et pensa lui manger la cervelle. Gesril se glissa dans les caves du collége et mit couler un tonneau de vin, Limoëlan démolit un mur, et moi, grimpé comme Perrin Dandin dans un soupirail qui donnait du caveau sur la rue, j'ameutai la canaille par mes harangues. Le terrible auteur de la machine infernale, jouant ce tour de polisson à un préfet de collége, ne rappelle pas mal Cromwell barbouillant d'encre la figure d'un autre régicide qui signait après lui l'arrêt de mort de Charles I°r.

Quoique l'éducation fût très-religieuse au collége de Rennes, ma ferveur se ralentit. Le grand nombre de mes maîtres et de mes camarades multipliait les occasions de distraction et de chutes. Je me perfectionnai dans l'étude, du latin et je montrai encore plus de penchant pour la langue grecque. Je devins fort en mathématiques, pour lesquelles j'ai toujours eu beaucoup de goût. J'aurais fait un bon officier de marine ou de génie : en tout j'étais assez heureusement organisé. Sensible aux choses sérieuses comme aux choses agréables, j'ai prouvé que je pouvais écrire sur la politique comme sur les passions, j'ai commencé par la poésie avant d'en venir à la prose. Les arts me transportaient, j'ai surtout aimé passionnément la musique et l'architecture. Quoique prompt à m'ennuyer de tout, j'étais capable des plus petits détails, étant doué d'une longue patience. Quoique fatigué de l'objet qui m'occupait, mon obstination était plus forte que mon dégoût. Je n'ai jamais abandonné une affaire quand elle valait la peine d'être achevée. Il y a telle chose que j'ai poursuivie quinze et vingt ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le dernier jour que le premier.

Cette souplesse de mes facultés intellectuelles se retrouvait à tout. Je jouais bien aux échecs; j'étais adroit au billard, à la chasse, au maniement des armes; je dessinais passablement, je dansais de bonne grâce : j'aurais chanté agréablement si on eût pris soin de ma voix. Tout cela joint au genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n'ai jamais senti mon pédant, et ' qu'avec les facultés d'un homme de lettres je n'en ai cu ni l'air hébété, ni la gaucherie, ni les habitudes crasseuses, ni les mœurs bourgeoises, ni encore moins la triste envie et la sotte vanité.

Je passai deux ans au collége de Rennes; Gesril le quitta dix-huit mois avant moi, pour entrer dans la marine. Ma troisième sœur se maria dans le cours de tes deux années. Elle épousa le comte de Farcy, capitaine au régiment de Condé Infanterle, et s'établit avec son mari à Fougères, où déjà habitaient mes deux sœurs aînées, mesdames de Marigny et de Guébriac. Madame de Farcy était charmante et pleine de talents, surtout pour la poésie; c'était après Lucile celle de mes sœurs que j'aimais le mieux. Elle est devenue une sainte, après avoir été une des femmes les plus agréables de son siècle; l'abbé Carron a écrit sa vie.

On me fit venir à Combourg pour le mariage de Julie. Je vis là pour la première fois cette comtesse de Tronjoli, jeune chanoinesse, qui se fit remarquer par son courage sur l'échafaud. Cousine du marquis de la Rouërie, elle se trouva impliquée dans l'affaire de ce rival de la Rochejaquelein. Je n'avais encore vu la beauté que dans ma famille ; je restai dans une sorte d'étonnement inexplicable en l'apercevant sur le visage d'une femme étrangère. Chaque pas que je faisais maintenant dans la vie m'ouvrait une nouvelle perspective. J'entendais la voix lointaine et séduisante des passions qui venaient à moi, je me précipitais moi-même au-devant de ces sirènes, attiré par l'harmonie inconnue qui troublait mon cœur et m'appelait pour me perdre.

Peu de temps après le mariage de Julie, je partis pour Brest.

En quittant le grand collége de Rennes, je n'éprouvai point le regret que je sentis en sortant du petit collége de Dol; il en est peut-être des études comme des amours : ce sont les premières qui sont les plus belles. Il est probable aussi que, sans m'en apercevoir, je n'avais déjà plus cette fleur d'innocence qui nous fait trouver un charme à tout ce qui est innocent comme nous.

Mon frère m'embarqua dans la diligence de Rennes; on m'adressa à Brest à un de mes oncles maternels, le comte de Ravenel de Boisteilleul, chef d'escadre, qui n'est mort que depuis quelques années. Il a laissé deux fils, dont l'un, officier d'artillerie très-distingué, a épousé la fille unique de ma sœur la comtesse de Farcy. - En arrivant à Brest, je ne trouvai point mon brevet d'aspirant; je ne sais quel accident l'avait retardé. Je restai donc ce qu'on appelait soupirant et, comme tel, libre de toute étude régulière. Mon oncle me mit en pension une table d'hôte d'aspirants et me présenta au commandant de la marine, le comte Hector.

Maître de moi-même pour la première fois, je m'abandonnai à mon instinct solitaire. Je ne voyais que mes maîtres d'armes, de dessin et de mathématiques. Les trois quarts du jour je m'enfermais dans ma chambre, ou j'allais parcourir le port et me promener au bord de la mer.

Je n'avais encore vu qu'au lieu de ma naissance cette mer que je devais tant de fois traverser et rencontrer sur tant de rivages. En la retrouvant è Brest, je fus transporté ; elle était plus vaste qu'à Saint-Malo, elle se brisait à l'extrémité de la Bretagne; après ce cap avancé, il n'y avait plus rien qu'un océan sans bornes et des mondes inconnus : ma jeune imagination se jouait dans ces espaces immenses. Souvent, passant à Recouvrance et m'asseyant sur quelque mât qui gisait le long du quai, je regardais, la tête appuyée sur ma main, les occupations de la foule et les mouvements du port. Constructeurs, matelots, militaires, douaniers, forçats passaient et repassaient devant moi. Je voyais des voyageurs débarquer ou s'embarquer, des pilotes commander la manœuvre, des charpentiers équarrir des pièces de bois, des cordiers filer des câbles, des mousses allumer des feux sous des chaudières di goudron. On portait et l'on rapportait de la marine aux magasins et des magasins à la marine des balles de marchandises, des sacs de vivres, des trains d'artillerie. Ici des charrettes s'avançaient dans l'eau pour recevoir des chargements, l des palans enlevaient des fardeaux, tandis que des grues descendaient des pierres et que des machines creusaient le port. Les forts répétaient des signaux, des chaloupes allaient, venaient, de grands vaisseaux appareillaient ou rentraient dans les bassins.

Mon esprit se remplissait alors d'idées vagues sur la société, ses biens et ses maux. Je ne sais quelle tristesse me gagnait; je quittais le mât sur lequel j'étais assis, symbole d'une vie qui devait être, comme ce mât, battue par la tempête, et qui, comme lui, ne devait reposer qu'un instant au rivage. Je remontais l'espèce de torrent qui coule dans le port de Brest. J'arrivais à un détour ou le port disparaissait : là, ne voyant plus rien qu'une vallée solitaire, étroite et stérile, mais entendant encore le murmure confus de la mer et la voix des hommes, je me couchais au bord de la petite rivière. Tantôt regardant couler l'eau, tantôt suivant des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de moi, ou prêtant l'oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais dans la plus profonde rêverie; si le vent m'apportait le bruit du canon lointain de quelque vaisseau qui mettait la voile, je tressaillais et des larmes tombaient de mes jeux. Un jour j'avais dirigé ma promenade vers l'extrémité du port, du côté de la pleine mer. Il faisait chaud : je m'assis sur la grève et je m'endormis. Tout à coup je suis réveillé par des coups de canon; j'ouvre les yeux et j'aperçois la rade couverte de vaisseaux. C'était la grande escadre qui rentrait après la signature de la paix. Je restai ébahi du magnifique spectacle. Les vaisseaux manœuvraient sous voile, se couvraient de feux, faisaient des signaux, arboraient des pavillons. Ils présentaient la poupe, la proue, le flanc. Ceux-ci, jetant l'ancre, s'arrêtaient au milieu de leur course, comme par enchantement; ceux-là continuaient à se jouer sur les flots où ils laissaient une trace brillante. Rien ne m'a donné, dans ma vie, une plus haute idée du génie de l'homme. Il semblait partager en ce moment une partie de la puissance de Celui qui a dit à la mer : Tu n'iras pas plus loin : Non procèdes amplius. Tout Brest accourut sur le rivage; bientôt des chaloupes se détachent de la flotte et abordent au port. Les officiers dont elles étaient remplies, le visage brûlé et noirci par le soleil, avaient l'air étranger qu'on apporte des pays lointains, et quelque chose de gai, de content, de fier, de hardi comme des hommes qui venaient de rétablir l'honneur du pavillon blanc. C'était ce corps de la marine si méritant, si distingué, si illustre, qui, échappé aux coups de l'ennemi, devait périr sous ceux des Français.