III Madame Récamier (suite 6)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris E. Fasquelle, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A deux heures, Chateaubriand arrivait. Il tenait à la main, enveloppé dans un mouchoir de soie, son manuscrit. Il le remettait à Ampère ou à Charles Lenormant. Et puis, ému è la pensée de lui-même, il allait s'asseoir à la place qu'on lui avait gardée. Le silence augmentait; la lumière du soleil de mars n'entrait qu'au travers de fins rideaux bleus. Et la lecture commençait.
La lecture déroulait en ondes lentes les années lointaines. Elle évoquait ces tableaux anciens, le château de Combourg, la grève de Saint-Malo où un petit Chateaubriand joue comme un diable avec de rudes gamins; elle évoquait ce doux visage de tristesse et de poésie, Lucile de Chateaubriand, frêle et livrée au désespoir mélancolique; elle évoquait les courses américaines, Atala, Céluta, les soirées de lune et de rêverie dans les solitudes d'outre-mer; elle évoquait l'armée des princes, la pauvreté de l'exil; et puis elle évoquait aussi Pauline de Beaumont, dont le cœur brûla l'inquiète poitrine.
Ainsi se succédaient les années, les paysages, les figures. Tout cela, une seconde, apparaissait et puis s'anéantissait de nouveau dans le silence que couvraient de nouvelles paroles.
Imaginons l'émoi de René qui assiste à ce défilé interminable, et rapide pourtant, de sa destinée où se mêlent tristesse et joie, gloire et frivolité, orgueil surtout, orgueil et mort. Il n'a pas dit, d'un bout à l'autre de ses Mémoires, la vérité. Non, il a veillé au bel arrangement de sa légende. Et maintenant, pendant qu'on lit à haute voix ces Mémoires, je crois qu'il note au passage les embellissements artificiels dont il a orné son image. Je le crois ; je le vois sourire. Et je n'en suis pas sûr : la poésie et la réalité, adoucies par le temps, se fondent à merveille, dans son livre et dans son souvenir sans doute. Et ses yeux regardent, en pensée, l'image : il se demande s'il l'a faite assez belle. Pour le savoir, il regarde Juliette.
Elle, la déesse immobile, sent l'admiration recouvrir, pour elle, tout le détail de cette destinée tumultueuse, où tant de choses l'attristeraient, si le héros n'était pas devenu un demi-dieu qu'il ne faut pas juger comme un autre homme.
Ils se regardent, elle et lui, qui se sont aimés jadis ardemment, avant de rentrer dans l'ordre souverain.
Il y a tout de même, dans leurs regards, une infinie tendresse et la reconnaissance extrême de deux êtres qui ont uni leurs solitudes d'âmes extraordinaires et qui ne pouvaient attendre ce bienfait que l'un de l'autre.
La véritable vieillesse vint, à pas de loup, comme fait la nuit, l'insidieuse nuit, qui peu à peu s'approche, décolorant les objets avant de les ensevelir.
En 1837, Mme de Chateaubriand fut malade. Chateaubriand lui-même était fatigué. Les médecins leur conseillèrent un peu de repos à la campagne-Ils partirent pour Dieppe. Mais, en chemin, Chateaubriand songea qu'il y avait là-bas des élections et que la beauté de la mer en serait gâtée. Ils s'arrêtèrent à Chantilly. Peut-être, obscurément, Chateaubriand préféra-t-il, au souvenir de l'escapade qu'il avait tentée avec la gentille Mme de G..., le souvenir de Juliette et le séjour qui avait abrité les voluptueux préludes de leur tendresse. Il la re. gretta. Au milieu de la forêt si belle, au bord des eaux et dans les jardins abandonnés, il eut, pensant à elle, « le cœur navré ». La mémoire du grand Condé, celle de Bossuet, celle de Marguerite de Montmorency, celle du vainqueur de Lens, celle aussi de ce « pauvre jeune homme », le duc d'Enghien, l'accompagnaient dans ses promenades. Il s'attristait sur le passé, sur cette gloire inutile. On vendait aux enchères le parc et les bois, dans l'hôtel même où il était, « à cent et un coquins qui vont m'empêcher de dormir v... Il écrivit à Juliette : « Je n'ai eu qu'une pensée en me promenant dans ces bois, en voyant de longues percées traversant arbres après arbres, c'était vous1... » Ainsi se mêlaient dans sa mélancolique rêverie les journées augustes de l'histoire et les journées charmantes de son amour; elles se confondaient, le voisinage des unes glorifiait les autres et le même sentiment de la mort prochaine, évoqué par l'emblème des arbres qu'avait marqués le bûcheron, présidait au jeu divers de ses pensées.
1. EDMOND BIRÉ, Les dernières Années de Chateaubriand, p. 259. Lettre du 31 octobre 1837. ↩
Septuagénaire, il soignait encore sa toilette, pour les visites qu'il faisait à Juliette. On le voyait cheminer parmi la foule, petit vieillard élégant, habille d'une redingote noire assez courte, le pantalon maintenu sur la chaussure par des dessous de pieds, la cravate soignée, des gants, une badine d'ébène à la main. La tête, un peu inclinée sur l'épaule, était fort belle : osseuse, quasi ascétique, les tempes saillantes, le front magnifique, dénudé au milieu, mais couronné d'épais cheveux blancs; et, sous les sourcils touffus, le regard était doux, triste, énergique et souverain.
Il venait tous les jours à l'Abbaye-au-Bois; c'était le refuge de sa mélancolie.
Il détestait de vieillir. Un jour, au commencement de l'hiver de 1839, il y avait un peu de monde, chez Mme Récamier. Mlle Rachel était là, toute jeune et déjà renommée pour avoir été, dans Les Horaces, une Camille surprenante; mais elle ignorait absolument le monde et il fallut que la bonne Mme Ancelot l'instruisît à l'écart de ce qu'était Mme Récamier1!. Elle lut à ravir une scène de Polyeucte et puis elle récita la prière d'Esther. Chateaubriand, « ému mais ralenti par l'âge » se souleva difficilement. Il s'approcha de la jeune fille et, « lui prenant affectueusement les mains » il lui dit d'une voix faible : - « Quel chagrin de voir naître une si belle chose, quand on va mourir!.. » II le dit, assurément, de toute son âme, avec la sincérité qu'il avait, en somme, le plus souvent et avec cet imperceptible cabotinage qu'il employait volontiers pour ajouter à ses sentiments quelque chose de vif et de remarquable.
1. ÉDOUARD HERRIOT, Madame Récamier et ses amis, tome II, p. 335. ↩
La petite actrice ne se laissa pas intimider et elle répondit : « Mais, monsieur, il y a des hommes qui ne meurent pas2...
2. Comte DE MARCELLUS, Chateaubriand et son temps, p. 134. Voir aussi : JUSTIN BONNAIRE, Ode à M. le vicomte de Choteaugriand (brochure, Nancy, 1839). ↩
Elle dit cela du même ton « animé et pénétrant » • qu'elle avait eu pour réciter la prière de la jeune Israélite, comme si elle continuait d'invoquer le ciel. On peut croire que Chateaubriand aima cette repartie. Cependant, la promesse de l'immortalité ne le consolait pas de la mort.
En 1840, Mme Récamier s'absenta quelques semaines, pour aller prendre les eaux d'Ems. Chateaubriand, loin d'elle et de son amitié tutélaire, fut éperdu. Il lui écrivit : « Vous êtes partie, je ne sais plus que faire. Paris est le désert, moins sa beauté... Où vous manquez, tout manque... Vous ne m'écrire? pas. Moi, je vous écrirai, quoique pouvant à peu: former une lettre. Le vieux chat ne peut plus jeter sa griffe qui se retire. Je rentre en moi. Mon écriture diminue, mes idées s'effacent; il ne m'en reste plus qu'une : c'est vous1!. »
1. EDMOND BIRÉ, Les dernières Années de Chateaubriana, p. 301. Lettre du 19 juillet 1840. ↩
Suivons-le d'année en année. C'est le déclin majestueux et pathétique du soleil, après un jour mêlé de rayons et d'orages.
En 1841, comme Ampère allait en Grèce, Chateaubriand lui écrivit : « Faites bien mes adieux au mont Hymette, où j'ai laissé des abeilles; au cap Sunium, où j'ai entendu des grillons; et au Pirée, où la vague venait mourir à mes pieds dans le tombeau de Thémistocle... Il me faudra bientôt renoncer à tout. J'erre encore dans ma mémoire, au milieu de mes souvenirs; mais ils s'effaceront... Vous n'aurez retrouvé ni une feuille des oliviers ni un grain des raisins que j'ai vus dans l'Attique. Je regrette jusqu'à l'herbe de mon temps. Je n'ai pas eu la force de faire vivre une bruyère... »
Je n'ai pas eu la force de faire vivre une bruyère, — je ne sais pas s'il y a, dans toutes les littératures, une telle phrase de détresse; je ne sais pas s'il y a une telle phrase de désespoir définitif, dans les prophètes de Jérusalem qui ont le plus terriblement dénoncé l'inutilité de vivre et d'agir. Et voilà le chagrin dernier de l'homme qui peut-être a le plus ardemment rêvé d'éterniser ses minutes : il avait mis tout son génie à les entourer des bandelettes tutélaires qui gardent contre la corruption les insignifiantes momies... Et, quoi? il n'a pas pu faire vivre une bruyère... Mais cela eût été l'œuvre d'un dieu. Cette mélancolie est celle d'un dieu orgueilleux et qui a manqué à sa tâche.
Il vieillit. La goutte lui tourmente les mains et les jambes. Il se traîne plutôt qu'il ne marche. A peine, du rez-de-chaussée qu'il habite rue du Bac, va-t-il jusqu'à l'étroit jardin où trois douzaines d'oiseaux sont en cage, « à l'abri des chats et de la politique!». Il lui faut des bâtons; il lui faut un domestique qui le soutienne, qui l'aide à monter l'escalier de Juliette.
La politique le dégoûte et il ne prévoit que malheur. Un jour, à l'Abbaye-au-Bois, vint le jeune Victor de Laprade. Celui-ci avait encore l'âge où l'on peut compter sur les progrès d'une société démocratique2. Il énonça son idéal, avec une confiance éloquente. Chateaubriand l'écouta, souriant avec chagrin. Puis il parla. Il prophétisa la chute du trône de Juillet, l'avènement de la démocratie; mais cette
2. E. BIRÉ, L. L, P. 383. ↩
1e pâtre de les dembres ne de de caserand, p. 361 (Lettre du 10 février 1844).
démocratie serait abjecte : lutte des appétits et des convoitises, et puis « le repos dans la stupidité d'une demi-barbarie, de vastes pâturages où des troupeaux humains brouteraient une herbe épaisse, le front bas et sans jamais regarder le ciel »...
De telles méditations attristaient, alourdissaient sa pensée. Il parla de moins en moins.
En même temps, il devint sourd, ou peu près. Entre le monde extérieur, où jadis il était si allègre, et lui qui se cantonnait en lui-même, une muraille se bâtissait. Et Juliette devint aveugle, ou à peu près. Ainsi, l'un et l'autre, ils n'avaient plus guère de communication : chacun d'eux entrait dans une solitude annonciatrice de la mort qui est la solitude définitive.
Tout de même, et c'était le dernier mouvement de leur cœur, ils voulaient encore être ensemble, - être seuls l'un près de l'autre. Et le vieux Chateaubriand se faisait porter à l'Abbaye-au-Bois. A cause de la cataracte dont souffrait Juliette vieillie, les rideaux étaient clos. Il fallait cheminer dans une obscurité que seule animait la voix, la pauvre et charmante voix de l'aveugle, toute enfoncée dans son fauteuil que garantissait un grand paravent Louis XV. Mais René n'entendait presque plus cette voix qui lui était douce et amicale, cette voix qui l'avait tant ému, cette voix dont les bribes qui arrivaient à ses oreilles semblaient venir du passé mort, des abîmes du temps lointain. Et il n'avançait qu'à tâtons, majestueux, triste et cérémonieux.
Il s'installait dans un autre fauteuil. Et ainsi, face à face, le roi du génie et la reine de la beauté, malades et vieux, demeuraient longtemps l'un auprès de l'autre, silencieux, sans plus rien dire. Ils s'étaient tout dit. Et le commun voisinage leur allégeait la pensée de l'éternité.
J'appelle éternité leur rêve, faute de savoir comment le définir. Il n'est pas facile d'entrer dans le secret d'un tel silence.
En 1846, pour qu'on lui fit l'opération de la cataracte, Juliette alla s'installer à Passy. Chateaubriand y venait tous les jours. Le 16 août, il n'arriva point ; et, le 17, il écrivit à son amie : « Me voilà arrêté; j'étais descendu hier au Champ-de-Mars, quand mes deux rosses, faisant les fringantes, se sont emportées et m'ont un peu traîné. Je ne puis donc aller vous voir aujourd'hui. Adieu donc jusqu'à demain, si je me trouve un peu bien et si je puis remuer. » Il s'était cassé la clavicule. Juliette revint aussitôt à Paris, remettant à plus tard son opération, afin de soigner son ami.
A partir de cette époque, Chateaubriand fut tout à fait incapable de marcher. Quand il allait à l'Abbaye-au-Bois, on le portait de sa voiture au salon; et alors, on le plaçait sur un fauteuil qu'on roulait jusqu'à la cheminée. Il souffrait de ses infirmités, et il en souffrait dans sa coquetterie.
Le 9 février 1847, Mme de Chateaubriand mourut. On l'enterra dans la chapelle de l'Infirmerie Marie-Thérèse. A la mort de cette femme « distinguée par l'exercice des bonnes œuvres qu'inspire la religion », Chateaubriand eut beaucoup de chagrin, il me semble. Dans l'état de tristesse où il languissait, cet événement l'affligea. Il mit la main à sa poitrine et dit à l'abbé Deguerry : « Je viens de sentir la vie atteinte et tarie dans sa source; ce n'est plus qu'une question de quelques mois... » Évidemment, il songeait là surtout à lui, mais cette fois à l'occasion de Mme de Chateaubriand. Cela ne lui était pas arrivé en maintes circonstances. Détaché maintenant de quelques-uns des plaisirs qui l'avaient le plus diverti, il ressentait plus intimement l'émoi des heures nouvelles et dernières. Il était prompt à s'attendrir et à se désespérer plus sincèrement que jamais.
De plus en plus, son orgueil s'est tourné vers la religion. La littérature ne l'intéresse plus. Il songe à la mort. Le voyage, dit-il, a été long; et il est las. Il a écarté toutes les chimères et il n'est plus qu'un croyant simple qui éloigne les tentations de l'esprit.
Un jour, à l'Abbaye, Lamennais tâcha d'entamer une controverse religieuse avec l'auteur du Génie du Christianisme. Chateaubriand l'interrompit d'un geste brusque : « Ah! de grâce, mon cher ami, n'engageons point de discussions théologiques. Je m'en tiens à mon credo et j'y trouve ma consolation1!!i
1. Comte DE MARCELLUS, Chateaubriand et son temps, p.O• 11 ↩
Au mois de juin 1847, quatre mois après Mme de Chateaubriand, mourut Ballanche. Mme Récamier, qu'on venait d'opérer de la cataracte, arracha le bandeau de ses yeux et alla veiller au chevet de son vieil adorateur. Bientôt, elle fut tout à fait aveugle.
Chateaubriand lui offrit de l'épouser. Elle refusa, disant : « Un mariage, pourquoi? à quoi bon? A nos ages, quelle convenance peut s'opposer aux soins que je vous rends? Si la solitude vous est une tristesse, je suis toute prête à m'établir dans la même maison que vous... Si nous étions plus jeunes, je n'hésiterais pas, j'accepterais avec joie le droit de vous consacrer ma vie. Ce droit, les années, la cécité me l'ont donné... › Elle ajoutait : « Ne changez rien à une affection parfaite. »
Au mois de juillet de cette année 1847, elle fut malade. L'opération qu'elle avait subie, tant de tourments et puis cette alarme pénible de vieillir et de s'en apercevoir, tout cela qui était sans espoir la mit dans un cruel état de souffrance. Il fallut qu'elle consentît à partir pour la campagne. Sa nièce, Mme Lenormant, l'accompagnait. Chateaubriand supporta mal cette solitude où il restait. Il écrivit : « C'est grand dommage, d'être toujours séparés. Hélas! quand nous reverrons-nous? Je pense toujours qu'il ne faut jamais se quitter, car on n'est pas sûr de se revoir. Ma santé est bonne, mais elle sera meilleure quand vous reviendrez. Revenez donc vite : j'ai grand besoin de ne plus vous quitter.. »
C'est un peu égoïste; mais ce genre d'égoïsme est la forme la plus simple et la plus naturelle de la tendresse. Et puis, il finissait ainsi : « Adieu, adieu et toujours adieu; c'est là ce dont se compose la vie ». C'est vrai qu'il avait dit, dans sa longue vie, beaucoup d'adieux. Jadis, ils ne lui étaient pas extrêmement pénibles, parce qu'ils coïncidaient, en somme, avec des bonjours. Désormais, non. Les attaches plus anciennes qu'il devait rompre lui étaient, à la rupture, plus douloureuses. Il voyait la solitude se faire autour de lui qui supportait de moins en moins facilement d'être seul.
Cependant, il n'avait pas encore fini tout à fait de voyager. A l'automne, il partit pour aller voir son vieil et cher ami Hyde de Neuville, - l'ami de Blanca, une quarantaine d'années plus tôt!... Il passa quelques jours à Lestang. Ensuite, le 2 octobre, il écrivit à son hôte : « Me voilà aux confins de la Bretagne... Il n'y a rien, que moi, qui change dans tout cela; c'est un grand malheur, mais il n'y a rien à y faire... Nous emportons tous nos regrets avec nous. Ils sont bien profonds, je vous assure. Je voudrais bien passer ma vie avec vous... » Comme il est triste et' comme il est désemparé! Naguère si jaloux de son indépendance, comme il a besoin de secours !... Je voudrais bien passer ma vie avec vous... Naguère, il n'y eut pas un être au monde, ni sa femme, ni aucune femme, sage ou folle, et fût-ce Juliette Récamier, la plus belle de toutes, non, pas un être avec lequel il prît volontiers le parti ou le sérieux engagement de passer toute sa vie. Maintenant, il a trop peur de cette solitude que lui serait l'indépendance; et puis, « toute sa vie », ce n'est pas grand'chose, ce n'est pas plus longtemps que ce qu'il a donné aux divers objets de sa ferveur.
Il écrivait encore à son vieil ami et terminait ainsi sa lettre : « Bien à vous, je vous le jure. Mettez, je vous en prie, tous mes remerciements aux pieds de mes jeunes reines et qu'elles reconnaissent les vœux d'un vieux serviteur qui leur a consacré sa vie... » Il est encore galant, courtois avec les dames, cérémonieux et gentil. Même, il a conservé l'habitude gracieuse de dire, et probablement de croire, qu'il consacre sa vie aux toutes dernières femmes qu'il a vues. Seulement, il ne dit plus « sa vie et le monde »; il se contente de sa vie, laquelle n'est plus un cadeau bien durable.
A mesure que les jours passaient, des tristesses nouvelles arrivaient. On dut faire à Mme Récamier une seconde opération de la cataracte. La première, faite à un œil, n'avait pas donné de résultats; on essaya d'opérer l'autre œil, et ce fut i peu près inutile.
L'Abbaye-au-Bois, au mois de février 1848, la voici, d'après les Derniers souvenirs du comte d'Estourmel1: « On ne pénètre qu'à tâtons dans le grand salon de l'Abbaye-au-Bois; les volets, les rideaux sont fermés et le jour de la porte ne suffirait pas à guider vos pas, si la douce voix de la pauvre aveugle n'aidait à vous diriger vers le grand paravent qui abrite son fauteuil. Vos yeux restent quelque temps voilés comme les siens; mais vous êtes en pays ami; et vous reconnaissez les voix de M. Ampère, de M. Brifaut. Hélas! on ne peut plus entendre celle de M. Ballanche, et l'on n'entend presque plus jamais celle de M. de Chateaubriand. Il reste enveloppé dans son immuable taciturnité. » Quelle poignante impression de fin de vie! Ce silence final est angoissant. Ce silence et cette obscurité donnent le sentiment de la mort qui commence. Et, tous ces personnages illustres, elle et lui plus que les autres, émouvants et un peu théâtraux naguère quand ils étaient les héros de la comédie et du drame le plus en vogue, n'ont-ils pas l'air - on ose à peine le dire - n'ont-ils pas l'air, dans ce silence et cette obscurité, de répéter pour le tombeau?...
1. Comte D'ESToURMEL, Derniers souvenirs, PP. 17 et suiv. ↩
Quelquefois, s'il n'y a que très peu de monde, Chateaubriand se met à réciter des vers, jusqu'au moment où la mémoire lui manque. Et alors, Mme Récamier continue.
Dans les derniers mois, il reçut de temps en temps rue du Bac une petite société de quatre ou cinq personnes, toujours les mêmes, Mme Récamier, la comtesse Caffarelli, Ampère, Noailles, Loménie. Il recevait dans sa chambre à coucher, simple comme une cellule, avec son petit lit de fer entouré de rideaux blancs et protégé d'un crucifix. Deux fenêtres donnaient sur un petit jardin plein d'ombre et de silence, voisin de l'admirable jardin des Missions étrangères. Au mur, il y avait une Sainte Famille de Raphaël, copiée par Mignard. Sur la cheminée, deux statuettes, l'une qui représentait M. de Fitz-James et l'autre Velléda. Sur les meubles, des livres épars; au pied du lit, une caisse de bois blanc, dont la serrure était détraquée : dans cette caisse, le manuscrit des mémoires.
En 1847, on en fit encore plusieurs lectures. Chateaubriand, assis dans un fauteuil, les regards dirigés vers la fenêtre et le jardin, écoutait. Ecoutait aussi, avec angoisse, émerveillement, Juliette Récamier, qui était arrivée « les bras un peu tendus en avant » selon le geste habituel des aveugles.
Le 24 février 1848, Louis de Loménie survint, annonçant que la France était entrée en république. Chateaubriand garda le silence, mais il sourit. Et ce sourire, que je me figure tout plein de tristesse, signifiait une prescience qui vérifiait sa prophétie. Un peu plus tard, il dit : « C'est bien; cela devait arriver. »
Béranger, à son tour, parut. Chateaubriand dit, et, je suppose, avec une sorte de mépris : « Eh! bien, vous l'avez, votre république?... - Oui, je l'ai, répondit Béranger; mais j'aimerais mieux encore la rêver que la voir1!...i • Juliette Récamier ne quittait presque plus Chateaubriand. Elle ne le voyait pas. Il ne l'entendait presque pas; il s'enfonçait de plus en plus dans le silence où bientôt il dormirait.
1. C'est, déjà, le mot magnifique de notre Forain : • Elle était si belle, sous l'Empire!... » L'anecdote de Chateaubriand et de Béranger est racontée par COLLOMBET, Chateaubriand, sa vie et ses écrits (Lyon et Paris, 1851), p. 352. ↩
Les journées de juin l'agitèrent et la mort de l'archevêque de Paris le remua. Il dut s'aliter.
Le 2 juillet, un dimanche, il demanda le prêtre. Il reçut le viatique, « non seulement avec sa pleine et parfaite connaissance, mais encore avec un profond sentiment de foi et d'humilité »
Le lendemain, 3 juillet, il dicta ceci à son neveu : «Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs et généralement aux principes conservateurs du bien... » Il se fit relire ces lignes. Puis, il voulut les relire lui-même, de ses yeux qui allaient mourir. Alors, il fut tout à fait tranquille, ayant mis en ordre toutes choses et les affaires de sa conscience. Et il attendit la mort.
Juliette Récamier se tenait à son chevet de moribond. Quelquefois, comme le chagrin la suffoquait, elle sortait un instant. Chateaubriand la regardait s'éloigner. Et il ne la rappelait pas; il continuait à se taire, mais « avec une angoisse où se peignait l'effroi de ne plus la revoir1 »
1. Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, tome II, p. 563. ↩
Elle fut là quand il mourut, le 4 juillet. Il y avait aussi le comte Louis de Chateaubriand, l'abbé Deguerry, curé de Saint-Eustache, et la supérieure de l'Infirmerie Marie-Thérèse. Il mourut à huit heures un quart du matin.
Juliette était là, dans cette petite chambre pauvre qui ressemblait à une cellule de couvent, dans cette petite chambre et auprès de ce lit de fer où s'apaisait, où s'endormait pour l'éternité incertaine cette âme de tempête.
Les dernières heures, comme Chateaubriand ne parlait plus et comme Juliette était aveugle, Juliette ne savait pas où en était cette aventure de mort. Elle non plus ne parlait pas; elle participait à ce silence qui préludait au silence final.
Et elle ne vit pas que Chateaubriand mourait. Mais elle l'entendit, lorsque les prières se turent.
Ainsi mourut René, en compagnie peu nombreuse de tendresse et de piété. Dans la petite chambre et dans le lit de fer, il n'y eut plus rien, que le silence et le repos. Seule durait une mémoire terrible et alarmante, qui n'a pas fini d'inquiéter les âmes, de les séduire et de les tourmenter.
Après la mort de Chateaubriand, Mme Récamier ne pleura point; sa douleur n'eut pas de révolte et son désespoir était calme à cause de la certitude qu'elle avait de ne pas survivre longtemps1!. Elle devint étrangement pâle et prit le deuil. A l'heure où d'habitude René venait la voir, si la porte s'ouvrait, elle tressaillait; aveugle et fidèle aux souvenirs, elle avait des apparitions soudaines de son ami.
1. Tous ces détails, je les emprunte aux Souvenirs de Mme LE-NORMANT, tome II, pp. 564 et suiv. ↩
Elle désirait de mourir. Cependant, elle craignit le choléra, pour la laideur de ce mal. Elle quitta l'Abbaye-au-Bois et alla s'installer chez sa nièce, Mme Lenormant. C'est là qu'elle mourut, le 11 mai 1849, emportée par le choléra. Mais, par une exception remarquable, l'affreuse maladie qui la tuait n'altéra point son visage. Elle eut dans la mort une surprenante beauté; « ses traits, d'une gravité angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune contraction, aucune ride, .et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut accompagnée d'autant de douceur et de grâce »
Pour la tombe de Juliette, un poète de l'Anthologie aurait trouvé l'inscription la plus digne de cette femme singulière et dont l'aventure ici-bas fut non-pareille. Il aurait dû, en peu de mots, dire que Juliette avait été la femme la plus belle de son temps, la plus aimée, la plus coquette et celle aussi qui avait su, le plus d'années, fixer l'âme du plus beau comme du plus frivole génie d'alors. Et l'âme de Juliette vivrait en deux lignes bien rythmées, de mots choisis, d'une mélodie douce, élégante, mémorable et pure comme elle.
Vers l'époque où Juliette et René promenaient leur royal amour sous les ombrages de Chantilly, Adalbert de Chamisso, poète et botaniste, lit, avec le chancelier comte de Roumantzof, un grand voyage de découvertes autour du monde. Un jour, leur vaisseau, le Rurik, ayant longé de singuliers parages, aborda dans une île dont il n'existait aucune indication sur les cartes. L'équipage prit terre et crut bientôt apercevoir que nul navire d'un pays civilisé n'avait encore jeté l'ancre en ce climat. L'île était habitée d'une peuplade aux mœurs très douces et qui adorait une idole. Adalbert de Chamisso put voir l'idole. C'était une gravure encadrée, un merveilleux visage qui souriait. Et Adalbert de Chamisso reconnut les traits charmants de Juliette Récamier, tels qu'Isabey les avait peints.
L'on ne sut pas comment cette image était arrivée en cette île perdue. Les indigènes ne le disaient pas, car l'origine des dieux est un mystère que la piété des fidèles ignore volontiers.
Mais le chevalier de Cussy, à qui cette anecdote précieuse fut racontée par Chamisso lui -même et qui l'a consignée dans ses Souvenirs1!, la commente ainsi : « Cette circonstance est un exemple de l'empire que la beauté réelle peut exercer sur l'esprit et le cœur des hommes. »
1. Souvenirs du chevalier de Cussy, tome I, p. 245. ↩
Il est permis de supposer que l'idole jolie sourit encore à ses adorateurs rouges ou noirs, coiffés de plumes probablement et analogues à ces bons sauvages qui furent les compagnons d'Atala et de Celuta, et que la religion de Juliette est, là-bas, constituée pour longtemps, car le culte des dieux lointains dure au delà d'un siècle.
IV