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L'Enchanteur 1768—1848
Histoire des principaux écrivains français Début du livre (suite 5)

Début du livre (suite 5)

Histoire des principaux écrivains français · 23 min de lecture · p. 85–106 · chapitre 5 sur 9

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Delagrave, 1878, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En revanche, que de choses sont indignes de l'auteur de l'Itinéraire ! Telle est cette phrase, qui n'est pas la seule tache: « Législatrice du monde, Rome assise sur la pierre de son sépulcre, avec sa robe de siècles, projette le dessin irrégulier de sa grande figure dans la solitude lactée. » C'est du galimatias.

De retour à Paris, Chateaubriand ne tarda pas à reconnaître l'impossibilité de renverser l'odieuse monarchie de Juillet. Alors il tomba dans un profond découragement; il se retira du monde et partagea son temps entre ses travaux littéraires et la société de quelques amis. Isolé de l'ancien parti royaliste par sa longue et violente opposition, il accueillit avec un singulier empressement quelques amitiés démocratiques, qui lui attiraient de la popularité. Il voyait entre autres nouveaux amis le brillant journaliste républicain Carrel, le célèbre astronome Arago, le poëte Béranger, qui avait chansonné le trône, l'autel et tout l'ancien régime, Lamennais, qui brûlait alors ce qu'il avait adoré et qui maudissait en style biblique les rois, les grands et les prêtres. Une femme entreprit de guérir l'esprit malade, la misanthropie chagrine du grand poëte. C'était madame Récamier, fille d'un ancien administrateur des postes et veuve d'un banquier lyonnais ruiné. Cette femme, séduisante par la beauté, la grâce, l'esprit, la bonté, s'était vu rechercher en mariage par le prince Auguste de Prusse, le duc Matthieu de Montmorency, le duc de Laval, le philosophe Balanche, et J.-J. Ampère, plus jeune qu'elle de vingt-trois ans. Coquette habile, satisfaite d'être admirée, adorée, elle avait refusé ces brillants hommages, et avait su changer ses adorateurs en amis dévoués et respectueux. Elle vivait alors retirée au couvent de l'Abbaye-aux-Bois, rue de Sèvres, où elle réunissait un groupe d'hommes distingués dans les lettres et la politique. Son salon devint le dernier asile de l'insurmontable ennui de Chateaubriand. Pendant plus de vingt ans, elle dépensa des trésors de tendresse, de dévouement, de générosité, pour panser les blessures de ce cœur ulcéré, distraire ses tristesses, dissiper sa mélancolie morose, et supporta avec une patience angélique ses prétentions, son humeur fantasque, ses tyranniques exigences. Chateaubriand, tout égoïste et tout orgueilleux qu'il était, sentait le prix de ce dévouement si tendre et si ingénieux. Il ne pouvait se passer de celle qu'il appelait sa Béatrix. Il le lui disait dans une pièce de vers, qui se terminait par cette strophe gracieuse :

Jusqu'à mon dernier port, douce et charmante étoile, Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau ; Et quand tu cesseras de luire sur ma voile,

Tu brilleras sur mon tombeau.

Il est douteux cependant que ce superbe égoïste ait rendu à celle qu'il appelait sa Béatrix ce qu'il recevait d'elle en affection.

Au milieu des préoccupations et des luttes politiques, Chateaubriand avait trouvé le temps, la force et la liberté d'esprit de se livrer à des travaux littéraires. En 1825, il avait écrit, à la prière de Charles X, des Mémoires sur la Vie du duc de Berry, véritable panégyrique, inspiré par le royalisme le plus sentimental. La même année, il avait publié les Natchez, qu'il avait composés pendant son voyage d'Amérique, et dont il avait tiré les épisodes d'Atala et de René et plusieurs descriptions insérées dans le Génie du christianisme. Il y raconte les malheurs des Natchez, nation sauvage de la Louisiane. C'est un ouvrage bizarre, où il peint l'Amérique en style d'Homère et la France dans le style des Peaux-Rouges. Le principal défaut est la double forme du livre. La première partie est une espèce d'épopée avec invocation, exposition, fictions, merveilleux mêlé à des événements modernes, division en livres ou chants, prose poétique ayant toutes les hardiesses de la poésie. La seconde partie, bien supérieure à la première, est un roman écrit en prose ordinaire. En 1826, Chateaubriand avait donné une nouvelle édition de son Essai sur les Révolutions, accompagnée de notes nombreuses, où il corrigeait sévèrement les erreurs de ce livre, jusqu'alors inconnu en France.

En 1836, Chateaubriand vendit une société ses Mémoires, commencés en 1811 et continués à différentes époques, qui ne devaient paraître qu'après sa mort. On s'engagea à lui payer une somme de deux cent cinquante mille francs, dont il acquitta ses dettes, et à lui servir une pension viagère de douze mille francs. Cet arrangement, joint à la publication de quelques livres de commande, assura l'indépendance de sa vieillesse. Parmi ces ouvrages qu'il écrivit pour vivre et qui n'ajoutent rien à sa gloire, on peut citer les Quatre Stuarts, des Voyages en Amérique, en Italie et en Auvergne, des Études historiques, une Analyse de l'Histoire de France, un Essai sur la littérature anglaise, une traduction du Paradis perdu, une Vie de Rancé, le Congrès de Vérone et la Guerre d'Espagne.

Les Quatre Stuarts sont un brillant morceau, où l'auteur se plaît à raconter les curiosités de l'histoire, non sans commettre une foule d'erreurs.

Les Voyages en Amérique et en Italie, qui contiennent quelques pages dignes de la plume de l'auteur, sont précédés d'une préface où il résume les voyages faits dans toutes les parties du monde.

Les Études historiques, que l'auteur appelle « le plus long travail de sa vie, celui où il a remué le plus d'idées et de faits » sont une espèce de résumé de l'histoire de l'empire romain et des premiers siècles du christianisme. Chateaubriand y veut imiter le ton imposant et solennel de Bossuet ; il ne réussit pas. L'aigle de Meaux s'élève sans effort, et son style est un grand modèle de mesure, de calme et de réserve. Chateaubriand semble confondre l'effort avec la force ; il vise à l'effet, il abuse de la métaphore, de l'antithèse, du néologisme, et manque souvent de chasteté.

Il y a cependant de beaux fragments, comme les considérations sur la marche des sociétés païenne, chrétienne et barbare, le tableau de l'agonie du monde païen, celui de la royauté nomade d'Attila. Mais c'est une œuvre incomplète et souvent peu exacte. Le style seul a reçu tous les soins de l'auteur, sans être exempt des fautes de mesure et de goût, trop ordinaires à Chateaubriand. Telle est cette phrase sur la mort d'Atila : « Attila creva du trop de sang qu'il avait bu et des voluptés dont il se gorgeait. »

La préface renferme une énumération des sources de l'histoire de France et un jugement sur nos principaux historiens. Il y a des éloges pour tous les contemporains, même pour le volumineux et insupportable compilateur Capefigue, « digne disciple de l'école bénédictine, » même pour le chansonnier Béranger, qui ne s'attendait pas sans doute à figurer parmi les historiens.

L'Analyse de l'Histoire de France n'est guère qu'un programme, où l'on trouve plus de curiosités que d'enseignements. Une partie du règne des Valois est seule écrite dans la grande manière de l'auteur.

L'Essai sur la littérature anglaise, « écrit, dit tristement Chateaubriand, pour conserver mon indépendance d'homme, » est un ouvrage incomplet, composé de notes disparates et de hors-d'œuvre, qui fut fait dans l'espace d'un an. Un an ne suffit pas pour lire tout ce qu'un peuple a écrit pendant sept à huit cents ans, et pour juger tous les monuments d'une littérature qui touche à tant de questions. L'auteur y parle de toutes choses, surtout de lui-même : il donne de longs extraits de ses Mémoires, alors inédits, et il répète bien des choses empruntées aux Quatre Stuarts et à d'autres ouvrages déjà publiés. On n'est pas moins étonné de voir figurer dans cette Histoiré de la littérature anglaise Luther, Voltaire, Mirabeau, Danton, Sieyès, Benjamin Constant, Fontanes, Delille, Gilbert, Lamennais, dont il cite la belle parabole de la Mére et la Fille, Reboul avec sa jolie élégie de l'Ange et l'Enfant, et Lamartine, et Carrel, et Béranger, et le capitaine Ross et bien d'autres qui n'ont rien à faire avec le sujet. Cinq pages sont consacrées à Henri VIII écrivain, et quatorze au pédant Jacques Ior et à son Basilicon Doron ou Présent Royal, que personne ne lit plus.

En revanche, que d'auteurs sont omis ! que d'autres n'obtiennent qu'une mention dédaigneuse! que d'autres sont nommés pêle-mêle sans distinction de mérite! Chateaubriand n'accorde que quelques lignes à Chaucer, l'immortel auteur des Contes de Canterbury, qui fut, après Dante, le plus grand génie poétique du moyen âge. Il ne donne que des détails insignifiants sur le règne d'Elisabeth, qui fut l'époque la plus brillante de la littérature anglaise, et que l'amour-propre national met au niveau des siècles de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV. Il omet Marlowe, l'Eschyle de la poésie anglaise, Massinger et bien d'autres ; il se borne à nommer les deux collaborateurs Beaumont et Fletcher, et Ben Jonson, qu'il appelle Johnson, et Bacon, le père de la philosophie expérimentale et un des plus grands prosateurs anglais. Spenser, modèle de richesse, de grâce et de délicatesse, qui est l'Arioste et le Rubens de la poésie anglaise, n'obtient que trois pages, qui ne le font point connaître. « Spenser, dit Chateaubriand, a l'imagination brillante, l'invention féconde, l'abondance rhythmique; avec tout cela, il est glacé et ennuyeux. » Seul de tous les écrivains du siècle d'Elisabeth, Shakespeare a attiré l'attention sérieuse de Chateaubriand, qui lui a consacré soixante-dix pages sans rendre pleine justice à ce prince des poëtes, doué à la fois du génie de la comédie et de la tragédie, qui retrouva l'art dramatique perdu depuis les Grecs et le porta à sa perfection en peignant les joies et les douleurs humaines. « Lire Shakespeare jusqu'au bout, dit-il, c'est remplir un pieux mais pénible devoir envers la gloire et la mort. » Que d'hypothèses gratuites faites sur Shakespeare ! « Son père était peut-être catholique.-Il était lui-même peut-être catholique.-Il assista peut-être au supplice de Marie Stuart. - Il tenait la bride des chevaux à la porte des théâtres. - Il était apparemment méprisé d'Elisabeth et de Jacques 1er, qui furent ses protecteurs. - Il avait du mépris pour lui-même et pour la race humaine. - Il doutait de tout ; il paraît avoir considéré la vie comme une heure fugitive et un agréable loisir. » A quoi bon toutes ces suppositions et beaucoup d'autres, que rien n'autorise à faire ? Chateaubriand s'apitoie sur la pauvreté de Shakespeare, qui n'était pas pauvre. A l'époque où on lui fait tenir la bride des chevaux à la porte des théâtres, il était un des propriétaires du théâtre de Blackfriars. Plus tard il acheta des biens à Stratford, son pays natal, il y habita la plus belle maison de la ville et il y passa les dernières années de sa vie dans la société des gentlemen du voisinage. C'est encore à propos de Shakespeare que notre auteur fait cette singulière supposition : « Je tiens, dit-il, que la vie du père des fables a été retracée par le père de l'histoire. » Malheureusement Hérodote n'a point écrit la vie d'Homère.

Milton est le mieux apprécié de tous les poëtes anglais. Chateaubriand lui a consacré près de la moitié du second volume. Il analyse ses divers ouvrages ; il montre que les révolutions ont rapproché Milton de nous, qu'il est devenu un homme de notre temps, qu'il était aussi. grand écrivain en prose qu'en vers, mais que la renommée du prosateur' s'est perdue dans la gloire du poëte. Là encore on pourrait relever bien des erreurs. Chateaubriand dit à tort que Milton était noble. En Angleterre, pour être noble, il faut avoir un titre. Il prétend que Milton, dans son Histoire d'Angleterre, a bien débrouillé l'Heptarchie anglo-saxonne. Milton, loin de se donner cette peine, dit que les guerres et les batailles de l'Heptarchie ne méritent pas plus d'être racontées que les combats des milans et des corbeaux.

L'histoire de la littérature sous les quatre Stuarts, sous la reine Anne et sous les George n'est pas même esquissée. Dryden, par exemple, est à peine nommé ; l'éloquence de Cromwell n'obtient pas plus de justice. Cromwell ne semblait se servir de la parole que pour cacher sa pensée, et ses discours étaient souvent lourds, mystiques, embarrassés, obscurs. Mais quand ille voulait, il savait s'exprimer avec autant de précision et de clarté que de vigueur et d'énergie. Il n'y a que quelques phrases sur Dryden, Defoe, Bolingbroke, Pope, Addison, Swift, Gray, Goldsmith, Sterne, Richardson, Fielding, Hume, Gibbon, Cowper, Burns, Byron, Walter Scott, Wordsworth, Shelley, Coleridge, et bien d'autres écrivains qui méritaient plus qu'une mention insignifiante ou injurieuse. Chateaubriand dit, par exemple, de Burns qu' « il écrivit plusieurs chansons à boire pleines de humour, mais qui n'ont pas la verve des refrains de Désaugiers. » Burns est un des plus grands lyriques du monde et un des plus parfaits poëtes qui aient chanté la famille, et il exerça une puissante influence sur Wordsworth, Campbell, Moore et sur la forme littéraire de ses successeurs.

Que d'erreurs il y aurait à relever dans ces deux petits volumes ! Chateaubriand dit, par exemple : « J'ai vu mourir Chatterton. » Lorsque Chatterton mourut en 1770, Chateaubriand, à peine âgé de deux ans, devait être encore en nourrice. Notre auteur met sous Henri VIII le poëte Drummond, né en 1585, et le prédicateur Joseph Hall, né en 1574, sous Élisabeth le poëte oublié Habington, né en 1605, et sous la maison de Hanovre Otway et Denham, morts sous Jacques II. Il fait mourir à la bataille de Naseby en 1645 lord Falkland, qui fut tué en 1643 à la première bataille de Newbury. Il place en 1796 la fameuse rupture de Burke et de Fox, qui eut heu en 1791, à propos des premiers excès de la Révolution française.

Dans la traduction du Paradis perdu, Chateaubriand adopta le système de la littéralité et il le poussa trop loin. « J'ai calqué le poëme de Milton à la vitre », dit-il. Ce fut un tort. De tous les poëtes, Milton est peut-être celui qui perd le plus è une traduction servilement littérale. Sa langue, si savante, si majestueuse, si magnifique, si harmonieuse, devient pénible, forcée, rude, bizarre, * souvent inintelligible. On ne reconnaît plus ni Milton ni l'auteur des Martyrs. Bornons-nous à quelques exemples.

Chateaubriand imite la plupart des inversions anglaises, qui sont souvent contraires au génie de notre langue. Il traduit ainsi le début du poëme : « La première désobéissance de l'homme et le fruit de cet arbre défendu, dont le mortel goût apporta la mort dans ce monde, et tous nos malheurs, avec la perte d'Éden, jusqu'à ce qu'un Homme plus grand nous rétablît et reconquit le séjour bienheureux, chante, Muse céleste. » Il y a une foule de phrases semblables. « De grandes choses et pleines de merveilles tu as révélées à mes oreilles. - Une compagne je ne t'ai pas destinée. - La terre sur son centre il posa. - Mes yeux il ferma. - Une action hardie tu as tentée. - Ce que vous avez reçu vous avez employé. »

Chateaubriand place le participe passé avant le substantif ; il dit: « L'inhabité désert, - la très-humiliée Ève.

Il traduit des mots anglais d'origine française par les mêmes mots français, qui souvent n'ont pas la même signification. Ainsi il traduit vain attempt par vaine attente, au lieu de vaine tentative, - dungeon par donjon, au lieu de cachot, - Adam stood blank, par Adam devint blanc, au lieu de Adam pâlit. - Acts of zeal recorded, des actes de zèle recordés, pour racontés, enregistrés. - Apt the mind is to rove, l'esprit est apte à s'égarer, pour sujet, prompt à s'égarer. - Fish not hither summoned, poissons non semoncés ici, pour non appelés ici. - Event perverse, événement pervers, pour événement funeste. - Eve emperess of this fair world, Eve impératrice de ce monde beau, pour Ève souveraine de ce bel univers. - Ève dit : « Garderai-je les avantages de la science sans copartner? » au lieu de sans en faire part. - Satan dit à Gabriel : « With thy compeers, avec tes compères, » au lieu de tes pairs, tes égaux. C'est transcrire au lieu de traduire.

Il a beau dire qu'il « sait l'anglais aussi bien qu'homme de F'rance » il se trompe quelquefois. Ainsi il traduit bogs par gouffres, au lieu de marais. - The evil one par le mal unique, au lieu de le méchant. - Le ruisseau de Siloé qui coulait fast by the oracle of God, rapidement près de l'oracle de Dieu. Fast by signifie tout prés, et non rapidement. - Nature from her seat, la nature sur ses fondements, pour de dessus ses fondements. - In mid heaven, dans un demi-ciel, au lieu de dans le milieu du ciel. - Adam the godliest of men, Adam le meilleur des hommes, au lieu de le plus pieux des hommes. - Thy gay legions, tes élégantes légions, au lieu de tes brillantes légions. - Stood at my head a dream, à ma tête se lint un songe. C'est inintelligible.

Ajoutons que Chateaubriand emploie une foule de mots vieillis, de mots nouveaux, peu usités ou inusités, tels que l'ost pour l'armée, l'hast pour la lance, décréer, désimmortaliser, emparadiser, enténébrer, fragrance, inopposé, irraisonnable, prohibiteur, les flancs hirsutes du désert, des collines intumescentes, forclore un ennemi.

Arrêtons-nous ; il serait fastidieux de relever tous les passages où cette traduction si littérale n'est ni exacte, ni littéraire, ni française.

Le Congrès de Vérone est un extrait des Mémoires alors inédits de l'auteur, où il raconte les délibérations du congrès de Vérone et l'expédition française en Espagne, qu'il appelle le plus grand événement politique de sa vie. Ce morceau d'histoire, qui renferme une foule de jugements vrais et de vues saines et grandes, est écrit d'un style plus simple, plus précis, moins flottant, que les autres ouvrages de Chateaubriand. Cependant il ne se corrige pas de son amour pour l'effet cherché, pour le trait, le ton sentencieux. Telle est cette phrase sur un lieutenant de la garde, qui aima mieux être fusillé que de mentir. « Goiffieux dédaigna de se sauver par un mensonge : il était Français. • Les Français mentent-ils moins que les autres peuples ? Cette phrase rappelle cette autre, tirée de l'Itinéraire : « Abou-Gosh verra qu'un Français peut manquer de mémoire, mais jamais de parole. » Ce serait bien beau, si c'était vrai.

Un autre défaut ordinaire à Chateaubriand, c'est l'emploi continuel du moi ou du nous, dont l'orgueil dépasse quelquefois toutes les bornes, comme dans cette phrase : « Il nous était impossible d'oublier tout à fait que nous étions le restaurateur de la religion et l'auteur du Génie du christianisme. » A quel homme est-il permis de s'appeler le restaurateur de la religion? Dans son édition annotée de l'Essai sur les Révolutions, il convient que le moi y revient trop souvent. « Le moi m'est d'autant plus odieux, dit-il, que rien n'est plus. antipathique à mon esprit. » C'est sans doute pour cela que depuis il multiplia tant le nous.

On peut encore reprocher à Chateaubriand d'avoir l'air de substituer l'honneur à la vertu, à la religion. Il dit, à propos de la guerre d'Espagne : « Mais que serions-nous devenu en cas de revers? Nous nous serions jeté dans la Seine. » Quel honneur y a-t-il à se jeter dans la Seine ? Et quelle mort pour un homme qui s'appelle le restaurateur de la religion ?

La Vie de Rancé, que Chateaubriand écrivit « pour obéir aux ordres de l'abbé Séguin, directeur de sa conscience, » ne nous fait pas connaître le grand et austère réformateur de la Trappe. Elle manque trop souvent de goût et de gravité. L'auteur nous raconte la chronique galante du règne de Louis XIII, et il cite bien des traits piquants, mais peu dignes de lui et de son héros. Tel est celui-ci, qui n'est pas le plus étonnant : « Le vieux duc de Montbazon, ayant lu que saint Paul était un vaisseau d'élection, croyait que le saint voyageait dans un navire nommé Élection. Il disait à la reine : Madame, - laissez-moi aller ; ma femme m'attend. Des qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est moi. » C'est dans la Vie de Rancé que se trouve cette phrase si connue : « Saint-Simon écrit à la diable pour l'immortalité. C'est une bizarrerie inconcevable comme il y en a tant d'autres.

En 1843, le comte de Chambord, fils du duc de Berry, invita Chateaubriand par une lettre affectueuse à venir le voir à Londres et à loger chez lui. « Après cette lettre, dit l'illustre vieillard, il suffit d'être en vie pour partir coûte que coûte, et si l'on était mort, il faudrait s'y faire porter dans son cercueil. » A 'soixante-quinze ans, et malgré ses infirmités, il fit le voyage de Londres pour rendre un dernier hommage au jeune prince qu'il appelait son roi. En 1845, Chateaubriand voulut revoir encore une fois son jeune roi. Il se rendit à Venise, et y passa quelques jours auprès du comte de Chambord.

Cependant la vieillesse de Chateaubriand devenait de plus en plus triste. Il doutait de sa gloire, dont il avait toujours été fort soigneux ; il craignait l'oubli pour son nom, et cette crainte faisait son tourment secret. Aux faiblesses de l'âge vinrent s'ajouter des infirmités physiques et intellectuelles. Sa mémoire et ses autres facultés baissaient. Ses doigts, raidis par la goutte, ne pouvaient plus écrire, et la dictée fatiguait son attention. Pour cacher le déclin de ses facultés, il ne parlait presque plus ; et s'il parlait, ce n'était guère que pour exhaler sa tristesse chagrine et amère contre la vie qui allait lui échapper. A quoi servent donc le génie et la gloire, s'ils ne peuvent faire passer doucement les dernières années de la vie à un des plus brillants esprits que notre siècle ait admirés ? Béranger savait seul le tirer de ce mutisme mélancolique. « Venez nous voir tous les jours, lui disait madame de Chateaubriand, car vous avez seul le pouvoir de faire parler mon mari. » Dans ses dernières années, l'illustre vieillard perdit presque l'usage de ses jambes. Deux valets le portaient de sa voiture à l'entrée du salon de madame Récamier, cette amie si dévouée, dont il ne pouvait plus se passer. On le plaçait dans un fauteuil, qu'on roulait jusqu'à l'angle de la cheminée. C'est là qu'il passait ses soirées, immobile, taciturne. Madame Récamier, devenue aveugle, oubliait ses propres infirmités pour alléger celles de son ami, et redoublait de tendresse, de soins ingénieux, pour l'aider à se mêler à la conversation qui avait lieu autour de lui.

En février 1847, mourut madame de Chateaubriand, femme supérieure, pieuse, qui, malgré de grandes différences de goûts et d'humeur et une froideur peut-être naturelle, se montra toujours passionnée pour la gloire de son mari, et qui pourtant fut méconnue, négligée, sacrifiée. Peu de mois après, Chateaubriand, alors âgé de soixante-dix-neuf ans, proposa à son amie, qui en avait soixante-dix, de lui donner son nom. Madame Récamier s'y refusa ; elle préféra sans doute conserver l'indépendance de sa position et le mérite d'un dévouement désintéressé. Peut-être se souciait-elle peu d'inscrire ses soixante-dix ans dans un contrat de mariage.

Les derniers jours de Chateaubriand furent attristés par la terrible insurrection démocratique de juin 1848, qui menaçait la France d'une sanglante anarchie. « Assis devant ses fenêtres ouvertes, pâle, silencieux et sombre, dit un témoin oculaire, il prêtait l'oreille au bruit de la guerre civile : chaque coup de canon lui arrachait des tressaillements et des larmes. » Il expira le 4 juillet, entouré de madame Récamier, de son neveu le comte de Chateaubriand, d'une sœur de charité, et de l'abbé Deguerry, qui devait périr victime de l'insurrection démagogique, de la commune. Madame Récamier mourut du choléra l'année suivante. Chateaubriand fut enterré avec une grande pompe à Saint-Malo sur la pointe d'un rocher, appelé le Grand Bé, que sa ville natale lui avait offert de son vivant. Son cercueil fut déposé dans un tombeau creusé dans le granit, que vient battre la marée montante.

La mort de Chateaubriand permit la publication de ses Mémoires. Ce livre, auquel il avait donné le singulier titre de Mémoires d'Outre-Tombe, est une apologie orgueilleuse de l'auteur et une diatribe violente contre ses ennemis et ses amis, ses adversaires et ses collègues, hommes et femmes, morts et vivants, souvent sans respect de la vérité. Tous ont tort et se sont trompés ; lui seul a raison et il est irréprochable.

Il se pardonne tout, et rien aux autres hommes.

Chateaubriand n'épargne pas même sa famille : il nous apprend que son père était dur, hautain, insociable, avare ; sa mère petite, laide, maussade, parcimonieuse, grondeuse.

Il maltraite les émigrés, ses anciens compagnons d'exil, dont il avait pris la défense dans l'Essai sur les revolutions. « Quel est l'homme, écrivait-il alors, qui ose dire : je n'eusse pas fait comme eux ? » Comme l'événement a donné tort à l'émigration, il prétend l'avoir toujours condamnée. « Je sentais parfaitement, dit-il, que l'émigration était une folie et une sottise... Mon peu de goût pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur le parti que je prenais. » l était donc revenu d'Amérique el s'était marié pour aller porter les armes contre son pays sans avoir pour excuse l'entraînement de la foi chevaleresque en la royauté ! Il se dit fidèle à son parti par point d'honneur tout en trouvant bête l'objet de sa fidélité.

L'auteur de ce livre est plein de contradictions. En 1814, il avait dit de Louis XVIII : « Sa tête est superbe, son regard est à la fois celui d'un roi et d'un hommeę de génie. » En 1826, il avait dit dans la nouvelle édition de l'Essai sur les révolutions : « On y trouvera un jeune homme dont le cœur est tout à son roi, à l'honneur et à la patrie. » Dans ses Mémoires il parle de Louis XVIII et de la royauté comme le ferait un écrivain démagogue. « Notre cœur n'a jamais beaucoup battu pour les rois... Pourquoi ai-je été royaliste contre mon instinct dans un temps où une misérable race de cour ne pouvait ni m'entendre ni me comprendre? » Et il écrit cette étrange phrase: « Je suis bourbonien par honneur, royaliste par raison et par conviction, républicain par goût et par caractère. » En racontant son voyage de Prague, il ne ménage pas les duretés à Charles X, au dauphin, à la dauphine et aux compagnons de leur exil.

Chateaubriand n'est pas plus indulgent pour ses anciens amis que pour les rois. Il trace leur portrait avec une verve amère, quelquefois inconvenante. « Le comte de la Bourdonnaie, jadis mon ami, dit-il, est bien le plus mauvais coucheur qui fut oncques ; il vous lâche des ruades sitôt que vous approchez de lui ; il attaque les orateurs à la Chambre comme ses voisins à la campagne ; il chicane sur une parole comme il fait un procès pour un fossé. - Le prince de Polignac, esprit borné, fixe et ardent, me parut dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un muet éminemment propre à étrangler un empire. - M. Portalis, ministre des affaires étrangères, est le plus misérable caractère qui fut oncques. - Le duc de Blacas (alors exilé à Prague) a la plus haute idée de lui-même : maladie française. A l'entendre, il fait tout, il peut tout ; il dispose des rois ; il mène Metternich par le bout du nez ; il tient Nesselrode au collet ; il règne en Italie ; les trois derniers papes lui doivent leur exaltation, etc. - Le cardinal de Latil (autre exilé de Prague) était toujours le prestolet à ventre rondelet, à nez pointu, à face pâle, tel que je l'avais vu en colère à la chambre des pairs. - Il dit du baron de Damas qu'une congestion religieuse lui embarrassait le cerveau • - Il dit du général Lafayette, qui avait beaucoup contribué à placer Louis-Philippe sur le trône: « Heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se laissa jouer comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être la nourrice; il s'engourdit dans cette félicité. » L'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe ne ménage pas les ambassadeurs, ses anciens collègues : « Ces espions titrés, à prétentions exorbitantes, dit-il, qui se mêlent de tout pour se donner une importance qui leur échappe, ne servent qu'à troubler les cabinets près desquels ils sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions. » - Il a des boutades contre les Français. Après avoir dit dans l'Itinéraire qu'un Français ne manque jamais à sa parole, et dans le Congrés de Vérone qu'il est incapable de mensonge, il écrit dans ses Mémoires : « La hâblerie est notre défaut. Interrogez un Français et fiez-vous à ses récits, il aura toujours tout fait. » Parlez pour vous, monsieur le vicomte, qui vous vantez d'avoir relevé les autels, restauré la religion, d'avoir tout fait sous la Restauration et bien d'autres choses encore.

Chateaubriand, sévère pour les autres jusqu'à la cruauté, étale un orgueil sans exemple dans l'histoire de la littérature. Il se plaît à se comparer à tous les personnages anciens et modernes, hommes de guerre, hommes d'État, poëtes, orateurs, et c'est lui qui est toujours le plus grand. Il a des phrases que lui seul a pu écrire, comme celle-ci : « Louis XVIII, qui je contribuai à donner une seconde fois la couronne par l'heureuse issue de la guerre d'Espagne et celle-ci : « Les chrétiens, à qui j'avais rendu de si grands services en relevant leurs autels. » Quoiqu'il ait montré peu d'esprit de conduite et de fermeté de caractère, il se croit au moins l'égal du plus habile diplomate et du plus grand ministre de la France. « Lisez mes dépêches, écrit-il, et dites si l'entente des petites choses et du positif n'est pas aussi manifeste de mon côté que du côté des ministres et des défunts ambassadeurs. « l faudrait citer tout le chapitre intitulé Présomption pour montrer jusqu'où va cet orgueil insensé. Dans un autre endroit il cite, en faisant semblant d'en rire, des lettres où on lui dit qu'il réunit la hauteur, de Bossuet à la profondeur de Montesquieu. Ailleurs, sous des airs de dédain, il fait avec complaisance l'énumération de ses dignités, de ses décorations, du nombre et de la livrée de ses domestiques, de l'éclat de ses fêtes et de ses dîners. On dirait un parvenu. Tout en se posant en démocrate exempt des préjugés aristocratiques, il donne sa généalogie et consacre plus de cent pages aux différentes branches de la maison de Chateaubriand, qui, dit-il, « rivalise de grandeur et d'ancienneté avec celles des Rohan et des Montmorency-Laval. A la vue de mes parchemins, ajoute-t-il fièrement, il ne tiendrait qu'à moi, si j'héritais de l'infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne. »